Eros et poésie : Joyce Mansour, poétesse égyptienne d’expression française (1928-1986)

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      Joyce Mansour

« Une puissance à l’image de l’antique terre-mère : c’est parce qu’elle engloutit la graine, qu’elle peut rendre le baiser d’une fleur ardente »  – Jean-Louis Bédouin

son absence de pudeur « marque une sorte de révolte, essentiellement féminine, contre le despotisme sexuel de l’homme, qui fait souvent de l’érotisme sa création exclusive »  – Alain Jouffroy

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Je ne veux plus

Je ne veux plus de votre visage de sage
Qui me sourit à travers les voiles vides de l’enfance
Je ne veux plus des mains raides de la mort
Qui me traînent par les pieds dans les brumes de l’espace
Je ne veux plus des yeux mous qui m’enlacent
Des cratères qui crachent leurs spermes froids de fantômes
Dans mon oreille
Je ne veux plus entendre les voix chuchotantes des chimères
Je ne veux plus blasphémer toutes les nuits de pleine lune
Prenez-moi comme otage comme cierge comme breuvage
Je ne veux plus maquiller votre vérité
Je ferais le grand écart pour vous impressionner Seigneur…..

Déchirures, 1955.

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Vois, je suis dégoûté des hommes.
Leurs prières, leurs toisons,
Leur foi, leurs façons,
J’en ai assez de leurs vertus surabondantes,
Court-vêtues
J’en ai assez de leurs carcasses.
Bénis-moi folle lumière qui éclaire les monts célestes
J’aspire à redevenir vide comme l’œil paisible
De l’insomnie.
J’aspire à redevenir astre.

« le surréalisme, même 2 » printemps 1957

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J’ai volé l’oiseau jaune
Qui vit dans le sexe du diable
Il m’apprendra comment séduire
Les hommes, les cerfs, les anges aux ailes doubles,
Il ôtera ma soif, mes vêtements, mes illusions,
Il dormira,
Mais moi, mon sommeil court sur les toits
Murmurant, gesticulant, faisant l’amour violemment, Avec des chats.

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Quel phallus

Quel phallus sonnera le glas
Le jour où je dormirai sous un couvercle de plomb jan-saudek-knife.1200572666
Fondue dans ma peur
Comme l’olive dans le bocal
Il fera froid métallique et laid
Je ne ferai plus l’amour dans une baignoire émaillée
Je ne ferai plus l’amour entre parenthèses
Ni entre les lèvres javanaises d’un gazon de printemps
J’exsuderai la mort comme une moiteur amoureuse
Cernée assaillie par des visions d’octobre
Je me blottirai dans la boue

Faire signe au machiniste (1976)

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Jeudi Froid 

Arbre bleu
Perce-neige aux impossibilités d’écrire
L’inaccessible virgule qui précède le mot
Nuit
Riche sous ma chevelure
Je prie gravement
Je rêve
Une large bande d’ombre
Coupe
Ton visage de sa mauvaise certitude
La tristesse tombe au ralenti
Odeur de mégot
Ovaire inactif
Tango
Ma dépouille pose nue
Sans surcharge de chaînes
Ni vain désespoir
Il ne peut y avoir de cloison entre la neige et la pluie

(Extrait de Joyce Mansour, prose et poésie, éditions Actes Sud 1991)

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Toutes les photos sont de Jan Saudek

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