Regards croisés : soleils


Lord of the Starfields, Ancient of Days,
Universe Maker, here’s a song in your praise…
O love that fires the sun
Keep me burning…

Bruce Cockburn

Qui a copié ?

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Emily Carr (1871-1945) – the sun, 1910-1913

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Edvard Munch (1863-1944) – le soleil, 1910-1913


article lié

  • Illustres illustrateurs : Emily Carr, artiste peintre canadienne au caractère bien trempé, article de mars 2017.

 

Troublante Barbara Hannigan : « Mais d’où viennent ces voix inhumaines ? »


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Mysteries of the Macabre

     Une catastrophe terrible menace la Terre, Une énorme comète de 500 km de diamètre surgie du fin fond de l’univers se dirige vers notre planète à la vitesse de 100 km par seconde. Elle la percutera dans moins de 2 heures et son impact va ravager et détruire notre monde. L’explosion causée par l’impact va projeter dans l’espace une infinité de fragments de matière et de poussière qui retomberont sur terre ou resteront longtemps en suspension dans l’atmosphère. Une tempête de feu va ravager la surface du globe détruisant toute vie. Les dés sont jetés. Fin de partie ! On va repartir à zéro ou plutôt, « ça » va repartir de zéro car nous, humains orgueilleux et irresponsables qui étions affairés à saccager joyeusement notre planète, ne seront plus là. Peut-être qu’à partir de quelques musaraignes ou mulots survivants qui auront été protégés par leur tanière, la vie pourra repartir et après quelques centaines de millions d’années d’évolution connaître de nouveau le développement merveilleux et foisonnant qui était celui de notre temps. Mais nous ne seront plus là…

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    Comme nous sommes totalement désarmés face à une telle menace, il vaut mieux prendre les choses avec philosophie et pour ceux qui ont encore quelque dignité, ne pas se  perdre en vains gémissements et jérémiades et choisir d’en rire. C’est ce qu’a choisi de faire le compositeur György Sándor Ligeti (1923-2006) en créant en 1977, s’inspirant de la pièce « La Balade du Grand Macabre » de l’auteur belge Michel de Ghelderode, et avec le concours du librettiste et marionnettiste Michael Meschke un opéra désopilant, Mysteries of the Macabre où l’on voit dans un royaume imaginaire appelé Brueghelland, le chef de la police Gepopo (une référence au Guepeou ?) — on dirait aujourd’hui le ministre de l’intérieur —  s’évertuer à vouloir informer le Prince Go-Gode de la catastrophe à venir alors que celui-ci est tout entier affairé à ingurgiter un copieux repas. Hélas, Gepopo, débordé par ses émotions et en proie à une intense panique, ne parvient pas à articuler convenablement et en place de paroles, sa gorge laisse échapper un flux d’éruptions vocales inaudibles et déconcertantes. La musique, si l’on peut appeler musique la cacophonie de sons divers qui l’accompagne est le plus souvent un joyeux pastiche de morceaux musicaux empruntés à Mozart, Monteveredi, Rossini et Verdi. 

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Barbara Hannigan

     L’extrait présenté ci après est la version dirigée et chantée par l’éblouissante soprano solo canadienne Barbara Hannigan avec l’orchestre symphonique de Göteborg. Dans cette version de l’opéra, la soprano officie, façon vamp macabre, en robe de cuir noir, mais dans d’autres versions de l’opéra, on la voit apparaître en écolière sexy à jupe courte et lunette ou en marionnette.


Barbara Hannigan

      Barbara Hannigan est une chanteuse soprano et chef* d’orchestre canadienne atypique. Née en 1971, elle fait des études supérieures à l’Université de Toronto puis poursuit des études artistiques  au Centre pour les arts de Banff (Alberta), à l’Institut pour les jeunes artistes Steans, au Centre d’arts Orford (Québec) et au Conservatoire royal de La Haye.
      Spécialisée dans la musique d’opéra contemporaine, elle a participé depuis le début de sa carrière à plus de quatre-vingts créations, notamment d’œuvres d’Henri Dutilleux (Correspondances, 2002), Louis Andriessen (Writing to Vermeer, 2006), George Benjamin (Written on Skin, 2012) et effectué des interprétation mémorables comme Lulu, La Voix humaine dans les mises en scène de Krzysztof Warlikowski. Son interprétation du Chef de la police dans Mysteries of the Macabre de György Sándor Ligeti  a été unanimement reconnue pour sa performance physique et vocale.
     Mariée en 2009 avec le metteur en scène néerlandais Gils de Lange, elle est depuis 2015 la compagne du comédien-réalisateur français Mathieu Amalric avec qui elle a tourné ou a été le sujet de plusieurs documentaires (Music is Music, Crazy Girl Crazy, etc.)   –   source Wikipedia

* écriture inclusive : on écrirait « cheffe » au Québec et en Suisse. Si on respectait la règle habituelle en français de la formation du féminin à partir des noms masculins qui se terminent par « f« , on devrait remplacer le « f«  par un « v«  (exemple un veuf > une veuve) et on aurait comme féminin de chef , une chève (pas une chèvre…)

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Barbara Hannigan dans quelques unes de ses performances

Le « jeu habité » de Barbara Hannigan

       En me documentant sur cette interprète et en particulier sur le travail de préparation qu’elle a menée en tant que chef d’orchestre et interprète de « Lulu Suite » d’Alban Berg que son compagnon Mathieu Almaric a filmé (c’est ICI ), j’ai été intrigué par l’expression « jeu habité », que le rédacteur de l’article avait utilisé pour qualifier son interprétation :  « La réputation de Barbara Hannigan en tant que chanteuse n’est plus à faire. Depuis plusieurs années déjà, sa maitrise vocale et son jeu habité lui valent d’être applaudie sur les scènes du monde entier. La canadienne n’a pourtant pas fini de nous surprendre puisqu’elle cultive depuis peu un nouveau talent : celui de la direction d’orchestre.» Qu’est-ce qu’un « jeu habité » ? sinon le fait pour l’interprète ou le metteur en scène d’être « habité », à l’instar des  « possédés » des rites chamaniques ou vaudous, par une puissance surnaturelle étrangère qui a pris possession de son corps et de son âme et agit en lieu et place de sa volonté.
     L’universitaire québecquoise Guylaine Massoutre  dans la revue Scènes et cultures (N°72, 1994) fait référence à  « L’instant habité », reprenant ainsi le titre et la thématique d’un essai publié par le critique et homme de théâtre français Georges Banu; voici comment elle définit ce moment particulier au cours duquel l’interprète, mais aussi les spectateurs sont comme emportés par un flux irrésistible de communion collective : « L’instant habité, c’est « le sommet de la présence », c’est-à-dire ce moment de partage où l’événement scénique avec l’identité du spectateur, fulgurance d’énergie qui circule à travers une communauté fugitive de partenaires, observateurs et acteurs. L’instant habité est un centre affectif, un ancrage subjectif pour la vérité. Le spectateur qui « se remémore dans la pénombre les instants habités » est celui qui n’attend pas du théâtre des révélations, mais celui qui, fort de lui-même, a compris que la sauvegarde vient « d’un intérieur réconcilié avec lui-même, résigné à son destin. » Cet « instant prégnant», « instant unique » (Lessing), Georges Banu l’a connu en fréquentant divers metteurs en scène avec amour. » Parmi ces metteurs en scène, Guylaine Massoutre cite Antoine Vitez faisant référence  « au corps fictif qui habite le théâtre de Vitez comme une trame, un dessin, un espace que l’acteur épouse pour s’exprimer et pour séduire l’esprit et le regard qui le dirigent. la disponibilité ludique, moteur capable de déplacer des montagnes, est dans le cœur de Vitez la source des variations infinies de la corporalité, grâce auxquelles l’acteur, comme la marionnette passe de la dimension poétique à la dimension épique du récit. »

     Oui, dans ses performances, Barbara Hannigan apparaît comme « habitée » par quelque chose de différent et de plus grand qu’elle, une altérité qui aurait pris possession de son corps et de son âme et lui insufflerait une nouvelle vie comme un marionnettiste dirige et fait vivre sa marionnette. C’est sans doute dans Mysteries of the Macabre que l’on éprouve le mieux cette instrumentalisation du corps et de la voix qui la fait se comporter et agir comme un automate commandé ou une marionnette. Il est vrai que Ligeti avait bénéficié pour la création du livret cet opéra de l’apport précieux du célèbre marionnettiste Michael Meschke. Mais on retrouve ce même type d’instrumentalisation dans son interprétation du Lulu d’Alban Berg. Ce qui rend si intense le jeu de scène de Barbara Hannigan, c’est la symbiose qu’elle parvient à mettre en œuvre entre les mouvements de son corps, sa voix et la musique de l’orchestre grâce à sa profonde maîtrise du chant, de la danse et de la direction d’orchestre. C’est ainsi que dans Mysteries of the Macabre, les gestes et les mouvements que l’on considérait dans un premier temps comme erratiques et incohérents sont en fait des gestes de direction d’orchestre qui sont en phase avec son chant et la musique.

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Mathieu Almaric et Barbara Hannigan


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« L’Homme d’or » – Un poème de Jean Cassou


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Jean Cassou (1897-1988) vers 1930

      Jean Cassou participe au début des années 1920 à la revue Mercure de France et écrit en 1923 son premier roman, Éloge de la folie. Inspecteur des Monuments historiques en 1932, il s’engage en politique et devient en 1934 membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et directeur de la revue Europe à partir de 1936, année où il reçoit le prix La Renaissance pour ses différents ouvrages d’où ressortent, selon le commentaire accompanant sa nomination : « sa sensibilité d’artiste et de poète, sa vision colorée, émouvante et prenante ».

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Le camp de Saint-Sulpice La Pointe

Antifasciste et résistant de la première heure

   Il participera au gouvernement de Front populaire dans le ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-arts de Jean Zay. Il est alors partisan de l’aide à la République espagnole et proche du parti communiste dont il s’éloignera au moment de la signature du pacte germano-soviétique. Conservateur du Musée national d’art moderne au moment de la défaite de 1940, il est révoqué de ce poste par le gouvernement de Vichy et il s’engage alors résolument dans la résistance dés juillet 1940, militant dans le groupe de résistants du musée de l’Homme pour lequel il rédige un tract qui sera tiré à des milliers d’exemplaires puis participe à la rédaction du journal du groupe Résistance jusqu’à l’arrestation de membres de son réseaux. Echappant à la Gestapo, il se réfugie à Toulouse où il milite au « réseau Bertaux » jusqu’à son arrestation en décembre 1941.

L’emprisonnement

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      Enfermé dans un premier temps à la prison militaire de Furgole à Toulouse et mis au secret avec interdiction absolue de lire, écrire et échanger, il va lutter contre cette tentative d’annihilation mentale en composant de mémoire, une fois la nuit venue, sans crayon ni papier, 33 sonnets qui, retranscrits par leur auteur à sa libération en juin 1943 du camp de Saint-Sulpice dans le Tarn dans lequel il avait été transféré, seront publiés clandestinement au printemps 1944 aux Editions de Minuit sous le pseudonyme de Jean Noir et avec le titre de 33 Sonnets composés en secret. Aragon préfacera plus tard ce recueil sous son nom de résistant François-la-colère  dans une réédition de 1962.

***

      « J’ai été arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy, le 13 décembre 1941, à Toulouse, en zone non occupée, et mis au secret à la prison militaire de cette ville avec les autres camarades de notre réseau pris avec moi. Secret relatif, car les prisons étaient pleines, et nous nous trouvâmes deux à partager la même cellule. […] Néanmoins toutes les autres conditions du secret étaient réalisées : pas de promenades en rond dans la cour, pas de visites, pas de papier pour écrire, par de correspondance et pas de lecture. Le soir venu, nous nous jetions sur nos paillasses et tentions de dormir malgré le froid. Dès la première nuit j’entrepris, pour passer le temps, de composer des sonnets dans ma tête, cette forme stricte de prosodie me paraissant la mieux appropriée à un pareil exercice de composition purement cérébrale et de mémoire…»   

Jean Cassou.


L’homme d’or

   Parmi les souvenirs auxquels va s’accrocher le prisonnier qu’on prive non seulement de liberté mais aussi de toute communication avec le monde, il en est un, fugace et imprécis comme peut l’être un paysage, un visage ou un objet qui a été longtemps soustrait à notre vue et que l’on tente désespérément, en fouillant dans les plis les plus profonds de notre mémoire, de rendre plus net et plus réel, ce souvenir est un tableau de Rembrandt, son tableau le plus célèbre, connu sous le nom de La Ronde de Nuit mais qui devrait plutôt s’appeler La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch puisque le tableau met en scène une compagnie de volontaires mousquetaires d’une milice bourgeoise d’Amsterdam commandée par le chevalier et bourgmestre de la ville Frans Banning Cocq et son lieutenant, le marchand Willem van Ruytenburch. Ces deux personnages sont représentés debout, côte à côte, occupant la position centrale du tableau. Dans la confusion de l’image que Jean Cassou tente laborieusement de reconstituer, il y aura finalement un élément qui va se détacher de la confusion, s’imposer à lui et monopoliser la totalité de sa pensée. Cet élément qui s’apparente à un jaillissement violent de lumière s’échappant de la noirceur ambiante, c’est « l’homme d’or », c’est du moins ainsi que Jean Cassou qualifie dans le sonnet qu’il a composé à cette occasion, l’homme à qui son habit immaculé et doré confère l’aspect surnaturel d’une apparition presque religieuse, une épiphanie. Pour le prisonnier privé de tout, menacé de mort, cette tâche de lumière issue des ténèbres qui occupe désormais son esprit et qui ne le quittera plus, c’est la lumière de l’espérance. Cette espérance lumineuse, il va la traduire en mots, mots parmi de nombreux autres mots qu’il s’efforcera durant son emprisonnement de ne pas oublier pour pouvoir les faire revivre lorsque la lumière triomphante aura eu enfin raison des ténèbres.

Enki sigle

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Rembrandt – La Ronde de nuit, 1642

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Poème XXVIII

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   « Une surenchère de clartés, comme l’ivresse qui ruisselle du nageur ressuscité, dresse une figure suprême, épiphanie ! l’homme tout doré, immense dans sa mesure et l’emplissant d’un pas décisif,

   tel que tu le vis fendre — rappelle-toi, mon âme ! — l’immaculée jeunesse d’un matin étranger,

     — et ce fut un des souriants matins de cette vie. depuis l’homme d’or ne t’a plus quittée. »

Jean Cassou

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Nostalgie – Comme Un Lego – Hommage à Bashung et à Gérard Mancet


Quand Bashung chante Manset

     Paris en noir et blanc, les 2ch, les dauphines, Les films de Godard, Brigitte Bardot, Jean-Pierre Léaud, Marina Vlady, Anne Wiazemsky, la touchante Jean Seberg, Belmondo, Jean Ferrat, la délicieuse Anna Karina, Macha Meryl, les disques vinyl,  les postes de télévision minuscules en noir et blanc avec une seule chaîne, Le temps où nous avions du temps… Le temps de la simplicité, de la sérénité et de l’innocence… La vie, l’amour, la mort… Tous ces souvenirs s’emboîtent comme dans un lego, mais qui demeurera pour toujours incomplet car nous avons égaré de nombreuses pièces…  Merci pour ce clip, Obok Manitoba

       Comme Un Lego

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  Crédit : clip Obok Manitoba


Pour la version originale de cette chanson chantée par Gérard Manset, lire l’article « Présents, ils sont absents », c’est  ICI