Poésie du septentrion : Tomas Tranströmer (I)

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nord = septentrion
du latin Septentrio de septem (« sept ») et trio (« bœuf de labour »).
Les romains déterminaient le nord grâce à la position d’une constellation d’étoiles dans laquelle ils percevaient sept bœufs tirant une charrue.

Yggdrasil

––– Mythologie nordique ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Plus qu’en tout autre haut lieu, c’est au pied de l’if sacré Ygdrasil, l’arbre de vie, qu’Odhinn s’en va quérir le Grand Secret.  Le voici arrêté devant la fontaine de Mimir, qui se trouve sous la racine s’étendant vers Jotunheim, le monde des géants.  Celui qui boit son breuvage acquiert la sagesse absolue.  Même le plus grand des dieux peut avoir soif de cette onde à l’extraordinaire pouvoir.
Le bord de son grand chapeau sombre rabattu sur le visage, enveloppé dans sa longue houppelande, Odhinn, déguisé en simple voyageur, demande à boire l’eau de la fon­taine de Mimir.
La fontaine sacrée se trouve sous la garde d’une Vala, une prophétesse, qui reconnaît tout de suite Odhinn-Alfadir, le Père-de-Tout.

–      Que voudrais-tu me demander, Odhinn ? Je sais tout
–      Puis-je boire une gorgée de cette eau ?
–      Oui, si tu sais m’en payer le prix.

Que peut coûter la sagesse ? Elle ne se paye ni en or ni en sang.  Le Grand Voyageur comprend qu’il n’est pas trop pour l’acquérir que de faire le don d’un de ses yeux.  C’est en acceptant de devenir borgne qu’il parviendra à être un véritable voyant.  Le regard lucide sur le monde et la vie s’achète a ce prix.  Dorénavant, sa prunelle unique n’en aura que plus d’acuité – et aussi plus de tristesse son orbite vide.
Car Odin voit le destin dans toute sa tragédie.  Il sait que nul ne peut y échapper, qu’il soit géant ou nain, homme ou dieu.  Tout est décidé et pourtant il faut faire face et se battre jusqu’au bout.  L’honneur est d’affronter le sort funeste et la lutte finale dont nul ne sort vainqueur.
Désormais, après avoir offert un de ses yeux à la fontaine de Mimir, Odhinn sera borgne.  Mais par cette mutilation volontaire, il aura acquis la connaissance absolue.
L’oeil que le dieu Odhinn laisse en gage dans la fontaine de Mimir n’est autre que le soleil.  Chaque soir, il s’enfonce dans l’onde de la source, comme l’astre du jour dans les flots de l’océan.  Il y voit alors les secrets de l’abîme.
Et chaque matin, la Vala boit l’hydromel brun de l’aurore, dont la couleur évoque l’ambre sacré des côtes nordiques et dont le pouvoir lui donne le don de prophétie.
Auprès de la fontaine sacrée, sous l’une des trois racines de l’if sacré Yggdrasil, se trouve la tête momifiée du dieu ase de l’intelligence Mimir, qui fut naguère assassiné par les Vanes, lors de la grande guerre entre les deux races divines.  Odin vient souvent converser avec cette tête enchantée, dont la bouche profère toujours des conseils judicieux.
Ce qu’enseigne la sagesse de Mimir, c’est que la vie ne vaut que par la mémoire du passé et l’espérance du futur.  Tout s’enchaîne, les saisons et les joies, les légendes et les peines.  Et les héros d’autrefois, qui ont rejoint Odin en sa demeure du Valhalla, annoncent les héros de demain.
Mimir se souvient.  Et se souvenir c’est créer. Du fond de la fontaine, l’oeil d’Odin regarde le monde, renouvelé à chaque aurore par ce soleil surgi de l’eau sacrée, cet oeil-soleil qui ne quittera plus le monde jusqu’au crépus­cule.  Il ne disparaît au cours de la nuit, comme au long de l’hiver, que pour mieux renaître à chaque aube et à chaque printemps.

Tomas Tranströmer

–––– Tomas Tranströmer –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  »  La nuit à trois heures de l’après-midi en hiver : ça n’est pas vraiment adapté aux exigences du corps et de l’esprit humains. La solitude, dans le noir et le silence d’une nuit de 18 heures… c’est ça aussi la Suède ! Des chandeliers sont allumés à toutes les fenêtres. C’est un don de clarté fait aux voisins et aux passants pour lutter contre l’angoisse, contre cette inhospitalité fondamentale de la nature quand tout devient noir. Dans ce contexte, la solidarité est indispensable à la survie, mentale tout autant que physique. Mais elle justifie le contrôle des uns sur les autres et suscite d’autres angoisses, crée d’autres difficultés pour survivre en faisant respecter sa singularité. Dans ce pays extrêmement développé, chacun garde une maison à la campagne, une simple cahute parfois, pour passer les longues journées d’été au plus près des forêts, des lacs, de la mer. Eprouver « cette sensation d’être « là et nulle part ailleurs » qu’il [faut] conserver, comme lorsqu’on porte un vase rempli jusqu’à ras bord et qu’on ne doit rien renverser. »

Tomas Tranströmer, Baltiques I, trad. du suédois par Jacques Outin, Poésie/Gallimard, No 397, 2004

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Voyez cet arbre gris. Le ciel a pénétré
par ses fibres jusque dans le sol –
il ne reste qu’un nuage ridé quand
la terre a fini de boire. L’espace dérobé
se tord dans les tresses des racines, s’entortille
en verdure. – De courts instants
de liberté viennent éclore dans nos corps, tourbillonnent
dans le sang des Parques et plus loin encore.

Tomas Tranströmer, Baltique, éditions poésie / Gallimard, page 3

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A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté
au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.

C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve
qu’il n’arrive à se souvenir qu’il y a demeuré
lorsqu’il retourne dans sa chambre.

Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie
que l’essence des jours se mue en étincelles, essaim
insignifiant et froid aux confins du regard.

Le train est parfaitement immobile.
Deux heures : un clair de lune intense. Et de rares étoiles.


Tomas Tranströmer, Baltique, éditions poésie / Gallimard, 2004, p. 65

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Sur une saillie rocheuse                                              På en klippavsats
on voit la fissure du mur des trolls.                            syns sprickan i trollväggen.
Le rêve, un iceberg.                                                    Drömmen ett isberg.

Les pensées sont à l’arrêt                                           Tankar står stilla
comme les carreaux de faïence                                  som mosaikplattorna
de la cour du palais.                                                    i palatsgården.

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Les géants affaiblis sont si enchevêtrés
que rien ne parvient à tomber.
Le bouleau brisé pourrit là,
au garde-à-vous, comme un dogme.

Je remonte du fond de la forêt.
La lumière renaît entre les troncs
La pluie s’abat sur mes toitures.
Je suis la gouttière des impressions.

L’air s’adoucit à l’orée du bois –
De grands sapins, détournés et obscurs,
dont le muffle s’est enfoui dans l’humus de la terre,
lapent l’ombre de la pluie.

Dans la forêt, p.87.

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Madrigal

J’ai hérité d’une sombre forêt où je me rend rarement. Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place. Alors la forêt se mettra en marche. Nous ne sommes pas sans espoirs. Les plus grands crimes restent inexpliqués, malgré l’action de toutes les polices. Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué. J’ai hérité d’une sombre forêt, mais je vais aujourd’hui dans une autre forêt tout baignée de lumière. Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille ! C’est le printemps et l’air est énivrant. Je suis diplomé de l’université de l’oubli et j’ai les mains aussi vides qu’une chemise sur une corde à linge.

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Là-bas sur le terrain vague, non loin des immeubles,
il y a depuis des mois déjà un journal oublié, truffé d’évènements.
Il vieillit durant les nuits et les jours de soleil et de pluie
en passe de se muer en plante, en chou pommé, de s’unir à la terre.
Comme un souvenir qui peu à peu en nous se transforme.

A propos de l’histoire V, p.128.

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Ingmar Bergman - le septième sceau

Il arrive au milieu de la vie
que la mort vienne prendre nos mesures.
Cette visite s’oublie et la vie continue.
Mais le costume se coud à notre insu.

      Sombres cartes postales II, p.256

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Bibliographie & documentation

Le critique d’art et écrivain Renaud Ego a dans le volume poésie / Gallimard a écrit en post-face une brillante étude intitulée « Le parti pris des situations de Tomas Tranströmer » :

« En 1926, Werner Heisenberg a défini sous le titre de « Principe d’incertitude » un théorème majeur de la physique quantique : en substance, il expliquait qu’on ne peut connaître simultanément la position et la trajectoire d’une particule ; en effet, pour mesurer la position d’une particule, il faut l’éclairer, et ce faisant, l’énergie même infime dégagée par les photons lumineux modifie sa trajectoire. La portée de ce théorème est immense, car il démontre que l’observation crée la réalité. […] Ce « flou quantique » – que l’on nommerait mieux, appliqué à la réalité macroscopique, « incertitude mentale » -, Tomas Tranströmer en a l’intuition lorsqu’il se décrit lui-même en 1989, soit à cinquante-huit ans, comme « Un espace de temps / de quelques minutes de long / de cinquante-huit ans de large ». […] Mais il tire aussi les conséquences de cette incertitude : si le réel surgit seulement dans le miroir d’une subjectivité qui se métamorphose elle-même, alors le monde objectif cesse. Seules demeurent possibles des situations transitoires, celles où la rencontre instantanée de l’être avec le monde redéfinit toujours les conditions de leur dialogue. »
Il se produit ainsi sans cesse une « métamorphose dont le poème est la forme », chaque poème exprimant des circonstances précises, forcément instables, dans lesquelles, à un moment donné, une rencontre entre l’homme et son environnement a lieu.

Tranströmer, langage au-delà du langage , article de Laurent Margantin sur Remue.net
.  La note de lecture d’Hervé Martin sur Incertain Regard à propos de Baltiques
.  A propos des oeuvres complètes sur le matricule des anges, note de lecture de Marc Blanchet
.  La fiche du poète sur le printemps des poètes
.  Une note de lecture dans Poezibao
Tomas Tranströmer – « Les souvenirs m’observent  « Le blog de la Quinzaine Littéraire, article de Marie Etienne.

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Pour ceux qui veulent lire d’autres poèmes de Tomas Tranströmer sur ce blog, c’est ICI.

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