Au sujet d’un tableau peint par Ferdinand Hodler en 1889, « La Nuit ».

–––– « La Nuit » (1889-1890) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Ferdinand_hodler

Ferdinand Hodler (1853-1918)

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Ferdinand Hodler - la Nuit - 1889-1890

Ferdinand Hodler – la Nuit – 1889-1890

     Le tableau montre huit personnes, quatre hommes et quatre femmes, allongées sur le sol, enveloppées ou étendues sur des couvertures noires. Elles se répartissent sur trois plans successifs. Sept d’entre elles apparaissent profondément endormies, une seule est éveillée. Le premier plan montre une femme recroquevillée, enveloppée dans une couverture noire et un couple enlacé, tous endormis. Dans le couple, la femme est étendue de tout son long, nue. A l’arrière plan, on distingue un groupe de trois dormeurs dont le sexe apparaît difficile à déterminer – certains y voit un homme étendu en compagnie de deux femmes – eux-aussi enveloppés dans des couvertures noires. Sur le même plan, à l’écart, l’artiste a représenté un homme vu de face lui aussi endormi mais étendu dans une position improbable. Toutes ces personnes sont nues mais leur nudité n’est exprimée que partiellement, l’essentiel étant caché – judicieusement dans le cas du l’homme présenté de face – par les couvertures à l’exception de la femme du premier plan entièrement dénudée mais vue de dos mais pour laquelle le peintre a choisi de représenter le postérieur de manière ostentatoire. Le Septième personnage occupe au second plan la position centrale du tableau, il semble saisi de terreur, sorti de son sommeil par un cauchemar qui a pris forme en face de lui : sa couverture a en effet l’apparence d’un spectre à l’attitude menaçante.

Ferdinand Hodler - détail de la Nuit (1898) : la femme allongée (Augustine Dupin)

Ferdinand Hodler – détail de la Nuit (1889) : la femme allongée (Augustine Dupin)

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Ferdinand Hodler – détail de la Nuit (1889) : le couple (Hodler et Bertha Stucki)

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Ferdinand Hodler – détail de la Nuit (1889) : les trois dormeurs

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Ferdinand Hodler – détail de la Nuit (1889) : l’homme seul

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Ferdinand Hodler – détail de la Nuit (1889) : le fantôme de la Mort

     Ce tableau est autobiographique : au moins deux des personnages, dont celui du dormeur éveillé par le cauchemar, possèdent des visages identiques et personnifient Hodler lui-même. Les deux femmes étendues du premier plan sont les deux amours de Hodler à l’époque : Augustine Dupin, sa maîtresse dont il aura un enfant, et sa jeune et jolie femme, Bertha Stucki avec laquelle il entretient des relations conflictuelles et qu’il a épousé l’année même de la réalisation du tableau sans rompre sa relation avec Augustine. Le groupe de trois personnes situé à l’arrière plan représenterait également Hodler lui-même en compagnie de ses deux femmes. L’homme en proie au cauchemar assailli par le fantôme de la mort en position centrale est manifestement Hodler, représenté seul, en proie à ses délires et obsessions de même que le personnage représenté seul de face endormi mais dans une pose déséquilibrée et non sereine.

     Le tableau apparaît donc comme une suite d’épisodes de la vie d’Hodler, comme le ferait une bande dessinée, sous le patronage de la nuit et de la mort. La nuit est une petite mort, elle est le moment où tout ce que l’on a cherché à oublier pendant le jour par l’action et l’illusion, tout ce qui a été refoulé au plus profond de l’âme, remonte et émerge à la conscience et chez Hodler, le refoulé c’est la mort, la mort qu’il a côtoyé durant toute son enfance et qu’il continue à voir roder autour de lui. La nuit, grâce au rêve, permet de réaliser ses vœux les plus chers que les contraintes morales imposées la société interdisent. Hodler ne peut choisir entre les deux femmes qu’il aime, le tableau expose son désir le plus profond : ne pas avoir à choisir entre les deux femmes et continuer à aimer l’une et l’autre…

     Le style du tableau doit beaucoup aux peintres qu’Holder vénère à cette époque : Courbet pour le réalisme sans concession des visages et des corps,  Puvis de Chavannes pour le décor minimaliste sans profondeur et l’agencement théâtral et rythmé des figures et des lignes. C’est enfin par les thèmes traités de la femme et de la Mort un tableau qui se rattache au mouvement symbolique naissant.

     Alors qu’il avait été exposé sans problème à Berne, le tableau sera très mal accueilli en février 1891 à Genève où il avait été présenté à l’exposition des Beaux-Arts et dont il sera exclu pour cause de « lubricité » et « immoralité ». En dehors de son aspect provocateur sur le plan de la morale, le tableau choquait également la société calviniste et bien-pensante genevoise par son style :  « Hodler estimait que «La Nuit» était sa première œuvre à part entière mais avec ses figures placées de façon rythmique, ces chairs terreuses bleutées et verdâtres et son caractère morbide, elle se situe totalement en dehors des attentes helvétiques et des normes d’un salon municipal » (Philippe Kaenel).

     Vexé et furieux Hodler organise alors une exposition payante de son œuvre qui obtiendra un franc succès et dont les recettes lui permettront de « monter » à Paris et présenter La Nuit au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts. Ce salon marquera pour lui le début de la reconnaissance et de la consécration : La Nuit est distinguée par Puvis de Chavannes, Rodin et la critique. Hodler exposera dés lors tous les ans à Paris jusqu’en 1897 (1896 excepté) et obtiendra une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1900 en présentant de nouveau La Nuit avec d’autres tableaux symbolistes. 

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2 réflexions au sujet de « Au sujet d’un tableau peint par Ferdinand Hodler en 1889, « La Nuit ». »

    • Je suis gêné pour vous répondre car je ne me souviens plus des circonstances de la rédaction de cet article. La légende du site Tumblr auquel vous faites référence date du 12 août 2015 alors que mon article date lui du 3 août 2013 et est donc antérieur de 2 années. D’autre part les 6 illustrations représentées dans le site Tumblr sont les miennes que j’avais moi-même scannées sur le tableau d’ensemble. Je me souviens, pour écrire cet article, avoir consulté divers articles sur Internet, en particulier celui de la fondation Beyeler ( http://www.fondationbeyeler.ch/fr/expositions/ferdinand-hodler/biographie ) consacré à la biographie de Hödler sur lequel je retrouve certains éléments de mon texte mais rédigés de manière différente… Je n’ai pas la prétention de faire de la recherche (même si j’aimerais beaucoup), le temps que je peux consacrer à mon blog ne me le permet pas… Je me contente donc de compiler des articles ou des études déjà produites et d’en rédiger une synthèse tout en y ajoutant ma note personnelle. Cela dit, il serait préférable que je cite systématiquement mes sources, ce que je fais quelque fois, mais certainement pas suffisamment… A priori et sauf erreur, je ne signe que des textes ayant été rédigés par moi. N’ayant pas le souvenir, après deux années et 1/2, de la manière dont j’ai rédigé cet article et quelle est la teneur exacte de ma contribution, je préfère par précaution enlever ma signature en bas de celui-ci, ce qui ne me causera aucune espèce de tourment…

      Bien cordialement, Enki

      Sur le même sujet, voir la réponse que j’ai faite à un blogueur qui s’offusquait du fait que j’utilisais des informations parues dans l’un des articles qu’il avait rédigé sans le citer : https://enkidoublog.com/2016/01/02/escapade-normande-i-labbaye-de-jumieges-ou-la-poesie-des-ruines/

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