Les noms de la montagne autour du massif de la Tournette (Bornes)

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Toponymie de l’Arpitanie

Francoprovencal-Arpitan-Map*Arpitanie : terme désignant l’aire linguistique à cheval sur plusieurs pays européens ayant  la langue romane arpitane en commun, c’est à dire le franco-provençal. L’aire géographique est constituée des provinces française du Lyonnais, du Forez, du Mâconnais, de Bresse, de Savoie, de Franche-Comté et du Dauphiné, les cantons de la Suisse romande, le Val d’Aoste et une partie du Piémont en Italie. Il est également employé dans deux petites localités des Pouilles, Faeto et Celle di San-Vito, vestiges d’une ancienne colonie suisse.  Au nord de cette aire se trouve une zone mixte où les parlers sont intermédiaires entre le français et le francoprovençal : Chalonnais, Franche-Comté, Jura suisse. Précisons que jusqu’à l’invasion romaine menée par Jules César, cette région était terre celtique occupée par un peuple celtique du nom d’Allobroges, « les gens d’ailleurs » de allo « étranger » et broga, « peuple » et que de nombreux noms d’origine celtique se sont maintenus dans la langue arpitane et dans les noms de lieux.

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LES SOMMETS

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La Tournette vue du Semnoz avec au fond le Mont-Blanc (Wikipedia, Yann Forget, nov.2014)

  • La Tournette, 2.351 m est un sommet du massif calcaire des Bornes. Le chaînon de la Tournette flanqué de celui beaucoup plus modeste de la Forclaz sépare le lac d’Annecy de la dépression de Thônes. Il existe un lieu portant le même nom dans le massif du mont Blanc, le Rocher de la Tournette qui est un épaulement rocheux à 4.677 m d’altitude sur l’arête des Bosses (voie normale du mont Blanc)
    • On pourrait penser que l’appellation est en relation avec l’aspect de forteresse que prend cette montagne dans sa partie supérieure, surtout pour l’éperon  sommital qui ressemble à un donjon mais pour Paul-Louis Rousset (Les Alpes et leurs noms de lieux, 1988–p.206), l’appellation pourrait être en rapport avec « certains mots semblables existant dans les langages celtiques, mais il est plus probable encore qu’elles appartiennent à la grande famille pré-indo-européenne TOR, TOUR, TUR signifiant hauteur » de large diffusion dans les Alpes. Le thème primitif se serait élargi pour devenir TORN. De là les appellations de sommets telles que Tournairet, Tournalin, Tournavon, la Grande Tourne, la Tête du Tourneau, la Tournelle, Tournelon, Tournerie, la Cime du Tournet et Val Tournanche. Cette interprétation rejoint celle de Dauzat, Deslandes, Rostaing (Dictionnaire étymologique des noms de rivières et de montagnes en France, 1978) pour qui Tournette provient du thème TURNO signifiant élévation de terrain dérivé avec élargissement -n- de la base TOR.
    • Pour Hubert Bessat et Claudette Germi (les noms du paysage alpin, ELLUG 2001–p.41) le type toponymique pré-roman Truc dont la répartition géographique embrasse une grande partie de l’arc alpin et même au-delà et qui aurait signifié « sommet, tertre, rocher, grosse pierre » ne peut avoir produit les radicaux Tor, Tur, Turr, Tour et Tourn et donc les toponymes Toron, Ture, Turria et Tournette qui relèvent pour ces auteurs d’autres étymons de signification proche sans qu’ils précisent lesquels.
    • Henry Suter (Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs) reprend l’explication à laquelle nous avions songé en premier lieu qui celle de tour, Tournette serait issu selon lui des mots régionaux taure, turra « lieu élevé » (Pégorier) correspondant aux mots de l’ancien français torel, turel, tureau, thurel, turet, toron, diminutifs « petite tour », et par métaphore « tertre, colline, éminence », gaulois turno-, même sens, latin torus, prélatin *tur, « hauteur », celtique *tor, *torr, « hauteur terminée en pointe ».
  • Notons qu’il existe sur le versant Nord de la Tournette une ligne de crête rocheuse dénommée Rochers des Tours

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les lanches du lanfonnet  (lanche du Nantet et de l’Aulp Riant)- photo Enki le 16/08/2016

  • Les Dents de Lanfon  sont une petite chaîne montagneuse culminant à 1 824 m. Situées au-dessus de talloires, sur la rive est du lac d’Annecy, elles sont encadrées au nord par le mont Veyrier (1 291 m) et au sud par la tournette (2 351 m)
    • Pour Hubert Bessat et Claudette Germi (Lieux en mémoires de l’Alpe, ELLUG 1993–p.61 & 62), le toponyme Lanfon viendrait du type lexical Lanche, courant dans la Savoie du Nord et la Suisse romande (Vaud et Valais) et qui désigne « des bandes de terrains escarpées, étroites, mais unies et gazonnées, qui s’élèvent en pointe entre des ravins, des torrents et des crêtes. Ces formes de relief, quand elles ne sont pas envahies d’éboulis venus des pentes sommitales, conviennent au pâturage ou à la récolte du foin de montagne.» Le type lexical de base s’est enrichi de diminutifs et de suffixes pour former les toponymes Lanchette (avec le suffixe -ittum/ittam), Lancher, Lanchier (avec le suffise -arium), Lanchon et Lanfon (avec le suffixe -onem). Les Dents de Lanfon signifient donc Les Dents au-dessus ou à proximité des Lanches.
    • Pour le Glossaire de termes dialectaux de l’IGN, lanche, lanchette (noms féminins) sont des « langues herbeuses dans un sol en pente entre deux ravinements ou des contreforts de montagne ». En Savoie, et Dauphiné, il existe une variante lanchi.

Dents de lanfon, Lanfonnet et Tournette vues de la rive  Est du lac d'Annecy

Dents de Lanfon, Lanfonnet et Tournette vues de la rive  Est du lac d’Annecy

  • Le Lanfonnet qui culmine à 1.768 m est une petite chaine montagneuse qui prolonge la chaîne des Dents de Lanfon en direction du Sud-Est. De même composition mais de taille plus petite que sa voisine, on lui a donné la même appellation que celle-ci mais avec le suffixe diminutif -ette, -et.
  • Ce qui corrobore la correspondance entre les appellations Lanfon et Lanche, c’est que l’on trouve sur la carte IGN au 1/25.000 e plusieurs Lanches dont la topographie est identique à celle des Dents de Lanfon et du Lanfonnet. Il s’agit à l’Ouest de la Tournette d’un lieu-dit appelé Les Lanches situé sur les pentes dominant le hameau du Bois et surplombées par les Rochets du Charvet et au Sud-Est de la Tournette des pentes des Grands Lanchets situées sous les rochers du Crêt des Mouches.

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la faune

Retour du loup dans les pâturages du massif de la Tournette

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  • le loup : Il n’existe pas dans la toponymie du massif de la Tournette de référence à la présence ancienne du loup comme on peut en trouver ailleurs dans le domaine franco-provençal avec des attestations du type Louvière, Lovière, Louvatière, Lovatière (Hubert Bessat et Claudette Germi (les noms du patrimoine alpin, ELLUG 2004). Il faudra dans l’avenir peut-être y remédier. En effet, en août 2012, un éleveur de moutons qui faisait paître ses bêtes sur le versant Lac du massif a vu 16 de ses brebis tuées par le loup. Conséquence inattendue de cette situation : une quinzaine de vautours fauves et de corbeaux charognards ont pris leurs quartiers s’intéressant non seulement aux cadavres, mais aux animaux esseulés. Totalement éradiqué par l’Homme en France à la fin des années trente (le dernier loup avait été abattu dans le Limousin en 1937), le loup a fait sa réapparition dans le Parc national du Mercantour (Alpes-Maritimes) en novembre 1992 et a depuis colonisé le reste des Alpes françaises.  (crédit Dauphiné Libéré)

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LES COURS D’EAU

Pont historique dit Pont Romain, sur le Fier près de la village de Les Clefs (Wikipedia, photo Taricha Rivularis).jpg

Pont historique dit Pont Romain, sur le Fier près de la village de Les Clefs (Wikipedia, photo Taricha Rivularis)

  • Le nom du Fier est à rapprocher étymologiquement d’autres noms de cours d’eau de la région. Selon les sources, il partage la même racine que Chéran, Guiers et Gier. dans la prononciation locale traditionnelle le -r- de Fier ne se prince pas. La prononciation de Fier à la manière de l’adjectif français « fier », bien qu’erronée, s’est malgré tout répandue et est devenue l’usage.
    • D’après Dauzat, Deslandes, Rostaing (Dictionnaire étymologique des noms de rivières et de montagnes en France, 1978), le nom Fier serait une altération par attraction de l’adjectif Fier de l’appellation ancienne Cyers (XIIIe siècle) issue elle-même d’un type pré-latin Cérus ou céris qui serait peut-être une variante vocalique du gallo-romain Caris lui-même issu d’une racine pré-celtique Car plus connue comme oronyme. Les hydronymes Cher et Sierroz relèveraient de la même origine.

Dépôt de matériaux dans le lit du Malnant par la crue du 8:09:2014 (photo S. Gominet IRM)

Dépôt de matériaux dans le lit du Malnant par la crue du 8/09/2014 (photo S. Gominet – IRM)

  • Le Malnant est le torrent affluent du Fier qui draine la vallée de Montremond et les pentes qui la borde depuis le col des Nantets au Nord de la Tournette. On sait depuis la découverte et la diffusion en 1836 du glossaire de Vienne ou d’Endlicher que le terme nant qui signifie « cours d’eau » a une origine celtique qui signifiait « vallée »,  Depuis, comme dans le cas du terme rivière qui signifiait originairement « la rive, le bord d’un cours d’eau » et qui devenu le cours d’eau lui-même, le nant, de la signification de « vallée où coule un cours d’eau » est devenu le cours d’eau. De là proviennent les nombreux nants de l’arc alpin avec leurs dérivés nantet et nantillon, « petit nant ». Le Malnant est un « mauvais » nant de par les dégâts importants que ses crues font subir aux riverains (Paul Mougin, Les torrents de la Savoie, 1914).

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LES COLS & PASSAGES

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Le col de L’Aulp avec ses chalets vue des pentes de la Tournette (photo Enki 16/08/2016)

  • Le Col de l’Aulp et Pas de l’Aulp (1.454 m) marque l’extrémité Nord de la vallée de Montmin et constitue le point de départ de la voie normale de l’ascension de la Tournette sur sa face Ouest. Le Pas de l’Aulp (vers 1.522 m) est un passage rocheux situé plus au Nord qui permet de relier la zone de pâturage des Nantets et la zone des pâturages située à l’Est des massifs rocheux des Dents de Lanfon et du Lanfonet qui porte le nom d’Aulp Riant.
    • Paul-Louis Rousset (Les Alpes et leurs noms de lieux, 1988), reprenant la thèse déjà énoncée en 1953 par le professeur  R. Loriot  émet l’hypothèse qu’entre la fin du Néolithique et du Bronze final, des populations de pasteurs et cavaliers nomades brachycéphales venues d’Asie centrale seraient arrivées dans les Alpes et que la racine ALP et ses variantes ARP, AULP qui se déclinent en Alpe, Alpette, Alpille,  Arpettaz, Arpille, etc. et désignent des  pâturages d’été en montagne aurait été amené par ces envahisseurs.
    • Roland Boyer (Les noms de lieux de la région du Mont-Blanc, 1976), écrit très succinctement que le latin Alpes est latin est d’origine ligure et même antérieure et est composé de AL pour « haut » et PEN pour « sommet ».
    • Pour Henri Jaccard (Essai de toponymie pour la Suisse romanche, 1906), Alpe serait d’origine celtique, provenant de Alp, « mont, sommité » et serait apparenté à l’adjectif alb« haut », voir le latin albus et le sabin alpus, à cause de leurs neiges..
  • Le Roc Lancrenaz se situe juste au-dessus du Pas de l’Aulp, cité ci-avant. En patois savoyard encrena signifie « entalle, arête dentelée, couloir dans un paroi rocheuse ». Le vieux français connaissait le verbe créner « entailler, découper » et les mots cren, crène, crenne qui signifiaient « entaille, coche, cran », tous issus du bas-latin créna ou peut-être du gaulois *crinare (Henry Suter, Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs). Le Roc Lancrenaz signifie donc le Roc de l’Encrena (le Roc de l’entaille) avec agglutination de l’article défini et désigne le rocher qui se trouve au-dessus de passage déjà désigné comme le Pas de l’Aulp.
  • Col de la Forclaz  ou de Forclaz-de-Montmin (1.157 m) est le col routier qui permet le passage entre la rive est du lac d’Annecy, depuis le village de Talloires et le vallon de Montmin qui descend sur Vesonne dans le pays de Faverges.
    • Pour Henry Suter (Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs), Forclaz est l’appellation « d’un petit col en forme de fourche, une montagne fourchue, un bifurcation de route, un habitat situé près d’une bifurcation ». Il serait issu de l’ancien français force, fourche, « fourche » provenant lui-même du latin furca, « fourche, bois fourchu, instrument de supplice en forme de fourche ».
    • Pour Jules Guex (La montagne et ses noms, 1976), Forclaz aurait de sens de petite fourche et proviendrait du latin furcula, « un col, une dépression, une selle dans une arête .»
  • Col des Nantets : voir l’étymologie ci-dessus de l’hydronyme Nantet. Les pentes herbeuses qui sont situées sur le versant Ouest du col des Nantets sont effectivement parcourues par plusieurs petites ruisseaux, des « nantets » qui ont donnés leur nom au col qui sépare les versants Lac d’Annecy et vallée de Thônes du massif Lanfon/Tournette.

 

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LES HAMEAUX, VILLAGES & VILLES

  • Les Clefs, village situé sur un promontoire rocheux entre les torrents du Fier et du Pécherel à 3 km de Thônes. Son nom viendrait de cletarum (xiiie siècle), c’est-à-dire le bas latin cleta au génitif pluriel ; Cletis au xive. C’est en réalité un mot gaulois signifiant « treillage servant de clôture, claie ». La commune était orthographiée Les Clets au xixe siècle > Les Clés > Les Clefs. Il serait plus conforme à l’étymologie de revenir à « Les Clets » et à l’usage d’opter pour « Les Claies ». La graphie « Les Clefs » correspond à ce qu’on appelle une remotivation c’est-à-dire une interprétation erronée du mot, oublieuse de son sens d’origine. (Wikipedia)

Montmin, vue du village et Pointe de la Beccaz (Wikipedia, photo S. Thébault, ept.2014).jpg

Montmin, vue du village et Pointe de la Beccaz (Wikipedia, photo S. Thébault, ept.2014)

  • Montmin est un village du massif des Bornes situé au pied de la Tournette. Graphies anciennes : Momin et Cura de Monmin vers 1344.
    • Pour Henry Suter (Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs), Montmin serait un ancien Mont Mayri ou Mont Meyrie issu du franco-provençal meyri« alpage ou pâturage entouré de bois ou partiellement boisé » issu du latin meria, moeria.
      • Les Meries : à noter que l’on trouve sur le versant Est de la Tournette sous la ligne de crête qui relie la pointe de la Bajula à la pointe de la Becca, sous la ruine du chalet du Lars et au-dessus d’un bois un lieu-dit dénommé les Meries dont la topographie pourrait correspondre à la définition d’Henry Suter. (carte IGN au 1/25.000e)
      • Cette interprétation rejoint celle de Robert Luft (Vocabulaire et toponymie des pays de montagnes) pour qui meira, meire ou maïris seraient le lieu de résidence estivale, alpage, secteur de pâture en montagne. Son origine serait le latin major, majoris« au-dessus, en hauteur ». En provençal meira signifie changer de lieu, déménager mais serait dérivé du latin migrare« partir, émigrer ».
  • Le Cropt : l’un des hameaux du village des Clefs. Le nom proviendrait de la présence d’une grotte, d’un creux fait dans la terre, d’une cave. Il s´agit souvent d´une caverne construite ou aménagée de main d´homme, qui peut servir de cave, de réservoir pour les eaux souterraines ou de remise. Proviendrait du Bas latin crotum, « creux, fossé » issu du latin crypto, « souterrain », grec kruptos, « caché ». Il existait en ancien français le mot crot, « creux, anse d´une rivière », pouvant aussi désigner un terrain plat ou un simple replat, avec un adjectif crosté, croté, « cave, enfoncé, creux », et cropte, « crypte ». (Wikipedia)

La vallée de Thônes vue depuis le mont Lachat et en arrière-plan, la Tournette 2.351 m (Wikipedia, photo R. Frenzel)

La vallée de Thônes vue depuis le mont Lachat et en arrière-plan, la Tournette 2.351 m (Wikipedia, photo R. Frenzel)

  • Thônes
    • selon Charles Marteaux, on peut supposer que le nom vient du toponyme d’origine celtique TalinumTalus, et ferait référence au fait que les premières habitations auraient été situées au pied de la butte du Calvaire  (Wikipedia)
    • Pour Henry Suter (Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs), le nom de Thônes viendrait probablement d’un nom de domaine d´origine gallo-romaine « Tonniacum », dérivé avec le suffixe « -acum » du gentilice « Tonnius ». Il s’appuie pour cela sur l’exemple du village de Togny-aux-Bœufs (Marne) anciennement Tonniacum.

 

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Au-dessus des nuages

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Johatsu

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évaporation

Nyutou Onsen - photo Bernard Languillier, 2007

Onsen

– Ici, au Japon, lorsque quelqu’un disparaît on dit simplement qu’il a fait une fugue, ou qu’il s’est évaporé. (…)
– Evaporé ?
– Johatsu (…)
– Ce que nous appelons ici johatsu remonte à l’époque Edo. Les criminels ou les gens qui avaient une dette d’honneur allaient se purifier aux sources du mont Fuji. Il y a là des sources chaudes et des établissements de bains, ce sont des villes d’hôtels. Ils prenaient une auberge, ils entraient dans les bains de vapeur et ils disparaissaient. C’est pour cela qu’on les appelle des évaporés. peut-être certains se suicidaient en prenant le chemin de la forêt. mais d’autres réapparaissaient, quelques années plus tard, ailleurs.

Thomas B. Reverdy – Les évaporés

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Brumes d’automne sur le mont Arashima-Dake au Japon

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Dissolution

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    Brumes d’automne sur le mont Arashima-Dake (1.523 m), Préfecture du  Fukui. Il fait partie des 100 montagnes célèbres du Japon. Photo tirée du blog « One Hundred Mountains ». Le mont est aussi connu sous le nom d’Ōno Fuji. Sa base est couverte d’une dense forêt de hêtres qui, jaunissant en automne, font ressortir la montagne du reste du paysage environnant. L’ascension de la face nord, par le principal sentier de randonnée, conduit à un plateau d’altitude environ 1.200 m : Shakunage-daira (plateau Rhododendron), un lieu réputé pour la floraison de diverses espèces d’azalées au printemps (source Wikipedia)

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Japon : le Kaihogyo, une ascèse bouddhiste par la marche

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View of the sacred Mount Hiei from Kuramadera.

Le mont Hiei vu du temple bouddhiste de Kurama-dera. Cette montagne sacrée qui surplombe les villes de Kyoto et d’Otsu est célèbre pour les temples bouddhistes Tendai qui y sont bâti comme les temples Mii-dera fondé en 672 et Enryaku-ji fondé en 788.

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    Les moines bouddhistes Tendai du mont Hiei suivant la devise « Où l’esprit va, le corps doit suivre » pratiquent le Kaihogyo ( « Tour de la montagne »), une forme d’ascétisme et de méditation par la pratique de la marche réalisée de manière rigoureuse qui se classe comme l’un des défis d’endurance les plus exténuants de toute l’histoire humaine. Elle consiste a effectuer 1000 jours de marche intensive accompagnée de prière répartis sur sept années. L’échec de cette épreuve était dans le passé sanctionné par le suicide.
     Depuis sa fondation par le moine Soo Osho au IXe siècle où il se limitait à une ascèse réalisée dans un lieu isolé de retraite, le Kaihogyo a constamment évolué et s’est structuré pour aboutir à ce qu’il est aujourd’hui : visite de lieux sacrés dans un ordre défini (il en exige 260 aujourd’hui), retraite sur la rivière Katsuragawa, règles concernant l’équipement, les vêtements ou les chemins à suivre, périodes de jeûne et de privation de sommeil, etc. 

Kaihogyo

      La plupart des moines se limitent en général à seulement effectuer la première année du kaihogyo, ce qui est déjà un défi en soi. C’est ainsi qu’ils doivent marcher 30 kilomètres par jour pendant 100 jours consécutifs. Pendant la marche, les moines ne prennent des pauses que pour prier ou méditer dans les différents sanctuaires qui entourent le mont Hiei. Lors de la marche, les moines portent leur habit monastique traditionnelle, ainsi que des sandales de paille tissés à la main pour les chaussures.

Sandales traditionnelles en paille. Quatre à cinq paires sont nécessaires par jour

Sandales traditionnelles en paille. Quatre à cinq paires sont nécessaires par jour

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     Si un moine parvient à réaliser la première année du kaihogyo, il peut demander aux moines aînés l’autorisation de compléter les six années restantes du défi. A l’origine,  dans le japon médiéval, les sept années étaient imposées et ceux qui échouaient n’avaient pas d’autre choix que le suicide. Aujourd’hui, dans le Japon moderne, la clause de suicide du kaihogyo a été retiré du défi.
     Le reste du kaihogyo se déroule comme suit : au cours des années 2 et 3, le moine doit marcher 30 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Pour les années 4 et 5, le moine doit marcher 30 km par jour pendant 200 jours consécutifs. Pour l’année 6, le moine doit marcher 60 kilomètres par jour pendant 100 jours consécutifs. Enfin, pour la dernière année 7, le moine doit marcher 84 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Suit une période de méditation qui accompagne une marche de 30 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Pendant les périodes restantes de l’année qui sont considérées comme  des «périodes de repos», le moine doit remplir tous ses devoirs monastiques, tels que les relations avec le public, la méditation, l’adoration, la réalisation d’études scientifiques complétés de divers travaux autour du monastère.

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    Ceux qui auront pu réaliser de manière complète le kaihogyo auront accumulés un total de 38.500 kilomètres soit presque la circonférence de la Terre. Peu de moines ont terminé le défi. En fait, depuis 1885, seulement 46 moines ont terminé avec succès l’épreuve. Un des plus vieux était un moine nommé Yusai Sakai, qui a accompli le kaihogyo à l’âge de 60 ans en 1987.

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Teilhard de Chardin : Réflexion sur le bonheur

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   Afin de mieux comprendre comment se pose à nous le problème du bonheur, et pourquoi, devant lui, nous sommes amenés à hésiter, il est indispensable, pour commencer, de faire un tour d’horizon, c’est-à-dire de distinguer trois attitudes initiales, fondamentales, adoptées en fait par les hommes en face de la Vie. 
  Guidons-nous, si vous le voulez bien, par une comparaison. Supposons des excursionnistes partis pour l’escalade d’un sommet difficile ; et considérons leur groupe quelques heures avant le départ. A ce moment on peut imaginer que l’équipe se divise en trois sortes d’éléments :

1) Les uns regrettent d’avoir quitté l’auberge. La fatigue, les dangers leur paraissent disproportionnés avec l’intérêt dusuccès. Ils décident de revenir en arrière.
2) Les autres ne sont pas fâchés d’être partis. Le soleil brille, la vue est belle. Mais pourquoi monter plus haut ? Ne vaut il pas mieux jouir de la montagne là où on se trouve, en pleine prairie ou en plein bois ? Et ils s’étendent sur l’herbe ou explorent les environs, en attendant l’heure du pique-nique.
3) D’autres enfin, les vrais alpinistes, ne détachent pas leurs yeux des cimes qu’ils se sont juré d’atteindre. Et ils repartent en avant.

     Des fatigués, des bons vivants, des ardents. Trois types d’Homme que nous portons en germe, chacun au fond de nous-mêmes, et entre lesquels, en fait, se divise depuis toujours l’Humanité autour de nous.

1) Des fatigués (ou des pessimistes), d’abord.
     Pour cette première catégorie d’hommes, l’existence est une erreur ou un raté. Nous sommes mal engagés, et par conséquent il s’agit, le plus habilement possible, de quitter le jeu. Portée à l’extrême, et systématisée en doctrine savante, cette attitude aboutit à la sagesse hindoue, pour qui l’Univers est une illusion et une chaîne, ou à un pessimisme « schopenhauerien ». Mais, sous une forme atténuée et commune, la même disposition apparaît et se trahit dans une foule de jugements pratiques que vous connaissez bien. « A quoi bon chercher ?… Pourquoi ne pas laisser les sauvages à leur sauvagerie, et les ignorants à leur ignorance ? Pourquoi la Science et pourquoi la Machine ? N’est-on pas mieux étendu que debout ? mort que couché ? ». Tout ceci revient à dire, au moins implicitement, qu’il vaut mieux être moins qu’être plus, et que le mieux serait de ne pas être du tout.

2) Des bons vivants (ou des jouisseurs) ensuite.
     Pour les hommes de cette deuxième espèce, il vaut mieux certainement être que ne pas être. Mais « être », prenons y garde, prend alors un sens tout particulier. Être, vivre, pour les disciples de cette école, ce n’est pas agir, mais c’est se remplir de l’instant présent. Jouir de chaque moment et de chaque chose, jalousement, sans en rien laisser perdre, et surtout sans se préoccuper de changer de plan : en ceci consiste la sagesse. Que la satiété vienne, on se retournera sur l’herbe, on se dégourdira les jambes, on changera de point de vue ; et ce faisant, du reste, on ne se privera pas de descendre. Mais, pour et sur l’avenir on ne risque rien, à moins que, par un excès de raffinement, on s’intoxique à jouir du risque pour lui-même, que ce soit pour goûter le frémissement d’oser ou pour sentir le frisson d’avoir peur.
     Tel nous représentons-nous, sous une forme simpliste, l’ancien hédonisme païen, de l’école d’Épicure. Telle était en tout cas, il n’y a pas longtemps, dans les cercles littéraires, la tendance d’un Paul Morand, ou celle d’un Montherlant ou, beaucoup plus subtile, celle d’un Gide (celui des Nourritures Terrestres), pour qui l’idéal de la vie est de boire sans jamais étancher (mais plutôt de façon à augmenter) sa soif nullement avec l’idée de reprendre des forces, mais par souci de rester prêt à se pencher, toujours plus avidement, sur toute source nouvelle.

3) Et des ardents, enfin.
     Ceux-là, veux-je dire, pour qui vivre est une ascension et une découverte. Non seulement, pour les hommes formant cette troisième catégorie, il vaut mieux être que ne pas être, mais encore il est toujours possible, et uniquement intéressant, de devenir plus. Aux yeux de ces conquérants épris d’aventures, l’être est inépuisable, non pas à la manière gidienne, comme un joyau à facettes innombrables, qu’on peut tourner en tous sens sans se lasser, mais comme un foyer de chaleur et de lumière dont il est possible de se rapprocher toujours plus. On peut plaisanter ces hommes, les traiter de naïfs, ou les trouver gênants. Mais en attendant ce sont eux qui nous ont faits, et c’est d’eux que s’apprête à sortir la Terre de demain.

     Pessimisme et retour au Passé ; jouissance du moment présent ; élan vers l’Avenir. Trois attitudes fondamentales, je disais bien, en face de la Vie. Et par suite, inévitablement, voilà qui nous replace au coeur même de notre sujet-trois formes opposées de bonheur en présence :

1) Bonheur de tranquillité, d’abord. Pas d’ennuis, pas de risques, pas d’efforts. Diminuons les contacts-restreignons nos besoins-baissons nos lumières-durcissons notre épiderme-rentrons dans notre coquille. — L’homme heureux est celui qui pensera, sentira et désirera le moins.

2) Bonheur de plaisir, ensuite, — plaisir immobile, ou, mieux encore, plaisir incessamment renouvelé. Le but de la vie n’est pas d’agir et de créer, mais de profiter. Donc, moindre effort encore, ou juste l’effort nécessaire pour changer de coupe et de liqueur. S’étaler le plus possible, comme la feuille aux rayons du soleil-varier à chaque instant sa position pour mieux sentir : voilà la recette du bonheur.- L’homme heureux est celui qui saura savourer le plus complètement l’instant qu’il tient entre les mains.

3) Bonheur de croissance, enfin. — De ce troisième point de vue, le bonheur n’existe pas ni ne vaut par lui-même, comme un objet que nous puissions poursuivre et saisir en soi ; mais il n’est que le signe, l’effet, et comme la récompense de l’action convenablement dirigée. « Un sous-produit de l’effort », dit quelque part A. Huxley. Ce n’est donc pas assez, comme le suggère l’hédonisme moderne, de se renouveler n’importe comment pour être heureux. Nul changement ne béatifie, à moins qu’il ne s’opère en montant. — L’homme heureux est donc celui qui, sans chercher directement le bonheur, trouve inévitablement la joie, par surcroît, dans l’acte de parvenir à la plénitude et au bout de lui-même, en avant.

Bonheur de tranquillité, bonheur de plaisir, bonheur de développement.
     Entre ces trois lignes de marche, la Vie, au niveau de l’Homme, hésite et divise son courant, sous nos yeux. Pour motiver notre choix, n’y aurait-il vraiment, comme on le répète, qu’une préférence individuelle de goût et de tempérament ?
      Ou bien pouvons-nous trouver quelque part une raison, indiscutable parce que objective, de décider qu’une des trois voies est absolument la meilleure, et par conséquent la seule qui puisse authentiquement nous béatifier ?

Teilhard de Chardin : Réflexions sur le bonheur

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« j’exerce mon droit à la paresse ! »

Sérénité, plaisir, dépassement de soi = équilibre
     Pourquoi avoir à choisir entre ces trois attitudes ? Pourquoi ce que Teilhard de Chardin appelle le « bonheur » et que pour ma part je préfère appeler équilibre ou harmonie de vie ne serait-il pas composé d’un mélange de « tranquillité » que je préfère appeler sérénité si cela correspond au sentiment légitime d’un état de repos mérité, de « plaisir » et de « croissance » que je préfère appeler dépassement de soi si ce dépassement et la lutte qu’il impose est  rendu nécessaire par des raisons légitimes. Être « surhomme » à la manière nietzschéenne de temps en temps est bien assez… En tant que randonneur, puisque Teilhard de Chardin prend comme exemple pour appuyer son propos les excursionnistes, j’avoue avoir à diverses reprises renoncé à une sortie programmée, par paresse ou parce que je considérais avoir mieux affaire de même que j’ai pu persévérer stupidement dans la réalisation d’une course en montagne dans de mauvaises conditions atmosphériques ou techniques par bravade. La personnalité des êtres humains est comme la vie : multiforme, évolutive et possède une histoire. Pourquoi vouloir ranger absolument les êtres dans des catégories strictes et figées ? Les comportements sont sans doute catégoriels mais un individu peut avoir de multiples comportements en fonction du contexte, des circonstances et de ses besoins propres. C’est cette multiplicité et variété des comportements qui fait la richesse d’un être et d’une vie et leur permet de s’adapter au monde et d’évoluer. À l’inverse, c’est la stricte référence à un comportement unique qui l’appauvrit. Quant à la « béatification », suprême récompense de ceux qui ont tout sacrifié, je la laisse aux maniaques, aux fanatiques et aux saints

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chronique d’une randonnée suivie d’une ascension : le mont Charvin dans la vallée de Manigod (Haute-Savoie)

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Vendredi 19 août 2016 : randonnée vers les sources du Fier et ascension du Mont Charvin (2.409 m)

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       Le mont Charvin est pour moi un sommet mythique, il se détache fortement dans le paysage des sommets environnants, est souvent nimbé de nuages et j’apprécie tout particulièrement sa silhouette d’aile de requin émergeant de l’océan de vagues pétrifiées des montagnes qui l’entourent.

les photos d’Enki

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Vue du mont Charvin (c’est la pyramide située au centre contre laquelle colle un nuage) un peu avant le parking de Sous l’Aiguille qui marque la fin de la route qui suit le cours du Fier au fond de la vallée de Manigod.

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Sur le chemin d’accès aux alpages de l’Aulp et du lac du mont Charvin : vue de l’extrémité de la vallée du Fier et les sommets du massif des Aravis qui la bordent.

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Un lieu magique : « le Vargne à Reydet »

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Le « Vargne à Reydet  » avec en arrière-plan le chalet et au pied du vargne, ma chienne Gracie.

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       Un lieu magique : « le Vargne à Reydet » et son chalet de madriers massifs sur le chemin d’accès aux alpages avec ma chienne Gracie qui prend la pose. « Vargne » ou « vuargne » est le nom en patois savoyard (franco-provençal) d’un conifère, le sapin (Abies alba) qui recherche l’ombre et l’humidité et ne dépasse pas l’altitude de 1.500 m. Occupant 15% du couvert forestier cette essence est beaucoup moins répandue que son cousin la « pesse », nom savoyard de l’épicéa (Picea abies) qui en occupe 55%. Le reste du couvert est occupé par des feuillus. Reydet est le nom d’une famille anoblie au XVe siècle par le Comte de Genève, les Reydet de Vulpillières, qui possédait de nombreux biens en Savoie dont la seigneurie de Manigod (acquise en 1579 ou 1610 selon les sources). L’appellation « le Vargne à Reydet » pourrait donc être en relation avec cette famille. C’est un arbre monumental dont la circonférence atteint 4,60 m à 1,5 m du sol. Une méthode de calcul très approximative de son âge à partir de son diamètre lui donnerait un âge de trois siècles et demi (formule : 460 cm / π 3,1416 x coeff.2,5 = 366 ans), ce qui nous ramènerait à l’an 1650, date très proche de celle à laquelle les seigneurs de Reydet possédaient effectivement la vallée.
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      La magie du lieu réside dans la taille démesurée du vargne avec son pied impressionnant et sa grande hauteur qui projette sa cime bien au-dessus des arbres environnants. C’est un colosse dont la longévité nous projette dans les temps les plus anciens. Avec son chalet traditionnel fait de madriers massifs, sa fontaine rustique en bois et son environnement de montagnes, il pourrait servir de décor à une scène du Seigneur des Anneaux. Le Vargne à Reydet nous fait comprendre l’importance dans nos paysages des très vieux arbres monumentaux qui sont autant de ponts avec notre passé le plus ancien et structure d’une dimension temporelle le paysage.

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Rencontre inopportune

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     J’avais préféré quitter un moment la voie d’alpage caillouteuse et emprunter un ancien sentier très raide à travers les prairies et les bois. Il fallait pour cela franchir une clôture électrifiée qui laissait supposer la présence d’un troupeau. Effectivement, après 10 minutes de marche, je me suis soudain trouvé nez à nez avec une tarine de taille imposante qui se tenait debout sur le sentier comme si elle montait la garde et qui sembla surprise de me voir. À priori, je n’ai pas peur des vaches, à condition que ce soit bien des vaches et non pas des taureaux — ceci en référence à un événement malheureux qui s’était produit dans ma jeunesse — J’examinais donc illico les attributs pendentifs de la bestiole : c’était bien une vache si l’on en croyait la mamelle gonflée qui pendait entre ses pattes. Cela dit, les vaches ont en commun avec les taureaux d’avoir des cornes et celle ci était sur ce plan particulièrement bien montée. Ce qui m’inquiétait, c’était l’immobilité dont elle faisait preuve et la nature de son regard qui me semblait différent de celui que les tarines arborent habituellement et que je trouve pour ma part particulièrement gracieux et même un tantinet enjôleur. Cette fois, le regard semblait chargé de circonspection à mon égard et me communiquait l’impression somme toute déplaisante de vouloir me jauger. Peut-être, dans son raisonnement limité de vache, me considérait-elle comme un intrus qui violait son territoire… De ma longue expérience de rencontre alpestre avec les vaches, j’avais appris que celles-ci commençaient par manifester une certaine curiosité à votre égard puis, après un moment d’inertie dû sans doute à leur caractère placide et à l’énormité de la masse qu’elles avaient à déplacer, finissaient toujours par reconnaître la prééminence de l’homme et s’écartaient pour lui laisser le passage. Mais celle-ci semblait avoir un caractère différent et vouloir s’affranchir des règles et coutumes habituelles. Qui sait ? Peut-être était-elle la reine du troupeau qui voulait manifester les prérogatives dues à son rang… Contre toute attente, à mon approche elle restait plantée bien fermement sur ses quatre sabots et continuait à me fixer avec intensité au détail près que ses yeux ne me parurent plus exprimer la curiosité et la circonspection mais bien une attitude de défi. Ainsi, il semblait bien que cet animal n’avait aucune intention de se déplacer et me défiait ! peut-être même souhaitait-il en découdre… Cette constatation provoqua immédiatement un changement dans le déroulement de mes fonctions cognitives : la partie reptilienne de mon cerveau prit d’autorité la direction des opérations et, sans m’en avoir préalablement référé, orienta mon regard vers la paire de cornes bien aiguisées que la bête arborait fièrement sur le sommet du crâne. Un avertissement sonore  et lumineux répétitif fut alors enclenché dans mon cerveau : DANGER ! DANGER ! et je sentis que mes jambes s’apprêtaient à me propulser dans une fuite éperdue. Mais, Dieu merci, après ce moment d’égarement, ma raison, bien secondée par l’émergence d’un sentiment profond d’indignation et d’une prise de conscience des responsabilités qui m’incombaient en tant qu’humain reprit la situation bien en main. J’étais en ce lieu le représentant de la glorieuse race des Hommes et il ne sera pas dit que je devrais m’incliner devant la volonté d’un animal réduit à une vulgaire et méprisable usine à lait sur pattes qui ne trouvait pas mieux à occuper son temps que de mâcher de l’herbe à longueur de journée. J’élaborais donc une stratégie : tout d’abord, il convenait avant tout de chasser la peur de mes pensées car on sait bien que les animaux possèdent un sens inné qui leur permet de connaître votre état d’âme et il ne fallait surtout pas que dans le processus de confrontation qui venait de s’amorcer, la bestiole puisse ressentir le fait qu’elle m’inspirait la moindre crainte. Il fallait que la peur change de camp et pour cela je devais paraître sûr de moi, volontariste et dominateur. Je bombais donc le torse, pris l’air le plus viril qui soit et marchais fermement vers la bête d’un pas décidé, en opposant à son sombre regard vitreux, mon propre regard empreint d’une froide détermination. Cette rencontre avait pris un tour inattendu et une importance considérable : elle était devenue une confrontation emblématique anthropologique et cosmologique de deux volontés farouches : l’Homme contre l’animal, la pensée contre la sauvagerie, l’ordre du monde contre le chaos… Ma responsabilité était donc immense et je poursuivis mon avancée de manière déterminée vers la bête insolente mais mon action ne sembla malheureusement pas aboutir au résultat escompté : celle-ci restait immobile et ne paraissait aucunement intimidée. Bon sang, mais où était passé ma chienne Gracie ? Pourquoi n’était-elle pas à ce moment précis où j’avais besoin d’elle, à mes côtés pour me seconder : un bouvier bernois est après-tout un chien de troupeau qui gardait anciennement et même encore aujourd’hui les vaches dans l’Oberland bernois. Il est vrai que Gracie, animal citadin, a peur des vaches et, petite, se réfugiait dans mes bras pour s’en protéger… La tension avait atteint son comble lorsque j’arrivais à la hauteur de la tarine. Peut-être devrais-je dire la tsarine ? Que devais-je faire : élever la voix ? Gesticuler de manière menaçante ? Saisir ses deux cornes comme le font les cow-boys et lui faire un croc en jambe pour la déséquilibrer ? la frapper ? ou bien peut-être la contourner benoîtement en ravalant ma fierté ce qui aurait été une défaite cuisante et lourde de conséquence pour toute l’espèce humaine… On en était à ce moment fatidique où le battement d’une aile de papillon peut provoquer un cyclone dévastateur à l’autre bout du monde, où le sort des batailles, des peuples, des civilisations, des espèces même se joue, où tout peut basculer d’un côté ou d’un autre. C’est à ce moment précis que la bête, ayant enfin pris la mesure de son infériorité sinon physique mais du moins mentale et prise de vertige sans doute devant les conséquences dramatiques d’un vacillement de l’ordre du monde que son attitude risquait de créer, détourna son regard et après avoir un peu hésité, se retourna et quitta le sentier pour me laisser la voie libre dans laquelle je m’engageais, triomphant… Ouf !

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l’œuvre des trolls ?

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       Vision étonnante sur la voie de l’alpage que cette excavation réalisée dans un immense rocher cubique. Lors de mon dernier passage il y a deux années à cet endroit, l’excavation était moins profonde et la construction de bois n’avait pas encore été réalisée. Quelqu’un s’est donc lancé patiemment depuis plusieurs années dans la réalisation d’un projet étonnant et fastidieux : creuser une cavité dans une roche très dure et l’aménager. Dans quel but ? créer un abri pour animaux ? une buvette à l’intention des randonneurs et des habitants de la vallée ? Il aurait été plus économique de bâtir une construction nouvelle mais voilà, des constructions qui ne seraient pas nécessaires aux activités agricoles ne sont pas permises dans cet espace naturel protégé alors que rien n’interdit, semble-t-il, de réaliser une cavité dans un rocher… À moins que ce soit l’œuvre d’un Troll…

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le mont Charvin finit par apparaître dans toute sa majesté (à droite de l’image)

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Une vision surréaliste 

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Une répétition du mythe grec de la création du sanctuaire d’Apollon à Delphes ?

      À tout instant de la journée, même dans les situations les plus banales, la magie, la poésie et le rêve peuvent surgir et créer un monde de merveilles et d’enchantement. À un moment de la longue marche qui me conduisait aux alpages je rencontrais un troupeau de chèvres qui s’étaient établies sur la ligne de crête d’un alignement de rochers dont la base abritait une excavation. Quoi de plus « bateau » que de photographier un troupeau de chèvres ? De plus la scène était à contre-jour : les rayons du soleil auraient causé des effets parasites et le premier plan aurait été sombre et illisible. L’intérêt de l’Iphone est que la prise de vue est rapide et ne nécessite pas de préparation. Je prenais donc la résolution de prendre malgré tout quelque photos et bien m’en a pris. C’est lorsque je vis la scène dans le viseur que je fus littéralement ébloui par l’étrangeté et la beauté de la scène. Les silhouettes de chèvres se détachaient en ombres chinoises sur le blanc lumineux d’un nuage qui avait eu la bonne idée de se trouver là au bon moment. Pour ma part, ces photos, surtout celle où le soleil apparaît en contre-jour, prenaient une dimension mythologique qui m’a ramené à la Grèce antique.

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la chèvre, animal sacré de la mythologie grecque

   Dans la mythologie grecque, certaine sources indiquent que ce serait des chèvres qui auraient indiqué le site où devait être édifier à Delphes le temple dédié à Apollon, le dieu du soleil et de la lumière. Une chèvre était d’ailleurs utilisée par les prêtres pour définir l’ordre de passage des pèlerins : des gouttes d’eau froide étaient jetées sur elle qui, si elle ne tremblait pas, faisait perdre son tour au pèlerin. Un oracle de Delphes aurait également guidé Caranos, de la race des Héraclides (les descendants d’Héraclés), à fonder le royaume de Macédoine en l’incitant de se laisser guider par  un troupeau de chèvres dans la recherche d’une terre d’accueil : « Songe, ô divin Caranos, et garde en ton esprit mes paroles: quitte Argos et la Grèce aux belles femmes et gagne les sources de l’Haliacmon ; et là, si tu aperçois d’abord des chèvres en train de brouter, c’est là précisément qu’il faut que tu mènes une existence digne d’envie, toi-même et toute ta lignée ». Dans un autre mythe, Amalthée est une chèvre qui allaita Zeus lorsqu’il était enfant, aidée par des abeilles qui le nourrissaient de miel. Zeus l’aurait par la suite  récompensée en en faisant une constellation dans le ciel  (constellation du capricorne), ou encore comme la plus grande des étoiles de la constellation du Cocher (Capella « la chèvre », c’est-à-dire α du Cocher). Cette « étoile de la chèvre » est une super géante qui fait deux mille fois la taille du soleil. C’est suite de ce mythe que la chèvre a reçu le surnom de « fille du Soleil ». Selon d’autres traditions, à la mort de la chèvre, Zeus aurait pris sa peau pour en revêtir son arme merveilleuse, symbole de la puissance souveraine, l’égide : le terme grec αἰγίς / aigís signifie en effet également « peau de chèvre ». La déesse Athéna utilisait une peau de chèvre, appelée également Egide, à la façon d’une voile pour être portée par les vents. Chez le poète latin Ovide, Amalthée est personnifiée en naïade qui a pris soin de Zeus en le nourrissant de lait de chèvre par l’intermédiaire d’une corne de chèvre brisée : « Amalthée ramassa cette corne brisée, l’entoura d’herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta ainsi aux lèvres de [Zeus] ». Cette légende serait à l’origine de la corne d’abondance.

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Le versant nord-ouest du  mont Charvin (2.409 m). Le lac éponyme se situe sur le plateau situé à gauche et la voie d’accès au sommet sur l’autre versant après avoir gravi le col situé sur la gauche. Gracie a pris de l’avance et m’attends, étendue dans l’herbe.

stratigraphie des faces N-O et N-E du mont Charvin

    Lors de ma dernière visite sur le site, il y a deux années, je n’avais pas remarqué les strates rocheuses resserrées au pendage presque vertical de la pointe nord-ouest de cette montagne qui forme une pyramide presque parfaite. La face nord-ouest de la pyramide a été formée après l’effondrement, puis l’érosion d’une partie la couche rocheuse originelle qui a mis à jour la paroi extérieure de l’une des strates et formé la grande dalle lisse aujourd’hui apparente alors que la face nord-est qui lui est adjacente fait apparaître en coupe les strates rocheuses qui se succèdent en rang serré. Le guide géologique précise que la roche est constituée de calcaires argileux clairs du Sénonien qui se sont formés par des dépôts crayeux marins pendant la période du Crétacé supérieur entre 90 et 66 millions d’années. Le lac Charvin a été créé par un effet de surcreusement à l’ère glaciaire qui a laissé en place un verrou rocheux retenant les eaux du lac après la fonte des glaces

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     Le lac Charvin (2.011 m) est une étape incontournable sur la route du sommet. On pourrait penser qu’il ne reste plus qu’une dénivellation de 400 m à grimper mais ce serait négliger la descente du col à venir et la remontée équivalente sur l’autre face de la montagne qui en découle soit un dénivelle supplémentaire d’environ 320 m ce qui veut dire qu’il reste en fait encore 720 m à monter. Ainsi, en ajoutant les 100 m supplémentaires de dénivellation montés pour accéder au lac, c’est une dénivellation totale de plus de 1600 m qu’il aura fallu monter depuis le parking de Sous l’Aiguille…

     Sur les pentes descendant vers les rives du lac, un certain Manu (c’est du moins sa signature) s’est livré à une entreprise de land art ou plutôt de calligraphie caillouteuse exprimant sa vision philosophico-politique du monde : la devise « Ni dieu, ni maître », écrite en lettres géantes à l’aide de cailloux gris, tranche sur l’herbe verte et paraît totalement incongrue dans ce décor. Cela parait d’assez mauvais goût car la montagne est un endroit que l’on voudrait voir préservé de la confusion du monde. Ce monde que nous avons quitté se rappelle à nous comme il s’était rappelé à l’occasion du passage d’un bruyant petit avion qui s’est attardé au-dessus du site…

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Gracie

la devise de Gracie : « Pas de dieu, mais un maître »
C’est fini pour aujourd’hui… Ouaf ! Ouaf !

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