Home, sweet home… : la maison Brun à Annecy-le-Vieux – architecte Bernard Lemaire

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Maison Brun à Annecy-le-Vieux (haute-Savoie-France)
architecte : Bernard Lemaire

Maison élégante, bien proportionnée, qui allie les références à l’architecture traditionnelle de sa région : toiture à deux pans, charpente en bois massif, proportion des volumes, avec une expression contemporaine au niveau du choix des matériaux (aluminium, verre), de l’importance des ouvertures et l’interpénétration des espaces intérieurs et extérieurs. C’est ainsi que la terrasse dallée d’angle qui assure la transition entre les volumes habitables et le jardin se situe en partie dans le volume de construction et est ainsi protégée par la vaste toiture. Le bow-window en façade principale, grâce à la projection qu’il assure du volume intérieur vers le jardin et la piscine, participe également à cette interpénétration des espaces.

maison Brun à Annecy-le-Vieux, architecte Bernard Lemaire

chalet ancien dans le Beaufortain

chalet traditionnel dans le Beaufortain

maison Brun à Annecy-le-Vieux, - architecte Bernard Lemairemaison Brun à Annecy-le-Vieux - architecte Bernard Lemaire

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Connaissez-vous le peintre breton Jean-Julien Lemordant (1878-1968) ?

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Jean-Julien Lemordant (1878-1968)

Jean-Julien Lemordant (1878-1968)

   Jean-Julien Lemordant est un peintre breton qui a vécu une vie tragique. Formé à L’Ecole régionale des Beaux-arts de Rennes, il complètera sa formation à Paris auprès des peintres  Bonnat, Lafond et du sculpteur Lenoir. Sa peinture sera influencé par les peintres de l’Ecole de pont-Aven, par le fauvisme et par le peintre Charles Cottet. Il partage son travail entre Paris et la Bretagne. En 1904, le jeune peintre (il a 26 ans) est installé à Saint-Guénolé quand l’hôtel de l’Epée à Quimper lui commande une série de fresques murales pour décorer sa salle à manger. Le travail est colossal : 65 m2 de murs sont à peindre percés de 11 portes. Lemordant réalisera 23 peintures groupées en 5 séquences :

  • Dans le vent              qui seront complétées ultérieurement à Penmarc »h par :
  • Contre le vent
  • Le Pardon                                                 le phare d’Ekmühl
  • Le Goémon                                               la Chapelle Notre-Dame de la Joie
  • le port

Quatre de ces panneaux décoratifs seront exposés à paris en 1905 au Salon d’automne.

Contre le Vent - Lemordant

Contre Le Vent

Lemordant

Dans le Vent

Les ramasseurs de Varech - LemordantLes ramasseurs de Varech

    Les fresques de l’Hôtel de l’Epée à Quimper ont connu un succès considérable et apporté au jeune peintre une certaine notoriété. En 1913, l’Opéra de Rennes lui passe une commande prestigieuse : la peinture du plafond de l’Opéra qu’il peindra durant l’année 1914. Lemordant réalisera à cette occasion une ronde bretonne.

Plafond de l'opéra de Rennes - Lemordant

Plafond de l’Opéra de Rennes – 1913

    La guerre interrompt tragiquement cette carrière prometteuse : envoyé sur le front, il est gravement blessé à la tête le 4 octobre 1914, est fait prisonnier par les allemands et devient aveugle. En 1918, devenu un héros il est envoyé aux Etats-Unis pour mener une campagne de propagande en faveur de la France. Il y restera plusieurs mois et sera accueilli avec ferveur, le spectacle d’un peintre de talent qui a fait par patriotisme le sacrifice de ses yeux émeut les américains et c’était là le but recherché des organisateurs de cette tournée.

     Il recouvrera miraculeusement la vue cinquante plus tard, après une trentaine d’opérations,  à l’occasion d’un accident qui aurait « déplacé » le morceau de métal placé dans son cerveau. Certains l’accusent d’avoir simulé la cécité, au moins durant une partie de cette période.

      Il est mort le 11 juin 1968 à Paris à l’issue d’une manifestation de rue.

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    En 1923, Lemordant est interrogé par un journaliste de l’époque sur les idées qui l’avait inspiré dans la définition du programme des Fêtes de Saint-Guénolé dont il avait eu la responsabilité. Le texte ne manque pas de saveur :

LES IDÉES ET LE BUT
du peintre JEAN-JULIEN LEMORDANT

par René Bastien – Les Belles Chansons de France

     Dans le coin sauvage, et grandiose à la fois, de Bretagne qu’est Saint-Guénolé, j’eus le plaisir d’assister dernièrement à une fête populaire.
    Sachant que le programme de cette fête était dû à l’ardente inspiration du peintre, aveugle de guerre, Jean-Julien Lemordant, je demandai au célèbre artiste de vouloir bien m’en préciser le but et le caractère.

      « Mon but, me dit M. Lemordant, est celui de la Fédération des Artistes, Intellectuels, Musiciens et Savants de la Bretagne que je préside : réagir de toutes nos forces contre le mauvais goût outrancier qui, après avoir envahi les grandes villes, menace aussi notre chère Bretagne. Nous menons, dans ce sens, la même lutte que vous avez entreprise en faveur de la Chanson avec Les Belles Chansons de France, que je suis heureux de connaître puisque nous sommes appelés à collaborer intimement ensemble.
       « Nos fêtes populaires doivent être essentiellement le reflet des traditions, des coutumes et de l’âme même de notre race, dans toute leur naïveté, leur candeur, leur rudesse et toute leur farouche poésie ; or, je vous le demande, les fêtes organisées depuis la guerre dans cer­taines de nos villes bretonnes, que j’aime mieux ne point nommer, méritent-elles le nom de « Fêtes bretonnes » avec leurs flonflons américains, leurs mascarades ridicules, leurs danses épileptiques, leurs grotesques chars en carton-pâte, et sont-elles vraiment dignes du goût et du génie français ?
      « Conserver – ou plutôt redonner – à nos fêtes leur caractère véritable, et laisser à notre Bretagne ses binious mélancoliques, ses coiffes fraîches et légères, ses costumes somptueux, ses danses celtiques, tel est notre but.
       « En composant le programme des réjouissances auxquelles vous assistez aujourd’hui, nous avons voulu prouver, non seulement aux touristes mais aussi aux Bretons eux-mêmes, qu’un peuple, une province, une ville, une bourgade peuvent et doivent trouver, dans les seules ressources nées des traditions, tous les éléments d’une fête qui soit pleinement en harmonie avec son âme.
       « Ici, vous ne relèverez aucune fausse note. C’est à dessein que nous avons exclu les forains, leurs tirs, leurs balançoires et leurs manèges aux musiques affolantes, pour ne laisser place qu’aux binious, aux danses qui ont dans cette région un si grand caractère, au concours de costumes et de chants bretons, et surtout aux luttes armoricaines, toujours en honneur.
       « Pour ces luttes, qui donnent lieu à un spectacle splendide au point de vue plastique, nous avons réuni les champions de Fouesnant, de Scaër et de tous les coins de Bretagne. Voyez-les en action. Ne sont-ils pas superbes ?
       « Voilà comment nous désirerions toutes nos fêtes.
      « Mais notre action, croyez-le, ne se limite point à notre petite patrie ; elle s’étend à toute la France. Nous voulons arriver à ce que toutes nos provinces, riches d’un patrimoine artistique incomparable, bannissent impitoyablement ceux que j’appellerai les « mercantis de l’art » et défendent leurs traditions et leur passé contre l’ignorance ou le mauvais goût de ces organisa­teurs néfastes ! »

      Ainsi parla Jean-Julien Lemordant, et, en écoutant sa parole chaude et vibrante, je compris qu’à la réalisation de l’oeuvre d’assainissement qu’il a entreprise le grand artiste avait mis tout son coeur généreux et si magnifiquement français.
       Et j’eus l’impression que, si de ses pauvres yeux éteints Lemordant ne pouvait, hélas ! voir ce spectacle gracieux et pittoresque dont il était « l’animateur », il le contemplait, malgré tout, en apôtre satisfait de la tâche accomplie, avec les yeux de son âme, toujours flamboyants.

René Bastien – Les Belles Chansons de France, N° 9 – Septembre 1923

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Home, sweet home… la maison de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye

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Colette (1873-1954)L’une de mes filles m’a envoyé la vidéo présentée sur YouTube sur le thème de la maison natale de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye, vidéo réalisée à partir du court-métrage tourné par la réalisatrice Yannick Belon en 1950 sur Colette. Quel Bonheur d’écouter la voix de Colette avec son intonation rustique aux « R » rocailleux, vestige de l’immersion paysanne de son enfance dans ce petit village bourguignon du département de l’Yonne où son père Jules-Joseph Colette, ancien militaire, exerçait la fonction de percepteur et l’initiait au français et où sa mère Sidonie, « Sido », féministe et athée lui donnera une éducation laïque et lui communiquera l’art de l’observation de la nature et le goût de l’indépendance. Entendre Colette décrire la maison de Saint-Sauveur où elle a vécu une enfance chérie et heureuse en contre-point des images de Yannick Bellon est un ravissement et l’on se sent submergé par la nostalgie de ce monde perdu.

Saint-Sauveur-en-Puisaye, gravureSaint-Sauveur-en-Puisaye, gravure

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–––– la maison de l’enfance à Saint-sauveur ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Adèle Eugénie Sidonie née Landoy, la maman de Colette, était née en 1835 à Paris dans une famille d’origine belge et fut élevée en Bourgogne dans la ferme de la Guillemette, près de Mézilles dans l’Yonne. Elle passera son adolescence en Belgique chez ses deux frères aînés dans un milieu artistique et intellectuel qui éveillera son esprit et sa sensibilité.  En 1856, à l’âge de 21 ans elle épouse Jules Robineau, un riche propriétaire vulgaire et alcoolique de Saint-Sauveur-en-Puysage dont elle aura deux enfants mais qui décédera en 1865. Onze mois plus tard elle épousera Joseph-Jules Colette, percepteur de troisième classe dans le même village, ex capitaine de l’armée française qui avait du quitter l’armée suite à son amputation de la jambe gauche à la bataille de Melegnano durant la guerre contre l’Autriche pour soutenir l’indépendance italienne. Sidonie aura avec lui également deux enfants : Léopold né en 1866 et Sidonie Gabrielle Colette  qui naîtra en 1873 à Saint-Sauveur.  Gabrielle vivra une enfance heureuse dans ce village où elle se consacrera à la lecture, à l’observation de la nature et au jeux avec les animaux. « Minet-chéri », c’est ainsi que sa mère surnommait Gabrielle, était inscrite à l’école communale du village en compagnie des enfants de paysans et d’ouvriers. « Sido » était pour sa fille une mère aimante, à la fois attachée au monde paysan et amoureuse des arts et de la modernité qui a donnée à sa fille le goût de l’indépendance et de la liberté mais qui pouvait être aussi envahissante et faire preuve d’autorité.

563410_425455894159978_1194476861_nLa maison de Colette à Saint-Sauveur : « une maison qui ne sourit que d’un côté »

la-maison-de-sido-la-mere-de-colette-photo-dr-centre-d-etudes-colette

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–––– La maison de Claudine (1922) : extraits ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Malgré son titre, ce livre ne s’inscrit pas dans la série des « Claudine » écrite par Colette entre 1900 et 1903 . Il décrit, sous forme de scènettes, l’enfance heureuse qu’elle a vécu à Saint-Sauveur.
En lisant ces textes, comment ne pas penser à Gaston Bachelard qui, dans la Poétique de l’espace, décrit la maison de l’enfance comme une « coquille initiale », une « crypte » qui « abrite la rêverie, (…) protège le rêveur, (…) nous permet de rêver en paix ». Par la cave, espace mystérieux et irrationnel qui symbolise l’inconscient, la maison s’enracine profondément dans la terre, le monde chthonien et fait plonger les rêves, par sa porte et ses fenêtres qui l’ouvrent au monde, par la cheminée qui l’ouvre vers le ciel, elle fait « commerce d’immensité » et permet au rêve de se déployer.

Combien d’adultes peuvent aujourd’hui se réjouir d’avoir eu la chance, étant enfants, d’habiter une maison semblable à celle de Colette ? Une maison qui aura permis à leur imaginaire de naître, croître, embellir et se déployer… L’archétype de la maison projette l’image d’une maison-mère qui accueille l’enfant à son arrivée dans le monde, le rassure et le protège.

« la maison se serre contre moi, comme une louve, et par moments, je sentais son odeur descendre maternellement jusque dans mon cœur. Ce fut, cette nuit-là, vraiment ma mère. Je n’eus qu’elle pour me garder et me soutenir. Nous étions seuls.» (Henri Bosco)

«Je dis ma Mère. Et c’est à vous que je pense, ô Maison! Maison des beaux étés obscurs de mon enfance» (Milosz)

La maison devient alors un univers, un cosmos en miniature à l’échelle de l’enfant : « Car la maison est notre coin du monde. Elle est (…) notre premier univers. » Combien est éloigné de cette image archétypale la majorité des logements d’aujourd’hui, réduits à des « cellules » de surface réduite intégrés à des agglomérats d’habitations éloignés des centres-ville où on a paradoxalement à la fois peine à assurer son intimité et à cultiver les relations humaines.

Maison et jardin…

colette-et-sa-mere.1275201848Maison et jardin vivent encore je le sais, mais qu’importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait, – lumière, odeurs, harmonie d’arbres et d’oiseaux, murmure de voix humaines qu’a déjà suspendu la mort, – un monde dont j’ai cessé d’être digne ?.
Il arrivait qu’un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l’herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois, dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille, la présence des enfants, et leurs âges différents. Mais ces signes ne s’accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantin, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizzarement à ces maisons qu’une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d’un sylphe, tout semblait demander : – « Où sont les enfants ? » –. C’est alors que paraissait, sous l’arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l’âge ne l’avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel : – « Les enfants ! Où sont les enfants ? »–
Où ? nulle part. L’appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé : « Hou… enfants…  »
Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu’un vol d’enfants ailés s’abattît. Au bout d’un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d’interroger le ciel, cassait de l’ongle le grelot sec d’un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus et rentrait. Cependant au-dessus d’elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d’un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche et qui se taisait. Une mère moins myope eût deviné, dans les révérences précipitées qu’échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des vrusques bourrasques d’octobre… Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n’eût-elle pas aperçu, en clignant des yeux, ces deux tâches pâles dans le foin : le visage d’une jeune garçon et son livre ? Mais elle avait renconcé à nous découvrir, et désespérée de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne s’accompagnait d’aucun cri. Je ne crois pas qu’on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C’est maintenant que je m’en étonne. Personne n’avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d’hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n’empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu ; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacun portant, sous sa croix, les noms, l’épitaphe et la généalogie d’un défunt supposé…
(Colette, La maison de Claudine)

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l’araignée…
Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison natale… On vous a conté que l’araignée de Péllisson fut mélomane ? Ce n’est pas moi qui m’en ébahirais. Mais je verserai ma mince contribution au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l’araignée que ma mère avait – comme disait papa – dans son plafond, cette même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée des jardins, ma foi, le ventre en gousse d’ail barré d’une croix historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue, au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures, au moment ou l’insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s’éveillait aussi, prenait ses mesures d’arpenteur et quittait le plafond au bout d’un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat.
Elle descendait mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait, la tête la première et buvait jusqu’à satiété. Puis elle remontait, lourde de chocolat crémeux, avec des haltes qu’impose un ventre trop chargé et reprenait sa place au centre de son gréement de soie.<
Couverte d’un manteau de voyage, je rêvais, lasse, enchantée, reconquise au milieu de mon royaume.
– Où est ton araignée, maman ?
Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes, s’attristèrent : « Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de l’araignée, ingrate fille ? »
Je baissais le nez… (Colette, La maison de Claudine)
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Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette vers 1900/1910

Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette vers 1900/1910

La petite…

colette13Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée, épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le gravier sur les plates-bandes ; une corde à sauter pend au bras de la pompe ; les assiettes d’un ménage de poupée, grandes comme des marguerites, étoilent l’herbe ; un long miaulement ennuyé annonce la fin du jour, l’éveil des chats, l’approche du dîner. Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées, leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées d’encre violette. Par-dessus le mur, la Petite – on dit aussi « Minet Chéri » – a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu’on a saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après-midi entier de jeux. Ni l’oisiveté ni l’ennui n’ont ennobli ce trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée et enlaidie.
Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides ; le soulier blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont goûté les licences du jeudi. L’une fit la malade, l’autre vendit du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une vache : « Trente pistoles, bonté ! Cochon qui s’en dédit ! » Jeanne emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de Gruel, parurent sous les traits . de Gabrielle et de Sandrine, et par six bouches enfantines s’épancha la boue d’une ruelle pauvre. D’affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le miel du goûter…
Un jeu de cartes sortit d’une poche et les cris montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, assener l’atout sur la table : « Et ratatout ! Et t’as biché le cul de 1a bouteille ; t’as pas marqué un point ! »
Tout ce qui traîne dans les rues d’un village, elles l’ont crié, mimé avec passion.
Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant l’envahisseur. A présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats s’étirent; bâillent, tâtent le gravier sans confiance : ainsi font-ils après l’orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, qui marchait à leur suite, s’arrête ; elle ne s’en sent pas digne. Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir d’excitation cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux, remonte la peau de son front, souffle « pouh ! » de fatigue et s’essuie le nez d’un revers de main.
Un tablier d’école l’ensache du col aux genoux, et elle est coiffée en enfant de pauvre, ge deux nattes cordées derrière les oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché ? I1 y a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd’hui, elle est laide et sent sur son visage la laideur provisoire que lui composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui l’apparentent à Jeanne, à Sandrine à Aline la couturière en journées à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste. Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de « qu’est-ce-qu’on-sera ».
– Moi, quante je serai grande…
Habiles a singer, elles manquent d’imagination. Une sorte de sagesse résignée, une terreur villageoise de l’aventure et de l’étranger retiennent d’avance la petite horlogère, la fille de l’épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la boutique maternelle.
Il y a bien Jeanne qui a déclaré :
– Moi, je serai cocotte !
« A mais ça » pense dédaigneusement MinetChéri, « c’est de l’enfantillage… »
A court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton de mépris :
– Moi, je serai marin ! parce qu’elle rêve parfois d’être garçon et de porter culotte et béret bleus. La mer qu’ignore Minet-Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l’île d’or et les fruits lumineux, tout cela n’a surgi, après, que pour servir de fond au blouson bleu, au béret à pompon.
– Moi je serai marin et dans mes voyages… Assise dans l’herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage ? L’aventure ?… Pour une enfant qui franchit deux fois l’an les limites de son canton, au moment des grandes provisions d’hiver et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là sont sans force et sans vertu.
Ils n’évoquent que des pages imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète machinalement :
« Quand je ferai le tour du monde… » comme elle dirait : « Quand j’irai gauler des châtaignes… »
Un point rouge s’allume dans la maison, derrière es vitres du salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l’instant d’avant, était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme immobile. La main de l’enfant, traînante, perçoit dans l’herbe l’humidité du soir. C’est l’heure des lampes. Un clapotis d’eau courante mêle les feuilles, la porte pu fenil se met à battre le mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup ennemi, rebrousse, autour d’une petite fille dégrisée, ses feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses chenilles d’araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du côté de Moutiers où le vent sans obstacle, court en risées sur la houle des bois. La Petite, dans l’herbe, tient ses yeux fixés sur la lampe, qu’une brève éclipse vient de voiler : une main a passé devant la flamme, une main qu’un dé brillant coiffait. C’est cette main dont le geste a suffi pour que la Petite à présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme l’est une enfant qui cesse, pour la première fois, d’être le gai petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel ; un peu tremblante de ressentir et d’avouer gué cette main et cette flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont le centre et le secret d’où naissent et se propagent, – en zones de moins en moins sensibles, en cercles qu’atteint de moins en moins la lumière et la vibration essentielles, – le salon tiède, sa flore de branches coupées et sa faune d’animaux paisibles ; la maison sonore sèche, craquante comme un pain chaud ; le jardin, le village… Au-delà, tout est danger, tout est solitude…
Le « marin » à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la maison en se détournant d’une lune jaune, énorme, qui monte. L’aventure ? Le voyage ? L’orgueil qui fait les émigrants ?… Les yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse devant la lampe, Minet-Chéri goûte la condition délicieuse d’être – pareille à la petite horlogère, à la fillette de la lingère et du boulanger, – une enfant de son village, hostile au colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à la borne d’un champ, au portillon d’une boutique, au cirque de clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une main bien-aimée, coiffée d’un dé d’argent.     (Colette, La maison de Claudine)

Sidonie Gabrielle Colette

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En 1890, Colette a 17 ans et la famille, ruinée par les dettes contractées par le capitaine qui s’était lancé en politique, devra quitter le village pour se réfugier à Châtillon-Coligny chez Achille Robineau, le fils né du premier mariage de Sidonie, médecin dans l’Orléanais.

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Bretagne, poèmes du bord de mer par Enki

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–––– La jeune femme de la plage ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     La plage entièrement déserte de l’heure du dîner, au moment où le crépuscule s’assombrit. Très grande, élancée, très bien faite, les cheveux dénoués, les bras nus, la taille serrée dans une de ces longues jupes de gitane aux bandes biaises qui sont à la mode cette année et qui traînent fastueusement sur le sable, une femme toute seule, faisant jouer avec ostentation ses hanches l’une après l’autre et renversant parfois le visage d’un mouvement voluptueux du cou, s’avance vers la mer à pas très lents, avec la démarche théâtralissime d’une cantatrice qui marche vers la rampe pour l’aria du troisième acte. Il y avait dans ce « jeu du seul » mimé devant l’étendue vide une impudeur tellement déployée qu’elle en devenait envoûtante ; aucun miroir au monde, on le sentait, aucun amant n’eût pu suffire à une telle gloutonnerie narcissique: elle marchait pour la mer.                     [Julien Gracq, Lettrines II, 2,367]

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Baie d'Audierne - PF photo perso - DSC_0328

Le cerveau reptilien

Elle marchait sur la plage,
le portable à l’oreille.
Elle ne voyait rien
de tout ce qui gravitait
autour d’elle,
ni le sable, ni la fuite des nuages,Felicien Rops, Pornocrates 1878
ni le déferlement des vagues, 

ni moi…
Elle n’entendait rien
de tout ce qui bruissait
autour d’elle,
ni le souffle languissant du vent, 
ni le fracas des vagues,
ni moi, 
qui lui a dit 
quelque chose de gentil,
en passant.
C’était le grand reptile                                          
tapi au fond d’elle-même
qui dirigeait ses pas…
il a posé son regard froid 
sur moi…
et n’a pas jugé utile
de transmettre le message… 

Enki – Baie d’Audierne, 31 juillet 2011

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Gris métal

Ce matin, le ciel est métal,
fer-blanc, zinc, étain…

aucun nuage pour égayer
le fond du tableau.
L’océan, idem :
une immense tôle
d’acier galvanisé
mais les mouettes
y ont laissé tomber
quelques plumes…
Mes pensées aussi sont ternes.
Au cours de la nuit,
on a coulé
du plomb fondu
dans ma tête.                                                     

     Enki, Pont-Croix, 5 août 2011

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coup de vent

PANORAMIQUE !

9 août 2011, en Baie d’Audierne…
C’est le soir. La marée est montante.
Des cohortes de vagues se ruent à l’assaut de la plage.
Des bataillons de nuages ratissent le ciel,
Les embruns vous fouettent le visage.
La vue est dégagée jusqu’à Penmarch :
vingt kilomètres de sable blanc battus
par un océan déchaîné nous sont offerts.
Nous marchons faces contre le vent
comme dans un tableau de Lemordant
Un bonheur….

Sur le parking,
une caravane stationne, le nez tourné vers la scène.
Dans l’habitacle, un couple est confortablement assis,
derrière leur grand pare-brise panoramique…
Ils assistent au spectacle, ravis.
Il n’est pas question de sortir, le temps est trop mauvais.
Ils ont relevés les vitres pour se protéger des embruns
et du vent du large qui souffle par rafales.
Ils sont venus parce qu’ils avaient vu
un reportage sur la baie, à la télévision,
dans l’émission Thalassa,

sur leur grand écran panoramique… 

Enki, Baie d’Audierne

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baleine1

La chasse à la baleine…

C’est assez !

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COMPRENDRE LE BRUIT DE L’OCEAN… (1)

Qu’y a t’il à comprendre dans le bruit de l’Océan ?
L’Océan rugit, gronde, voilà tout
Plus ou moins, selon la force du vent,
L’importance des vagues…

Encore un qui se sera fait dévorer la cervelle par une étrille…
Pourquoi me regardez-vous comme cela ?etrille Oui, j’ai bien dit « dévorer la cervelle par une étrille »
On voit bien que vous n’êtes pas d’ici, vous !
C’est un mal qui ne frappe que les gens de la ville,
Que les gens du même genre que vous,
qui trouvent malin de s’endormir sur nos plages l’été
et qui ressemblent à des grosses méduses échouées
Les étrilles, lorsqu’elles sont encore toutes petites,
Pas plus grandes qu’une puce de mer,
À la recherche d’ombre et d’humidité,
Pénètrent dans l’intérieur de leur tête
Par le trou des oreilles
qui sont juste de la taille qu’il faut.
De là, elles remontent peu à peu
dans l’intérieur de la tête
jusqu’à la cervelle qu’elles trouve à leur goût
et qu’elles grignotent petit à petit
en prenant leur temps
Jusqu’à la manger toute entière.

C’est pour cela que dans la maison d’un mort
On voit parfois s’échapper un gros crabe
Qui prend la direction de l’océan .
Il ne faut surtout pas y toucher
Il conserve en lui l’âme du mort…

Enki, Pont-Croix, le 28 avril 2013

Réaction de Schouch à ce poème : elle m’a regardé avec commisération et dit « You are mad. I am frightened ! »

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phare d'Ekmuhl

COMPRENDRE LE BRUIT DE L’OCEAN (2)

S’imprégner du bruit de l’Océan,                               Pour comprendre le bruit de l’Océan,
pour le mémoriser, le reproduire                                j’ai marché sur la Grande baie
et pouvoir le revivre ensuite,                                       les yeux fermés, dans le vent,
par la pensée et l’imagination                                     longtemps, très longtemps…

Comprendre le bruit de l’océan…                              Mal m’en a pris…
pour l’analyser, le décrire,                                           J’ai rouvert les yeux brusquement
et pouvoir le reproduire ensuite                                  quand j’ai pris le phare de Penmarc’h
par la parole ou l’écriture                                             en pleine gueule…

C’est ce que j’essayais de faire
sur la grande baie d’Audierne,
cet immense croissant de sable blanc,                      
Enki, Pont-Croix, avril 2013
ventre mou de la pointe de Bretagne
que la terre expose sans défense
aux assauts furieux de l’Océan et des vents
 

Comprendre le bruit de l’océan…
Est-ce un sourd grondement, un rugissement,
une suite de soupirs, un gémissement,
une respiration, un halètement,
des cris, des hurlements, des hululements ?

Comprendre le bruit de l’océan…
Pour cela fermer les yeux,
ne plus voir le monde,
les vagues, le sable, le soleil,
Le ciel, ses nuages, ses oiseaux.
pour qu’il résonne et résonne encore
au plus fort dans votre tête …

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.Douarnenez, rue de l'observatoire

En chemin vers le ciel..

 A Douarnenez,
la rue de l’observatoire,
la bien nommée,
Est un raccourci pour le ciel
A mi-chemin,
vous devrez payer votre dîme
A une mouette tridactyle.
Mais un obstacle demeure :
l’écheveau arachnéen
de l’Eudefe et des Pététés.

Enki, Douarnenez, le 5 août 2011

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Odilon Redon, l'araignée    Dentelle de deuil

    Au-dessus de Douarnenez,
     une araignée patiente et têtue,
     tend ses fils et tisse sa toile
     Personne ne l’a encore vu…
     On dit qu’elle ne sort que la nuit,
     que le jour, elle se terre
     dans les ruines des conserveries
     ou bien dans les entrepots
     vides et silencieux du port.
     elle étend partout sur la ville
     son écheveau de fils noirs
     et la pare lentement
     d’une dentelle de deuil.

Enki, Douarnenez, 15 août 2011

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Port d'Audierne

La rue haute d’Audierne

Au-dessus du port d’Audierne,
une rue toute en longueur
domine le quartier du port
et s’étire sur la crête.
C’est la rue du Maréchal Joffre.
Ses maisons sont très policées,
elles sont bretonnes…
Elles s’alignent sagement
sans jamais se bousculer
mais toutes se dressent,
sur la pointe des pieds,
pour contempler la mer.

Enki, Pont-Croix, 17 août

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L’amante religieuse

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Sur un banc du port d’Audierne,assise à califourchon
sur les genoux d’un garçon,
une jeune fille blonde
lui dévore le visage,
avec méthode et application,
C’est une perfectionniste,
elle aime le travail bien fait,
et prend tout son temps,
A coup sûr, il ne restera
plus rien à consommer
après son passage…
rien pour les vautours,
rien pour les chacals…

Enki, Audierne, 5 août 2011

°°°

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Poésie : traduttore, tradittore : « Alone » de James Joyce

James Joyce

James Joyce (1842, Dublin -1941, Zurich)

 En 1916, Joyce séjourne à Zurich où il séjournait dans une maison de la Seefeldstrasse au numéro 54, occupant une chambre au rez-de-chaussé, ironie du sort, la chambre était dernièrement occupée par un certain Blum L., dont le nom se prononce comme le nom de  deux des personnages d’Ulysse, Léopold et Molly Bloom… Joyce et sa maîtresse Nora Barnacle avait quitté Trieste et s’étaient réfugiés à Zurich en juin 1915 pour se protéger des conséquences de la guerre austro-italienne.

 Le poème Alone est l’un des treize poèmes du recueil Pomes Penyeach publié en 1927 par Shakespeare and Co à Paris. Pomes est la transcription phonétique de Poems mais certains y ont vu l’utilisation du français pomme; le titre sera d’ailleurs traduit en français par Pommes d’Api. Le premier poème Tilly (tuilleadh en irlandais) est un bonus; il était en effet coutume en Irlande d’offrir le treizième objet pour le prix de douze à l’instar des boulangers anglais qui appliquaient ce principe pour leurs pains. Le prix était de 12 francs, ou un shilling, soit 12 pence conformément au titre Penyeach (un penny chacun).

 Alone évoque la promenade d’un soir sur les rives du lac de Zurich. En 1916, Joyce a 34 ans et n’a pas encore rencontré Martha Fleischmann, la jeune et jolie suissesse dont il tombera amoureux deux ans plus tard et qui aurait servi de modèle pour les personnages de Gerty MacDowell dans Nausikaa et Martha Clifford dans Ulysse. Alone est un fantasme au sujet d’une femme imaginaire. Son ami, le peintre Frank Budgen, déclarera plus tard que Joyce lui avait confié qu’un artiste comme lui avait besoin de vivre des expériences extra-conjugales.

Nuit étoilée - van Gogh, 1888 Nuit étoilée – Van Gogh, 1888

                  « Alone »                                                    Seul (traduction de Guy Lafaille)

The moon’s greygolden meshes make             Les mailles grises dorées de la lune font
All night a veil.                                                       toute la nuit un voile

The shorelamps in the sleeping lake                Les lumières du rivage dans le lac qui dort
Laburnum tendrils trail.                                     traînent des vrilles de cytise.

The sly reeds whisper to the night                     Les roseaux rusés murmurent à la nuit
A name — her name —                                         un nom — son nom —

And all my soul is a delight,                                Et toute mon âme est en délice,
A swoon of shame.                                                Une pâmoison de honte.

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   Seul (traduction de Schouch & Enki)                   Seul (traduction d’Enki)

Sous les reflets gris et jaunes de la lune           Sous les reflets mordorés de la lune
L’immense nuit s’est parée d’un voile.               la nuit toute entière a pris l’aspect d’un voile.

Sur le lac assoupi, les feux du rivages              Sur les eaux dormantes du lac, 
se tordent en vrilles de cytise                               les feux du rivage                                                
                                                                                     se tordent en vrilles de cytise.

Dans la nuit les roseaux malicieux                    Dans la nuit, les roseaux pleins de malice
chuchotent un nom – son nom –                          chuchotent un nom — son nom —

Et mon être entier se pâme de délice,                 Et mon être tout entier se pâme de délices,
de délice, et de honte...                                            de délices, et de honte…

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Regards croisés : les puttis

–––– Des « puttis » aux enfants du Dust Bowl ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Cette correspondance entre l’attitude des deux angelots joufflus et rêveurs de Raphaël peint en 1513-1514 et celle de deux enfants photographiés quatre siècles plus tard nous laisse nous aussi songeurs.
Raphaël a-t-il fait preuve d’humour en les peignant ? Il semblerait que le métier d’ange, au même titre que nos métiers d’ici-bas, connaît lui aussi la routine et finisse par lasser…..

Pas de rêverie, par contre, dans le regard de ces deux enfants américains, photographiés par la célèbre photographe Dorothea Lange : plutôt l’expression d’une certaine résignation et d’une lassitude.
Ces deux enfants, originaires de l’Oklahoma, sont des victimes du Dust Bowl, la catastrophe écologique qui s’est abattue dix années durant sur les états du Middle West aggravant les effets du krach de Wall Street de 1929.

La sécheresse et de terribles tempêtes de poussière détruisirent les récoltes, ensevelirent les récoltes et provoquèrent l’exode de milliers de fermiers, principalement en Californie. C’est le thème du roman de John Steinbeck publié en 1938, les raisins de la colère.
Dorothea Lange les a photographiés en novembre 1936 dans un camp de réfugiés en Californie où leur parents avaient échoués.

Les 2 puttis pensifs – Chapelle Sixtine, Rome – Raphaël, 1514-1514

1936-dorothealange2cchi

Dust-Bowl, 2 enfants de l’Oklahoma dans un camp – Dorothea Lange, 1936.

Dorothea Lange - 1936

Originaire du New Jersey, Dorethea Lange commence sa carrière à New York avant de s’installer à San Francisco en 1918. Remarquée pour ses photographies de sans-abri lors de la Grande Dépression, elle est recrutée en 1935 par la Resettlement Administration (Office de la réinstallation), nouvellement créé par Roosevelt, puis par la Farm Security Administration (FSA) chargé de l’assistance aux sinistrés. Les dirigeants de la FSA souhaitent utiliser la photographie comme une arme pour obtenir le soutien des sphères politiques et financières. De l’action de la FSA, écloront quelques années plus tard quelques autres grands noms de la photographie américaine tels que Walker Evans, Russell Lee, Arthur Rothstein et Ben Shahn.

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Ma chienne Gracie, Pavlov, le chien Argos…


Gracie
Quel idiot d’avoir oublié la laisse de Gracie ! La voilà maintenant qui  court de manière folle en tout sens; Soudainement,  je la vois s’arrêter net, tel un chien de chasse à l’arrêt, fixer droit devant elle un point lointain sur le chemin et démarrer brusquement en trombe. Sa cible semble être, à une centaine de mètres de là, un homme en anorak jaune et son chien qu’à l’inverse de moi, en maître consciencieux, il semble tenir en laisse.. Je hèle Gracie, lui intimant l’ordre de revenir, inquiet des effets que pouraient provoquer ses exubérantes manifestations d’enthousiasme vis à vis d’un partenaire canin dont j’ignore le caractère et  les réactions…
Certains possesseurs de chiens (je déteste cette dernière expression mais qu’écrire d’autre ? propriétaires, maîtres ? termes aussi peu satisfaisants), certains possesseurs de chien n’apprécient pas du tout d’être importunés par les chiens des autres. Mes appels sont sans effet, Gracie m’ignore superbement… La promesse d’une partie de jeux avec un copain ou une copine semble irrésistible et mon autorité ne pèse dans ce cas aucun poids dans la balance. Gracie vient de rejoindre le couple et je la vois faire des bonds endiablés autour de l’homme et son chien qui, pour le coup, ont stoppés leur progression. Craignant quelque débordement fâcheux je hâte le pas pour rejoindre la scène. Arrivé enfin à leur hauteur je constate que l’homme s’avère être un monsieur assez âgé et son chien, un labrador ou plutôt un bâtard de labrador, semble, si j’en juge par son aspect rabougri et le manque d’enthousiasme qu’il manifeste face aux sollicitations de Gracie, presque aussi âgé que lui. Le monsieur ne semble pas contrarié par l’attitude de Gracie, il a même l’air de s’en amuser… Je lui présente tout de même mes excuses et donne péremptoirement l’ordre à Gracie de s’asseoir, ce qu’elle finit par exécuter. Le vieux monsieur fait de même avec son chien en l’appelant par son nom, « Ulysse ».

Ulysse…, quel drôle de nom pour un chien…pensais-je en moi-même et à mon habitude, essayant d’être drôle et ne parvenant finalement qu’à être pédant, je lui lance :

« Vous avez appelé votre chien Ulysse… Vous ne vous appelleriez pas Argos, par hasard ? »

Le vieux monsieur me regarde alors d’un air interrogateur… Visiblement, il n’avait pas saisi ma plaisanterie.

« Veuillez m’excuser, c’est une mauvaise blague, je vous disais cela parce que dans l’Odyssée d’Homère, le seul être qui reconnait Ulysse à son retour à Ithaque après vingt années d’absence et malgré son déguisement fut son chien Argos et comme vous avez appelé votre chien Ulysse, en toute logique, vous auriez du vous prénommer Argos… « 

« Ah, vous parliez du Ulysse d’Homère« .

Me répond le vieux monsieur et soudainement comme si il était mu tout à coup par un réflexe pavlovien, il se mit à réciter, à la manière monocorde et sans tonalité que les enfants ont de déclamer les poèmes appris par cœur  les vers suivants :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Il s’arrêta alors,  la mémoire apparemment prise à défaut, semblant chercher au fond de sa mémoire la suite du poème…

 « Oh c’est les seuls vers dont je me souviens, poursuit le vieux monsieur, vous savez, je les ai appris à l’école il y a plus de 60 ans ! »

Je pris alors le relais en récitant les vers suivants :

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Il me regarde, comblé, un grand sourire inondant son visage.

Ce poème était en effet l’un des poèmes que l’ancienne école de la République faisait apprendre par cœur aux petits français considérant sans doute que la référence à la nostalgie de la terre natale était hautement instructive susceptible d’insuffler dans les jeunes cœur un élan patriotique. Je songe que ce poème de Du Bellay a accompagné ce monsieur durant plus de 60 années. Au fur et à mesure que les ans s’écoulaient, des mots, des morceaux de phrases, des vers entiers s’envolaient de sa mémoire comme emportés par le vent du temps et il ne lui restait plus désormais, comme souvenir, que les vers du premier quatrain…

Lagarde et Michard XVI e siècle

Nous avions fréquenté, lui et moi, à une bonne quinzaine d’années de distance la même école, celle des récitations et des apprentissages « par cœur » et nos références étaient semblables. J’eu alors une pensée émue pour les six tomes du Lagarde et Michard édités chez Bordas où figuraient tous ces poèmes et ces textes appris par cœur qui m’avaient accompagnés durant toutes mes études secondaires dont il me reste encore quatre exemplaires conservés pieusement dans ma bibliothèque comme de précieuses reliques.

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Poésie – Joachim Du Bellay   (1522-1560) : Heureux qui comme Ulysse…

Doulceur angevine

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

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Traduttore, tradittore…

Happy he, who,                                                                      Happy he, who,
like Ulysse comes to his journey’s end,                                 like Ulysse, comes to his journey’s end
Or, as he who won the  Golden Fleece,                                Or as he who conquered the Golden Fleece
Returning home, well-traveled, wise, to Greece :                 Returning home, well-traveled, wise,
To live life out, among his own again !                                To live life out amongst his own, again

Alas, when will i see the soft smoke rise                               Alas, when will I see the soft smoke rise
From my own village, in what far season                            From my own village, In what distant season
Shall I gaze on my poor house and garden,                        Shall I gaze once more on my poor house and garden,
Which are my province, and the greater prize ?                 Which are my province, and yet far more?

My love’s deeper for what my father’s built                        My love is deeper for  what my fore –fathers built
Than Roman palace-fronts of marbre, gilt;                        Than for those  noble fronted Roman palaces,
My love’s deeper for good slate; more rare                         For me, not  hardened marble , but  fine slate

My love for my French Loire than Latin Tiber                     No latin Tiber but my French Loir valley
My Liré than the Palatine Hill; and more                             More for me, my own sweet Liré than Mont Palatine,
than the sea breezes, the sweet Angevin air.                        And beyond sea breezes, the sweet Angevine air 

traduction de A.S. Kline – 2009                                          modifiée par Schouch en janvier 2013

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 Argos, le chien d’Ulysse

La scène décrite par Homère dans l’Odyssée se situe dans l’un des derniers chants, le chant XVII. Ulysse, déguisé en mendiant, est en chemin de son palais d’Ithaque où les prétendants festoient. Arrivé à destination accompagné de son porcher Eumée (Eumaios dans le texte) qui ignore sa vraie identité. Au palais, personne ne le reconnait à l’exception de son vieux chien Argos, mourant.

Ulysse et son chien Argos - illustration Flaxman

Traduction de Leconte de Lisle

Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva la tête et dressa les oreilles. C’était Argos, le chien du malheureux Odysseus qui l’avait nourri lui-même autrefois, et qui n’en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes hommes l’avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; et, maintenant, en l’absence de son maître, il gisait, délaissé, sur l’amas de fumier de mulets et de boeufs qui était devant les portes, et y restait jusqu’à ce que les serviteurs d’Odysseus l’eussent emporté pour engraisser son grand verger. Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine. Et, aussitôt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la queue et dressa les oreilles ; mais il ne put pas aller au-devant de son maître, qui, l’ayant vu, essuya une larme, en se cachant aisément d’Eumaios. Et, aussitôt, il demanda à celui-ci :
« Eumaios, voici une chose prodigieuse. Ce chien gisant sur ce fumier a un beau corps. Je ne sais si, avec cette beauté, il a été rapide à la course, ou si c’est un de ces chiens que les hommes nourrissent à leur table et que les Rois élèvent à cause de leur beauté. »
Et le porcher Eumaios lui répondit :
« C’est le chien d’un homme mort au loin. S’il était encore, par les formes et les qualités, tel qu’Odysseus le laissa en allant à Troiè, tu admirerais sa rapidité et sa force. Aucune bête fauve qu’il avait aperçue ne lui échappait dans les profondeurs des bois, et il était doué d’un flair excellent. Maintenant les maux l’accablent. Son maître est mort loin de sa patrie, et les servantes négligentes ne le soignent point. Les serviteurs, auxquels leurs maîtres ne commandent plus, ne veulent plus agir avec justice, car le retentissant Zeus ôte à l’homme la moitié de sa vertu, quand il le soumet à la servitude. »
Ayant ainsi parlé, il entra dans la riche demeure, qu’il traversa pour se rendre au milieu des illustres Prétendants. Et, aussitôt, la Kèr* de la noire mort saisit Argos comme il venait de revoir Odysseus après la vingtième année.

Pièce de monnaie : Argos reconnaissant Ulysse

* Kèr : génie femelle de la mort qui apporte le malheur et la destruction, souille tous ceux qu’elle touche, engendrant la cécité, la vieillesse et la mort. Comme les Erinyes, elles agissent groupées. Dans l’Iliade, Homère les présente comme des instruments du Destin qui offrent au héros une alternative entre deux destinées. Le héros Achille a ainsi le choix entre une vie longue mais sans gloire et une vie glorieuse mais courte. Chez Hésiode, la Kére était une fille de Nyx, la Nuit, et avait pour frères, Moros, le Destin, Hypnos, le Sommeil et Thanatos, la Mort.

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