L’espace des origines : l’espace de vie des chasseurs-collecteurs

–––– les peuples chasseurs-cueilleurs –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    Ces peuples étaient constituées de populations nomades qui aux époques Paléolithique et Mésolithique, soit sur une période d’environ 1.500.000 années, pratiquaient une économie de prédation et vivaient essentiellement de chasse, de pêche et de cueillette. Ces époques ont été marquées par de nombreuses variations climatiques qui ont modifiées le paysage et les espaces végétales et animales qui y vivaient et qui ont contraints l’homme à s’adapter pour survivre. Durant cette longue période, ces populations ont lentement développé leurs capacités intellectuelles et améliorer constamment les moyens techniques mis en œuvre pour leur survie. Ces populations étaient contraints de vivre en petits groupes sur des portions de territoires dont les ressources étaient à même d’assurer leurs moyens de subsistance. Les fouilles archéologiques ont montré que ces chasseurs-cueilleurs s’établissaient sur des campements saisonniers généralement localisés en des endroits où le gibier était abondant et où poussaient les plantes sauvages comestibles (noisettes, glands, myrtilles, airelles, racines…). Les abris étaient constitués de huttes ou de tentes légères démontables en peaux.

Reconstitution tente et hutte paléolithiqueReconstitution d’une tente et d’une hutte paléolithique. La hutte est du type de celles fabriquées par l’Homo erectus, il y a 380.000 ans en Terra Amata près de Nice

Installation de Pincevent

Plan de l’installation sous tente en peaux de bêtes du magdalenien de Pincevent près de Fontainebleau (Seine-et-Marne) dont l’ancienneté est estimée à 12.000 ans.

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–––– la domestication du feu –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     C’est l’Homo erectus qui aura le premier domestiqué le feu. Les plus anciennes traces relevées sont en Israël ( – 790.000 ans sur le site de Gesher Benot Ya’aqov) et en Europe  ( – 350.000 ans sur les sites de Menez Dregan à Plouhinec ). Pour Edgar Morin qui date la domestication du feu vers 700 à 800.000 ans, la domestication du feu a une portée multidimensionnelle, c’est ainsi que la cuisson des aliments qui s’apparente à une prédigestion externe facilite et allège le travail de l’appareil digestif et permet ainsi le maintien de l’état de veille et d’alerte des hommes après le repas. Le feu offre aussi une protection durant le sommeil et des femmes et des enfants restés au campement pendant l’absence des hommes partis à la chasse. Le feu permet le sommeil profond et peut-être favorise-t-il le rêve.

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–––– population préhistorique de la France : pas plus de 40.000 personnes ––––––––––––––––––––––

     Des chercheurs ont cherché à approcher l’importance de la population préhistorique, en particulier pour la France, par la comparaison avec la situation au XIXe siècle de certaines régions du globe peuplées de tribus de chasseurs-cueilleurs.
    L’Australie, en 1788, avec ses 8 millions de km2 comptait une population estimée entre 250.000 et 300.000 habitants soit une densité de 0,03 habitant par km2.
Dans le nord-ouest canadien, la densité est de 0,007 habitant par km2 (1 habitant pour 140 km2)  et on estime qu’il faut 300 km2 pour faire vivre un chasseur.
     Malgré un climat plus rude, le Groenland actuel abrite 15.000 esquimaux pour 90.000 km2 soit une densité plus forte de 6 habitants au km2.
     Mais les données récoltées pour ces régions ne sont pas applicables pour le cas du territoire français. Des études ont alors été menées sur des régions dont les conditions climatiques étaient plus proches des conditions existant en France aux époques interglaciaires de la préhistoire. Il s’agit de la Tasmanie, découverte par les européens en 1642 et colonisée par la suite en 1804 et l’île de Terre-Neuve peuplée par une peuplade les Beothucs.
     En Tasmanie, 2.000 indigènes vivaient sur une surface totale de 68.250 km2 soit une densité de 0,03 habitants par km2. Ces indigènes se répartissaient en 5 tribus, elles-mêmes divisées en un grand nombre de campements nomades de quelques individus.
     A Terre-Neuve, au début du XVIIe siècle, 600 indigènes vivaient sur une surface totale de 110.000 km2 soit une densité de 0,0055 habitants par km2. Ces indigènes se faisaient partie d’une seule tribu répartie en très petits groupes. Il faut relativiser ces données par le fait qu’une guerre ancestrale opposait cette population aux indiens Micmacs du nord de l’Acadie.

     Cette structuration des tribus en petits groupes se retrouve chez les derniers chasseurs-collecteurs du Paraguay, les indiens Guayaki que l’anthropologue et ethnologue français Pierre Clastres a étudié en 1963. Pour lui, la division en petites bandes de quatre à cinq familles est le moyen choisi par la tribu pour résoudre le problème de l’acquisition des ressources alimentaires. La dispersion du gibier et des ressources sur un vaste territoire implique un émiettement des groupes humains pour pouvoir les exploiter. Ces bandes nomadisent sur le territoire de chasse de manière autonome sans interaction entre elles à l’exception une fois dans l’année, à la fin de l’hiver et au début du printemps, de rassemblements rituels durant lesquels l’unité et la solidarité de la tribu sont reconstituées.

     En s’appuyant sur les données définies ci-dessus, certains chercheurs ont estimé la population préhistorique de la France, à l’époque moustérienne (95.000 à 40.000 ans) à 16.000 habitants répartis en une quarantaine de tribus dans la période pré-glaciaire et à 3.000 habitants seulement répartis en six à huit tribus durant la période glaciaire. D’autres estimations (H. Prat) fixent la population paléolithique de la France à un nombre compris entre 2.000 et 50.000 habitants selon les époques.
     Le préhistorien français Denis Peyrony (1869-1954) a tenté en se basant sur le nombre des gisements préhistoriques découverts, de la durée estimée de la culture dont ils étaient le témoignage et sur une estimation de la proportion des gisements disparus pour des raisons géologiques et humaines de définir l’indice de peuplement relatif du territoire français pour chaque période de la préhistoire.

Denis Peyrony : estimation de la population préhistorique en FranceEssai d’estimation de la population de la France dans les périodes
préhistoriques par la méthode de Denis Peyrony

     Les dernières études sur ce sujet font appel à l’analyse des ressources de biomasse par époques et par biotope pour définir la population de chasseurs-cueilleurs qu’elles peuvent nourrir pour la période comprise entre 18.000 et 11.000 BP (Biomase d’ongulés au Paléolithique et inférences sur la démographie par Françoise Delpech). Au magdalénien supérieur (13.500-12.000 BP), la population aurait été de 18.000 à 20.000 personnes en France et 30.000 en Europe.

     Ces chiffres apparaissent inférieurs au potentiel permis par le territoire européen à cette époque qui aurait permis de nourrir plus de 250.000 personnes. Ceci est du au fait qu’une faible partie du territoire était effectivement exploité. On considère ainsi que les zones réellement occupées du territoire français et de la Belgique (580.000 km2) n’en constituaient que la quart (145.000 km2) principalement situées dans la moitié sud. Françoise Delpech fixe la densité réelle à 0,17 (17 personnes pour 100 km2) . Sur ces base, le groupe double Périgord-Vienne-Quercy devait compter pour 35.000 km2 aux alentours de 6.000 habitants qui se répartissaient peut-être en deux tribus dialectales; le groupe Provence-Languedoc devait compter pour 15.000 km2 aux alentours de 2.500 habitants. Pour Jean-Georges Rozoy, la nécessité de maintenir la cohésion des groupes dialectaux explique la concentration de ces groupes sur des parties limitées du territoire; une dispersion trop étalée des groupes aurait eu pour conséquence leur éclatement et leur disparition.

     Jean-Georges Rozoy a calculé qu’en abattant chaque année un sixième des animaux présent sur un site, on permettait à l’espèce de se reproduire. Si l’on considère que chaque km2 de forêt française abrite une moyenne (chiffre minimum) de quatre cerfs et deux sangliers (soit 0,9 tonnes de biomasse). Etendues à l’ensemble du territoire français, ces données indiquent qu’une population de 40.000 personnes au minimum aurait pu vivre en France au Boréal (J-G Rozoy, 1978)

Conclusion

     Il apparaît de ces éléments que l’importance de la population de chasseurs-collecteurs est fonction des ressources en biomasse animale et végétale qu’offre l’environnement, lui-même fonction des conditions climatiques du moment. Pour la période au cours de laquelle cette population a été présente en France qui va du jusqu’à l’orée du néolithique et qui a vue l’établissement de plusieurs races humaines : homo erectus, homo neandertalis, homo sapiens, les modifications climatiques ont été nombreuses avec des effets sur la flore et la faune dont les ressources ont été variables qui ont contraints ces populations à s’adapter. On peut considérer que durant cette longue période, un nombre très faible d’humains ont occupé le territoire qui est aujourd’hui celui de la France, et de manière partielle et que ce nombre n’a jamais dépassé les 30.000 à 40.000. Cette population se partageait en groupes dialectaux ou tribus de taille variable d’environ 4.000 habitants en moyenne eux-mêmes divisés pour pouvoir exploiter au mieux le territoire en petites unités regroupant quelques familles, la horde.

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–––– L’exemple de l’Homme de Tautavel –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Les nombreuses découvertes réalisées à la Caune de l’Arago prouvent que l’Homme de Tautavel, ancêtre de l’Homme de Néandertal, était légèrement différent des Homo erectus qui vivaient à la même époque en Asie ou en Afrique. Il porte pour cette raison le nom d’Homo erectus tautavelensis. Les hommes de Tautavel figurent parmi les plus anciens restes humains trouvés à ce jour en Europe. Les nombreux restes découverts dans la Caune de l’Arago proviennent de différents individus et nous permettent de reconstituer la morphologie de l’Homme de Tautavel. Ce crâne est puissant et présente un front bas et fuyant ainsi qu’un épais bourrelet au-dessus des yeux (appelé torus sus-orbitaire). La face est très large, les orbites sont rectangulaires. Les mandibules (mâchoires inférieures) sont caractérisées par une absence de menton. Mécaniquement, l’Homme de Tautavel avait tout pour parler. Le moulage de l’intérieur du crâne semble le confirmer en révélant la présence des zones cérébrales responsables du langage. La capacité crânienne de l’Homme de Tautavel, bien plus faible que celle de l’Homme moderne, était de 1100 cm3. Ces caractéristiques sont celles des hommes qui ont vécu avant l’Homme de Néandertal et qu’on appelle Homo erectus anténéandertalien
     La grotte ou « Caune » de l’Arago est l’une des plus grandes cavités karstiques du Sud des Corbières. Située en hauteur, elle domine d’une centaine de mètres la vallée de Tautavel, offrant ainsiune vue imprenable sur les environs. Ce poste d’observation devait être idéal pour les chasseurs de la Préhistoire, qui pouvaient ainsi surveiller les déplacements du gibier. Par ailleurs, le Verdouble coulant en contrebas constituait un point d’eau où les animaux venaient s’abreuver, et l’on imagine très bien tout le profit que purent en tirer les hommes de Tautavel. A proximité de l’ancienne entrée de la grotte se trouvait un passage permettant d’accéder facilement à un autre domaine de chasse : le plateau, situé au-dessus de la grotte.

     De part sa localisation, au carrefour de quatre niches écologiques, la Caune de l’Arago présentait des avantages indéniables pour la chasse. Elle constituait également un habitat privilégié. En effet, la paroi sud exposée au soleil pendant toute la journée accumulait la chaleur et la restituait à ses occupants pendant la nuit. Cette particularité ne devait pas être un mince avantage pour des hommes qui n’avaient pas encore découvert le feu. La grotte était en outre spacieuse : elle faisait une centaine de mètres (contre 40 aujourd’hui) sur une dizaine de mètres de large. Une importante accumulation de sédiments, qui atteint 15 mètres d’épaisseur, a comblé une grande partie de la grotte et en a obstrué complètement les régions les plus profondes. La fouille, conduite depuis une quarantaine d’années, a livré une quantité extraordinaire d’ossements, d’outils et de pierres, témoignages de nombreux sols d’habitats préhistoriques.

     Depuis la nuit des temps, le climat a changé sur la planète et différents paysages se sont succédés dans la vallée de Tautavel. Depuis que l’Homme fréquente la grotte, il a connu une vallée couverte de sapins sous un climat très froid et très humide, des steppes arides lors des périodes froides et sèches, des forêts ou garrigues pendant les réchauffements

     Les grands herbivores sont la base de l’alimentation des grands prédateurs et des hommes. Les restes découverts dans les fouilles attestent la consommation de ces animaux, consommation généralement humaine

les grands herbivores de Tautavelles grands herbivores de Tautavel

la plaine de Tautavel

la plaine de Tautavel vue de l'entrée de la grottela plaine de Tautavel vue de l’entrée de la grotte

le Verdouble

le Verdouble

le Plateau de Tautavel

le Plateau de Tautavel

     Plusieurs types d’habitat ont été mis en évidence à la Caune de l’Arago : l’habitat de longue durée,le campement temporaire saisonnier et la halte de chasse. Ces différentes catégories sont définies d’après les analyses multidisciplinaires appliquées au matériel archéologique d’une couche définie.
    La diversité des espèces animales rapportées dans la grotte, l’âge d’abattage des animaux et leur sexe, l’état de conservation et la fragmentation des os ainsi que les traces liées aux activités de l’homme (alimentation, utilisation et piétinement) et/ou des carnivores permettent de déterminer de nombreux éléments concernant le type d’habitat et le mode de vie des chasseurs.
      Parmi ces éléments, le territoire de chasse et les différents biotopes exploités ainsi que le type de chasse utilisé pour la capture des animaux (chasse à l’affût, traque, approche et piégeage) peuvent être définis. De plus, l’âge d’abattage des jeunes animaux et la proportion de mâles, de femelles et de jeunes tués permet de connaître la saison de chasse et de consommation du gibier. La fragmentation et les traces observées sur les os indiquent les méthodes de dépeçage, de mise en quartiers, de décarnisation et de consommation de la moelle.

    L’outillage apporte tout d’abord des renseignements sur le comportement du chasseur en terme d’exploitation du territoire et des ressources. En effet, les matières premières sélectionnées pour la fabrication des outils indiquent les différents déplacements liés à leur acquisition. Ensuite l’étude de la panoplie d’outils et les différentes proportions de chaque type d’objets, ainsi que les méthodes de débitage de la roche qui ont permis de les fabriquer, sont autant d’indices sur le comportement culturel et technique des chasseurs, auteurs des différentes occupations. Enfin, l’étude des tranchants des pierres taillées, révèle des traces d’utilisation, usure et stries qui nous renseigne sur la fonction de celles-ci.

un campement de longue durée :
    Il y a 450 000 ans, les hommes se sont installés dans la grotte, en famille et pendant une longue durée, sous un climat froid et sec. Ils sont allés chasser, armés d’épieux, vers les plateaux exposés aux vents violents, le renne et le bœuf musqué. Ils ont traqué le mouflon et le thar sur les falaises escarpées des Corbières. Ils ont organisé des battues aux chevaux, aux bisons et auxrhinocéros. Ils ont chassé à l’affût les cerfs dans les forêts proches des points d’eau et abritées du vent.

    Au cours de ces activités concentrées sur un territoire d’un rayon de 33 km, les chasseurs ont rapporté dans la grotte des roches variées, le plus souvent des galets qu’ils ont taillés pour préparer les éclats et les outils (racloirs, denticulés,choppers, chopping-tools) qui leur ont servi àdépecer le gibier et à aménager les épieux.
    Les hommes ont consommé crue la viande de leur gibier ainsi que la moelle des os.
Plusieurs ossements humains ont été retrouvés fracturés et éparpillés sur l’ensemble du sol.
     Tout au long de l’occupation de cet habitat, des enfants ainsi que des adultes âgés entre
15 et 40 ans ont trouvé la mort.

un campement temporaire saisonnier en automne :
   Il y a 500 000 ans, alors que la forêt recouvre toutes les Pyrénées, des hommes sont venus occuper la grotte en automne pour consommer les cerfs et les daims qu’ils ont chassé dans la plaine pendant la période du rut.
    Les dents – parties du squelette qui se conservent le mieux – indiquent qu’au moins 80 cerfs et 60 daims ont été rapportés dans la grotte. Parmi les restes humains, seules quelques dents de lait, perdues naturellement par les enfants qui mâchonnaient les os de cervidés, sont restées sur ce sol.

    Ces chasseurs récupéraient des matières premières lithiques dans les alluvions de la rivière la plus proche et complétaient leur approvisionnement grâce à l’exploitation de plusieurs gîtes entre 6 et 33 km. Ces roches ont servi à fabriquer différents types d’outils parfois très frustes élaborés sur des éclats d’assez grande dimension.

une halte de chasse en automne :
    Il y a 550 000 ans, tandis que la tramontane souffle sur la plaine enneigée, des chasseurs se réfugient dans la grotte pour dépecer les 40 carcasses de rennes qu’ils ont abattus lors du passage à gué du Verdouble.`
    Après avoir prélevé la viande et les peaux, ils ont quitté les lieux, laissant des ossements peu fragmentés rapidement recouverts par des sédiments sableux.
Certains ossements encore en connexion anatomique indiquent que les extrémités des membres ont pourri sur place sans même être désarticulées.

    Le sol de cette halte de chasse, dont la durée est estimée entre 6 à 15 jours, a également livré des industries lithiques nous renseignant sur le parcours de ces hommes. Venus du nord avec leurs outils en silex fabriqués sur les affleurements situés à une trentaine de kilomètres, ils ont suivi les migrations de rennes fuyant vers le sud. Pour subvenir à leur besoin quotidien, ils ont complété leur outillage par des éclats tranchants fabriqués à partir de roches prélevées localement.

les matières premières et l'outillagecarte d’approvisionnement des matières premières et l’outillage

    Les hommes, qui ont fréquenté la Caune de l’Arago à plusieurs reprises, ont sélectionné des roches dans leur environnement pour la fabrication de leur outillage. Ils ont généralement choisi des galets issus des alluvions des rivières les plus proches, le quartz ayant été largement privilégié pour la fabrication de débris et d’éclats tranchants.

Le tout-venant pour les gros outils
    La rivière coulant au pied de la grotte offrait aux chasseurs paléolithiques une grande diversité de matières premières minérales exploitables sous forme de galets. Des roches telles que les grès, les calcaires, les quartzites, les cornéennes et les grès-quartzites étaient utilisées plus ponctuellement que le quartz pour la fabrication de gros outils tels que leschoppers, les chopping-tools et les bifaces.
    Ainsi, les chasseurs collectaient la plupart de leur matière première lithique dans un rayon de 5 km autour de leur habitat.

Les meilleurs matériaux pour les outils sur éclat
    Pour la fabrication des petits outils tels que lesracloirs, les pointes et les denticulés, les occupants de la grotte ont privilégié l’utilisation des silex et des jaspes de provenances beaucoup plus lointaines. Pour accéder aux affleurements de jaspe les chasseurs effectuaient des trajets réguliers sur des distances de 15 km en direction du sud.L’approvisionnement en silex, matière première aux qualités de taille exceptionnelles, nécessitait des déplacements fréquents sur une distance de 33 km en direstion de nord-est.

Les chasseurs de la Caune de l’Arago vivaient donc sur un territoire de 33 km de rayon qu’ils exploitaient régulièrement tant pour l’acquisition des matières premières lithiques que pour les ressources alimentaires

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–––– L’exemple des indiens Guayaki ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

L’article qui suit est tiré de  Persée : Portail de revues en sciences humaines et sociales

    On les appelle Guayaki, « Rats féroces ». Eux-mêmes, ils se dénomment Aché, les Personnes. Silencieux et invisibles, ils parcourent encore leur domaine ancestral, la forêt tropicale qui couvre en grande partie l’est du Paraguay. C’est ce qui leur a permis d’échapper si longtemps au sort commun de leurs voisins sédentaires : apparitions des Blancs, esclavage, mort, disparition. Car les Guayaki, à la différence de la plupart des tribus indiennes d’Amérique du Sud, sont des nomades chasseurs-collecteurs, sans villages fixes, poursuivant inlassablement le gibier nourricier.

     Tels sont les héros de ce livre, chronique de leur vie quotidienne. Un an de séjour chez ces indiens a permis à l’auteur d’accéder au plus intime de leur existence… Jours et nuits passés dans les campements, incidents et anecdotes cocasses ou tragiques tracent peu à peu le portrait de ces nomades, paillards quand ils le peuvent, graves lorsqu’il le faut. Aussi quotidienne qu’ailleurs, leur vie ne se réduit pas néanmoins au flux répété du jour le jour. Il y a de la différence : fêtes du miel et celles de l’amour, les scissions et les conflits au sein des bandes. Les meurtres et les sacrifices. Il faut en outre lutter sans cessez contre les morts en recourant à l’anthropophagie. Les Guayaki ne se libèrent-ils pas de leurs défunts en les mangeant ? La lecture de ce texte n’est pas toujours paisible. A la plus délicate des douceurs succède une implacable cruauté.

     L’anthropologue et ethnologue français Pierre Clastres a passé un an à étudier les mœurs des Indiens Guayaki du Paraguay, dont il raconte les coutumes dans son classique de l’anthropologie, La Société contre l’Etat (Minuit, 1972). Chasseurs-cueilleurs nomades, les Guayaki sont organisés autour d’une stricte division sexuelle du travail, qu’on peut résumer par l’opposition de l’arc masculin et du panier féminin : tandis que les hommes chassent, les femmes portent, et les objets symboliques de leur rôle sont tabous pour un membre de l’autre sexe. La société Guayaki est pourtant beaucoup plus féministe et éminemment plus complexe qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

     C’est d’abord que chez les Guayaki, les hommes sont bien plus nombreux que les femmes. Aussi la condition du mâle est-elle toujours instable : les femmes n’hésitent pas à prendre un amant ou un second mari, ce que la coutume (et la survie d’une société à la démographie très faible) l’oblige à tolérer, mais non sans mal. Ensuite, autre contrainte sociale qui pèse sur les chasseurs, un tabou les empêche de manger la viande d’un animal qu’ils ont tué, sous peine d’être frappés de pané, le mauvais œil. Ils doivent donc nourrir leurs semblables, et être en retour nourris par eux. Ces règles assurent selon Pierre Clastres l’essentiel d’un maillage de relations qui seul permet aux Guayaki de maintenir leur société.
    Seulement, les hommes vivent parfois mal cette nécessité sociale, qui les oblige à partager leur femme et à se dépouiller du produit de leur chasse. Frappés de mélancolie, empreints d’amertume, il leur faut un exutoire pour accepter leur sort. Cet exutoire, c’est le chant.
    Tandis que les femmes chantent de manière rituelle, et que leur chant évoque les pleurs et les gémissements sans qu’elles en soient le moins du monde affecté, les hommes chantent seuls, égoïstement renfermés sur eux-mêmes. Clastres note que les paroles sont quasiment incompréhensibles, inarticulées. Mais en prêtant l’oreille, l’ethnologue comprend que ce qu’improvisent les hommes, c’est un éloge de leurs prouesses.

     L’homme parle à peu près exclusivement de ses exploits de chasseur, des animaux qu’il a rencontrés, des blessures qu’il en a reçues, de son habileté à décocher la flèche. Leitmotiv indéfiniment répété, on l’entend proclamer de manière presque obsessionnelle : cho rö bretete, cho rö jyvondy, cho rö yma wachu, yma chija : « Je suis un grand chasseur, j’ai coutume de tuer avec mes flèches, je suis une nature puissante, une nature irritée et agressive ! » Et souvent, comme pour mieux marquer à quel point est indiscutable sa gloire, il ponctue sa phrase en la prolongeant d’un vigoureux Cho, cho, cho : « Moi, moi, moi » (La Société contre l’Etat, « L’arc et le panier », p. 97)

    A quoi rime cette histoire d’Indiens ? Il pourrait s’agir de montrer que l’ethnologie nous offre un fascinant éventail de cultures, et de regretter que le jeu vidéo nous entraîne toujours sur les sentiers battus de la fantasy à l’occidentale, au lieu de s’inspirer de coutumes plus exotiques. Mais les Guayaki, dans leur pratique du chant, sont-ils si exotiques qu’on pourrait le croire au premier abord ? On pourrait, à moitié sérieusement, les considérer comme les inventeurs du gangsta-rap, qui se vautre dans l’égo-trip façon Booba. Mais cela ne reviendrait-il à réduire « l’indigène » des banlieues à un « primitif » sur un mode post-colonial ?

    On pourrait aussi imaginer une lecture sous l’angle du partage des sexes, transposable au jeu vidéo : l’autocélébration du mâle chasseur expliquerait alors la fascination masculine pour les jeux guerriers, tandis que les femmes ont d’autres préoccupations. Celles-ci s’adonneraient tout naturellement à des jeux « panier » (puzzle-games, objet cachés…), et de manière plus générale, on chercherait à retrouver le chant larmoyant des femmes Guayaki dans les telenovelas sentimentales… Mais ce serait aller vite en besogne, et oublier que la distinction des sexes n’est pas partout aussi tranchée que chez les Guayaki. Si les pratiques agonistiques et l’auto-célébration ont quelque chose de masculin, elles n’échappent pas pour autant aux femmes, notamment dans les sociétés occidentales, où si les différences entre les sexes persistent, elles sont largement moins nettes (encore que pas toujours favorables aux femmes, malheureusement). En somme, l’homme Guayaki peut surtout servir de modèle pour décrire la confrontation aussi nécessaire que difficile à vivre entre le moi et la structure sociale qui impose des compromis.

    Le chant des Guayaki ne correspondrait-il pas à un besoin fondamentalement humain d’auto-valorisation, pour résister aux contraintes d’une société que la survie oblige l’individu à accepter, même si elle lui pèse ? En ce sens, leur chant est le mien, le nôtre. Car enfin, joueurs ou joueuses hardcores, que faisons nous d’autre que de répéter, des heures durant et manette en main, notre habileté ? Produit d’une technologie hyper-développée, le jeu vidéo satisfait un besoin decatharsis des plus simples. Rentrer d’une éreintante journée de travail, mener une vie de famille, payer les factures, et le soir venu se retrouver seul face à soi-même, et par le truchement d’une machine, s’adonner à l’autocélébration, que ce soit en multipliant les kills dans Call of Duty, en triomphant des plus ardus passages d’un Mario, en pliant sous notre coupe l’univers d’un Skyrim, ou seulement en écoutant les niveaux, les médailles et les récompenses pleuvoir sur nous et nous affirmer à quel point nous sommes héroïques, de « grands chasseurs », des « natures puissantes » et « agressives ». Nous avons remplacé les flèches par les heures de bureau, et nous agitons un fusil de pixels au lieu de chanter, voilà la seule différence. Moi-même, cho, cho, cho, « j’ai coutume de tuer » les ennemis que Dark Souls met sur mon chemin, bientôt je triompherai et j’atteindrai la Terre sans mal. Quand je jouais à Deus Ex : Human Revolutioncho, cho, cho, j’étais le plus rusé et le plus efficace des chasseurs. Fantôme de polygones, je me glissais derrière mes ennemis, que j’étourdissais deux par deux, invisible et dangereux, et je ne manquais pas de me regarder faire, et à chaque reprise, cho, cho, cho, je souriais et il m’arrivait même d’agiter le poing pour exprimer à quel point, moi, moi, moi, j’étais d’une force renversante, ahurissante, capable de déplacer le poids du quotidien.

« Presque sans transition, la nuit s’est emparée de la forêt, et la masse des grands arbres paraît se faire plus proche. Avec l’obscurité s’installe aussi le silence ; oiseaux et singes se sont tus et seules se laissent entendre, lugubres, les six notes désespérées de Vurutau. Et, comme par tacite entente avec le recueillement général en quoi se disposent êtres et choses, aucun bruit ne surgit plus de cet espace furtivement habité où campe un petit groupe d’hommes. Là fait étape une bande d’Indiens Guayaki. Avivé parfois d’un coup de vent, le rougeoiement de cinq ou six feux familiaux arrache à l’ombre le cercle vague des abris de palme dont chacun, frêle et passagère demeure des nomades, protège la halte d’une famille. Les conversations chuchotées qui ont suivi le repas ont peu à peu cessé ; les femmes, étreignant encore leurs enfants blottis, dorment. On pourrait croire endormis aussi les hommes qui, assis auprès de leur feu, montent une garde muette et rigoureusement immobile. Ils ne dorment pas cependant et leur regard pensif, retenu aux ténèbres voisines, montre une attente rêveuse.Car les hommes s’apprêtent à chanter et ce soir, comme parfois à cette heure propice, ils vont entonner, chacun pour soi, le chant des chasseurs : leur méditation prépare l’accord subtil d’une âme et d’un instant aux paroles qui vont le dire. Une voix bientôt s’élève, presque imperceptible d’abord, tant elle naît intérieure, murmure prudent qui n’articule rien encore de se vouer avec patience à la quête d’un ton et d’un discours exacts. Mais elle monte peu à peu, le chanteur est désormais sûr de lui et soudain, éclatant, libre et tendu, son chant jaillit. Stimulée, une seconde voix se joint à la première, puis une autre ; elles jettent des paroles hâtives, comme réponses à des questions qu’elles devanceraient toujours. Les hommes chantent tous maintenant. Ils sont toujours immobiles, le regard un peu plus perdu ; ils chantent tous ensemble, mais chacun chante son propre chant. Ils sont maîtres de la nuit et chacun s’y veut maître de soi »

Pour Pierre Clastres , la division en petites bandes de quatre à cinq familles est le moyen choisi par la tribu des Guayaki pour résoudre le problème de l’acquisition des ressources alimentaires. Ces bandes nomadisent sur le territoire de chasse de manière autonome sans interaction entre elles à l’exception une fois dans l’année, à la fin de l’hiver et au début du printemps, de rassemblements rituels durant lesquels l’unité et la solidarité de la tribu sont reconstituées.

« Chasser ce n’est pas simplement tuer des animaux, c’est contracter une dette à leur égard, dette dont on se libère en refaisant exister, dans la parole, les bêtes que l’on a tuées. »

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