Meraviglia : Ho perduta

Mis en avant


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Un beau texte de Belinda Cannone, extrait de L’écriture du désir.

   Diderot appelait «hiéroglyphe» une image poétique qui condense en elle sens et émotion en un tout homogène (à quelque art qu’elle appartienne : il évoque le hiéroglyphe musical). (…) Au XVIIIe siècle, avant qu’on déchiffre le langage des anciens Egyptiens, les hiéroglyphes étaient souvent perçus comme vocabulaire d’une langue sacrée, langue de mystères. Ce qui explique sans doute que Diderot ait choisi ce terme. Il y a du mystère dans la capacité de certaines formes artistiques à dire et à donner beaucoup plus à sentir que leurs moyens ne semblent le permettre. Aussi : par un mot devenu intraduisible, meraviglia, les Italiens du XVe siècle désignaient le plaisir qui nait de l’étonnement et de l’admiration, à la lecture de la poésie, lorsque l’on découvre, comprend, intuitivement, plus de choses que le poète ne paraît en avoir dit.     Je voudrais que chaque roman fût une réalisation de ce «merveilleux du discours».

    Un magnifique hiéroglyphe visuel que mes mots ne rendront pas : dans Kaos, film que les frères Taviani ont tiré de quelque nouvelle de Pirandello, l’épilogue raconte un souvenir d’adolescence de la mère de l’écrivain. Pendant un voyage vers Malte, lors d’une halte sur une des Îles Eoliennes, la jeune fille regarde ses frères et sœurs courir vers la petite falaise de pierre ponce blanche qui s’enfonce vers la mer, tandis qu’elle reste avec sa mère. Désir bridé. Puis la mère, la devinant, la libère. Elle ôte alors ses larges robes et, en chemise et jupons étincelants, grimpe au sommet de la falaise. plan rapproché : la jeune fille lève lentement les bras (visage grave, intensité du geste ouvert par lequel elle semble prête à étreindre le monde), secondes suspendues, puis elle s’élance et les enfants suivent. Camera derrière eux, en plongée. On voit la demi-douzaine de petits corps en chemises descendre en bondissant sur la poudre blanche jusqu’à la mer turquoise où ils s’enfoncent – points noirs des têtes qui surnagent. On entend alors la merveilleuse cavatine de Barberina, l’ho perduta, qui n’entre pas pour peu dans l’émotion indescriptible qui chaque fois m’étreint jusqu’aux larmes devant cette image de l’élan. Car la musique confirme ce que l’image pourrait faire oublier. La gravité et la mélancolie qui accompagner la facilité de cette descente précédant l’extase du corps léger que soutiendra la mer. A moins qu’elle ne soit plutôt rappel du point de vue, nostalgique parce que deux fois filtré : la vision émane de la jeune fille devenue femme plus qu’âgée, qui se souvient, et ce souvenir maternel n’est plus, lui-même, qu’une trace dans la mémoire du fils. L’ho perdura : que perd-on en vieillissant, si ce n’est la vigueur de l’élan ? Cavatina, du latin cavare, creuser, diminutif de l’italien cavala, tirer un son d’un instrument – ici image-son de l’élan qui fore, vrille dans la conscience, hiéroglyphe du désir vivant.

Belinda Cannone, L’écriture du Désir – Gallimard collection folio-essai (pages 13 à 15)

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Belinda Canone

Belinda Cannone, née en 1958, est romancière, essayiste et maître de conférences. Elle enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen Basse-Normandie depuis 1998 après avoir enseigné neuf ans à l’université de Corte (Corse). Elle a publié plusieurs ouvrages sur les liens de la littérature avec la musique, et sur la littérature. Depuis les années 1990, elle écrit des articles pour les revues comme Quai Voltaire Revue littéraire, Verso – Arts et lettres, L’Atelier du roman. Elle est l’auteur de plusieurs romans (Dernières promenades à Petrópolis, Le Seuil, 1990, et « Points Seuil » 2013 sous un nouveau titre, L’Adieu à Stefan Zweig – L’Île au nadir, Quai Voltaire, 1992 – Trois nuits d’un personnage, Stock, 1994 – Lent Delta, Verticales, 1998 – L’Homme qui jeûne, L’Olivier, 2006 – Entre les bruits, L’Olivier, 2009 – Nu intérieur, L’Olivier, 2015) et d’essais (L’Ecriture du désir, Calmann-Lévy, 2000 et « Folio Essais » no 566 (Prix de l’essai de l’Académie française 2001) – Le Sentiment d’imposture, Calmann-Lévy, 2005 et « Folio essais » no 515. (Grand Prix de l’essai de la Société des Gens de lettres) – La bêtise s’améliore, Stock, 2007 – La Tentation de Pénélope, Stock, 2010 – Le Baiser peut-être, Alma éditeur, 2011 – Le Goût du baiser, textes choisis et commentés, Le Mercure de France, 2013 – Petit éloge du désir, « Folio 2 euros », 2013).


les frères Taviani

Kaos, contes siciliens est un film italien des frères Paolo et Vittorio Taviani, sorti en 1984. Le film est l’adaptation de cinq nouvelles de Luigi Pirandello. Kaos, avec un K, est le nom en dialecte sicilien d’un village des environs d’Agrigente Le film se déroule en quatre temps dont un épilogue ; le fil conducteur en est un corbeau noir planant au-dessus de la Sicile de Pirandello, une clochette accrochée au cou, et qui fait la liaison entre chaque temps. 1) L’autre fils (L’altro figlio) raconte la haine qu’une mère – interprétée par Margarita Lozano – entretient à l’égard d’un de ses fils, dont la troublante apparence physique semble être la vive réincarnation de l’homme qui l’a violée. 2) Le Mal de lune (Mal di luna) montre l’amour, l’angoisse et le désir d’une jeune mariée, Sidora, confrontée au mal inconnu de son mari Batà. Ce dernier en effet, les nuits de pleine lune, est soudain mû d’une violence incontrôlable… 3) Requiem (Requiem) dépeint la lutte de paysans contre les administrateurs bourgeois de la ville voisine, Ragusa, afin de pouvoir enterrer leur patriarche sur leurs hautes terres de Margari, et non dans le cimetière de la lointaine agglomération. 4) Épilogue : entretien avec la mère (Epilogo: colloquio con la madre), Pirandello parle avec le fantôme de sa mère d’une histoire qu’il a voulu écrire, mais qu’il n’a pas pu faire, faute de trouver les mots. Ce court épilogue est prétexte à un flashback et à l’évocation de la relation fils-mère. – (crédit Wikipedia)


Wolfgang Amadeus Mozart

L’air de Ho Perduta est tiré de l’Opéra de Mozard Le nozze di Figaro  sur un livret en italien de Lorenzo da Ponte inspiré de la comédie de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro. Qu’est-ce qui rend si triste la pauvre Barberine, la fille du jardinier ? Bien sûr, il y a la version officielle… la perte d’une épingle qui fermait une lettre proposant un rendez-vous galant, et qui devait être rapportée par Barberine à l’auteur de la lettre comme preuve que celle-ci avait bien été lue… En fait, l’expéditeur de la lettre se révèle être la femme du comte destinataire de la lettre, qui s’est fait pour l’occasion passer pour une autre afin de confondre son mari. Donc la pauvre Barberine est vraiment embarrassée de l’avoir perdu. Mais certain esprits malicieux qui voient le mal partout ont imaginé que ce ne serait pas une épingle que Barberine aurait perdu et qui la fait se lamenter mais son pucelage qu’elle ne retrouvera jamais plus…      

       L’ho perduta, me meschina!        je l’ai perdue, pauvre de moi!      
       Ah chi sa dove sarà ?                    Ah, qui sait où est-ce qu’elle peut bien être?            
       Non la trovo. L’ho perduta.         Je ne la trouve pas. Je l’ai perdue      
       Meschinella !                                 Que je suis misérable!      
       E mia cugina ? E il padron,         Et ma cousine ? et le patron ?      
       cosa dirà ?                                      Que vont-ils dire ?

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Ils ont dit… (9)


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Imagination et sublimation

     « On reconnu que le royaume de l’imagination était une « réserve », organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité , afin de permettre un substitut à la satisfaction instinctive à laquelle il fallait renoncer dans la vie réelle. L’artiste, comme le névropathe, s’était retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire, mais à l’inverse du névropathe il s’entendait à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les oeuvres d’art, étaient les satisfactions imaginaires de désirs inconscients, tout comme les rêves, avec lesquels elles avaient d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles aussi devaient éviter le conflit à découvert avec les puissances de refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve, elles pouvaient compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d’éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes inconscientes aspirations du désir. De plus elles se servaient, comme « prime de séduction », du plaisir attaché à la perception de la beauté de la forme. Ce que la psychanalyse pouvait faire, c’était — d’après les rapports réciproques des impressions vitales, des vicissitudes fortuites et des oeuvres de l’artiste — reconstruire sa constitution et les aspirations instinctives en lui agissantes, c’est-à-dire ce qu’il présentait d’éternellement humain. »

FreudMa vie et la Psychanalyse, éd. Gallimard, « Idées », pp. 80-81, cité par Frédéric Laupies dans Leçon philosophique sur l’imagination, PUF.


l’animal, un être privé de monde ?


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L’animalité vue par Heidegger

Heidegger     Dans son essai L’animal que je ne suis plus publié en 2011, le philosophe Étienne Bimbenet expose la façon basée sur l’utilisation de la phénomènologie dont Heidegger procéda dans l’un de ses cours professé en 1929-1930 (Concepts fondamentaux de la métaphysique), en s’appuyant sur les travaux antérieurs de Uexküll, à l’examen comparatif de l’homme et l’animal. Il s’agit pour la réflexion de ne pas se laisser enfermer dans le carcan étroit de l’analyse scientifique mais de réintégrer la dimension vivante et sensible de la relation qui unit l’homme à l’animal dans le monde.

Quelques idées-forces structurent cette réflexion :

  • la pierre est « sans monde » (weltlos) car ne possédant pas de système perceptif, elle le peut ressentir les actions de son environnement.
  • l’animal est « pauvre en monde » (weltarm) car même s’il est en relation avec le monde, il est « privé » de la compréhension de ce monde parce qu’il n’en perçoit jamais qu’une version tronquée et appauvrie, celle qui convient à la satisfaction de ses besoins définis par le « cercle » de ses pulsions spécifiques, configuré ou relativisé par les caractéristiques constitutives de son espèce. Ce monde, propre à l’animal, cet espace dans lequel les pulsions peuvent s’exercer, Heidegger l’appellera Umwelt : le monde qui « entoure le vivant », qui l’ « encercle » dans des limites étroites ou bien encore Umgebung, « milieu environnemental ». Cette espace est à considérer comme une « zone de dé-inhibition » dans laquelle l’animal peut décharger ses pulsions et entrer ainsi en relation avec l’étant dans un état d’hébétude ou d’ « accaparement » (Benommenheit) qui constitue l’essence même de l’animalité (Joël Balazut citant Françoise Dastur). 

« La pulsion est une poussée interne de l’organisme, qui pousse l’individu à rechercher satisfaction. C’est une structure d’ouverture — raison pour laquelle au fond le comportement est possible pour l’animal. Cependant la pulsion est toujours pulsion de quelque chose, non pas une ouverture générale. L’accaparement est déjà là : l’animal est emporté par ce système pulsionnel. Il est doublement pris, à la fois par son milieu (qui ne peut jamais être modifié, sauf à mettre en péril l’espèce elle-même) et par ses pulsions. Prison externe et interne, qui fait qu’il n’y a pas d’ouverture au monde. Cet accaparement est quasiment une forme d’hébétude : fascination de l’animal par ses pulsions et par son milieu. Il est dans un état d’hypnose, de conscience hébétée perpétuelle (là où l’hébétude humaine est, le plus souvent, temporaire, comme lors du flottement de la conscience au réveil). L’animal ne peut pas se tenir, il est tenu par. » (Bruce Bégout)

Ce monde, propre à l’animal, ce « milieu de comportement », Heidegger l’appellera Umwelt : le monde qui « entoure le vivant », qui l’ « encercle » dans des limites étroites ou encore Umgebung, « milieu environnemental ». Dans ces circonstances « Le comportement de l’animal n’est jamais une perception de quelque chose en tant que quelque chose ».L’animal vit d’une vie pleine et massive et coïncide dans son être par l’accaparement qui le prive du besoin de parler. Ce qui manque aux animaux, ce n’est pas tant la capacité phonique d’articulation que la façon d’être à distance de soi, de s’absenter, propre à l’existant que possède l’homme en tant que « configurateur de monde ». (Simone Manon, Vivre et Exister.)

« Si plantes et animaux sont privés de langage, c’est parce qu’ils sont emprisonnés chacun dans leur univers environnant sans être jamais situés dans l’éclaircie de l’Être. Or seule cette éclaircie est monde. Mais s’ils sont suspendus sans monde dans leur leur univers environnant, ce n’est pas parce que le langage leur est refusé.»  (Heidegger, Lettre sur l’humanisme)

  • l’homme est « configurateur de monde » (der Mensch ist weltbildend). Françoise Dastur dans son essai Heidegger et la question anthropologique a interprété cette formule en référence au pouvoir de schématisation propre à l’homme qui s’enracine dans l’imagination, pouvoir de configuration ontologique qui serait refusé à l’animal :

« L’Être de l’homme est (…) essentiellement compris, au cours de cette période où Heidegger tente encore de porter à son achèvement la problématique développée dans Être et Temps, à partir de la notion de Bildung, qui signifie indissolublement en allemand à la fois la capacité de donner forme, de configurer, et la formation de l’homme au sens de l’éducation et de la culture. C’est donc en cette capacité de donner forme que réside la différence de l’homme à l’égard de l’animal. »

Gracie
Ma chienne Gracie, privée du monde ?


Relation ambiguë entre l’homme et l’animal

Capture d’écran 2017-12-12 à 14.05.09.png    Etienne Bimbenet relève une ambiguïté dans les  relations qu’entretient l’homme avec l’animal. D’un côté l’homme « accompagne » l’animal en faisant de celui-ci un compagnon, projetant spontanément sur lui de manière anthropomorphique une vision et une pensée sensible et  humaine et de l’autre, en s’appuyant sur les données scientifiques de la biologie et de l’éthologie, pose un regard analytique froid et distant sur l’animal, l’ « excluant » et le « privant »du monde au sens défini par Heidegger.

    Etienne Bimbenet se propose de renverser la méditation heideggérienne en faisant démarrer la réflexion à la naissance de l’homme, c’est-à-dire au moment où les ancêtres de l’homme étaient eux-mêmes des animaux « privés de monde ». Alors que le penseur allemand faisait démarrer sa réflexion à partir du concept de « privation du monde », le philosophe français se propose lui, de l’axer sur le concept  d’ « invention du monde » qui a anticipé ou accompagné l’hominisation.

à suivre….


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Regards croisés : l’attrait du vide


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 Hannaka – Landscape, 2014                     

Vertige

       Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est pas toujours un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparences les plus banales. la révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
     Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé à moi-même. Mais dés l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait (car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer une liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système  —  un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre — dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

    Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appellent « le problème du mal ». Or, c’était bien plus profond, et bien plus grave. je n’avais pas devant moi une faille mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les évènements de notre vie — en tout cas les évènements intérieurs  —  ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.

Jean Grenier, Les Îles – collection L’Imaginaire, Gallimard (1959) – pp.23-25

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 Hannaka – Coulures, 2016                     

Entends-tu dans la forêt son cœur se battre
Parfois mes yeux dans le ciel se noient
Et le ciel et la terre tournoient
Comme un manège s’emballant,
la terre se fond dans le ciel à l’envers
Et nous suivons ce mouvement incessant,
Essayant en vain d’attraper des chimères

Hannaka


Ils ont dit… (8)


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Création

      La nature et les modalités de notre production culturelle, ainsi que la façon dont nous réagissons aux phénomènes culturels reposent sur l’artifice de nos souvenirs imparfaits — eux-mêmes manipulés par les sentiments.

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017


Connaissance intime & active de la Nature chez les peuples premiers


    Dans La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, pour illustrer les connaissances intimes qu’ont de la nature et du monde physique qui les entoure les hommes des sociétés «premières», cite quelques exemples transmis par des ethnologues de terrain de la nature et de l’étendue de ce type de connaissances. 

     Le récit qui suit a été relaté par l’ethnologue américain Harold Conlin, également linguiste et botaniste, dans sa thèse sur une tribu de l’île de Mindoro au sud des Philippines, les Hanunóo, qui pratiquent dans la forêt vierge une culture nomade. (The Relation of Hanunóo Culture to the Plant World – Yale, 1954.)

Firing (Avril) - Cet agriculteur de montagne se déplace à travers un chemin de feu de protection avec une torche de bambou séchées craqué.

      « (…) sous une pluie légère, Langba et moi quittâmes Parina en direction de Binli… A Arasaas, Langba me demanda de découper plusieurs bandes d’écorce, de 10 x 50 cm, de l’arbre anapal kilala (Albizia procera) pour nous préserver des sangsues. En frottant avec la face interne de l’écorce nos chevilles et nos jambes, déjà mouillées par la végétation dégouttante de pluie, on produisait une mousse rose qui était un excellent répulsif. Sur le sentier, près d’Aypud, Langba s’arrêta soudain, enfonça prestement son bâton en bordure du sentier, et déracina une petite herbe, tawag kügun buladlad (Buchnera urticifolia), qui, me dit-il, lui servirait d’appât… pour un piège à sanglera. Quelques instants plus tard, et nous marchions vite, il fit un arrêt semblable pour déraciner une petite orchidée terrestre (très difficile à repérer sous la végétation qui la couvrait) appelée liyamliyam (Epipogum roseum), plante employée pour combattre magiquement les insectes parasites des cultures. A Binli, Langba eut soin de ne pas abîmer sa cueillette, en fouillant dans sa sacoche de palmes tressées pour trouver du apug, chaux éteinte, et du tabaku (Nicotinia tabacum), qu’il voulait offrir aux gens de Binli en échange d’autres ingrédients à chiquer. Après une discussion sur les mérites respectifs des variétés locales de bétel-poivre (Piper betle), Langba obtint la permission de couper des boutures de patates douces (Ipomoea battais) appartenant à deux formes végétatives différentes et distinguées comme kamuti inaswang et kamuti lupaw… Et dans le carré de canote, nous coupâmes 25 boutures (longues d’environ 75 cm) de chaque variété, consistant en l’extrémité de la tige, et nous les enveloppâmes soigneusement dans le grandes feuilles fraiches du saging saba cultivé (Musa sapientum compressa) pour qu’ils gardent leur humidité jusqu’à leur arrivée chez Langba. En route nous mâchâmes des tiges de tubu minima, sorte de canne à sucre (saccharum catechu), et, une autre fois, pour cueillir et manger les fruits, semblables à des cerises sauvages, de quelques buissons de bugnay (Antidesma brunis). Nous atteignîmes le Mararim vers le milieu de l’après-midi, et, tout au long de notre marche, la plus grande partie du temps avait passé en discussions sur les changements de la végétation au cours des dernières dizaines d’années.» (Conklin I, pp.  15-17.)

     Outre les usages des plantes et les relations sociales qui se tissent autour de ces usages, Harold Conklin décrivit dans sa thèse 1.500 termes de catégories employées couramment pour les végétaux par les Hanunóo. Elle permettent l’identification des plantes et décrivent leurs parties constitutives et leurs propriétés. Il accordait aux Hanunóo une double crédibilité scientifique, de systématiciens et de de botanistes. En dehors de leur intérêt pour les plantes. Ils classaient également les animaux (oiseaux,  serpents, poissons), et groupaient en 108 catégories des milliers d’insectes. L’acquisition d’un tel savoir était acquis très tôt, puisqu’une petite fille de 7 ans fut capable, à partir des planches illustrées d’un ouvrage sur les plantes utiles des Philippines, de donner pour chaque plante la désignation hanunóo correspondante ou de déclarer qu’elle n’avait pas vu cette plante auparavant, identifiant ainsi correctement 51 plantes sur 75, avec seulement deux erreurs. (d’après Marie Roué, Ethnoécologue).
      Pour Levi-Strauss, ce classement des éléments naturels de leur environnement, (plantes, animaux, etc…) traduit une exigence d’ordre de la pensée dite primitive. Chaque chose sacrée doit être à sa place et c’est justement le fait qu’elle est à sa place qu’elle peut être considérée comme sacrée. L’introduction du désordre dans l’ordre considéré comme naturel des choses risque de détruire l’ordre entier de l’univers d’où le caractère obligatoire et sans alternative du mythe qui s’impose à l’ensemble des membres de la communauté.

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Leonard Cohen réinventé par la chanteuse catalane Silvia Pérez Cruz


Léonard Cohen confit à la sauce ibéro-catalane…

Silvia Pérez Cruz accompagnée par le guitariste Raül Fernández Miró (album Granada, 2014)

Hallelujah de Leonard Cohen (album « Vestida de nit », 2017)


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    Sílvia Pérez Cruz est une chanteuse et auteur-compositrice catalane et espagnole originaire de Palafrugelle dans la province de Gérone en Catalogne. sa mère était chanteuse et son père musicien. Après diverses expériences musicales éclectiques en groupe, elle s’est lancé dans une carrière solo en 2011. L’album Granada produit en 2014 où elle est accompagnée par le guitariste Raül Fernández Miró et dans lequel elle réinterprète des morceaux de Enrique Morente, d’Édith Piaf, de Lluis Llache, de Violeta Parra, un poème de Garcia Lorca et des lieder de Robert Schumann a connu un grand succès.