Poésie amère : Vladimir Holan

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Vladimir Holan (1905-1980)Vladimir Holan (1905-1980)

« Quelque part dans les monts de Bohème, en ce cœur de l’Europe vit un homme qu’entoure une réputation d’ombrage. Les poètes sont comme les chevaux, ils ont la même fierté. Vladimir Holan, parlez à n’importe qui là-bas, on sait qu’il est le plus haut des arbres de la forêt tchèque, celui qui est le plus près de l’orage, et ses yeux reflètent naturellement les éclairs. » (Aragon dans sa préface de « Une nuit avec Hamlet »). 

« Dans cette maudite volière de Bohême,
il lançait ses poèmes avec dédain,
comme des morceaux de chair sanglante, »

 (Jaroslav Seifert, Prix Nobel)

15 mars 1939, les allemands défilent à Prague15 mars 1939, les allemands défilent à Prague

août 1968, les chars russes à Prague, photo Josef Koudelka / Magnum

août 1968, les chars russes à Prague, photo Josef Koudelka / Magnum

Vladimir Holan fait partie de ces poètes maudits, au départ idéalistes et pleinement engagés dans la transformation de la société et qui finalement déçus par l’humanité, finissent leur existence dans un isolement volontaire. Né dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie en 1905, il s’engage dans sa jeunesse dans le combat révolutionnaire et antinazi. Il soutient pendant la guerre et dans les années qui ont suivies l’Union soviétique. Il adjure alors la foi catholique et adhère au parti communiste en 1946. En 1949 naît sa fille Katerina qui se révèle atteinte de trisomie 21. Il renoue avec l’église et prend bientôt ses distances avec le parti communiste dont il sera exclu en 1950. Il s’enferme alors dans un silence qu’il ne rompra qu’au moment de la libéralisation des années soixante. Il devient alors le poète « sombre et apocalyptique » pour reprendre l’une de ses expressions. En 1977, sa fille Katerina meurt etlui-mêmel est atteint quelques mois plus tard d’une attaque cérébrale qui le laisse partiellement paralysé et incapable d’écrire. Il meurt quatre années plus tard en 1981.

Les titres les plus connus de son œuvre sont Histoires paru en 1963, écrits entre 1954 et 1962, et Une nuit avec Hamlet paru en 1964 mais écrits entre 1949 et 1956, En marche (1964), Douleur (1965), Un coq pour Asclépios (1970) et l’Âbime de l’abîme qui paraîtra en 1982 après sa mort. Il a d’autre part traduit en tchèque de nombreux auteurs tels que Ronsard, Baudelaire, Rilke, Góngora, etc.

Ce qu’a été ta vie ? Tu as quitté connu pour inconnu.
Et ton destin ? Il ne t’a souri qu’une fois
et tu n’étais pas là …

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Vladimir Holan et Frantisek Halas en 1935Vladimir Holan et Frantisek Halas en 1935

Pour tout aller

Un mur… un mur par amour du verger,
par haine de l’homme.
Du côté intérieur il y a plus d’arbres
que de fruits. Il y a à l’extérieur
plus de péchés que de cuisses.
Ce mur, bien qu’épais, bien que
haut et aigu, tente.
Pour tout aller des vipères
guettent dans ses fentes. Un bon mur !

(L’Abîme de l’abîme, trad. Patrick Ourednik)

°°°

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Elle t’a demandé (1964)

Une jeune fille t’a demandé : Qu’est-ce que la poésie ?
Tu voulais lui dire : C’est ce qui fait que tu existes, ô
Oui, que tu existes,
et que de crainte et d’émerveillement,
qui sont la preuve du miracle,
je sois si cruellement jaloux de la plénitude de ta beauté,
et que je ne puisse t’embrasser ni dormir avec toi,
et que moi, je n’aie rien, et que celui qui n’a rien à donner
doive chanter…

Mais tu ne lui as rien dit, tu as gardé le silence
et ce chant, elle ne l’a pas entendu…

Une nuit avec Hamlet (Noc s Hamletem, 1964)

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Rencontre dans un ascenseur (1965)

Nous sommes entrés dans la cabine. Nous étions là tous les deux seuls.
Nous nous sommes regardés et nous n’avons plus rien fait d’autre.
Deux vies, un instant, la plénitude, la félicité…
Au cinquième étage elle est descendue et moi, qui allais plus loin,
je compris que je ne devais plus jamais la revoir,
que c’était une rencontre une fois pour toutes, et rien de plus,
que si je l’avais suivie, j’eusse été après elle comme après un mort,
et que si elle était revenue vers moi,
ce n’aurait pu être que de l’autre monde.

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Tu ne sais d’où vient ce chemin
qui ne te mène nulle part.
Mais que t’importe, il était plein de charmes,
de femmes, de miracles, de désirs de liberté,
tu as vu, comme un cheval qui aurait été tué sous un ange,
l’ange s’en fut à pied, sur le chemin de l’oubli de soi,
ce n’est qu’après que tu as connu la douleur de l’homme,
et celle aussi de Dieu, qui recherche aussi le bonheur,
Dieu, cet amant malheureux…

Douleur, trad. Dominique Gramond, Métropolis, 1994

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Les maisons
Les maisons aux pieds fatigués
ont davantage d’escaliers.
Les maisons aux mains crispées n’ont plus de balustrades.
Les maisons aux yeux qui s’aveuglent ont davantage de lumières.
Les maisons aux cœurs qui éclatent sont en ciment.
Les maisons de la mort lente
ont un night-club au rez-de-chaussée.

Trad. Dominique Grandmont

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Là-bas

L’enfer, ou le présent ?
Et qu’y a-t-il avant ? Cela continuerait
à cause de nous-mêmes ? Ou bien
n’y a-t-il que folie commune, jusqu’au délice
d’une destruction protéiforme ? Combien
de serpents empêchent notre rencontre
dans la cendre, le sable et la poussière
du désert, lequel grandira
de toute incertitude ? Ah, il n’y a que dans la mère que ce qui a été pleuré depuis longtemps continue à verser des larmes… 

(La Mère, trad. Clarice Cloutier, Benoit Meunier, J. G. Páleníãek)

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holan

« Il me semble que c’est toujours un poète qu’on recommande, même si l’on ne le lit pas tous les jours parce qu’il faut un peu se noyer dans Holan et on n’a pas envie de se noyer tous les jours. » (Xavier Galmiche.)

Sur le chemin de la nature à l’être
les murs ne sont pas à vrai dire des accueillants,
ces murs couverts d’urine par les talents et mouillés de crachats
par la révolte des eunuques contre l’esprit, ces murs,
ces murs d’un rien plus bas que leur propre naissance,
et ces murs où l’on voit déjà mûrir et s’arrondir tout fruit… 

Pleine et fluide la voix de Shakespeare
est invite à tout se permettre, et sa parole,
qui comme l’étonnement même se devrait d’être 
une célébration, devient par la dévaluation du Temps
(devant les preuves possibles de son absence),
un impôt d’usurier sur tous les appartements,
dans lesquels le metteur en scène s’est installé avec sans-gêne.
Seule l’escroquerie est ici certitude. Et quant au spectateur,
sans plus attendre, il rampe vers la sortie comme le serpent de st Georges,
se chauffer à la bile des critiques…
Quant à ceux-là qui osent cartographier jusqu’au désir,
les voici bien à l’aise, alors qu’ils ne sont eux aussi
qu’un témoignage qui s’en va de la bestialité qui reste…
La nature est toujours un signe
qui, s’il ne reste pas tacite,
s’inscrit en faux contre lui-même. Même le mâle,
cet ouvreur, ne sent, muet, que parce que
l’esprit va toujours de l’avant,
lorsque tout derrière lui se ferme… Tel était, lui aussi… Hamlet !
Il lui manquait un bras et le soir descendait
par la manche vide de son manteau
comme dans un sexe d’aveugle que de ses propres dents
la musique eût sectionné…

Une nuit avec Hamlet, poème traduit du tchèque par Dominique Grandmont, préface d’Aragon, Gallimard, 1968, p. 11-12 [début du poème].

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holan3

Ses derniers mots furent paraît-il : « Disparus sont langage, musique, chant, rire et silence dans le rugissement du monde. »

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