Erika Pluhar – Hotel zur Einsamkeit, 1976


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   Chère Erika Pluhar, actrice et chanteuse autrichienne, vamp et femme fatale à ses débuts, devenue l’une des égéries des années soixante dix lorsqu’elle soutenait la révolution des œillets du Portugal et chantait de sa voix suave les chansons de Wolf Bierman, ce chanteur contestataire d’Allemagne de l’Est écartelé entre sa foi dans l’idéal communiste et la réalité tragique de ce qu’était alors la RDA et dont le moindre défaut est d’avoir eu comme belle-fille la chanteuse punk Nina Hagen. C’est aujourd’hui devenue une vieille dame de plus de quatre-vingt années, encore vive et alerte. La chanson d’Erika Pluhar  que j’ai choisi de vous présenter est Hotel zur Einsamkeit (Hôtel sur solitude), une interprétation de 1976 de la chanson française Hôtel des voyageurs crée en 1972 par le compositeur français Jacques Datin pour Serge Reggiani.

Hotel zur Einsamkeit

Auf den Stühlen welken unsere Kleider
Und der Morgen, dieser Ehrabschneider
Steht vor dem Fenster wie ein Baum
Und füllt mit Vogellärm den Raum
Die frischen Narben deiner Haut
Sind Schatten die die Sonne baut

Du träumst deinen Traum noch zu Ende
Mir zittert schon die Hand
Oh wie du lügst, wenn du schläfst
Geliebter, du mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad
Blick auf den Park, und jede Nacht
Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, hier war es früher
Einmal schön, ich hasse die Erinnerung und den Selbstbetrug

Ein paar Mücken stoßen an die Decke. Plötzlich friert
Mich so, dass ich erschrecke. Die Worte möchte ich zurück,
Von gestern Abend, Stück für Stück, als ich dich bat
Nicht fortzugehen, jetzt, jetzt schäm’ ich mich so für
Mein Flehen.

Ich kann auch ohne dich leben, ich weiß bloß noch
Nicht wie. Mit der Zeit wird es sich geben
Glaub’ mir, Geliebter mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park,
Und jede Nacht Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, mein Gott, es ist wirklich wahr
Es ist das letzte Atemholen vor der Gleichgültigkeit

Die Komödie bricht hier ab. Die Helden bleiben beieinander
Und man applaudiert nicht. Ein lächerliches Wunder, so wie
Die Schauspieler nach Hause gehen, obwohl sie gerade eben
Gestorben sind
Ich bin deine Gewohnheit, bald wirst du meine Gewohnheit
Sein. Wenn ich die Koffer packe, wirst du mir auftragen
Auch deine Hemden hineinzugeben. Nie
Nie werden wir uns auf einem Bahnsteig trennen,
Einfach in verschiedene Züge einsteigen, wir sind erbärmlich
Mein Geliebter, mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park, es
Ist doch alles nicht mehr wahr, ich lieb’ dich nicht
Ich lieb’ dich doch, was ist denn noch wahr
Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Block auf den Park
Und jede Nacht Herr sowieso, der seine Polonaise spielt.

Musique :  Jacques Datin


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    De l’intelligence artificielle au sentiment artificiel

        Roulant l’autre jour sur l’autoroute, j’écoutais de manière distraite sur France Culture une émission  qui traitait des conséquences de la robotisation de l’outil de travail sur les rapports unissant l’homme à son travail. L’accent était mis sur le risque de déshumanisation du travail, le travailleur perdant toute initiative et se trouvant réduit à un rôle de « servant » passif de la machine et du chômage massif qui résultera d’une mécanisation à outrance. À un moment de l’émission, un participant citait le cas d’un employé qui avait travaillé jusqu’alors seul et de manière autonome dans un centre de stockage d’Amazon que l’entreprise venait de flanquer d’un robot qui accomplissait désormais une grande partie de ses tâches. Interrogé sur la manière dont il avait ressenti ce changement, l’homme avait répondu qu’il le considérait de manière positive car « il se sentait désormais moins seul…». Ainsi, il faut croire que l’on peut se sentir réconforté par la seule présence à ses côtés d’une machine sans âme sur laquelle on projette ses frustrations et ses désirs mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne notre société de consommation qui multiplie à l’infini dans un but à la fois commercial et idéologique les succédanés censés remédier à notre mal-être… En même temps, il n’était pas apparemment venu à l’idée de cet employé que ce processus de robotisation en était qu’à ses débuts et que la prochaine étape serait l’installation d’un robot qui accomplirait à sa place l’ensemble de ses tâches.

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         Que faire de ces millions d’êtres humains restés sur le carreau quand l’ensemble de la production sera réalisée par des machines. J’ai sur ce sujet une suggestion à émettre que j’ose soumettre à nos élites : on sait que les machines deviennent de plus en plus intelligentes et sont désormais capables « d’apprendre » seules en intégrant et dépassant leurs propres erreurs. Il suffira de franchir une étape de plus dans « l’humanisation » de ces machines en les programmant de manière à ce qu’elles ressentent elles aussi des émotions et des sentiments. De ce fait, elles ne manqueront pas d’éprouver à leur tour le sentiment de solitude, seront saisies par le spleen et auront besoin, pour ne pas sombrer dans la dépression et voir leur productivité se réduire, d’un contact ou d’une présence avec lesquels elles pourront établir des relations  sociales et se remonter ainsi le moral ! Et quoi ou qui, pensez-vous, sera alors le plus apte à jouer ce rôle ? L’animal social qu’est l’homme, bien évidemment. À chaque robot sera associé un correspondant humain, attentionné et amical qui le soutiendra moralement… Les deux y trouveraient leur compte. Nul doute que la productivité mécanique augmenterait et que le chômage diminuerait de manière notable.

    Enki sigle


    And the damage is done…


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    Damage

    I found the way
    By the sound of your voice
    So many things to say
    But these are only words
    Now I’ve only words
    Once there was a choice

    Did I give you much?
    Well, you gave me things
    You gave me stars to hold
    Songs to sing

    I only want to be loved

    And I hurt and I hurt
    And the damage is done
    You gave me songs to sing
    Shadow and sun
    Earthbound, starblind
    Tied to someone

    Why didn’t I stay?
    Why couldn’t I?
    So many lives to cross
    Well, I just had to leave
    There goes everything
    Everything

    Can I meet you there?
    God knows the place
    And I’ll touch your hand
    Kiss your face

    We only want to be loved
    We only want to be loved

    I only want to be loved
    And I hurt and I hurt
    And the damage is done
    You gave me songs to sing
    Shadow and sun
    Earthbound, starblind
    Tied to someone

    ***


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         La magnifique chanson Damage interprétée par le duo de musiciens hors pair David Sylvian et Robert Fripp fait partie de l’album Live éponyme paru en 1994 qui avait été enregistré par les deux musiciens lors du dernier concert donné lors leur tournée commune de 1993 et mixé par Fripp. Il a été réédité de manière heureuse en 2001 avec une qualité de son nettement améliorée par David Sylvian (Label Virgin). 


    « Andromeda liberata » de Vivaldi par Jaroussky… Sublissime !


    Le contreténor Philippe Jaroussky interprète « Sovente il Sole » (Perseo)
    Orchestre Ensemble Matheus sous la direction de Jean-Christophe Spinosi

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    Sovvente il sole
    Risplende in cielo
    Più bello e vago
    Se oscura nube Già l’offuscò.
    E il mar tranquillo
    Quasi senza onda
    Talor si scorge,
    Se ria procella
    Pria lo turbò.

    (aria « Sovente il Sole », dall’Andromeda liberata »)

          Dans la musique occidentale, un contreténor (ou falsettiste) utilise le registre le plus aigu de sa voix qu’on appelle de tête (ou de fausset) ainsi appelée parce qu’elle s’oppose à la voix plus habituelle dite de poitrine. Cette technique de chant a connue son heure de gloire au XVIIe siècle durant la Renaissance et la période baroque, surtout en Allemagne et en Espagne pour la musique sacrée. Moins en Italie et En France.


         Précisons que la paternité de l’ensemble de l’Andromeda liberata attribuée à Vivaldi suite à sa découverte en avril 2002 par le musicologue français Olivier Fourès d’un manuscrit ancien daté du 18 septembre 1726 dans les archives du Conservatorio Benedetto Marcello à Venise soulève des questions. Les musicologues semblent néanmoins d’accord pour attribuer le morceau « Sovente il Sole » interprété ci-dessus par Philippe Jaroussky au maître vénitien.

    Perseus and Andromeda, 1570 - Giorgio Vasari..jpgGiorgio Vasari – Persée délivrant Andromède, 1570

         Le livret s’inspire de la légende grecque d’Andromède. Celle-ci, célèbre par sa beauté, était la fille du roi d’Éthiopie Céphée, et de son épouse Cassiopée. Celle-ci provoqua la fureur des Néréides, filles de Poséidon et nymphes de la mer, en prétendant que la beauté de sa fille surpassait de loin la leur. En représailles le dieu, irrité, envoya un monstre marin qui ravagea le royaume. La punition ne prendrait fin que quand Andromède serait attachée, nue, à un rocher livré aux fureurs de l’océan et du monstre. Elle sera délivrée par Persée, tombé amoureux d’elle mais dans le livret l’histoire prend des libertés avec le mythe : Andromède avoue à Persée être amoureuse d’un certain Daliso, personnage inventé mais elle sera néanmoins donnée en mariage à Persée.


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    le goût de l’absolu : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée »


    article publié une première fois le 8 mars 2017

    aragon-228x300Aragon photographié par Man Ray (détail)

        Dans le sillage du précédent article rédigé sur le thème de la chanson Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes de Gérard Manset, (c’est ICI), je ressuscite l’un de mes articles anciens écrit sur le thème douloureux de l’absolu en référence à un extrait du célèbre roman d’AragonAurélien, qui met en scène les pièges tendus par la recherche de l’idéal en amour… 

    Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur.

          Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. On dira que c’est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s’en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint des cœurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s’installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l’absence de résignation. S’il l’on veut, qu’on s’en félicite, pour ce qu’elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c’est ne voir que l’exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu’elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

         Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo* du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s’élever à la connaissance des malheurs héroïques qu’elle produit.

         […] Ce tabès*  moral, dont je parle, lui aussi, suivant les sujets, se spécialise : il se porte à ce qui est l’habilité, la manie, l’orgueil, du malheureux qu’il accable. Il brisera la voix du chanteur, jettera de maigreur le jockey à l’hôpital, brûlera les poumons du coureur à pied ou lui forcera le cœur. Il mènera par une voie étrange la ménagère à l’asile des fous, à force de propreté, par l’obstination de polir, nettoyer, qu’elle mettra sur un carreau de sa cuisine, jamais parfait, tandis que le lait file, la maison brûle, ses enfants se noient. Ce sera aussi, sans qu’on la reconnaisse, la maladie de ceux qui n’aiment rien, qui à toute beauté, toute folie opposent le non inhumain, qui vient de même du goût de l’absolu. Tout dépend d’où l’on met cet absolu. Ce peut être dans l’amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l’homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l’étrange clocharde qu’on aperçoit le soir sur les bancs près de l’observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui s’empoisonne la vie de sécheresse. celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose.

         Le goût de l’absolu… Les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer. On voudrait s’en tenir à la description d’un cas. Mais sans perdre de vue sa parenté avec mille autres, avec des maux apparemment si divers, qu’on les croirait sans lien avec le cas considéré, parce qu’il n’y a pas de microscope pour en examiner le microbe, et que nous ne savons pas isoler ce virus que, faute de mieux, nous appelons le goût de l’absolu…

         Pourtant si divers que soient les déguisements du mal, il peut se dépister à un symptôme commun à toutes les formes, fût-ce aux plus alternantes. Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d’être heureux. Celui qui a le goût de l’absolu peut le savoir ou l’ignorer, être porté par lui à la tête des peuples, au front des armées, ou en être paralysé dans la vie ordinaire, et réduit à un négativisme de quartier ; celui qui a le goût de l’absolu peut être un innocent, un fou, un ambitieux ou un pédant, mais il ne peut pas être heureux. De ce qui ferait son bonheur, il exige toujours davantage. Il détruit par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J’ajouterai qu’il se complaît dans ce qui le consume. Qu’il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les mœurs de son milieu. Que le goût de l’absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l’absolu. Qu’il s’accompagne d’une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d’abord, et qui s’exerçant toujours au point vif, au centre de la destruction, risque de faire prendre à des yeux non prévenus le goût de l’absolu pour le goût du malheur. C’est qu’ils coïncident, mais le goût du malheur n’est ici qu’une conséquence. Il n’est que le goût d’un certain malheur. Tandis que l’absolu, même dans les petites choses, garde son caractère d’absolu.

         Les médecins peuvent dire de presque toutes les maladies du corps comment elles commencent, et d’où vient ce qui les introduit dans l’organisme, et combien de jours elles couvent, et tout le secret travail qui précède leur éclosion. Mais nous sommes encore à l’alchimie des sentiments, ces folies non reconnues, que porte en lui l’homme normal. Les lentes semailles du caractère, les romanciers le plus souvent en exposent mais sans l’expliquer l’histoire, remontant à l’enfance, à l’entourage, faisant appel à l’hérédité, à la société, à cent principes divers. Il faut bien dire qu’ils sont rarement convaincants, ou n’y parviennent que par des hypothèses heureuses, qui n’ont pas plus de valeur que leur bonheur n’en a. Nous pouvons seulement constater qu’il y a des femmes jalouses, des assassins, des avares, des timides. il nous faut les prendre formés, quand la jalousie, la furie meurtrière, la timidité, l’avarice nous présentent des portraits différenciés, des portraits saisissants.
         D’où lui venait ce goût de l’absolu, je n’en sais rien, Bérénice avait le goût de l’absolu.
       C’est sans doute ce qu’avait vaguement senti Edmond Barbentane quand il avait dit de sa cousine que c’était l’enfer chez soi.

           Et leur roman, le roman d’Aurélien et de Bérénice était dominé par cette contradiction dont leur première entrevue avait porté le signe : la dissemblance entre la Bérénice qu’il voyait et la Bérénice que d’autres pouvaient voir, le contraste entre cette enfant spontanée, gaie, innocente et l’enfer qu’elle portait en elle, la dissonance de Bérénice et de son ombre. Peut-être était-ce là ce qui expliquait ses deux visages, cette nuit et ce jour qui paraissaient deux femmes différentes. Cette petite fille qui s’amusait d’un rien, cette femme qui ne se contentait de rien

    Car Bérénice avait le goût de l’absolu. […] »

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    Elle était vraiment pire qu’un meurtrier.

           Elle était à un moment de sa vie où il fallait à toute force qu’elle en poursuivit la recherche dans un être de chair. Les amères déceptions de sa jeunesse qui n’avaient peut-être pas d’autre origine que cette volonté irréalisable d’absolu exigeaient une revanche immédiate. Si la Bérénice toujours prête à désespérer qui ressemblait au masque doutait de cet Aurélien qui arrivait à point nommé, l’autre, la ptite fille qui n’avait pas de poupée, voulait à tout prix trouver enfin l’incarnation de ses rêves, la preuve vivante de la grandeur, de la noblesse, de l’infini dans le fini. il lui fallait enfin quelque chose de parfait. L’attirance qu’elle avait de cet homme se confondait avec des exigences qu’elle posait ainsi au monde. On m’aura très mal compris si l’on déduit de ce qui a été dite ce goût de l’absolu qu’il se confond avec le scepticisme. Il prend parfois le langage du scepticisme comme du désespoir, mais c’est parce qu’il suppose au contraire une foi profonde, totale, en la beauté, la bonté, le génie, par exemple. IL faut beaucoup de scepticisme pour se satisfaire de ce qui est. Les amants de l’absolu ne rejettent ce qui est que par une croyance éperdue en ce qui n’est peut-être pas.

         Si Bérénice était pour Aurélien le piège auquel il devait fatalement se prendre, il était lui-même pour Bérénice l’abîme ouvert, et elle le savait, et elle aimait trop l’abîme pour n’y pas venir se pencher. Quand, avec cet accent qui ne trompe pas, il lui avait affirmé que jamais de sa vie, il n’avait dit je vous aime à une femme, pouvait-il imaginer quel aliment de perte, quel feu, il lui donnait ainsi pour se consumer toute sa vie? S’il n’avait pas menti, et de toutes ses forces, de toutes ses ténèbres, elle ne voulait pas qu’il eût menti, n’était-ce pas enfin l’absolu qui s’offrait, la seule chance d’absolu qu’elle eût rencontrée? Il fallait qu’il l’aimât. C’était plus nécessaire que l’air, plus indispensable que la vie. Enfin, dans cet homme mystérieux et simple, dans ce passant de Paris, elle allait se dépasser, atteindre au-delà d’elle-même à cette existence qui est à l’existence ce qu’est le soleil à la lumière. Il fallait qu’il l’aimât. L’amour d’Aurélien, n’était-ce pas la justification de Bérénice? On ne pouvait pas plus lui demander d’y renoncer que de renoncer à penser, à respirer, à vivre. Et même est-il sans doute plus facile de mourir volontairement à la vie qu’à l’amour.
        
           Elle ne se demandait pas à quoi l’entraînait qu’il l’aimât, parce qu’elle avait le goût d’absolu, et que l’amour d’Aurélien portait, à tort ou à raison, les caractères sombres et merveilleux de l’absolu à ses yeux. Et que, parce qu’il était l’absolu, il portait en lui-même sa nourriture, et donc qu’elle n’avait point à se soucier de l’apaiser. Il importait bien peu que de l’amour avoué, reconnu, naquît une grande souffrance. L’amour n’a-t-il pas en soi-même sa fin . Les obstacles même à l’amour, ceux qui ne se surmonteront pas, ne font-ils pas sa grandeur ? Bérénice n’était pas loin de penser que l’amour se perd, se meurt, quand il est heureux. On voit bien là reperdre le goût de l’absolu, et son incompatibilité avec le bonheur. Au moins bonheur ni malheur n’étaient les communes mesures des actions de Bérénice. Elle était vraiment pire qu’un meurtrier.
         Il y avait dans la destinée d’Aurélien une correspondance singulière à ces dispositions inhumaines. Il faudrait repasser tout ce qu’on ait de lui pour le comprendre. Bérénice n’en avait pas besoin. Parce qu’elle n’était pas seulement inhumaine : elle était femme aussi, et quand à travers ses yeux ouverts elle regardait Aurélien, elle avait peur de son plaisir.

          Bérénice avait deux visages, cette nuit et ce jour.

     Louis Aragon, Aurélien (1944), extrait du chapitre XXXV, pp 302 à 308

     * Tabès : maladie nerveuse d’origine syphilitique , caractérisée par des lésions dégénératives de la moelle épinière, se manifestant par des troubles de la sensibilité profonde avec abolition des réflexes, hypotonie, incoordination, des crises douloureuses paroxystiques, une atteinte de certains nerfs crâniens et des troubles trophiques. Aragon, tout comme André Breton avait fait des études de médecine.
    * vis à tergo : Cette expression latine désigne littéralement une « force dans le dos », qui agit en poussant depuis l’arrière. Elle illustre le fonctionnement de la pression artérielle, qui propulse le sang vers le coeur « par l’arrière ».


    Illustration pour le roman d_Aragon Aurélien par Man Ray en 1944Illustration pour le roman d’Aragon Aurélien par Man Ray en 1944

    la recherche de l’absolu est un mal

         C’est ce que semble penser Aragon quand il compare ce désir de dépassement du réel que constitue chez un individu la recherche de l’absolu au «tabès», cette maladie nerveuse dégénérative. Il rejoint en cela l’avis de Gœthe qui dans ses Conversations avec le poète Eckermann  déclarait : «J’appelle classique ce qui est sain, romantique ce qui est malade», car la démesure de l’exigence romantique et le «mal d’être» qui l’accompagne ne sont qu’une des formes prises par la recherche de l’absolu parmi de nombreuses autres qui vont de l’élan mystique à l’amour passion fusionnel et à certaines formes  de la folie ordinaire. Rechercher l’absolu signifie que l’on ne se satisfait pas du monde réel et que l’on se tourne vers un autre monde, un monde idéal de perfection morale et de beauté hors d’atteinte parce qu’illusoire. Le plus souvent, cette exigence qui détourne l’individu qui la professe de la réalité révèle son incapacité à être acteur de sa propre vie et à prendre le monde à bras le corps. Ce comportement a toutes les apparences d’une fuite et est révélateur d’une impuissance première ou d’une démission que l’individu qui en est atteint refuse de voir en se réfugiant dans le déni dans le confort de la quête valorisante d’un Graal. Dans ces conditions, la sublimation du sentiment Amour l’emporte sur l’être aimé qui se voit réduit à n’être que le vecteur de transmission de ce sentiment. C’est ce qu’exprimait un poète romantique allemand par la phrase «L’important, ce n’est pas la femme, c’est l’amour». C’est une pensée qu’Aurélien reprendra à son compte lors de sa rencontre avec Paul Denis, l’homme qui lui a un moment succédé après le départ de Bérénice.  Aurélien aime Bérénice et Bérénice aime Aurélien passionnément. À première vue, l’équation parait simple à résoudre et pourtant leur amour est voué à l’échec car Bérénice a «le goût de l’absolu». Épouse d’un mari falot dans une petite ville de province, Bérénice, moderne Emma Bovary, souffre elle aussi de sa vie étriquée et rêve d’une autre vie mais à l’inverse d’Emma Bovary, elle place la barre très haut, si haut qu’elle en devient inaccessible et interdit l’accomplissement de son rêve. En fait, dans son for intérieur, Bérénice a renoncé à changer de vie et aller au bout de son amour avec Aurélien, elle multiplie pour cela les stratégies d’évitement de ce qu’elle déclare pourtant souhaiter et tous les prétextes sont alors bons pour ne pas franchir le pas :  se sacrifier pour ne pas contrarier sa cousine Blanchette qui étant elle-même amoureuse d’Aurélien menace de se suicider, se jeter dans les bras d’un autre qu’elle n’aime pas, prendre prétexte d’une infidélité sans importance qu’Aurélien a commis sous l’emprise de l’ivresse et du désespoir pour rompre définitivement avec lui. Une confidence que Bérénice lui avait faite résumait à lui seule cette exigence morale de nature obsessionnelle : elle lui avait dit « qu’elle ne pouvait souffrir un objet cassé, ou fêlé, ébréché, qu’il était pour elle intolérable comme un reproche sans fin ». Après le départ de Bérénice, Aurélien s’est posé la question d’un possible raccommodage de leur amour, mais peux-ton «rafistoler» l’amour de la même manière que l’on recolle les morceaux épars d’un objet brisé ? Assurément non ! Dans ce cas « Bérénice  n’accepterait devoir à une baisse d’exigence leur honteux bonheur; il n’y avait en elle aucun esprit de concession ». Aurélien n’est pas exempt du mal qui frappe Bérénice; dés le début de leur rencontre, il la perçoit non pas comme un être de chair et de sang mais comme la représentation phantasmée d’une morte qui l’obsède, la noyée inconnue qui vient d’être repêchée dans la Seine voisine et dont il possède un moulage du visage accroché à l’un des murs de sa chambre. C’est pour cette raison que la Bérénice qu’il aime est la Bérénice aux yeux fermés, la Bérénice nocturne qu’il oppose à la Bérénice diurne aux yeux ouverts. Ces deux êtres ont choisi de fuir la réalité et de vivre dans le rêve et les illusions. Bérénice va, en guise de cadeau d’adieu, jusqu’à se faire mouler le visage pour remplacer le masque de plâtre de la noyée qu’elle a brisée, perpétuant ainsi le cycle infernal de l’illusion et du fantasme. Le romantisme a valorisé ces êtres épris d’absolu qui ont sublimé leur impuissance et leur frustration par des actions héroïques ou par l’immanence de l’art. Même si l’on peut éprouver un plaisir narcissique intense à se complaire dans la peine et la recherche vaine de l’absolu, le réel finit toujours par s’imposer et le désespoir triompher. La longue liste des suicidés de l’amour romantique en littérature ou dans la vie réelle et de tous ceux qui ont choisi cette forme de suicide mental qu’est la folie, du Werther de Goethe à la mort dramatique de Caroline von Günderode en passant par la mort de Kleist et la folie d’Hölderlin le démontre aisément. À la fin du roman, Bérénice, miraculeusement retrouvée par Aurélien après plus de vingt années de séparation, va également s’éteindre dans ses bras et la pâleur de son visage et ses yeux clos vont la faire ressembler au masque de plâtre de l’inconnue de la Seine.

        Le livre refermé, il reste suspendu dans notre pensée, ce merveilleux alexandrin de la Bérénice de Racine qu’Aragon a placé en exergue dans les premières pages :

    « Je demeurai longtemps errant dans Césarée »

         Telle une âme errante d’un tableau de Chirico perdue dans les dédales de ses fantasmes…

    Enki sigle

    imagesle masque mortuaire de l’inconnue de la Seine


    La vraie Bérénice

    HR_56600100007880_1_watermarked.jpg.pngDenise Lévy :  « un nom comme le vent quand il tombe à vos pieds »

          La femme qui aurait inspirée le personnage de Bérénice dans le roman Aurélien serait Denise Lévy (née Kahn), dont Aragon était tombé amoureux dans les années 1923 et 1925. Il effectuera durant cette période plusieurs séjours à Strasbourg, ville à laquelle il était profondément attaché depuis son premier séjour en tant que militaire en 1917, et logera à cette occasion chez Denise et son mari, le docteur Georges Lévy. La jeune femme était une cousine de Simone Kahn-Breton, la femme d’André Breton qui l’informait par lettres des événements parisiens. À la fin de 1922, Denise se rend à Paris où elle restera jusqu’en janvier 1923; les membres du groupe surréaliste de la revue Littérature, tombent sous son charme et rivalisent d’hommages poétiques à son égard. André Breton lui dédie quatre poèmes datés du 12 juillet 1923 qui ne seront publiés qu’en 1977 par Pierre Naville dans Le Temps du surréel. La revue Littérature, dans son numéro d’octobre 1923, publie « L’Herbage rouge, à Denise, 13 juillet 1923 » par André Breton, ainsi que « Denise disait aux merveilles » par Paul Eluard. Quand à Aragon, il en tombe amoureux et en fera sa muse mais la jeune femme ne répondra pas à ses avances et finira par épouser son ami Pierre Naville en 1927. Il lui écrira néanmoins de nombreuses lettres entre 1923 et 1925 qui seront publiées par Pierre Daix en 1994. Plusieurs correspondances existent entre le personnage de la Bérénice du roman et Denise : Aurélien rencontre Bérénice en novembre 1922, date de la venue de Denise à Paris, dans le roman Bérénice est l’épouse d’un pharmacien manchot et Denise était mariée à un jeune médecin qui avait perdu une jambe à la guerre, Dans le roman, Aurélien malgré leur amour partagé ne possédera jamais Bérénice et Aragon avouera en 1966 que de la même manière, malgré l’amour qu’il vouait à la jeune femme, il ne s’était rien passé entre lui et Denise :   « Aurélien n’est pas un livre à clefs. Ou tout au moins, c’est un livre à fausses clefs […] Que Bérénice ait été écrite, décrite à partir d’une femme réelle, je n’en disconviens pas. Mais à partir. Que ce soit à partir d’une jeune femme qu’à peu près au temps d’Aurélien j’ai rencontrée et j’ai aimée, ou cru aimer, à en être malheureux, cela pourquoi le dissimulerais-je ? Il n’y a rien eu entre elle et moi… »

    Denise LévyDenise Lévy

    Lettre à Denise du 24 octobre 1924

        Je vous écris, Denise, dans un désordre moral absolu. Je sors d’une scène affreuse, d’un débat qui se perpétue, et c’est à peine si mes doigts consentent à écrire. Je sais que vous ne pouvez rien comprendre à ce que je vous dis, Denise, Denise, vous qui êtes pourtant tout l’horizon, le seul horizon que j’aperçoive, vers lequel une fois de plus, je me tourne désespérément. Il faudrait vous raconter les faits, l’anecdote. À quoi bon, et toute la pudeur du monde : je suis dans le miroir du café, là en face, tout pâle, et en même temps rouge de monde. Je suis comme un homme qui se noie. C’est alors qu’il n’y a plus qu’à vous que je puisse parler, à ne rien dire, à tout dire à la fois. Je voudrais écrire cent fois, cent fois encore votre nom. Denise, je suis malheureux comme les pierres. Denise personne ne m’aime, ne m’aime, entendez-vous ? Denise, qu’est-ce qui me rend si lâche avec l’existence ? Denise, c’est peut-être que moi je vous aime pourtant. Denise mon amour. Ah vous voyez comme je suis fou et stupide. Je ne peux pas me retenir de vous parler ainsi.

         Si cette lettre part, à l’encontre de toutes les autres que j’ai déchirées, s’il est possible qu’elle vous parvienne… je vous en prie j’allais dire ne la lisez pas plus loin que cette ligne, que ce mot après lequel tout est superflu, mais non lisez tout de même tout ce qui vient avec le vent et ma folie et le long détail de mon égarement, mais promettez-moi que vous détruirez cette lettre, qu’il ne vous en reste ensuite qu’un vague sentiment, comme d’un rêve. Vous le voyez, je suis fou à lier, et persuadé que je ne vous ai jamais rien avoué, que j’ai pu garder ce secret de tout mon cœur. Le ridicule enfant, ah ne vous moquez pas de moi. Ce matin, par exemple, croyez-vous que je suis entré dans la chambre de [Pierre] Naville, et qu’il y avait deux photos de vous, chez lui, chez Naville, deux photos où vous êtes si douce, grandes, les photos de Man Ray, et c’est absurde, et je ne devrais jamais vous le dire et j’ai honte : mais j’ai été jaloux à crier, jaloux c’est cela. Triste aussi triste à mourir. Et cependant, pardon. Denise pardon. J’étais parti pour le malheur aujourd’hui, comprenez.

        Tout le jour j’étais comme une bête féroce. Et tout à l’heure cette histoire à tuer. On tuerait volontiers, vous savez, quelqu’un qui pleure, et qui attend de ses larmes qu’elles réveillent une affection, par exemple. J’étais armé ; imaginez-vous. J’ai encore assez peur de moi. Voici en vous écrivant le calme qui revient, vous êtes mon calme, Denise, une main fraîche sur mon front. Peu à peu je me considère, et ce café qui m’est étranger où je suis, de temps en temps il y a de la musique. Certitude avant tout de ne jamais devoir éviter le malheur. Cela c’est maintenant paisiblement que je le pense. D’ici dix à quinze minutes je cesserai de vous écrire, j’écrirai l’adresse. Mais cette idée ne me quittera plus. Elle va me raccompagner à travers les rues froides jusqu’à cette maison où je ne dormirai, qu’à la fin, à force de ne pas dormir. Parfois, si je ferme les yeux, je me souviens des vôtres, je me souviens de deux ou trois visages que je vous ai vu ; et je me demande si j’ai rêvé, et je sens pourtant qu’il y a en vous quelque chose qui est à moi et à personne d’autre, et alors la vie me paraît encore plus injuste, folle, folle. Oui vraiment vous êtes à moi, comme la lumière, ô ma lumière. Ainsi parle peut-être un aveugle. Ce matin nous jouions à Cyrano [nom d’un café parisien] à ce jeu horrible, nous imaginer chacun avec une infirmité, une mutilation. Éluard disait que je ferais un bel aveugle. Ce propos me poursuit. Moi je suis déjà un aveugle ce n’est pas une image, un aveugle avec un grand brouillard d’amour dans les yeux.
    Denise détruisez cette folie, écrivez-moi, riez, riez de
    Louis A.


    Il n’y a pas d’amour heureux

    Ce poème a été créé par Aragon durant l’écriture d’Aurélien

    Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force 
    Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit 
    Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix 
    Et quand il croit serrer son bonheur il le broie 
    Sa vie est un étrange et douloureux divorce 
    Il n’y a pas d’amour heureux

    Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes 
    Qu’on avait habillés pour un autre destin 
    À quoi peut leur servir de se lever matin 
    Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains 
    Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes 
    Il n’y a pas d’amour heureux

    Mon bel amour mon cher amour ma déchirure 
    Je te porte dans moi comme un oiseau blessé 
    Et ceux-là sans savoir nous regardent passer 
    Répétant après moi les mots que j’ai tressés 
    Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent 
    Il n’y a pas d’amour heureux

    Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard 
    Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson 
    Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson 
    Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson 
    Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare 
    Il n’y a pas d’amour heureux.

    Aragon, Recueil La Diane française, 1944


    La mise en musique du poème par Brassens

    repris par la suite dans une  bouleversante interprétation par Nina Simone


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    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ou le désespoir du bourdon…


       Eh oui, cher Gérard, va falloir que tu te fasse une raison ! Ça ne sera jamais plus comme avant. Le grand coït poétique et romantique en plein vol est passé de mode… Au grand dam des bourdons, les Reines sont devenues terre-à-terre et se contentent souvent de n’être que des butineuses…

    Gérard Manset (album À bord du Blossom, 2018)

    Pourquoi les femmes

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    C’est qu’à la fois les hommes se sont tus.
    C’est bien la poésie qu’on tue
    Sur une route en pente.
    Mais nous voulions déjà des chemins inconnus
    De ces brûlures possibles que l’on touche à mains nues.
    La main serrée
    De tout ce qui entre nos bras devait être serré,
    Serré, serré, serré, serré…

    Nous pouvions à l’époque croiser des ingénues
    Dont les cheveux au vent et dont les genoux riaient de ces désordres.
    De ces jeux, de ces lèvres fallait m’en remettre.
    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    C’est qu’autour d’elles personne ne s’en soucie.
    Ou bien tout le monde fait comme si,
    Oublie ces entrejambes si gentiment
    Serrés, serrés…

    Alors l’enfant leur dit de ne pas s’égarer.
    Chaque chose a sa loi.
    La moindre abeille se doit à son bourdon
    Comme l’aiguille tourne à la montre du temps.
    Que l’été, le printemps,
    Que l’hiver, que l’hiver
    De son œil de verre voit la même saison,
    Attend floraison comme la mer son…
    Mésange s’envolait pour construire sa maison
    Pour construire…

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues cruelles ?
    Comment cette brassée d’orties finira t’elle ?
    Qui pique, envahit tout,
    Qu’aucun produit ne tue.
    Dis-moi petit enfant qui passe le comprends-tu ?
    Pourquoi de cet ancien sourire au monde
    Faire la grimace ?

    Tandis que de partout les poings se serrent, se serrent, se serrent,
    Alors l’enfant répond : en la nature l’abeille respecte le bourdon.
    Les abeilles font de même
    Et tous les cigalons
    Jusqu’au petit garçon qui vient dire à sa mère :
    Ce que tu fais est mal !
    Mon père n’est pas un animal.
    L’équilibre s’installe sur notre tartine
    Comme un peu de miel
    Que les jours t’illuminent.

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    Et l’on découvre un homme seul sur un banc.
    Il n’a pour tout refuge que son caban.
    On lui jette des miettes, détourne le regard.
    Se souvient-il de ce qu’il fut dans un lointain passé
    Touché, connu ?
    Le monde a des paradis antiques.
    Les amours évoluent.
    Que de ses deux paumes,
    Il maintenait serrées, serrées, il maintenait…

    Avec le maître nous apprenions
    À user du bonheur,
    Quand quelqu’un dans la classe a demandé :
    Pourquoi les femmes sont-elles devenues dévergondées ?
    Qu’à la fois les hommes se sont tus ?
    Et puis ce maître que nous adorions
    A dû s’agenouiller, a dû s’agenouiller…
    Dans la cour, dans la cour au-delà du préau

    Agonisait le dernier marronnier
    Que les cimes fendre, fendre, que les cimes défendre.

    Il a bien sûr fallu que je m’étende
    Tout bourdonnait dans mes oreilles et j’ai fermé les yeux…
    Pourquoi avant était-ce à ce point merveilleux ?
    Les femmes, il fallait encercler
    Comme ces petits poissons dans dans l’eau de nos petits filets,
    Les ramener vers le bord, auxquels nous parlions.
    Que dissimulait l’arrière, que dissimulait l’arrière d’un galion
    La foule ou d’autres choses…
    Mais tout était doux, tout était rose.
    Pourquoi les femmes sont devenues tout autre chose ?
    Et qu’avec elles le reste s’est asséché
    Dans le fond de nos verres, dans le fond de nos verres…

    Pourquoi les femmes sont devenues d’autres choses ?
    Tout autre chose… D’autres choses…

    ***

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    absolute beginner


    article publié une première fois le 23 mai 2016

    Terry O'Neill, Dustin Hoffman, 1969

    Terry O’Neill – Dustin Hoffman, 1969


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           The Graduate (Le Lauréat). Un film de Mike Nichols avec Dustin Hoffman, Katharine Ross, Anne Bancroft réalisé en 1967 (sorti en France en septembre 1968) – musique et chansons Simon and Garfunkel, Dave Grusin.