Vivre aux pieds d’une géante

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Le thème de la géante ou du géant ou d’autres personnages fabuleux qui s’inscrivent dans le paysage se retrouve dans de nombreux mythes, contes et légendes et a trouvé plus tard son prolongement dans l’imagination créatrice des artistes. Ce thème s’inscrit dans le besoin qu’éprouvait l’homme des sociétés premières d’interpréter le monde qui l’entourait à son image et à lui attribuer des caractères proprement humains. Les mythes mettant en scène des géants peuvent ainsi être interprétés comme des explications anthropomorphiques des puissances de la nature et des moyens à utiliser pour les maîtriser.

le philosophe Georges Gusdorf écrit à ce sujet :

« Nous avons cessé de voir les montagnes comme autant de géants. Mais nos mots retiennent inconsciemment les épaves fossilisées d’une vision du monde disparue, ou vidée de sa puissance directe et devenue simplement allégorique. Au primitif la montagne apparaît, sans allégorie, comme un vivant. Une vision d’unité impose la forme humaine à la totalité de l’Univers, (…) ».

Il est pour le moins inhabituel de vivre au pied d’une géante, c’est pourtant mon cas. A quelques encablures de ma maison une géante est en pâmoison, étendue de tout son long sur le sol, ses seins pointus dressés vers le ciel, la tête légèrement rejetée en arrière libérant une gorge offerte et vulnérable, le bras gauche nonchalamment déplié qui dessine à partir d’elle une courbe gracieuse.

la géante endormie du Massif des Bauges vue de la rive Est du lac d’Annecy

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J’apprécie de la voir surgir au détour du chemin imprimant soudainement au paysage un caractère chargé à la fois de sérénité et d’érotisme. Cette féminisation du paysage m’apaise et me rassure et ce sont alors les vers de Baudelaire qui me viennent alors à l’esprit :

Charles Baudelaire

Du temps que la Nature en sa verve puissante             
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement de ses terribles jeux ;
Deviner si son coeur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.                

Les fleurs du mal – 1857   

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Frank Frazetta, The GiantessFrank Frazetta, The Giantess

Il existe plusieurs versions traduite en anglais de ce poème. Celle présentée ci après est de William Aggeler (The Flowers of Evil – Fresno, CA : Academy Library Guild, 1954). Sept autres versions peuvent être consultée sur le site La Géante (The Giantess) by Charles Baudelaire consacré aux Fleurs du mal et à ce poème en particulier.

La géante par Seriykotik1970 – Flickr

At the time when Nature with a lusty spirit
Was conceiving monstrous children each day,
I should have liked to live near a young giantess,
Like a voluptuous cat at the feet of a queen.

I should have liked to see her soul and body thrive
And grow without restraint in her terrible games;
To divine by the mist swimming within her eyes
If her heart harbored a smoldering flame;

To explore leisurely her magnificent form;
To crawl upon the slopes of her enormous knees,
And sometimes in summer, when the unhealthy sun

Makes her stretch out, weary, across the countryside,
To sleep nonchalantly in the shade of her breasts,
Like a peaceful hamlet below a mountainside.

Il me plait à penser que la belle va un jour s’éveiller, se lever et s’ébattre avant de se diriger d’un pas lourd, les seins ballants, en direction du le lac pour se désaltérer ou se livrer à je ne sais quels jeux aquatiques qui pourraient alors menacer les rives d’un tsunami dévastateur.

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