Colette, un rossignol ivre de liberté

Colette_seminaire_Julia Kristeva

Colette

–––– Métaphores ? Non, métamorphoses !  L’imaginaire comme droit au mensonge –––––––––––––

Julia KristevaNous lisons Les Vrilles de la vigne comme une parabole, une évocation chiffrée et elliptique de la mutation stylistique en cours, le rossignol et la vigne étant les deux métaphores polymorphes et croisées de l’écrivain lui-même, de ses désirs et de leur dépassement sublimatoire. Pourtant, la justesse et la concision onirique de l’écriture de Colette en font plus que de simples images rhétoriques : elles sont la réalisation même du changement en cours. Mieux que des métaphores, ce sont des métamorphoses : les trilles imaginés du rossignol sont ceux de Colette elle-même. Ces métamorphoses révèlent des postures imaginaires, provisoires — et en ce sens forcément des impostures —, mais elles forment aussi sa seule réalité aujourd’hui en cours de changement : corps-âme-et-musique sont confondus dans l’écriture d’une réalité si réelle qu’elle ne peut être ni vécue ni simplement lue comme une littérature. Grâce à l’intensité serrée de ses mouvements physiques et psychiques inséparables de leur formulation, le « moi » ne secompare pas au rossignol ni ne se prend pour lui  : « moi » est le rossignol, « moi » est la nuit sonore ………. 

La révolte intime : Colette – Séminaire doctoral de Julia Kristeva.

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Le Rossignol de FranceLe Rossignol de France

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–––– Colette : Les vrilles de la vigne (extrait) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec des camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.
Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.
Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne,  ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si drues, cette nuit là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes.
Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.
Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse,
Je ne dormirai plus !                                                                               
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.
J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire, Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

 Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix…
Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…
Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche… Et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…
Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne…

Colette, Les Vrilles de la vigne, Œuvres I, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard

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vrilles de la vigne par Lelong

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Mes Deux-Siciles / Regards croisés – Agrigente : la lutte de Jacob et de l’ange

Temple de la Concorde à Agrigente (Sicile)

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–––– Les oliviers sacrés d’Acragas ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     L’un de mes grands regrets est de n’avoir pu, lors mes séjours en Sicile, visiter Agrigente, l’ancienne cité grecque d’Acragas crée au VIIIe siècle avant J.C., celle que le poète Pindare qualifiait de « la plus belle des cités mortelles ».. La seule connaissance que j’avais du site prestigieux de la Vallée des Temples provenait d’ouvrages sur l’histoire de l’art et d’articles avec photos puisés sur Internet. Quelques unes de ces photos attirèrent mon attention par une similitude de composition : elles représentaient les monuments mais plaçaient toutes en premier plan de la prise de vue un de ces oliviers centenaires aux troncs tourmentés qui sont nombreux sur le site. Manifestement, les photographes avaient tous été séduits par le tête-à-tête contrasté voire incongru qui s’était instauré entre les ordonnancements réguliers des élégantes colonnades de pierre et l’aspect tortueux et tourmenté du tronc des oliviers. D’un côté, la pierre sculptée à la géométrie épurée et abstraite qui produisait une impression d’ordre, de sérénité et d’immanence; de l’autre côté la Vie dans son énergie, son mouvement, son évolution, ses convulsions, sa précarité.

Agrigente, olivier devant le Temple d'Héra

Agrigente, olivier devant le Temple d’Héra

      Deux des photos représentaient le Temple d’Hera et un olivier au tronc massif qui escamotait presque, par sa présence, l’élégante colonnade. L’arbre n’avait rien d’un végétal passif et inerte. Tout au contraire, il donnait l’impression saisissante d’être une forme vivante et vigoureuse qui tentait désespérément de s’arracher à la Terre qui l’avait enfanté et la retenait prisonnière. On pressentait que cet enfantement, ce dégagement ne s’était pas fait sans crise ni douleur : de puissantes racines semblaient jaillir de la Terre parfois loin de l’arbre, serpentaient sur le sol et fusionnaient à la base du tronc en formant un socle monstrueux.
      A partir de là, des membres noueux à l’aspect noduleux et verruqueux semblaient s‘agripper au tronc tortueux ; au sommet, ils donnaient naissance à une noria de branches supportant le halo vaporeux d’un feuillage gris acier. L’arbre tout entier n’était que torsions et convulsions… Ce n’était pas l’arbre qui avait envoyé ses racines dans le sol mais la Terre qui semblait avoir enfanté une créature, une créature vivante pour laquelle l’unité de temps n’était pas la minute ou l’heure, ni même le jour, mais l’année, voire le siècle.
     Pousser dans un sol souvent ingrat sous un soleil implacable qui brûle, assèche et assoiffe est pour l’olivier une torture. Sous l’action des rayons brûlants, son tronc, ses branches, ses racines se dessèchent, se tordent et éclatent, l’écorce durcit, se fend, se creuse de cavités ou se boursoufle. Parfois, l’arbre ne peut résister à ces tensions puissantes : son tronc se fend en deux ou même trois parties… Dés que la pluie salvatrice tombe enfin, la sève abonde et se répand, l’arbre renaît et répare ses plaies…
      Contempler un olivier, c’est visualiser les stigmates et les cicatrices de blessures mille fois infligées, c’est lire l’histoire d’un drame qui s’est joué, qui se perpétue, c’est être le témoin d’une souffrance. L’Homme s’était mis également de la partie en élaguant certaines de ses branches ou en en supprimant d’autres. La créature avait ainsi évoluée avec lenteur dans sa taille et sa forme de manière imperceptible pour les hommes et les bêtes et ses membres tordus et noduleux n’étaient que les stigmates et les cicatrices de ses souffrances passées.

Agrigente, le Temple de la Concorde et son olivier

Agrigente, l'olivier du Temple de la Concorde

     D’autres photos montraient un autre monument confronté à un autre olivier remarquable : il s’agissait du temple de style dorique le mieux conservé jusqu’à nos jours : le Temple de la Concorde ainsi qualifié parce que l’on découvrit à proximité une pierre gravée de ce nom. L’olivier qui figurait au premier plan de la photo était également tourmenté mais me parlait d’une toute autre manière que celui du temple d’Hera mais ce langage était pour moi inaudible, je sentais que cette image exprimait quelque chose qui éveillait un écho dans ma pensée, faisait référence à quelque chose que je connaissais, mais quoi ?

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–––– La lutte de Jacob avec l’ange –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

9782070420162FS

      C’est par hasard que je tombais quelque temps plus tard, en librairie, sur l’ouvrage de Jean-Paul Kaufmann : la Lutte avec l’Ange dont la couverture en livre de poche représente un détail de la fresque que Delacroix a peint dans l’une des chapelles de l’église Saint-Sulpice à Paris : la Lutte de Jacob avec l’Ange. Je connaissais bien cette fresque pour l’avoir maintes fois admirée lorsque le poursuivais mes études aux Beaux-Arts. Dans ce livre, Jean-Paul Kauffmann se livre à une investigation biographique du travail éprouvant de 12 années (qui s’apparente à un véritable combat contre les difficultés, le découragement) entrepris par Delacroix de 1849 à 1861 pour la réalisation de cette fresque qu’il croise avec ses préoccupations personnelles sur les thèmes de l’art, de la beauté et de la métaphysique.

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène DelacroixLutte de Jacob avec l’Ange, fresque d’Eugène Delacroix

     Le thème biblique de la lutte de Jacob avec l’Ange peut être interprètée comme la lutte de Jacob avec lui-même, avec le mal, avec Dieu.

      « Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. »
             (Livre de la Genèse, chapitre 32, 23-32 (traduction Bible de Jérusalem)

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène Delacroix

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