Après tout ça, une petite ballade pour nous détendre…

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Est-ce de l’art ou du cochon ?

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Ballade de Bretagne

Cette dame n’était ni cochon ni femme
Elle n’était pas faite sur un modèle humain ;
Ni vivante, ni morte.
Sa main et son pied gauches étaient chauds au toucher ;
Main et pied droits, comme chair de cadavre !
Elle chantait comme un glas — dong ! dong ! dong !
Les cochons avaient peur, et la regardaient de loin ;
Les femmes la craignaient, et restaient bien au loin.
Elle pouvait rester sans dormir un an et un jour,
Dormir comme cadavre, un mois et plus.
Nul ne savait de quoi elle se nourrissait —
De glands ? De chair ?

Certains disent qu’elle est l’un de ces porcs maudits
qui nageaient dans la mer de Génésareth
corps de bâtarde et âme démoniaque.
D’autres disent qu’elle est l’épouse du Juif errant,
qui avait enfreint la Loi pour l’amour de la viande de porc,
et affublée d’une face de porc pour avoir fait le mauvais choix,
Qu’à présent soit sa honte et sa punition à venir.

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Version originale complète

    We had started a little too late; Madame grew unwontedly fatigued and sat down to rest on a stile before we had got half-way; and there she intoned, with a dismal nasal cadence, a quaint old Bretagne ballad, about a lady with a pig’s head :

Ballad of Brittany

This lady was neither pig nor maid,
And so she was not of human mould;
Not of the living nor the dead.
Her left hand and foot were warm to touch;
Her right as cold as a corpse’s flesh!
And she would sing like a funeral bell, with a ding-dong tune.
The pigs were afraid, and viewed her aloof;
And women feared her and stood afar.
She could do without sleep for a year and a day;
She could sleep like a corpse, for a month and more.
No one knew how this lady fed—
On acorns or on flesh.

Some say that she’s one of the swine-possessed,
That swam over the sea of Gennesaret.
A mongrel body and demon soul.
Some say she’s the wife of the Wandering Jew,
And broke the law for the sake of pork;
And a swinish face for a token doth bear,
That her shame is now, and her punishment coming.’

(Joseph Sheridan Le FanuUncle Silas, 1864)

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Print of a pig-faced woman from The Illustrated Police News, 1882

800px-a_monstrous_shape_or_a_shapelesse_monster    Les légendes de la femme à la tête de porc sont apparues au même moment en Hollande, en Angleterre et en France à la fin des années 1630 et un peu plus tard en Irlande et mettaient en scène une femme très riche qui avait un corps normal mais dont la tête était celle d’un porc. Cette légende a été relancée en 1865 par Sheridan Le Fanu dans son roman Uncle Silas dans lequel il est question d’une jeune et riche héritière, Maud Ruthyn, qui vit dans une maison isolée et pour laquelle plusieurs hommes qui en veulent à sa fortune intriguent. Le livre comporte une « ballade de Bretagne » sur le thème de la Femme à tête de porc que son intrigante gouvernante Madame de la Rougierre chante à la jeune Maud.

Joseph Sheridan Le Fanu (1814-1873).png    D’origine huguenote, Sheridan Le Fanu (1814-1873) est un écrivain irlandais maître du récit fantastique. Son roman le plus connu, Uncle Silas, publié en 1864 et régulièrement cité dans les annales de la littérature policière, est considéré comme son chef-d’œuvre.  L’intérêt de ce roman tient en partie au fait qu’il met en exergue une figure majeure de la pensée au XVIIIe siècle, le scientifique, philosophe et théologien suédois Emmanuel Swedenborg qui avait fortement influencé Le Fanu avec ses  théories illuministes et néo-platonicienne qui défendait l’idée qu’à tout objet réel corresponde un double spirituel.

Pour lire Uncle Silas en version originale anglaise, c’est  ICI (Project Gutenberg)

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Retour sur une photo : au sujet de la dignité et de l’innocence…

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Dignité et innocence…

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Une tenue innocente ?

« Innocence »L’innocence est une notion désignant une caractéristique propre à une personne ingénue ou bien n’ayant jamais effectué d’acte dit coupable c’est-à-dire ayant nuit à quelque chose ou à quelqu’un. L’étymologie d’« innocence » est rattachée à la racine indo-européenne Nek-, Nok- qui veut dire « causer la mort de quelqu’un » et qui a donné « noyer » puis « nocif », « nuisible ». La composition avec le privatif in- donne ainsi à « innocence » pour signification étymologique « non-nuisible », nuisible au sens de « causer la mort de quelqu’un ».

    Concernant l’article précédent qui portait sur une interprétation toute personnelle d’une photo de deux écolières prise en 2004 à Banda Aceh en Indonésie que je reproduis  de nouveau ci-dessus, Abel, l’un de mes interlocuteurs, trouve que j’en fait trop allant chercher de l’idéologie islamique là où il n’y a somme toute que de l’innocence et de la normalité. Il ne voit dans l’accoutrement de ces deux petites filles qu’un désir de parents de « bien habiller leurs enfants pour aller à l’école dans la dignité comme partout dans le monde »   et que cela n’a « rien à voir avec la religion et l’idée de pureté » mais « plutôt avec l’idée d’enfance, d’innocence », de la même manière « qu’un petit garçon acehnais sera pareillement bien habillé en allant à l’école en uniforme ». Bref, je n’avais rien compris avec mon regard de français laïcard obtus intolérant (et sans doute un tantinet islamophobe) et j’aurais été « moins surpris si ces enfants avaient eu l’air de petits sauvages, pleins de boues et de cambouis, [ce] qui aurait été plus en accord avec l’environnement ???? ».

« Innocence », non-atteinte à l’intégrité d’autrui, ce qui implique respect de l’autre et tolérance. Je ne doute pas que ces deux enfants soient innocents, que cette innocence dont ils font preuve nous attendrit et nous bouleverse et que pour cette raison elle est contagieuse et que l’on voudrait ardemment qu’à partir de cette innocence le reste du tableau soit tout aussi positif et merveilleux… Mais ce désir risque de troubler notre jugement au point que certains ne sont plus capables de discerner dans l’accoutrement « innocent » de ces deux enfants, le hijab, ce foulard islamique qui masque les cheveux, les oreilles, le cou, et parfois les épaules pour la plus jeune et  le jilbab qui couvre en totalité le reste du corps pour la plus grande et ces vêtements n’ont malheureusement rien d’innocent…

Jilbab.pngjilbebjilbab ou djilbab, ce « vêtement féminin large et ample composé d’une longue robe et d’une capuche couvrant les cheveux et l’ensemble du corps hormis les pieds et les mains fait pour cacher les formes de la femme. » originaire des pays du Golfe dont le port se retrouve dans certains pays où l’Islam est la religion majoritaire, comme l’Indonésie ou l’Iran où il est connu sous le nom de tchador (selon la définition de Wikipedia).

    Les musulmans conservateurs qui prônent ou imposent ces vêtements aux femmes ou des vêtements encore plus « couvrants » justifient leur action par une interprétation jugée par certains tendancieuse et restrictive de certains textes du Coran. C’est ainsi que selon l’écrivain et universitaire américain d’origine iranienne Reza Aslan (Le Miséricordieux : la véritable histoire de Mahomet et de l’islam) l’emblème devenu aujourd’hui le signe le plus distinctif de l’islam, le port du voile, n’est prescrit nulle part de manière explicite dans le Coran aux femmes musulmanes : L’oumma (la communauté des croyants) ignora toute tradition du voile jusque vers 627, date à laquelle le « verset du hijab » pris de court la communauté. Ce verset, cependant, ne s’adressait pas aux femmes en général, mais exclusivement aux épouses de Mahomet.

Ô vous qui croyez !
N’entrez pas dans les demeures du Prophète sans avoir obtenu la permission d’y prendre un repas […]
Quand vous êtes invités, entrez et retirez-vous après avoir mangé […]
Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab).
Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs.      Coran 33; 53.

    Reza Aslan explique cette restriction par le fait que la demeure de Mahomet était devenue le centre de la vie religieuse et sociale de l’oumma et qu’elle était parcourue à toute heure du jour par des visiteurs dont les tentes se dressaient dans la cour ouverte à quelques mètres seulement des appartements où dormaient les épouses du Prophète. Cette situation dont on pouvait s’accommoder lorsque Mahomet n’était qu’un cheikh tribal était devenue intenable en 627 dés lors qu’il était devenu le chef d’une vaste communauté en expansion rapide et la nécessité se fit jour d’instituer une sorte de ségrégation pour préserver l’inviolabilité de ses épouses. C’est ainsi que fut adopté le port du voile, emprunté pour l’occasion aux femmes iraniennes et syriennes des classes supérieures.

      Et dis aux croyantes qu’elles baissent leurs regards, et qu’elles gardent leur chasteté, et qu’elles ne montrent de leurs parures que ce qui en paraît, et qu’elles ne montrent leurs parures qu’à leur mari, ou à leur père, ou au père de leur mari, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs compagnes, ou aux esclaves que leurs mains possèdent, ou aux domestiques mâles qui n’ont pas le désir, ou aux garçons qui n’ont pas encore puissance sur les parties cachées des femmes…       (Coran, sourate « la lumière » n 24, verset n 31).

     Pour l’intellectuelle marocaine Asma Lamrabet il existe dans le Coran sept occurences du mot hidjab qui renvoient invariablement au sens de « rideau, séparation, cloison »  autrement dit, tout ce qui qui, dans une pièce, cache et dissimule quelque chose. Il s’agit des versets 7; 46 / 17; 45 / 19; 17 / 38; 32 / 41; 5 / 42; 51 et 33; 53. 

« Quand tu récites le Coran, Nous plaçons un rideau invisible (Hijab) entre toi et ceux qui ne croient pas à la vie future » Coran 17 ;45.

« Il n’est pas donné à un homme, que Dieu lui parle directement, si ce n’est pas inspiration ou derrière un voile (Hijab) ou par l’envoi d’un messager qui lui révèle, par Sa permission, ce qu’il veut. » Coran 42 ; 51.

    Les explications qu’Asma Lamrabet donne sur l’origine historique du hidjab et la signification de ce dernier verset, le plus important de tous rejoignent celles de Reza Aslan : c’est la nécessité de dresser un Hijab ou rideau entre les hommes étrangers qui rentraient dans la demeure du prophète  et ses épouses dans le but de leur préserver le respect qui leur était du qui est à son origine. Il existe dans le Coran un autre verset qui utilise un autre terme que hidjab avec le sens exact de foulard ou écharpe. Il s’agit du terme  de khoumourihina qui est le pluriel du mot khimar qui signifie la « simple écharpe ou foulard. » que portaient en ce temps là  les femmes dans la péninsule arabique mais aussi dans toutes les autres civilisations de l’époque. (lire absolument à ce sujet son texte : Le « voile » dit islamique : une relecture des concepts – Extrait du livre « Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? : c’est  ICI ). Le problème, lorsque l’on lit les textes coraniques est que  hijab est traduit le plus souvent par « voile » et que cette traduction est porteuse d’une connotation idéologique qui influence la compréhension du texte.

« …Dis également aux croyantes de ne laisser paraître de leurs beauté (zinatouhouna) que ce qui en paraît  et de rabattre leurs écharpes (khoumourihina) sur leur poitrine (jouyoubihina) et à ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, leurs pères, leurs beaux pères, leurs fils, leurs frères, leurs neveux… Dis leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour ne pas montrer leurs atours cachés »    Coran 24 ;31

     Ces deux termes hidjab et khimar ont été utilisés dans le Coran pour qualifier ce qui voile, masque et protège quelque chose. Pour Asma Lambaret, le fait d’avoir utilisé par la suite le terme de hidjab en remplacement de ce qui est désigné comme un simple foulard traduit la volonté de séparer la femme du reste du corps social : « On a imposé le « hidjab » aux femmes musulmanes dans son sens de « séparation » afin de bien indiquer à ce dernières où est leur place dans ala société, autrement dit afin de les cantonner, au nom de l’islam, dans la relégation et l’ombre, loin de la sphère sociopolitique. » Elle oppose le « hidjab » restrictif imposé par les hommes au « khimar » choisi délibérément par les premières musulmanes comme signe de visibilité sociale.     (Le Monde des Religions– n°79 sept.oct. 2016)

     Il existe un autre terme dans le Coran qui désigne la cape ou la mante qui couvrait anciennement les épaules, le Jilbàb.

« Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles (jalâbihinna) : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur et Miséricordieux. »   Coran 59; 33

Jalâbihinna est le pluriel de Jilbàb qui désignait dans les temps anciens un vêtement « de dessus » ouvert sur le devant apparenté à la cape ou à la mante. Il n’avait donc pas à cette époque la même signification que le jilbab saoudien, cette longue robe le plus souvent noire utilisée par les saoudiennes ou par les musulmanes d’Iran et d’indonésie. C’est selon la définition ancienne qu’André Chouraqui traduit ce passage du Coran :

 » Ohé, le Nabi, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des adhérents, de resserrer sur elles leur mante, c’est pour elles le moyen d’être reconnues, et de ne pas être offensées, Allah, clément, matriciel. « 

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indonésienne à « contre-courant »

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Je persiste et signe…

dsc_0016-2   Alors, je persiste dans mon interprétation, si cette photo exprime une certaine innocence, cette innocence ne concerne que ces deux jeunes enfants mais certainement pas le système familial et socio-religieux qui leur impose un accoutrement que l’on est obligé de reconnaître qu’il est, si l’on veut être objectif, uniquement justifié par des motifs idéologiques et religieux. La recherche de la dignité de l’enfant à travers son habillement n’a rien à voir dans cette attitude sauf si l’on considère que l’expression de la  dignité doit passer à tout prix sous les fourches caudines de la religion… Quels sont dans la religion musulmane ces fondements idéologiques sinon la volonté de l’homme, dans son propre intérêt, de préserver la femme de toute souillure et impureté et de la protéger des désirs concupiscents provoqués par son sexe ? Il n’est pas anodin que la plus âgée des jeunes filles a été affublée d’un vêtement plus ample et plus protecteur qui cache ses formes naissantes et va jusqu’à couvrir ces chevilles. Comment peut-on ne voir là qu’une expression de la dignité et de l’innocence de l’enfance et nier le fondement idéologique et religieux qui inspire ce comportement ? Cette référence à la pureté est encore affirmée par le choix du blanc immaculé pour les vêtements, choix pas vraiment pratique on l’admettra pour permettre le jeu de deux jeunes enfants dans un environnement boueux résultant de la saison des pluies.

     J’assimile ces deux jeunes filles affublées de ce que je me vois obligé de qualifier d’uniforme religieux car il exprime un message et constitue une profession de foi aux enfants nazis embrigadés, aux anciens pionniers soviétiques ou aux enfants juifs orthodoxes, à tous ces enfants manipulés par des adultes que l’on programme et que l’on affuble, à qui on inculque des idéologies politiques ou religieuses et qui seront privés de tout esprit critique et de leur libre-arbitre. Les deux fillettes que l’on voit sur la photo accepteront-elles plus tard de gaîté de cœur de ne pouvoir enfourcher une motocyclette, de ne pouvoir sortir seule le soir après l’heure du couvre-feu et de ne pas côtoyer un garçon avant le mariage ? Iront-elles assister avec leurs enfants et applaudir aux séances de flagellation publiques des récalcitrants devant la mosquée de Banda Aceh ?  On est loin, très loin,  de l’expression de la dignité et de l’innocence…

      Cette recherche de la part des parents et de la société d’une expression de dignité et d’innocence, on la retrouve chez d’autres écolières indonésiennes qui portent des vêtements « laïques » dans lesquels sont absentes toutes connotations religieuses comme le montrent ces quelques photos qui suivent prises dans le reste du pays. On ignore si ces enfants sont de confession musulmane, chrétienne ou bouddhiste ou si leurs parents sont athées et on ne veut pas le savoir. Le vêtement « laïque » est un signe d’ouverture, de possible, il est tout le contraire d’un repli sur soi identitaire et religieux qui est un enfermement. Pour moi le  hijab et le  jilbab  portés par de jeunes enfants n’est aucunement un signe de « dignité » et « d’innocence » mais tout au contraire un signe d’aliénation, de manque d’ouverture, de repli sur soi, de refus d’évolution et de dépassement de l’humain. Il est le signe d’une société bloquée, repliée sur ses dogmes  et incapable d’évoluer.

   Quand aux garçons indonésiens, leur dignité et leur innocence s’expriment effectivement tout autant dans leur habillement mais contrairement aux filles sans aucune référence religieuse ni restriction, de manière exclusivement « laïque ». Privilège du sexe… Mais il est bien connu que le corps masculin est exempt de la capacité de susciter tout désir concupiscent chez la femme…

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écoliers dans un village près de Banda Aceh – photo Enki

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Evolution de l’islam en Indonésie et à Banda Aceh 

     Je ne suis spécialiste ni de l’islam, ni de l’Indonésie comme Abel qui a passé plusieurs années en Indonésie notamment à Banda Aceh et effectué des séjours dans des pays arabes ou musulmans mais je m’informe et prends connaissance de récits de chercheurs ou de voyageurs qui connaissent ces pays et de faits signalés par les médias. Abel, à juste titre me rappelle que l’islam à Banda Aceh n’est (ou n’était) pas de tendance « intégriste » mais plutôt de tendance « conservatrice/traditionnelle » et qu’il convient de faire la différence entre l’islam « de tous les jours » de type conservateur/traditionnel sur le plan des valeurs familiales et sociales pratiqué par la majorité des acehanais et une minorité d’activistes islamistes radicaux qui s’agitent. À l’appui de ses dires, il cite l’exemple des volontaires islamistes de la « Brigade du Jihad » venus de Jakarta pour aider la population après le tsunami qui ont été chassés au bout de 3 mois par les acehanais car ils commencaient a prêcher un islam intégriste et des mamans acehnaises qui avaient chassé et remballé les « jeunes » de la soit-disante police charia (la citée dans notre article) qui abusaient de leur petit pouvoir.

    Dont acte : la population acehanaise bien que « conservatrice/traditionnelle » pratiquerait un islam apaisé et s’opposerait aux dérives des intégristes. Cela était la situation en 2008 mais est-elle toujours la même aujourd’hui ? De nombreux signes montrent que la situation est en train de se dégrader dans l’Indonésie toute entière et à Banda Aceh en particulier. Dans de nombreux cas, on constate que c’est désormais la population elle-même qui « se fait justice » ou qui livre les contrevenants à la charia à sa police.

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juillet 2015 : une femme est fouettée devant la mosquée de Banda Aceh. Le public filme la scène avec des smartphones.

  • Le 10 décembre 2011, la police indonésienne de la province d’Aceh a arrêté, placé en détention et en «rééducation» 64 punks qui participaient à un concert de charité destiné à lever de fonds pour un orphelinat. Iskandar Hasan, le responsable de la police d’Aceh a déclaré : « Le but est de les arracher à leurs comportement déviant… On doit les réhabiliter afin qu’ils aient un comportement convenable. Un traitement sévère est nécessaire ». Arrêtés, battus, rasés, débarrassés de leurs percings, de leurs cheveux et de leurs vêtements, les 64 punks ont été soumis à une discipline militaire et rééduqués pendant 10 jours selon le alois religieuses en vigueur en Indonésie.
  • Vingt six églises et cinq temples bouddhistes ont été fermés en 2012 à Aceh. (Observatoire de la liberté religieuse). Deux églises ont été brûlées en l’espace de trois mois dans le département d’Aceh Singkil en 2015. En octobre, des églises chrétiennes ont été attaquées par un groupe d’au moins 200 personnes dans le district d’Aceh Singkil après que les autorités locales eurent donné l’ordre de détruire 10 églises dans ce district, en citant des règlements pris au niveau de la province et du district pour restreindre les lieux de culte. Les assaillants ont incendié une église et tenté d’en attaquer une autre, avant d’en être empêchés par les forces de sécurité locales. Un assaillant a été tué pendant ces violences et 4 000 chrétiens environ ont fui immédiatement après en direction de la province de Sumatra-Nord. Dix personnes ont été arrêtées. Les autorités d’Aceh Singkil ont poursuivi leur projet de détruire les églises restantes. (Amnesty International)
  • La Commission nationale d’Indonésie sur les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan) a souligné à plusieurs reprises les aspects « discriminatoires » de la charia à Aceh, encore que cela ait eu peu d’effet, la situation semblant empirer. Dans un communiqué publié en novembre 2014, la commission a noté le nombre croissant des mesures politiques à Aceh « qui présentes un caractère discriminatoire au nom de la religion et de la morale ». (EDA Eglises d’Asie)
  • En 2016, un homme et une femme non mariés n’auront bientôt plus le droit de circuler sur la même motocyclette à Aceh, selon une nouvelle réglementation introduite dans cette province appliquant la charia, a indiqué ce lundi un député local. Le Parlement du district d’Aceh Nord a approuvé la semaine dernière cette réglementation qui entrera en vigueur dans un an, a déclaré le parlementaire local Fauzan Hamzah, soulignant que les autorités faisaient «des efforts pour appliquer pleinement la charia». Auparavant, La ville de Banda Aceh avait imposer en 2015 un couvre-feu pour les femmes à partir de 11 h du soir près leur avoir interdit l’année précédente de monter à califourchon sur un deux-roues.
  • Pendant l’année 2015, au moins 108 personnes ont été fustigées en Aceh au nom de la charia, pour jeux d’argent, consommation d’alcool ou « adultère ». En octobre, le Code pénal islamique de l’Aceh est entré en vigueur. Il élargissait le champ d’application des châtiments corporels aux relations sexuelles entre personnes de même sexe et aux rapports intimes au sein de couples non mariés. Les contrevenants encouraient des peines pouvant atteindre respectivement 100 et 30 coups de bâton. Cet arrêté compliquait l’accès à la justice pour les victimes de viol, car c’était elles qui devaient désormais apporter des éléments prouvant le viol. Les fausses accusations de viol ou d’adultère étaient également passibles de fustigation. (Amnesty International)
  • En juin 2015, six membres de la minorité religieuse du Gafatar vivant dans la province de l’Aceh ont été reconnus coupables d’« insulte à la religion  » en vertu de l’article 156 du Code pénal et condamnés à quatre ans d’emprisonnement par le tribunal du district de Banda Aceh. (Amnesty International)
  • 14 juillet 2015 : une jeune femme accusée d’adultère, une quadragénaire et cinq étudiants sont fouettés en public de quatre coups de bâton de rotin devant la mosquée de Banda Aceh par la police de la charia. Les couples d’étudiants avaient été interpellés simplement parce qu’ils étaient seuls, ce qui est interdit à Aceh en dehors des liens du mariage. Un millier de personnes ont assisté à ce spectacle macabre. Une centaine d’habitants d’Aceh ont été fouettés en 2015.
  • le 12 avril 2016 dans le district de Takengon, région située au centre de la province d’Aceh, Remita Sinaga, une protestante âgée de 60 ans, a reçu publiquement 28 coups de canne pour avoir violé le code pénal islamique. Jugée pour avoir vendu de l’alcool et condamnée par le tribunal islamique de Takengon, … Elle a également été contrainte à passer les 47 jours de la durée de son procès en détention. C’est la première fois qu’une personne non musulmane subit une peine publique pour ne pas avoir respecté la charia, à Aceh.

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Pour en savoir plus :

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Photos sauvées de l’oubli…

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    Toutes ces photos oubliées, enfouies au plus profond des albums de famille ou des photothèques, plongées dans un lourd sommeil, toutes ces belles au bois dormant qui ne demandent qu’à s’éveiller… J’ai décidé pour l’occasion (et en toute modestie) d’être le prince charmant qui d’un baiser les exposera en pleine lumière et les  fera renaître à la vie.

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Fillettes de retour de l’école à Banda Aceh (Île de Sumatra, Indonésie), le 15 avril 2008 à 17h 34 (photo Enki)

     Photo prise dans un village proche de Banda Aceh, la capitale de la province indonésienne de Nanggroe Aceh Darussalam située à l’extrémité nord de la l’Île de Sumatra où nous étions venu rendre visite à ma fille Emily et à son mari qui menaient une action humanitaire suite au tremblement de terre et au tsunami du 26 décembre 2004 qui avait ravagé la ville et causé la mort de près de 9.000 personnes (plus de 166.000 pour l’Indonésie et 250.000 pour l’ensemble de l’Asie du Sud-Est).

« Oh femmes ! Si vous êtes en dehors de votre maison, recouvrez votre intimité. Nous ne devons pas montrer notre beauté de manière incorrecte, c’est interdit dans l’islam »  – Précepte énoncé par haut-parleur par les agents du WH, la police religieuse de Banda Aceh. (d’après Agnès De Féo : Aceh, une charia de complaisance)

      J’avais été frappé par le contraste saisissant qui existait entre ces deux fillettes aux vêtements à la blancheur immaculée, le soin extrême qu’on avait apporté à l’établissement de leur tenue vestimentaire et le désordre et la saleté de leur environnement où les flaques d’eau boueuses jalonnaient le parcours qu’elles suivaient pour revenir de l’école. Dans ces conditions, la tenue de ces deux fillettes prenait le sens d’une affirmation religieuse, celle de l’exigence de pureté et de sa préservation. En même temps, comme tous les enfants, cette exigence ne les empêchait pas de se livrer, comme le montre la photo, au péché de gourmandise… L’islam à Banda Aceh est plutôt de tendance intégriste et reste soumis pour le droit familial à l’observance de la charia depuis 1991. L’implantation de l’islam dans dans la région date de la fin du XIIIe siècle et en Indonésie, on surnomme Aceh « l’antichambre de la Mecque » (Serambi Mekah). Une rébellion séparatiste a longtemps ensanglanté la province entre 1976 et 2005.

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Pour en savoir plus :

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Un (petit) pas de plus dans le désenchantement du monde

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paysage attribué à Gauguin

Retour à K…, dans le Finistère breton

      Suis enfin arrivé après une trop longue absence à mon cher K… Rien ne semble avoir changé depuis mon dernier séjour : mêmes murs massifs de granit gris usés par le temps, rongés par la mousse et le lichen que strient parfois les saillies fulgurantes d’un lierre belliqueux qui voue une haine tenace aux façades,  même cacophonie sage des toitures d’ardoises grises et bleues que l’on confond avec le ciel lorsque celui se plombe de nuages sombres et lourds, mêmes massifs exubérants d’hortensias dont les tiges ploient sous le poids de leurslourdes efflorescences rouillées, même silence pesant et compact troublé seulement par l’aboiement d’un chien qui a vu en vous un intrus, le chant d’un coq saisi soudainement d’un délire existentiel ou par les cris rauques d’un banc de mouettes qui, pour une raison inconnue, ont jetées leur dévolu sur votre portion de ciel. Comme d’habitude, aucun être humain n’est visible dans les trois uniques ruelles qui traversent le hameau ainsi que dans les cours des anciennes fermes et jardins attenants mais vous pressentez que derrière les vitrages sombres des petits fenêtres encadrées de blocs de granit taillés et soigneusement jointoyés les regards scrutateurs d’êtres invisibles, qu’ils appartiennent au monde d’ici-bas ou à l’autre monde, ne perdent aucun de vos faits et gestes…

   Rien ne semble avoir changé sauf un détail, invisible dans le paysage mais lourd de conséquences : le hameau est désormais couvert par un réseau de téléphone mobile et bénéficie même de la couverture 4G ! Dans le passé, pour pouvoir utiliser son mobile, il fallait monter au dernier étage de la vénérable demeure, jusque dans les combles, ouvrir un vasistas, escalader une chaise et après avoir réussi à extirper avec peine la moitié de son corps au travers du vasistas étroit, se dresser au-dessus de la toiture et tendre la main le plus haut possible pour tenter de capter un réseau hypothétique et capricieux. Voir jaillir de la toiture d’ardoise, tel un diable de sa boîte, une moitié de corps humain en pleine gesticulation et semblant entretenir une conversation avec un interlocuteur invisible était d’un comique du meilleur effet et nos correspondants au fait des conditions qui régissaient la communication ne manquaient pas de nous interpeller à ce sujet : « Je t’entends mal, peux-tu te pencher un peu plus ou même monter plus haut sur le faîtage…»,   J’avoue avoir éprouvé un regret face à cette avancée inattendue du « progrès » et ressenti la nostalgie pour ce qui nous apparaissait alors tout à la fois comme une gêne et une protection contre le monde extérieur. En fait, je m’aperçois aujourd’hui que j’appréciais hautement cette expérience cocasse, occasion unique donnée de partager pour un temps l’ordinaire des chats de gouttières en découvrant les toits de K… et le paysage qui l’accompagnait. L’abandon soudain de ce qui était devenu avec le temps un  « rite » que nous avions fini par intégrer et qui faisait partie de notre histoire familiale était à n’en pas douter un petit pas de plus dans ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde »…

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    J’avais, il y a quelques années, écrit un poème sur l’une de nos arrivées dans le hameau de K… et dans lequel je faisais allusion de manière imagée et humoristique à cette difficulté que nous éprouvions alors de communiquer avec le monde extérieur. Ecrit aujourd’hui, ce poème serait, assurément,  totalement différent.

Havre de paix (version 2)

Sommes arrivés hier à K….
Les images, les bruits, la fureur,
sont restés à l’entrée du village,
bloqués par un cordon d’hortensias.
Ils s’agitent et trépignent,
tentant à tout prix de franchir les lignes.
Rares sont ceux qui y parviennent,
ils sont impitoyablement rattrapés…
On nous les emmène sous bonne garde
afin que nous décidions de leur sort.

Nous ne sommes pas cruels.
La plupart sont simplement éconduits,
mais ils arrivent que certains restent…
Cela dépend de l’air du temps
ou de notre humeur du moment.
Pas de télévision, pas de téléphone.
Lorsque nous ressentons le besoin
de connaître les nouvelles du monde,
il nous faut aller à la chasse au lépidoptère.

Dans les airs, au-dessus de la maison,
volètent, en route pour l’Amérique,
de grands papillons origamiques
aux ailes faites de papier journal. *
Y sont imprimées les nouvelles du jour,
cours de la bourse et faits divers.
En nous penchant par la lucarne,
nous en capturons quelques-uns
à l’aide du grand filet à fines mailles
qu’on utilise pour pêcher la crevette.

Après lecture, nous les relâchons, 
Ce n’était qu’un prélèvement passager
et il doivent accomplir leur voyage…

Enki sigle

 

°°°

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

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* J’avais emprunté cette métaphore du papillon aux ailes en papier journal en hommage à l’un de mes poètes préférés, le poète suédois Tomas Tranströmer qui, dans son poème AIR MAIL (Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004) l’a utilisée avec son génie habituel.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

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article de ce blog lié :

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Ailes, voiles, bannières et oriflammes au sommet du Semnoz

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Couleurs et animation sur le Semnoz

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Vue sur le massif des Bauges du Crêt du Châtillon – photo Enki

    Connaissez-vous le Semnoz ? C’est une montagne de hauteur moyenne (1.699 m) qui marque l’extrémité Nord-Est du massif des Bauges en limite d’Annecy et de son lac. De son sommet le point de vue sur la chaîne du Mont-Blanc et des Préalpes est remarquable.  Elle a été surnommée pour cette raison « la montagne aux Annéciens » ou le « le Rigi de la Savoie ».

École de parapente au sommet du Semnoz (Crêt du Châtillon) – photos Enki, le 25/09/2016

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Cui, cui !  Je suis un oiseau….

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Arrivée du Yep au sommet du Semnoz (Crêt du Châtillon) – photos Enki, le 25/09/2016

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     Chaque année, les clubs du Rotary Rhône-Alpes qui gèrent pour cette région les activités du « YEP » (Youth Exchange Programme) d’une durée d’une année entre des jeunes français de la région et de jeunes étrangers organisent un pique-nique au sommet du Semnoz suivi d’une traversée du lac dAnnecy : cette année, une cinquantaine de jeunes représentant une quinzaine de pays étrangers étaient présents : Australie, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Corée du Sud,  États-Unis, Finlande, Inde, Indonésie,  Japon, Mexique, Pologne, Thaïlande, Taïwan. Ces jeunes sont hébergés dix mois par des familles françaises dont les enfants du même âge sont hébergés en réciprocité par les parents de ces jeunes étrangers. Pour  varier et enrichir l’expérience d’insertion de ces jeunes, ceux-ci ne restent pas plus de trois mois dans la même famille et suivent un cursus scolaire dans un lycée français.

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Illustres illustrateurs : représentation de « l’eau violente » par le britannique William Henry Bartlett (1809-1854)

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william-henry-bartlett-1809-1854      William Henry Bartlett (1809-1854) est un illustrateur anglais né à Londres. Mis en apprentissage en 1822  chez John Britton, un architecte et antiquaire, en 1822, il y reçut une éducation à la fois théorique et pratique en étudiant et copiant des dessins architecturaux du passé et en visitant, avec Britton, des ruines anglaises célèbres ; il en fit des dessins détaillés qui devaient être gravés et devaient orner les propres publications de Britton. Au début, ces dessins étaient purement architecturaux, comme en témoignent ceux qui furent publiés dans le dernier tome de l’ouvrage en cinq volumes de Britton, The architectural antiquities of Great Britain [], paru à Londres en 1826 mais plus tard,  en 1836, leur qualité paysagère poussèrent Britton à les publier dans un livre, Picturesque antiquities of the English cities []Bartlett a également illustré de ses nombreux dessins le livre de l’auteur écossais William BeattieThe Danube, its history, scenery, and topographie, paru à Londres en 1844. Bien que son apprentissage fut terminé, il continua à travailler comme compagnon pour Britton, tout en exécutant des dessins pour d’autres éditeurs londoniens, c’est ainsi qu’il a réalisé les illustrations pour le livre,  Switzerland illustrated, publié en 1836 par l’éditeur George Virtue. pour ce faire, Bartlett a envoyé 108 dessins à la plume, au crayon et à la sépia à des graveurs, formés par l’artiste Joseph Mallord William Turner, qui les ont gravè à l’eau-forte sur des planches en acier. Les milliers de reproductions qu’on en a tiré témoignent de la réussite de Bartlett à satisfaire le goût populaire pour les sites pittoresques et le sublime des paysages de montagnes.

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von James Charles Armytage (um 1820-1897) - Der Rheinfall.William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von W. Hill. - Der Rheinfall..

 William Henry Bartlett – Représentations des Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1836

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Les cours d’eau et les cascades du Canada : l’eau violente

     Bartlett s’est rendu à quatre reprises en Amérique du Nord : en 1836–1837 aux États-Unis pour réaliser des illustrations destinées au livre de Nathaniel Parker Willis intitulé American scenery […] , en 1838 au Canada afin d’exécuter des dessins pour un autre livre de Willis, Canadian scenery illustrated […], puis en 1841 et en 1852. Lors de ces voyages, il a représenté de nombreux paysages dans lesquels sont mis en scène les fleuves, les rivières  et les chutes d’eau, thème pour lequel ses précédentes représentations des chutes du Rhin à Schaffhausen de 1836 montraient qu’il excellait. Parmi les nombreuses gravures réalisées lors de ses voyage en Amérique du Nord, nous nous sommes limités à publier quelques unes de celles relevant de ce thème.

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W. H. Bartlett – Split Rock, St. John River (Canadian Scenery)

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W. H. Bartlett – Bridge at Bytown, Upper Canada (Canadian Scenery)

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W. H. Bartlett – Mill on the Rideau River, near Bytown (Canadian Scenery)

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W. H. Bartlett – Timber Slide and Bridge on the Ottawa river (Canadian Scenery).

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Ses représentations des chutes du Niagara : une dimension sublime

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W. H. Bartlett – Niagara Falls (from the top of the Ladder, on the American Side), 1839

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W. H. Bartlett – Niagara Falls from the ferry., 1837

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W. H. Bartlett – View Below Table Rock – Niagara Falls, New York ‘American Scenery), 1839

À comparer avec deux anciennes carte postales réalisées à partir de photographies

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À gauche, carte postale de 1910 : point de vue sur la chute canadienne depuis Goat Island («Horseshoe Falls»). À droite, carte postale de 1907 : point de vue classique sur la chute américaine («American Falls, from Prospect Point. Niagara Falls»).

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articles liés sur les chutes d’eau et les cascades

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Les mots et les images d’un paysage sublime : les Chutes du Rhin à Schaffhausen vues par Victor Hugo et les peintres romantiques.

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      Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous et faisant peser comme une menace, des nuages orageux s’accumulant dans le ciel et s’avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l’océan immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d’un fleuve puissant, etc., réduisent notre pouvoir de résister à une petitesse insignifiante en comparaison de la force dont ces phénomènes font preuve. Mais, plus leur spectacle est effrayant, plus il ne fait qu’attirer davantage, pourvu que nous nous trouvions en sécurité; et nous nommons volontiers sublimes ces objets, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de leur moyenne habituelle et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’une tout autre sorte, qui nous donne le courage d’être capables de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature.

Kant, Livre II Analytique du sublime– § 28 De la nature comme force

     C’est dans les années soixante dix que j’ai découvert les Chutes du Rhin en traversant ce fleuve dans la petite ville frontière de Schaffhausen pour me rendre en Souabe allemande. J’jgnorais alors l’importance de ce site dans l‘imaginaire européen de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle lorsqu’il faisait partie des lieux incontournables que tout européen cultivé (et fortuné) devait avoir visité lors de sa tournée des Alpes Suisses. Habitué des fortes crues printanières des torrents et rivières des Alpes et des cascades de grande hauteur, je dois dire que je n’avais pas été vivement impressionné par cette chute d’eau mais pour la plupart des étrangers qui découvraient la Suisse et les Alpes, celle-ci était la première qu’ils rencontraient de leur existence et elle devait à ce titre les impressionner profondément. Les journaux et compte-rendus de voyage en témoignent. La mode était alors à l’exploitation du sentiment du « sublime » dans les Alpes et il m’a semblé intéressant, en relation avec le travail en cours dans ce blog sur l’éclosion de ce sentiment de présenter quelques textes, illustrations et photographies propres à ce site.

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Vue de la Chute du Rhin à Lauffen près de Schaffhouse en Suisse

Gmelin, Wilhelm Friedrich – Vue de la Chute du Rhin à Lauffen près de Schaffhouse en Suisse, 1783

Du « Grand Tour » au tourisme européen

Victor Hugo en 1848 par Lafosse       Victor Hugo aura été un grand voyageur. De chacun de ses voyages il rapporte dessins, peintures et notes. Elle lui serviront  à composer des récits de voyages : Le Rhin (1842) qui décrit trois de ces précédents voyages en Allemagne, sur le Rhin réalisés en 1838, 1839 et 1840 en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet, France et Belgique (1892), Alpes et Pyrénées (1890) et enfin Choses vues, publiées en 1887 et 1900, quelques années années après sa mort survenue en 1885. Il retournera sur le Rhin à cinq reprises, en 1862 (après Bruxelles, visite de Trêves et de Cologne, 1863 (après Dinant et Luxembourg, visite de Trêves, Bingen, Heidelberg, les rives du Neckar, Sarrebrück et la Sarre), 1864 (Après la Belgique et le Luxembourg, Trêves, Francfort-sur-le-Main, Heidelberg, Karsrühe, Mannheim, Mayence, Bingen, Cologne et Aix-la-Chapelle puis la Belgique  et 1865 (Après Bruxelles, Aix-la-Chapelle, Mayence, Heidelberg, Bade, Karlsrühe, Antweiler, Vianden) et en septembre 1869 à l’occasion de son voyage en Suisse pour se rendre à l’invitation de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté à son congrès de Lausanne. La publication « Le Rhin, lettres à un ami » publié une première fois en 1842 et rééditée en version élargie en 1845 est une fiction littéraire puisque seulement cinq des lettres sur les trois cent présentées sont réelles, les autres ayant été composées à partir de son journal ou d’ajouts écrits ultérieurement. Elle concerne principalement le voyage de 1839 réalisé à partir de septembre avec Juliette Drouet au cours duquel le couple visitera Zurich et Lucerne (8 et 10 septembre) avec entre-temps un crochet par Constance et la chute du Rhin. Ce sera ensuite de nouveau Lucerne, l’ascension du Rigi, Thoune, Berne, Fribourg, Bulle, Vevey, Chinon, Lausanne et Genève le 23 septembre et le retour en France.

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Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812)     Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812) peintre anglais d’origine française est né à Strasbourg, ancienne ville d’Empire rattachée au Royaume de France depuis 1685. Son père pratiquait l’art du portrait miniature et était également graveur. Installé à Paris dés 1755, le jeune homme engagea des études artistiques auprès du portraitiste Charles-André van Loo, du peintre italien de marine et de guerre Francesco Giuseppe Casanova ainsi qu’à l’académie Jean-Georges Wille. Adoubé par Diderot, il fut élu à l’Académie Royale française et nommé peintre de Louis XV en 1766 mais à l’invitation de l’acteur et dramaturge britannique David Garrick, il gagne Londres en 1771 pour devenir responsable de la scène du Théâtre Royal de Drury Lane. La carrière de Loutherbourg sera éclectique, avant-tout peintre de paysage, il sera également peintre d’histoire, décorateur de théâtre, l’inventeur d’un spectacle de théâtre miniature, l’Eidophysikon qui préfigure les Dioramas, mais également un homme passionné par l’occultisme et le mysticisme, qui abandonnera pour un temps la peinture afin de devenir guérisseur. Il traînait partout une réputation sulfureuse. Il a été ainsi un moment lié au mage Cagliostro qu’il a suivi en Suisse où il aurait tenté de l’assassiner. Sa production artistique est inégale et reflète la fluctuation de ses états d’âme; en dehors des scènes de batailles qu’il a peint à la fin de sa vie, elle va de la représentation de scènes champêtres plates et ennuyeuses à des toiles puissantes inspirées de scènes apocalyptiques tirées de la Bible ou de la Nature montrant incendie, avalanche, inondation, foudre, etc., bien en rapport avec le désir de « sublime » qui caractérise l’époque. En dehors de l’emblématique «Avalanche dans les Alpes» exposé à la Tate Galerie, les œuvres présentées ci-après concernent «Les Chutes de Rhin»

An Avalanche in the Alps 1803 Philip James De Loutherbourg 1740-1812 Presented by the Friends of the Tate Gallery 1965 http://www.tate.org.uk/art/work/T00772

Philippe Jacques de Loutherbourg – Avalanche dans les Alpes, 1803

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william-henry-bartlett-1809-1854      William Henry Bartlett (1809-1854) est un illustrateur anglais né à Londres. Mis en apprentissage en 1822  chez John Britton, un architecte et antiquaire, en 1822, il y reçut une éducation à la fois théorique et pratique en étudiant et copiant des dessins architecturaux du passé et en visitant, avec Britton, des ruines anglaises célèbres ; il en fit des dessins détaillés qui devaient être gravés et devaient orner les propres publications de Britton. Au début, ces dessins étaient purement architecturaux, comme en témoignent ceux qui furent publiés dans le dernier tome de l’ouvrage en cinq volumes de Britton, The architectural antiquities of Great Britain [], paru à Londres en 1826 mais plus tard, la qualité des dessins de Bartlett et son intérêt pour les paysages poussèrent Britton à publier en 1836 Picturesque antiquities of the English cities []. Bartlett se serait rendu à quatre reprises en Amérique du Nord : en 1836–1837 aux États-Unis pour réaliser des illustrations destinées au livre de Nathaniel Parker Willis intitulé American scenery […] , en 1838 au Canada afin d’exécuter des dessins pour un autre livre de Willis, Canadian scenery illustrated […], puis en 1841 et en 1852Il a également illustré de ses nombreux dessins le livre de William Beattie The Danube, its history, scenery, and topographie paru à Londres en 1844. (Une version en langue française a été publiée en 1849 sous le titre Le Danube illustré, Paris, Mandeville, en 2 tomes reliés en un volume ( 102 pp.) avec 64 gravures hors-texte). Son apprentissage terminé, Bartlett a continué à travailler comme compagnon pour Britton, tout en exécutant des dessins pour d’autres éditeurs londoniens, c’est ainsi qu’il a réalisé les illustrations pour le livre de William Beattie (1793-1875), physicien et poète écossais,  Switzerland illustrated, publié en 1836 par George VirtueBartlett a envoyé 108 dessins à la plume, au crayon et à la sépia à des graveurs, formés par l’artiste Joseph Mallord William Turner, qui les gravèrent à l’eau-forte sur des planches en acier pour le compte de Virtue. Les milliers de reproductions qu’on en a tiré témoignent de la réussite de Bartlett à satisfaire le goût populaire pour les sites pittoresques et le sublime des paysages de montagnes. Dans la dernière partie de sa vie, Bartlett a fait, sans interruption, d’importants voyages pour illustrer des œuvres sur la Syrie, la Terre sainte et l’Asie Mineure, la côte méditerranéenne, le nord de l’Italie, les Pays-Bas et la Belgique, l’Écosse, l’Irlande, les régions côtières de la Grande-Bretagne, le Bosphore, le Danube, les États-Unis et le Canada. Son travail présente un grand intérêt tant du point de vue de l’extraordinaire sens de la mise en scène de l’artiste que par la précision de son trait en particulier pour les embarcations sur le Danube. Il est mort au cours d’une traversée en mer au large de Malte et a été immergé.

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William Henry Barlett – Les Portes de fer (Le Danube illustré), 1844-1849

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La cataracte du Rhin à  Schaffhouse (Schaffhausen)

Schmidt, Friedrich August - La Chute du Rhin près de Schaffhouse, vers 1810 .jpg

Schmidt, Friedrich August – La Chute du Rhin près de Schaffhouse, vers 1810 

     Voici la représentation type des nombreux tableaux et gravures réalisées à la fin du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle de ce que l’on appelait alors la chute ou la cataracte du Rhin de Schaffouse en Suisse. Une vue d’ensemble du site prise à une distance moyenne avec un premier plan bucolique de bergers, de pêcheurs ou de marins affairés au transbordement des marchandises contrastant avec la violence dégagée par les remous de la chute d’eau d’où émergent cinq rochers aux formes étranges que Victor Hugo va comparer « aux anciennes piles rongées d’un pont de titans ». On distingue de droite à gauche pour suivre le périple emprunté par l’écrivain :  le château de Laufen perché sur une  éminence dominant le fleuve, la pente boisée et le jardin où serpente le sentier qui conduit à la galerie de bois  aménagée sur un rocher escarpé surplombant la chute où les visiteurs se situent au plus près  de celle-ci et où ils se voient « entièrement percé des eaux réduites en poussière » pour reprendre l’expression d’un guide publié à cette époque. Enfin sur l’autre rive,   le bâtiments industriels dits « des Usines ». C’est en aval de la chute que s’effectuait le débarquement ou l’embarquement des marchandises qui empruntaient la voie navale du Rhin, un service permettait de traverser le fleuve en nacelle au plus près de la chute mais il ne semble pas d’après son récit que Victor Hugo l’ait emprunté.

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Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XIV – Saint-Goar, 17 août.

     Vous savez, je vous l’ai dit souvent, j’aime les fleuves. Les fleuves charrient les idées aussi bien que les marchandises. Tout a son rôle magnifique dans la création. Les fleuves, comme d’immenses clairons, chantent à l’océan la beauté de la terre, la culture des champs, la splendeur des villes et la gloire des hommes.
     Et, je vous l’ai dit aussi, entre tous les fleuves, j’aime le Rhin. La première fois que j’ai vu le Rhin, c’était il y a un an, à Kehl, en passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas. Je me souviens que j’éprouvai alors un certain respect en traversant le vieux fleuve…
     …Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. ïl était enflé et magnifique au moment où je le traversais. Il essuyait aux bateaux du pont sa crinière fauve, sa barbe limoneuse, comme dit Boileau. Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.
     Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne.

La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse au clair de la Lune prise au-dessus des Usines et du Village de Neuhauss sur la rive droite de ce fleuve

Philippe Jacques de Louthertbourg – La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse au clair de la Lune prise au-dessus des Usines et du village de Neuhauss sur la rive droite de ce fleuve, 1797

Loutherbourg-Les Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1788

Philippe Jacques de Loutherbourg (graveur Chr. de Mechel) – Les Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1788, 

La cataracte du Rhin 

      Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d’eau, tout à la fois fumée et pluie. à travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d’aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d’un pont de titans. L’hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires.
     Le plus rapproché de ces rochers est d’une forme étrange ; il semble voir sortir de l’eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d’une idole hindoue, à trompe d’éléphant. Des arbres et des broussailles qui s’entremêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles
     À l’endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l’écume comme le crâne d’un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable
     Le guide continue son monologue. — la chute du Rhin est à une lieue de Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d’une hauteur de  » septante pieds « .
     L’âpre sentier qui descend du château de Laufen à l’abîme traverse un jardin. Au moment où je passais, assourdi par la formidable cataracte, un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-de-loup roses. 
     Ce sentier a des stations variées, où l’on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu’elle se donne. Il faut bien qu’avec toute cette écume qu’elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu’un. C’est bien le moins. 

La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse, au moment du lever du Soleil prise .

Philippe Jacques de Loutherbourg – La cataracte du Rhin près de Schaffhouse au moment du lever du soleil au-dessous de la Tour du Péage, à l’endroit où l’on décharge les marchandises pour descendre le fleuve, 1797

Loutherbourg (graveur Chr. de Mechel) - La cataracte du Rhin près de Schaffhouse au moment du lever du soleil au-dessous de la Tour du Péage, à l'endroit où l'on décharge les marchandises pour descendre le fleuve, 1797

La même vue du même peintre gravée en 1797 par le graveur Chr. de Mechel

     Je suis parvenu par ce sentier jusqu’à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre
     Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On s’appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, – c’est l’automne, – des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café turc, d’où l’on observe l’horreur de la chose. Les femmes se couvrent d’un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d’une effroyable averse tonnante
     De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte, se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l’ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah
      Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d’une épouvantable croupe d’écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane. 
      Je suis allé jusqu’à l’extrémité du balcon ; je me suis adossé au rocher. 
       L’aspect devient encore plus terrible. C’est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C’est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête
       Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j’ai remarqué une petite touffe d’herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse ! Dans ce déluge, une goutte d’eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d’herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas ! C’est qu’il leur a manqué cette goutte d’eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l’amour !

            Victor Hugo, Lettre XXXVIII 

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Un dessinateur de génie : William Henry Bartlett

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von W. Hill. - Der Rheinfall..

William Henry Bartlett (1809-1854), La chute du Rhin vue du Fischetz (ci-dessus) et en amont de la chute (ci-dessous), 1836. On distingue la galerie de bois qui décrite par Hugo qui s’avance vers le gouffre.

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von James Charles Armytage (um 1820-1897) - Der Rheinfall.

        Le dessinateur de talent William Henry Bartlett est l’un des seuls illustrateurs à avoir dérogé à la traditionnelle présentation paysagère d’ensemble du site et à avoir cherché à représenter au plus près la force violente et bouillonnante des eaux. En cela, ses dessins se rapprochent des prises de vue de photographes contemporains présentées ci-après.

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Rheinfall – Photoglob

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Rheinfall Schaffhausen – Gerig, Uwe (Fotograf), 2008

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La Suisse pittoresque ornée de vues dessinées spécialement pour cet ouvrage par W. H. BARTLETT, Esq. – Texte de William Beattie traduit de l’anglais par L. de Bauclas.

Extrait du volume II, chapitre relatif aux Chutes du Rhin

     Mais, quittant ces scènes d’une vie tranquille et privée, nous allons nous occuper d’un des tableaux les plus admirables qu’offre la nature, de la chute de Schaffhouse, qui, depuis si longtemps, a attiré et attire encore tant de milliers de voyageurs.
     Cette grande interruption de la navigation du Rhin a donné naissance à la ville de Schaffhouse. Construite dans l’origine pour servir d’entrepôt aux marchandises qu’il était nécessaire de débarquer à ce point, elle fut successivement embellie sous les auspices du couvent de Tous les Saints. Pendant l’espace d’une lieu au-dessus de Laufen, où commence la cataracte, le fleuve bouillonne dans un lit d’écueils, et forme ce qu’on peut appeler une succession de rapides. À mesure qu’il descend, il prend de la force et de la rapidité, et forme une large nappe azurée, jusqu’à ce que, se couvrant d’une blanchissante écume, il se précipite en trois branches séparées, d’une hauteur de quatre-vingt pieds environ, présentant le tableau le plus magnifique que l’on voit en Suisse. Le moment le plus favorable pour ne rien perdre de la grandeur de cette chute est vers le coucher du soleil au mois de juillet. Les eaux sont alors à leur plus haut degré d’élévation; et la tranquillité qui règne en ce moment, ainsi que la demi-teinte de lumière qui se reflète sur la cascade, contribue puissamment à augmenter l’effet qu’elle produit. Celle-ci semble alors descendre avec l’impétuosité d’une avalanche, remplissant l’air d’un nuage de vapeurs, et du fracas étourdissant de sa chute. À cette heure, l’écume est d’une blancheur éblouissante; des nuages d’une pluie fine se forment et s’évanouissent successivement; et enfin le gouffre dans lequel se précipite cette masse d’eau offre l’image d’un orage en miniature. Les arbres et les rocs, agités par le choc continuel imprimé à l’atmosphère, le rugissement dont rien n’amortit l’effet, et au milieu une voix de stentor ne s’entendrait pas plus que celle d’une jeune fille respirant à peine, tout cet ensemble produit une impression qu’il est aussi difficile de rendre qu’oublier. Si la pleine lune vient éclairer cette scène, alors tout change, et, sous sa magique influence, prend encore un caractère plus imposant et plus majestueux qui se renouvelle d’heure en heure, et se présente successivement sous des aspects différents. Le moment peut-être où tout se réunit pour donner à ce tableau la grandiose magnificence dont il est susceptible, est un peu après minuit. A cette heure, la nature ne paraît avoir qu’une voix, à laquelle l’homme, dans un silence respectueux, prête une oreille attentive, tandis que l’écume bouillonnante couvre de son brûlant reflet tous le objets environnants.
     Au lever du soleil, la scène change également; mais sans perdre de sa magnificence, elle prend alors une teinte différente. Alors…

« But on the verge,                                                                     Mais à l’aube,
From side to side, beneath the glittering morn,         D’un côté à l’autre, sous le matin étincelant,
An Iris sits, amidst the infernal surge,                        L’Iris est là, au milieu de la montée infernale,
Like hope upon a death-bed, (…) »                               comme l’espoir sur un lit de mort, (…)

Byron, Childe Harold’s Pilgrimage,  LXXII                 (traduction Enki)

     Les masses de rochers isolés, qui forcent le fleuve à se précipiter par trois points séparés n’ont pas plus de communication avec les deux rives que si celles-ci formaient quelque point inaccessible des Alpes. Ils sont couverts de quelques arbrisseaux verts, et quelquefois même on y a placé des alpins, qui certainement n’avaient rien à craindre de l’extérieure et qui trouvaient à s’y nourrir; mais la population ne pouvait pas outre-passer le territoire. Ces rochers s’élèvent à une hauteur considérable, et isolément semblent des écluses par lesquelles le fleuve, se divisant en trois branches, s’élance avec une inconcevable impétuosité. Le contraste qui se remarque dans cet ensemble n’est pas moins frappant. Avec ces arbrisseaux, ces plantes, ces fleurs, la colonie dont nous venons de parler, ces rocs sont là comme l’arche du déluge destinée à préserver de la destruction les plantes et les animaux, mais d’un déluge dont les eaux ne s’écoulent jamais. (…)
     L’effet de la chute ne tient pas seulement à sa hauteur, car, sous ce rapport, elle est inférieure à beaucoup d’autres en Suisse; mais il est produit principalement par l’énorme masse d’eau qui se précipite avec un fracas assourdissant, et par une rapidité que n’offre aucune autre cascade en Europe. Celle de Terni, qu’on lui a souvent comparée, a un aspect tout-à-fait différent. Soit par le volume des eaux, soit par le paysage et les objets qui l’environnent, elle a un caractère entièrement distinct de celui de la cascade de Lauffen, dans laquelle se montrent principalement la grandeur et la sublimité.
     En descendant le rocher escarpé qui domine la cataracte, le sentier conduit à un échafaudage, d’où le visiteur peut, avec moins de danger d’y être étouffé par la violence de l’air qu’il y en a à Niagara, s’avancer jusqu’à une certaine distance au-dessus de la chute, et jouir de l’effrayant plaisir de s’arrêter sur une planche glissante suspendue entre lui et l’éternité.

     Si le principe de vie qui anime tous les objets environnants est, comme le D. Macculoch l’a très bien observé, une des causes de l’effet que la cataracte produit sur l’esprit, cet effet est aussi dû en grande partie à cette image de l’éternité qu’entraîne avec lui ce flux sans commencement ni fin. Ce n’est pas l’éternité seule du fleuve qui coule et coulera jusqu’à ce que les temps ne soient plus; mais chaque moment est un moment de puissance et d’effort, et chacun de ces efforts, pareil à celui qui l’a précédé, est violent et infatigable comme lui. L’orageuse furie de la chute ne s’apaise jamais. Les guerres que se livrent le autres éléments ne sont que passagères : les vagues de l’océan courroucé se calment, les roulement de foudre cessent de se faire entendre, et le feuillage qu’agite l’orage étale bientôt le reflet brillant des gouttes d’eau qui le couvrent, lorsque les rayons du soleil viennent de nouveau animer la nature. Mais ici chaque instant est une tempête, et cette tempête se fera entendre pendant l’éternité.

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