Quand l’âne joue le rôle du bouc (émissaire)


Jean de La Fontaine 1Jean de La Fontaine (1621-1695)

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Les animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La PESTE (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit :
—  « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse. »

—  « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L’Ane vint à son tour et dit :  
—  « J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net»

A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine (1621-1695)

Gustave Doré - Les animaux malades de la Peste de Jean de La Fontaine, 1866-1867Gustave Doré – illustration de la fable


Les épidémies :  recherche de boucs émissaires

     Il n’est pas rare, lors des période d’agitation intense, que l’ensemble des rivalités  ou des tensions converge soudainement sur une personne ou un groupe de personnes dont l’élimination apparaît alors à la foule comme la seule action capable de régler la crise en cours. Cela a été le cas en particulier des épidémies au cours desquelles la population d’une ville chargeait un bouc émissaire. Dans la pièce de théâtre, Œdipe Roi, Sophocle présente l’épidémie qui avait frappé la ville de Thèbes comme une punition divine en représailles de l’assassinat du précédent roi Laïos, châtiment qui ne cesserait qu’au moment où le coupable (en l’occurrence Œdipe lui-même) serait sacrifié. Au moyen-âge les Juifs étaient persécutés sous l’accusation d’être les responsables des épidémies de lèpre et de peste par empoisonnement des puits.

       J’ai trouvé dans l’essai de René Girard Sanglantes origines un texte qui apporte un éclairage sur ce thème du bouc émissaire :

René Girard   Rappelons-nous, à ce stade, le nombre stupéfiant de mythes ayant trait à des meurtres collectivement préparés et/ou perpétués par des groupes d’hommes ou de dieux, en général pour des raisons extrêmement « urgentes » ou « légitimes ». Mais parfois aussi sans aucune raison apparente ou expressément évoquée, sauf qu’il doit en aller ainsi. Il se trouve que des ensembles entiers de mythes, la saga dyonisaque par exemple, ont pour dénominateur commun une scène unique, et qu’il s’agit d’une véritable scène de lynchage. Étant donné le penchant thériomorphe de la mythologie, ou plutôt l’absence de différenciation entre hommes et animaux qui la caractérise, il est également très significatif que, dans toutes les parties du monde, les animaux qui vivent en troupeaux, en meutes ou en bandes — tous ceux qui ont un mode de vie grégaire, même s’ils sont totalement inoffensifs entre eux ou envers l’homme — jouent invariablement le rôle de la Walkyrie meurtrière de la mythologie germanique, rôle toujours semblable, au fond, à celui des hommes (qui procèdent au lynchage).
      Ce rôle peut, en tous lieux, être tenu par des animaux : qu’on songe aux chevaux et sangliers de la mythologie grecque, aux kangourous d’Australie, aux bisons des plaines d’Amérique ou aux buffles de l’Inde. Et qu’on se souvienne, dans le premier Livre de la Jungle, du lynchage du méchant tigre par le buffle asiatique conduit par Mowgli; qu’on garde à l’esprit les scènes presque innombrables de violence collective qui peuplent et le premier et le second Livre de la Jungle. Qu’on se rappelle également les scènes tout aussi innombrables de chasse, de meurtre ou d’expulsion à caractère collectif perpétués dans la mythologie par des animaux à l’encontre d’autres animaux ou à l’encontre d’êtres humains, ou bien par des êtres humains à l’encontre d’autres humains ou à l’encontre d’animaux. J’incline, quant à moi, à lire ces scènes comme des transpositions du meurtre collectif, et non à voir dans le meurtre collectif une transposition de la chasse collective.

     À l’époque de la peste noire, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs.

René Girard, sanglantes origines, pp. 29-30

     Il y a au moins un point où la fable de La Fontaine se démarque des rites liés au sacrifice d’un bouc émissaire. Il se situe dans la morale de l’histoire : 

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Capture d’écran 2017-04-14 à 13.05.20.png       En fait, dans les sociétés anciennes, il n’était pas rare que le roi soit sacrifié en cas de défaites, d’épidémie ou de mauvaises récoltes. C’était le cas chez les Celtes qui n’hésitaient pas à occire leur souverain pour apaiser le courroux de leurs dieux ou pour se choisir un nouveau monarque plus efficace. En Irlande, on a découvert récemment dans un tourbière une momie datant de – 2000 ans av. J.C., la mort de ce personnage résultait d’un sacrifice accompagné de tortures. L’Homme de Croghan, c’est son nom, avaient eu les bras percés pour pouvoir passer des cordes qui devaient le maintenir et ses mamelons avaient été tranchés. Un autre personnage, l’Homme de Clonycavan, avait reçu un traitement semblable. Les archéologues pensent que ces deux sacrifiés étaient des rois car dans l’ancienne culture celtique le fait de sucer les tétons du roi était un geste de soumission. Le fait de les couper avait pour effet de le rendre incapable de régner dans ce monde ou dans un autre.


 

Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Et encore et toujours les rives du lac d’Annecy…


4 avril 2017 vers 19 h, photos Enki (prises avec mon Iphone)

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le signe cabalistique caché au sein du Géant

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la maison des Trolls

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le trou du guetteur

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Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?


Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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GIFart


« Avec la paille et le temps se mûrissent les nèfles et les glands. »

Capture d’écran 2017-04-10 à 11.11.21.pngla sculpture numérique originale figée d’Adam Martinakis

George Redhawk - 1441746347GameL_Tribute_to_Adam_Martinakis_reverse.gifGIF animation de George RedHawk sur la création originale d’Adam Martinakis

     J’avoue être dans l’expectative face à la percée des GIF, cet acronyme de l’appellation Graphics Interchange Format que l’on traduit en français par « format d’échange d’images ». Il s’agit d’un format d’image numérique qui offre la possibilité de stocker plusieurs images dans un fichier et en les faisant se succéder sur un écran de permettre de simuler un mouvement en boucle. Les deux représentations d’une œuvre de sculpture numérique d’Adam Martinakis présentées ci-dessus montrant une portion de visage composée de fils métalliques dorés, l’une figée dans un état qui semble stable et finalisé et l’autre, réalisée par l’artiste George RedHawk, en mouvement qui donne l’impression que l’image est en cours de composition posent bien le problème. Quel sens donner à chacune de ces images sachant qu’elles sont à l’origine fondamentalement les mêmes. Il ne s’agit pas en effet, comme dans la représentation des séquences successives d’un mouvement, d’une série d’images chronophotographiques présentant les attitudes différentes d’un sujet unique effectuant un déplacement ou un mouvement comme l’est l’image qui suit réalisée par le photographe Georges Demeny (INSEP, 1902-1907) à partir du procédé inventé par Etienne-Jules Marey en 1882 qui pourrait en format GIP avoir l’apparence d’un film répétitif (comme le montre l’image suivante d’un groupe de danseuses) mais d’une forme unique et stable dont la surface seule est en mouvement, un peu comme si une tête faite de verre transparent voyait sa surface extérieure parcourue par une infinité de filaments dont l’apparition et le parcours se renouvelaient constamment en boucle selon un mouvement répétitif. L’image qui correspond le mieux à cette forme de représentation est le lent écoulement d’un fleuve dont les reflets se renouvellent de manière infinie à la différence près que les images ainsi crées seront toujours différentes. Est-ce un hasard si les GIF apparaissent au même moment que les chaînes d’information qui répètent inlassablement des dizaines de fois par jour les mêmes informations ? On connaissait le triptyque métro-dodo-boulot, sommes-nous maintenant entrés dans l’ère du fonctionnement répétitif en boucle déjà connu en Grèce antique par les mythes du tonneau des Danaïdes et du supplice de Tantale, dont on ne pourra plus s’extraire ?

Capture d’écran 2017-04-10 à 14.57.52.pngGeorges Demeny (INSEP) – mouvement d’un perchiste, 1902-1907

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marilyn3    Qu’apporte cet effet graphique de mouvement à l’œuvre originale? Dans ce cas présent, rien, me semble-t-il, et le résultat me parait même dommageable. L’effet de mouvement accapare l’attention du spectateur par un effet facile d’agitation et l’empêche de se concentrer sur l’œuvre originale avec toute la sérénité et l’attention nécessaire. Avec cette technique ne risque t’on pas bientôt de voir disparaître les portraits traditionnels figés et de les voir remplacés par des visages en mouvement comme l’illustre cette pitoyable et insupportable mimique répétitive de la pauvre Marylin Monroe condamnée à un supplice de Tantale qui tue le charme et la magie de la photographie initiale. Plutôt que de vouloir s’appliquer à des œuvres existantes, il me semble que le GIFart ferait mieux d’inventer ses propres productions originales dans un style et une technique qui lui seraient propres.

Enki sigle

Vincent Van Gogh – la nuit étoilée


Arno Rafael Minkkinen ou la fusion-transmutation avec le paysage


S’affranchir de la gravité

balanced-equation-11.jpgArno Rafael Minkkinen  – Lawrence, Ta’cec, Malta, 2002

L’une de mes photographies préférées qui me fait irrésistiblement
penser à la Création d’Adam de Léonard de Vinci

leonard-de-vinci

069e1b7d9ebf77fc5fa5ad0cd58c34e9.pngArno Rafael Minkkinen – Self-portrait with Tuovi, Karjusaari, Lahti, Finland, 1992.

La femme

    « Quant à mon travail réalisé avec des femmes, il a été crucial dans ma carrière. La première d’entre elles a été mon épouse, avant que je ne photographie également d’autres femmes. J’ai l’espoir que mes images expriment un amour profond pour les femmes. La nature romantique d’un tel projet est inévitable. Connaître les circonstances de ma naissance peut aider à mieux comprendre mon travail. Evidemment, un bec-de-lièvre est un moindre mal en comparaison de handicaps du visage bien plus lourds, mais pour l’adolescent follement amoureux des femmes que j’étais, il a fallu attendre l’université pour connaître mon premier baiser…»

Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983.jpgArno Rafael Minkkinen  – Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983

Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995

      Les photographies d’Arno Rafael Minkkinen m’ont permis de comprendre que lorsque nous regardons un paysage, que ce soit dans la réalité ou en représentation, nous ne pouvons nous empêcher de projeter à l’intérieur de celui-ci la présence de l’homme. Lorsque nous contemplons une vaste étendue comme le Grand Canyon à partir d’un point de vue situé en bordure de vide et que nous éprouvons une sensation de vertige, ce sentiment de vertige n’est pas inhérent au précipice en tant que tel mais se produit au plus profond de nous-même parce que nous nous imaginons chuter dans le vide. L’image de cette chute de notre corps dans le vide est inscrite de manière inconsciente dans notre esprit telle une image subliminale. Arthur London dans l’un de ses romans a défendu l’idée que cette peur, inscrite dans nos gènes, remontait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient dans les arbres. Ils avaient alors tous ressentis au moins une fois l’expérience tragique de la chute et par conséquent la crainte de celle-ci les accompagnait à chaque instant, même et surtout, pendant les périodes de sommeil au cours desquelles ils étaient le plus vulnérables. Arno Rafael Minkkinen ne fait par la mise en scène de sa présence dans le paysage que « révéler » cette image subliminale.

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Arno Rafael Minkkinen, Dead Horse Point Utah,, 1997.jpgArno Rafael Minkkinen – Dead Horse Point Utah,, 1997

      Cette photographie m’a tout de suite fait penser au Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí qui déclarait : « Le Ciel, voilà ce que mon âme éprise d’absolu a cherché tout au long d’une vie qui a pu paraître à certains confuse et, pour tout dire parfumée au soufre du démon. Le Ciel ! Malheur à celui qui ne comprendra pas cela. […] Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la Foi. »

Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí


250x250_2015Arno Rafael Minkkinen

     Il y a un aspect ontologique dans les photographies de l’américain d’origine finlandaise Arno Rafael Minkkinen. Le sujet essentiel de son œuvre, l’homme, toujours en relation avec le paysage, y apparaît nu, le plus souvent de manière tronquée et sans tête ni visage. Dans ces photographies ce n’est pas à un individu, en l’occurrence lui-même, que l’on a à faire mais à un homme désincarné traité comme une abstraction qui entretient avec le paysage une relation de nature surnaturelle et ambiguë par sa propension à s’affranchir des lois de la Nature que sont la gravité, la notion d’échelle, la différenciation et la spécificité des formes. Les corps apparaissent suspendus dans les airs, en état de lévitation et leurs formes épousent exactement le tracé des montagnes ou des vallées. C’est en cela que les photographies d’Arno Rafael Minkkinen dégagent une transcendance de nature presque religieuse. On y perçoit une présence qui s’apparente au sacré comme dans cette photo extraordinaire présentée ci-dessus de pieds suspendus dans le vide qui font penser à une crucifixion ou bien à celle présentée ci-dessous d’un gisant dont on ne distingue pas le visage étendu dans un esquif à l’allure d’aéronef qui semble sur le point de décoller pour le conduire vers un autre monde. Le parcours de sa vie personnelle (il a du être opéré très jeune d’un bec de lièvre) et les études de philosophie et de religion qu’il a mené à New York y sont sans doute pour quelque chose.

      Né en 1945 à Helsinki, Arno Rafael Minkkinen a émigré avec sa famille aux États-Unis en 1951. En 1963, il entre à l’Université Wagner pour y étudier la philosophie et la religion puis de 1972 à 1974, il étudie à la Rhode Island School of Design avec Harry Callahan. À l’occasion d’un emploi dans une agence de publicité, il étudie la photographie auprès de Ken Heyman et John Benson. Il fréquente les milieux photographiques et développe sa sensibilité au fur et à mesure de ses rencontres avec des artistes comme  Ralph Gibson, Harry Callahan, Aaron Siskind, Minor White et Lisette Model.  Il est actuellement professeur d’art à l’université du Massachussetts Lowell et professeur associé à l’université d’Aalto à Helsinki et poursuit ses autoportraits : des images non retouchées de la silhouette humaine dans des paysages naturels et urbains. Il a exposé aux Rencontres d’Arles en 1983 et en 2013.

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Le choix du Noir et Blanc

        « De temps en temps, il m’est arrivé de réaliser quelques travaux en couleur, mais je me suis aperçu que j’avais l’air complètement nu, en couleur. Je redevenais Arno et non plus cette figure marchant sur l’eau. La nudité, en soi, ne me gêne pas, mais la couleur conduit mon travail dans un registre différent, plus documentaire. Le fondement créatif de mon travail reste le fait que rien n’y est manipulé. Ce que vous voyez dans l’image s’est passé devant l’objectif. Pourtant, en y réfléchissant vraiment, le choix du noir & blanc, en termes purement techniques, est une forme suprême de manipulation, puisque la scène s’est à l’origine jouée en couleur. »

La non représentation de la tête

      « Commençons par distinguer une tête d’un visage. Une tête peut être anonyme ; un visage l’est rarement. Montrer ma tête dans mes photographies ne changerait pas radicalement les choses quant à la question de l’identité, mais rendre mon visage visible rapprocherait mon travail de la tradition de l’autoportrait, ce qui n’a jamais vraiment été mon but. J’ai toujours voulu orienter mon travail vers des thèmes plus universels. Il y a une forme d’anonymat suffisante à ne pas montrer ma tête, quand au même moment l’ensemble de mon travail peut être considéré comme un autoportrait. »

* La plupart des textes d’Arno Rafael Minkkinen présentés dans ces pages sont tirés d’une interview réalisée par Anna Serwanska de la revue ENTRE en août 2013. C’est ICI.


Epouser le paysage

entretien_-_minkkinen_1Arno Rafael Minkkinen – Maroon Bells Sunrise, Aspen, Colorado 2012

       « Je n’avais jamais vraiment pensé à mon corps comme à un instrument, mais d’une certaine façon cela est vrai. Si, quand je me regarde dans un miroir, je suis quelqu’un d’autre, quand je me regarde avec mes yeux, je tiens l’instrument qui fait que toutes ces images ont lieu. Je ne peux pas voir ma nuque, mon dos, mes fesses, mais toutes les autres parties du corps sont visibles à mes yeux, ce qui me permet ainsi d’essayer toutes sortes d’images possibles. Les réaliser requiert évidemment une forme de tension, et parfois des contorsions de toutes sortes. Mais ce n’est pas dans mon intention de montrer cette tension, ces contorsions. Ce que subit mon corps n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre un ailleurs, un autre monde, un nouveau concept de la figure humaine. Quelles sont mes limites ? Si je suis sur une falaise, c’est la force de la corde enroulée à l’arbre qui me retient, la force des racines qui retiennent l’arbre au bord de la falaise, la force de mes orteils sur la glace glissante qui m’empêchent de plonger vers ma mort dans la mer froide. »

entretien_-_minkkinen_2Arno Rafael Minkkinen – Continental Divide at Independence Pass, Colorado, États-Unis, 2013

featured_Arno-Minkkinen–Geiranger-Fjord-I-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Geiranger Fjord, 2006

Arno-Minkkinen_Stranda-Horizon-Norway-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Stranda Horizon, Norway, 2006

Arno Rafael Minkkinen - Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006

      « Changer d’échelle, se rendre compte à quel point nous pouvons être grand ou petit par rapport à notre environnement, pourrait être une métaphore de l’esprit humain, un moyen d’exprimer nos états émotionnels, nos craintes et nos désirs, tout en étant certain de se souvenir de l’immensité de l’univers qui nous entoure. »

Capture d_écran 2017-04-02 à 01.55.34Arno Rafael Minkkinen, Oulunjärvi Afternoon, Kajaani, Finland, 2009

Quand à cette photographie du corps ramassé de Minkkinen flottant entre air et eau, c’est au célèbre tableau de Magritte, le château dans les Pyrénées qu’elle me fait penser.

Magritte - le château des Pyrénées

Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000

Belle illustration de la boutade qu’il me plait de répéter selon laquelle, en ce qui me concerne, « je vois dans les paysages des corps de femmes et dans le corps des femmes des paysages. »


Yesterday… Mm mm mm mm mm mm mm…


Marianne, so long, so long…

Yesterday, auteurs-compositeurs : John Lennon et Paul McCartney,
interprété ici en 1965 par Marianne Faithfull

     La délicieuse et d’apparence fragile Marianne Faithfull, à la voix envoutante, au regard pur et visage d’ange dont tous les garçons de l’époque étaient amoureux, la Françoise Hardy anglaise, projetée à l’âge de 17 ans avec la chanson As Tears Go By dans le monde déjanté du rock britannique dans le sillage des Rolling Stones et qui s’adonnera avec insouciance et sans retenue aux délices et aux tourments des Paradis artificiels était une victime sacrificielle toute désignée pour démontrer à la société bien-pensante de cette époque les risques  encourus par ceux qui voulaient vivre leur vie en toute liberté en marge de la morale et des préjugés. En 1965, année de son interprétation de cette chanson qu’elle chante l’air absent, elle a 18 ans et elle vient d’épouser l’artiste et directeur de galerie d’art John Dunbar avec qui elle aura un enfant mais dont elle se séparera rapidement pour s’installer avec son fils chez Brian Jones, le guitariste des Rolling Stones chez lequel elle va s’initier à la drogue. Suivra une liaison de plusieurs années avec Mick Jagger et une dépendance à l’héroïne qui lui fera côtoyer la mort de près à l’occasion de plusieurs overdoses. Cette période des Sixties va se terminer tragiquement par la mort de Brian Jones lui aussi accro à la drogue et dépressif, retrouvé après sa rupture avec le groupe noyé dans sa piscine en juillet 1969.

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Les frères Van Eyck - l'agneau mystique (détail), 1432Les frères Van Eyck –  l’agneau mystique (détail), 1432

« Yesterday »

Yesterday all my troubles seemed so far away.
Now it looks as though they’re here to stay.
Oh, I believe in yesterday.
Suddenly I’m not half the man I used to be.
There’s a shadow hanging over me.
Oh, yesterday came suddenly.
Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say.
I said something wrong, now I long for yesterday.
Yesterday love was such an easy game to play.
Now I need a place to hide away.
Oh, I believe in yesterday.
Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say.
I said something wrong, now I long for yesterday.
Yesterday love was such an easy game to play.
Now I need a place to hide away.
Oh, I believe in yesterday.
Mm mm mm mm mm mm mm
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La photo improbable au canapé

Alain Delon, Marianne Faithfull et Mick Jagger en 1967.jpg
Année 1967 : Alain Delon, Marianne Faithfull et Mick Jagger qui boude dans son coin en attendant que ça passe, embarrassé qu’il est après s’être aperçu qu’il avait enfilé des chaussettes dépareillées. Près de quatre décennies plus tard, en 2002, dans sa chanson Song for Nico, elle traitera pourtant Alain Delon  de «con» (« And where she wants to go and will Delon be still a cunt ») en référence à sa relation avec Nico, la future égérie du Velvet Underground new-yorkais, avec laquelle il aurait eu un fils, Ari, en 1962 mais qu’il aurait refusé de reconnaître.

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