Des demoiselles et des cordes (1) : les hasards heureux de l’escarpolette

–––– balançoire et escarpolette, un peu d’étymologie et d’histoire ––––––––––––––––––––––––––––

escarpolette : définition du Robert historique de la langue française : n. f., attesté sous la forme escarpaulette en 1605, (Le Loyer, Hist. des Spectres, II, 3 ds Hug., s.v. brandelle); puis escarpoulette (1611) et sous sa forme actuelle escarpolette en 1667,(doc. ds J.-J. Guiffrey, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. 1, p. 199) est d’origine incertaine. Il est peut-être issu d’un emploi métaphorique de escarpoulette, attesté au XVIe s. au sens de « muraille de terre surplombant le fossé d’une place forte » (1592), Livre de raison de L. Selves, bourgeois et marchand de Sarlat ds Gdf. Compl.), qui pourrait être emprunté à un diminutif du provençal escarpa  (v. escarpe1; Bl.-W.3-5FEW t. 17, p. 102a). Ménage a rapproché le mot de l’italien scarpoletta « petite écharpe ». Selon P. Guiraud, l’hypothèse d’une origine nord-orientale plutôt que méridionale est défendable ; selon lui, la finale -olette, -oulette pourrait représenter le picard-wallon holer « lancer », « pousser », « secouer », l’escarp-holette étant alors une « escarpe » que l’on pousse. Ici, Guiraud rejoint l’étymologie supposée par Ménage.     ❏  L‘escarpolette était, dans son principe, une corde (avec ou sans siège) sur laquelle le joueur est « porté en écharpe ». Le mot, aujourd’hui vieilli, a été remplacé par balançoire.  ◆  Repris dans le vocabulaire de l’alpinisme, il désigne (mil. XXe s.) une planche suspendue utilisée pour le franchissement de certains obstacles.

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balançoire : substantif féminin – Etymologie et histoire :  1530,  balenchoeres « pièce de bois mise en équilibre sur un point d’appui, servant à se balancer » (Palsgr., 282 dans Gdf. Compl.); 1710 balançoire « id. » ou bien « Pièce de bois mise en équilibre, et sur laquelle se balancent deux personnes placées chacune à un bout. » (Rich. : […] Les petits garçons se divertissent à la balançoire). Dér. de balancer*; suff. -oire (-oir*). Il existait une forme ancienne du Berry, berlançoire et wallone, birlance.

Balançoire se dit fréquemment pour escarpolette, mais par abus ; car la balançoire est précisément ce qui, configuré comme une balance, s’élève par un côté et s’abaisse par l’autre.

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la fête grecque d’ Aiora (Dictionnaire des Antiquité grecques et romaines de Daremberg et Saglio) :

Grèce, rite de l'Aiora

« AIORA. Fête attique célébrée probablement en été, au moment où le raisin commence à se colorer. Le nom, qui signifie balançoire, vient de l’usage que l’on avait d’attacher aux branches des arbres des cordes au moyen desquelles les jeunes filles étaient balancées ou faisaient balancer des poupées, en chantant une complainte appelée la chanson de l’errante On voit une scène de ce genre peinte sur un vase trouvé, en 1816, à Chiusi, et qui est actuellement au musée de Berlin Au-dessus de la jeune fille qui se balance, on lit dans la peinture originale le commencement du mot AIORA. Le satyre qui pousse la balançoire caractérise la fête bachique comme dans beaucoup de représentations analogues. Les bandelettes dont sa tête est ceinte et les feuillages disposés en couronne radiée, sont des attributs religieux. Voici comment on explique l’origine de cette singulière cérémonie : Icaros, le héros du dème attique Icaria, avait reçu chez lui, sans le connaître, le dieu Dionysos; celui-ci en partant, pour récompenser son hospitalité, lui enseigna la culture de la vigne. Icaros donna à goûter du vin nouveau à ses voisins, qui, ressentant l’effet violent de la boisson, se crurent empoisonnés, et dans leur fureur assommèrent Icaros. Sa fille Érigone, qui est aussi quelquefois appelée Alétis (l’errante), après avoir longtemps cherché son père, rencontra enfin son cadavre, et, dans l’excès de sa douleur, se pendit à un arbre. Dionysos, pour punir les Icariens, les affligea d’une folie endémique, et un grand nombre d’entre eux se pendirent. L’oracle, ayant été alors consulté, ordonna d’expier la mort d’Icaros et d’Érigone en instituant la fête dont nous parlons . D’après une autre tradition, Érigone était la fille d’Égisthe et de Clytemnestre, venue à Athènes pour demander vengeance du meurtre de son père : elle se serait pendue après l’acquittement d’Oreste par l’aréopage. Selon d’autres encore elle était la fille du Tyrrhénien Maleos. Comme on le voit, il n’y a que le nom d’Épigone qui soit constant. Le reste de la légende varie ou est incertain. Érigone veut dire fille du printemps; on trouve aussi dans la mythologie grecque un fils d’Érigone et de Dionysos appelé Staphylos (raisin). Érigone n’est donc autre chose que la personnification de la vigne elle-même au moment de sa première pousse, et la fête célébrée en son honneur se range parmi les nombreuses fêtes dionysiaques et agricoles. L’habitude, d’où elle a pris son nom, de suspendre à des balançoires des poupées que le vent agitait, ou de se balancer soi-même, a sans doute été l’origine de la légende que nous avons rapportée. Quant à la véritable signification de cet usage, la plupart des auteurs d’accord en cela avec la tradition légendaire, croient y reconnaître un rite expiatoire qui a remplacé des sacrifices sanglants, peut-être humains. C’est la purification par l’air qui figure dans les rites bachiques à côté de la purification par l’eau et de la purification par le feu. Nous avons déjà remarqué que la légende n’a pas précédé le rite, mais lui doit au contraire son origine. Il nous sera donc permis de proposer une autre explication. Conformément au caractère agricole de la fête entière cette cérémonie devait être en rapport avec les espérances, que le cultivateur exprimait à cette occasion, d’obtenir une année fertile et une récolte abondante. L’arbre, dans la croyance des anciens, est le principal symbole de toute fertilité et la source de la vie en général. Il est donc probable que les AIORA grecques, de même que cela est attesté pour les OSCILLA des Romains se rattachaient à cette croyance, et qu’on leur attribuait une vertu fertilisante. Un fait vient peut-être confirmer cette remarque, c’est que la fête se terminait par un repas copieux, distribué surtout aux pauvres. Une fête analogue était célébrée à Delphes, elle se nommait CHARILA. »

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–––– la balançoire de Pierre-Antoine-Augustin de Piis ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Antoine Pierre Augustin de PiisPierre-Antoine-Augustin, chevalier de Piis (1755-1832)

La balançoire

Il n’est point de jeux innocents                Colas dit, et, l’Amour malin
Fût-ce même au village;                            Rompant la balançoire,
Dès qu’on badine avec les sens               Rosine tombe, et montre en plein
La vertu déménage :                                  Et l’ébène et l’ivoire.
J’en ai pour preuve en ce moment          Du chêne, ardent comme un brasier,
L’histoire de Rosine,                                  Colas se précipite,
Qui se balançait fréquemment               Et met ses doigts sur un rosier
Dans la forêt voisine.                                Dont la fraîcheur l’irrite :
Colas un jour s’était niché                       N’y met-il que les doigts ? – Hola;
Tout au haut un des chênes                     Il faut de la décence.
Où Rosine avait attachée                         Rosine depuis ce jour là
Ses vagabondes chaînes,                         Jamais ne se balance,
Et là mon drôle entrevoyait                      Et quand les filles de ce jeu
Certaines grâces nues                              Lui rappellent les charmes,
Qu’en s’élevant elle croyait                      Rosine leur dit avec feu,
Ne dévoiler qu’aux nues.                          Mais non sans quelques larmes :
– Amour, dit-il alors tout bas,                – Ne croyez pas qu’à la santé
J’ai besoin de ton aide;                             Ce jeu puisse être utile;
Du mal que me font tant d’appas           Car plus le corps est agité
Donne-moi le remède;                               Moins le cœur est tranquille
                                                                      L’honneur alors est en suspens
                                                                      Et si la corde casse
                                                                      Ce n’est jamais qu’à nos dépens
                                                                      Que l’amour nous ramasse

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–––– les hasards heureux de l’escarpolette, Fragonard (1767-1768) –––––––––––––––––––––––––––

Fragonard - autoportrait

Fragonard (1732-1806)

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      Il m’a semblé opportun de grouper ces deux œuvres qui traitent du même sujet et qui se font à l’une et l’autre, écho. Pierre-Antoine-Augustin de Piis a commencé sa carrière, à la veille de la Révolution, en écrivant des petites pièces vaudevillesque où dominaient la poésie chantée et la présentation de tableaux charmants. La toile de Fragonard est antérieure de plus d’une dizaine d’année à son poème. Peut-être l’a t’il influencé.
Le tableau de Fragonard est certainement, parmi les tableaux traitant le thème de la balançoire, l’un des plus réussi, peut-être même le meilleur. La course folle de la demoiselle emportée vers le ciel que le spectateur contemple en contre-plongée comme si il était lui aussi présent sur les lieux, et se transformant à l’instar du baron en voyeur, son sourire radieux, le fouillis des étoffes qui répond au fouillis des feuillages, la torsion de son corps sous l’effet de la vitesse et des forces contradictoires centrifuge et centripète qui tout à la fois la propulse violemment vers l’extérieur et la retiennent, la perte de la chaussure qui prend son envol, symbole de fragilité et prélude annonciateur d’une perte plus essentielle.

Fragonard, les hasards heureux de l'escarpolette, 1767-1768

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     Pourquoi « hasards heureux » ? Parce qu’à l’époque, les dames ne portaient pas de culotte, ce qui donnait tout de suite un intérêt particulier aux mouvements de la balançoire. Plus elle montait haut, plus elle en faisait voir aux spectateurs…

Petite histoire :
     Le peintre Gabriel-François Doyen qui venait tout juste de peindre Sainte-Genevièvre et le miracle des Ardents et qui l’exposait au Salon de 1767 (visible à l’église Saint-Roch à Paris) éconduisit avec indignation le baron de Saint-Julien, receveur général des biens du Clergé, qui souhaitait lui passer une commande égrillarde : « Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même, si vous voulez égayer votre tableau. »  On ne pouvait être plus explicite. Ce fut Fragonard, alors âgé de 35 ans qui hérita de la commande.

Fragonard, les hasards heureux de l'escarpolette, détail

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    Le sens de ce tableau est parfaitement défini par l’anecdote qui a trait au commanditaire, le baron de Saint-Julien. Il s’agit d’une scène de voyeurisme où un amoureux libidineux veut jouir visuellement des charmes de sa belle. L’amoureux en rajoute dans la perversité puisqu’il demande que le pousseur de la belle qui sera en même temps le voyeur du voyeur soit un Evêque. L’anecdote prend tout son sel quand on sait que le baron pervers était receveur des biens du clergé et côtoyait donc dans le cadre de sa fonction des gens d’Eglise…  Dans ce cas, on ne peut pas considérer que la balançoire (ou l’escarpolette) est l’élément déclencheur de la pulsion sexuelle, elle est l’instrument qui permet à un individu de fantasmer et de satisfaire son appétit sexuel. On ne se situe donc pas, à l’origine de la scène tout au moins,  dans le processus décrit par Freud dans lequel c’est le balancement et les secousses qui appellent la pulsion sexuelle. Cela étant dit, la « belle enfant » dont parle le baron peut très bien se prendre au jeu et éprouver un certain plaisir à participer à la scène, que ce plaisir soit dû au mouvement de l’escarpolette lui-même ou bien au jeu pervers mené par le baron. Dans le tableau peint par Fragonard, le visage de la belle ne semble pas exprimer un plaisir coupable, juste une joie sereine, presque enfantine. C’est peut-être cette attitude qui excite au plus haut point le baron… Cette jolie scènette m’a charmé au point de commettre un poème…

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–––– les hasards heureux de l’escarpolette, poème de Enki  –––––––––––––––––––––––––––––––––––

Capture d’écran 2013-06-11 à 16.59.32

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Branlez plus fort , monsieur l’abbé !
Sensation d’une ascension folle
chaos agité des vertes frondaisons.
tournoiement des blanches nuées.
La robe légère et ample s’envole,
Les mains se crispent sur le chanvre.
Un pied gracile perd un soulier.
Les jambes de soie s’écartent…
Parmi les roses, le visage aimé.
Oh ! que jamais elle ne s’arrête
l’extase grandissante de la montée…
retournement des sens, volupté.
Toujours plus haut ! Plus haut !
Atteindre le soleil, se consumer….
Mais, à l’instant ultime, le vol,
tel celui d’un oiseau foudroyé
ralentit et lentement s’éteint…
instant fugace où tout se fige,
où la raison revient…
Mais de nouveau, vertige de la descente !
Folle accélération du corps et du temps.
Plongée vers les abîmes bleutés.
La robe se gonfle et déploie ses plis,
rose éclose aux pétales épanouis.
Sous le fond de teint couleur albâtre,
le sang afflue, les joues s’embrasent.
L’oeil mutin scintille dans sa dérive
Des lèvres humides jaillit le cri :
Oh oui ! encore plus fort, Monsieur l’abbé !
Mais ne vois-tu pas, candide enfant,
Que derrière l’abbé, c’est Pan lui-même,
Qui branle et qui branle…..

Epilogue :

Mais qu’avez-vous donc, Monsieur l’abbé ?
Vous semblez tout retourné…

Capture d’écran 2013-08-05 à 14.27.56

        .

janvier 2009

Fragonard, les hasards heureux de l'escarpolette, détailsFragonard, les hasards heureux de l’escarpolette, détails : voyeur et branleur

Capture d’écran 2013-06-04 à 14.02.27

     Ce tableau n’est pas le seul illustrant le thème de la balançoire ou de l’escarpolette traité par Fragonard. Vers 1750-1752, encore infuencé par la peinture de Bouchet, il avait peint « la Bascule » qui met en scène deux jeunes gens et un bambin.

Fragonard, la Bascule - 1750-52

     Une dizaine d’année après avoir peint les hasards de l’escarpolette, en 1775-1780, il récidivera avec le tableau « La Balançoire » qui s’intégrait dans un ensemble décoratif pour un salon. Le tableau se trouve aujourd’hui à la National Gallery de Washington.

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Fragonard, La Balançoire, 17

Tiepolo, Polichinelle sur la balançoire, fresque à Venise, 1793-1797

Giandomenico Tiepolo, Polichinelle sur la balançoire, fresque à Venise, 1793-1797

L'Escarpolette, Monvoisin Raymond-Quinsac (1794-1870) musée du Louvre

L’Escarpolette, Monvoisin Raymond-Quinsac (1794-1870) musée du Louvre
Vu leur position précaire, à mon avis, ils ne vont pas tarder à tomber…

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–––– Poèmes et chansons sur la balançoire –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean Nohain et MireilleJean Nohain et Mireille

Une demoiselle sur une balançoire – paroles de Jean Nohain, musique de Mireille (1950)

Un’ demoisell’ sur un’ balançoire
Se balançait à la fête un dimanche
Elle était belle et l’on pouvait voir
Ses jambes blanches sous son jupon noir…

Le marchand lui criait : « Voulez-vous vous asseoir ?
Descendez, descendez, c’est assez pour ce soir,
Si vous restez debout
Vous allez vous casser le cou ! »
Mais la demoisell’ sur la balançoire
Riait, riait et montait de plus belle
Elle était belle et l’on pouvait croir’
Qu’ell’ s’envolait pour toujours dans le ciel
Mais c’était défendu
Elle est redescendue
Quand elle est descendue
Moi j’étais tout ému

Je lui ai dit : « Mad’moiselle
J’ai cru que vous aviez des ailes ! »
On est allés au tir,
Aux ch’vaux d’bois, aux nougats
Au cirque, à la femm’ tronc
Mais ça n’l’amusait pas…
Ell’ m’a dit : « Je vous remercie
Je préfèr’ retourner là-bas… »
Et voilà qu’ell’ m’a laissé
Pour aller s’balancer

Un’ demoisell’ sur un’ balançoire
Se balançait à la fête un dimanche
Elle était belle et l’on pouvait voir
Ses jambes blanches sous son jupon noir…

Quand elle est descendue,
Toujours aussi ému
Je lui ai proposé : « Voulez-vous m’épouser ? »
A la mairie du douzième
J’ai dit oui, elle de mêm’
Je l’ai prise par le nez
Par le cou, par le bras
J’l’avais tout contre moi
Mais ça n’l’amusait pas
Ell’ m’a dit : « J’vous remercie
Je préfèr’ retourner là-bas… »
Et voilà qu’ell’ m’a laissé
Pour aller s’balancer ! …

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Jack Harris, La balançoire

J’aimais beaucoup ce jeu charmant
Etant enfant
Que l’on jouait dans le jardin
Près du sapin.

Je la revois dans ma mémoire
La balançoire
Qui soulevait de branche en branche
Ta robe blanche.

Et je l’entends dans mon délire
Vibrer ton rire
Qui s’échappait dans un long flot
Comme un sanglot.

Il s’est éteint ton rire d’argent
Depuis longtemps
La balançoire, elle, est restée
Toute rouillée.

                   °°°

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