Illustre illustrateur et poète : William Blake (1757-1827), en guerre contre la raison.

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ience est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possé- dons encore dans l'âge heureux de l'innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l'humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l'Ancien Testament, y voyaient avant tout une <> figure « du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l'Evangile historique est une figure de « l'Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l'image du sacrifice que nous devons faire, à l'Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les expressions chré- tiennes de l'.lakc, (|ni, souvent, pourraient prêter à l'équivoque ; aucun doute n'est permis dès qu'on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l'ÉvangUe éternel; et d'ailleurs n'a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l'êtes également et je lesuis»' V Dans une pareille philosophie, le n'ih' dépaiti à l'artiste est le plus noble de tous. A lui ([ui, plus que tout autre, vit par l'imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l'honneur de con- duire les hommes dans les voies de l'afl'ranchissement et du salut. Qu'il soit nmsieien, poète, sculpteur ou peintre, l'artiste inspiré est un prophète. lA suivre.) P.A.UL ALFASSAWilliam Blake (1757-1827)

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–––– Texte de Paul Alfassa (1876-1949) paru dans La Revue de l’art ancien et moderne – tome XXIII –  janvier/juin 1908 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     En 1757, Emmanuel de Swedenborg eut la vision du Jugement dernier, qui lui annonçait l’avènement d’une ère nouvelle ; les vieilles religions avaient fait leur temps; l’esprit allait l’emporter sur la lettre, et la vraie lumière éclairer l’humanité. William Blake naquit la même année. Imbu dès sa jeunesse des doctrines swedenborgiennes, il vit dans celte coïncidence un signe divin, qui le marquait pour être un des prophètes des temps nouveaux. Il eut constamment la certitude de communiquer avec le monde surnaturel, et le but unique de sa vie fut de révéler les vérités qu’il en recevait au reste des hommes. Naturellement artiste et poète, les principes de sa philosophie lui faisaient considérer les arts comme le seul moyen propre à une telle révélation, et le confirmaient dans ses instincts. C’est pourquoi il traduisit ses visions en poèmes et en peintures; il se fit son propre éditeur pour les répandre. Ni les difficultés matérielles, ni l’indifférence de ses contemporains ne purent le décourager dans sa  » mission « . Après avoir prêché dans le désert avec une constance admirable, il mourut inconnu et pauvre. Pourtant il n’était pas si mauvais prophète, car son heure est venue. La publication de la Vie de Blake, par Gilchrist en 1863, et celle de l’Essai de Swinburne en 1868, le tirèrent de l’obscurité ; il jouit à présent en Angleterre d’une étonnante célébrité. Je ne jure pas que cette gloire l’eût complètement satisfait, — on admire le poète et l’artiste plus qu’on ne goûte le mystique, et Blake n’eût pas compris qu’on les séparât, — ce n’en est pas moins la gloire. En ces dernières années, ont paru trois ou quatre éditions de ses poèmes, des facsimilés de ses gravures et de ses dessins, un recueil de sa correspondance, je ne sais combien d’études critiques- ; les moindres productions de son pinceau atteignent à des prix considérables. Cependant, sa renommée n’avait guère franchi le détroit, et il était à peu près ignoré en France, quand M. François Benoit lui consacra, voilà quelques mois, une excellente et très enthousiaste étude, où son génie était analysé avec la netteté remarquable que le savant professeur à l’Université de Lille apporte dans tous ses travaux. L’occasion paraissait bonne pour présenter Blake aux lecteurs de la Revue. Mais la tâche était plus difficile qu’il ne semblait. Traité par M. Benoit, le sujet prenait une séduisante apparence de simplicité. Apparence trompeuse. Quand j’ai voulu connaître plus intimement l’homme qui s’offrait à moi en quelques chapitres précis et clairs, j’ai pensé me laisser submerger par les nuages d’un mysticisme confus, où j’ai dû bientôt me débattre, et n’en venir jamais à bout; — tel le pécheur des Mille et une nuits, qui, ayant malencontreusement ouvert le vase scellé du sceau magique, se trouva fort embarrassé d’y faire rentrer le génie qui en était sorti dans un îlot de fumée et dont la forme monstrueuse obscurcissait tout l’horizon. J’essaierai cependant de donner en quelques pages une idée de cet artiste singulier. Sa singularité seule, à défaut de sa réputation de l’autre côté de la Manche, vaut qu’on s’arrête à lui : l’occasion n’est pas commune d’interroger un peintre qui ait fréquenté familièrement le Ciel et l’Enfer.

William Blake - Songs of Innocence and Experience, The Lamb (1789)William Blake – Songs of Innocence, The Lamb (1789)

Little Lamb, who made thee?
Dost thou know who made thee?
Gave thee life, and bid thee feed
By the stream and o’er the mead;
Gave thee clothing of delight,
Softest clothing, woolly, bright;
Gave thee such a tender voice,
Making all the vales rejoice?
Little Lamb, who made thee?
Dost thou know who made thee?

Little Lamb, I’ll tell thee,
Little Lamb, I’ll tell thee:
He is called by thy name,
For he calls himself a Lamb;

He is meek and he is mild,
He became a little child:
I a child, and thou a lamb,
We are called by his name.
Little lamb, God bless thee!
Little lamb, God bless thee!

l’Agneau.

Petit agneau, qui t’a créé ?
Sais-tu qui t’a créé,
qui t’a donné la vie, qui t’a fait paitre
auprès du ruisseau et sur la prairie,
qui t’a donné un vêtement de joie, très doux.
vêtement laineux et brillant:
qui t’a donné une si tendre voix
pour réjouir tous les vallons ?
Petit agneau qui t’a créé ?
Sais-tu qui t ‘a créé ?

Petit agneau, je vais te le dire.
Petit agneau, je vais te le dire.
On l’appelle de ton nom,
car il s’appelle lui-même Agneau.

Il est doux et il est bon.
Il s est fait petit enfant.
Moi. enfant, et toi, agneau,
on nous appelle de son nom.
Petit agneau, Dieu te bénisse!
Petit agneau, Dieu te bénisse! »

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     William Blake était le second fils d’un petit bonnetier de Londres, Irlandais d’origine. Son père, protestant non-conformiste, d’une piété tournée au mysticisme, lisait assidûment les ouvrages de Swedenborg, et les donnait à lire à ses enfants. Esprit large d’ailleurs, il ne chercha pas à contrarier la vocation de son fils : dès l’âge de dix ans. il l’envoyait à l’école de dessin en vogue que l’ars tenait dans le Strand, et quatre ans plus tard il le poussait à faire de la peinture. C’est l’entant qui, pour éviter aux siens les irais d’un apprentissage très dispendieux, préféra se placer chez un graveur. Il entra dans la boutique de James Basire, artiste alors réputé, sans grand talent, mais consciencieux; il y resta huit années. Dès cette époque, son imagination lui découvrait des merveilles que la plupart ignoreront toujours : tout jeune encore, il aperçut un jour près de Dulwich, dans un arbre au bord de la route, un cœur d’anges dont les ailes étincelaient d’étoiles. L’originalité de sa nature, à la fois méditative et impatiente, lui créa des difficultés avec ses camarades d’atelier. Pour l’y soustraire, son maître l’envoya à l’abbaye de Westminster exécuter des dessins pour un ouvrage d’archéologie dont il avait mission de graver les planches. Rien ne pouvait mieux plaire à Blake que l’ombre, propice au rêve, de la vieille église. Les longues stations qu’il y fit, de 1773 à 1778, eurent sur lui une influence durable : son goût se précisa. Déjà les anciens maîtres l’attiraient : dans ses cartons s’accumulaient les vieilles estampes, non seulement d’après Michel-Ange et Raphaël, mais aussi celles de Durer et de Lucas de Leyde, qui n’avaient guère alors d’admirateurs; une fréquentation continue lui fit sentir la beauté de l’art gothique. Entre temps, il lisait Swedenborg et Jacob Boehme, dont on venait de traduire les ouvrages; il reçut certainement des lumières assez étendues sur la Kabbale; il va sans dire qu’en bon Anglais protestant, il connaissait à fond la Bible. Lorsqu’à vingt ans, il commença de suivre le cours d’antique à la Royal Academy, son esprit était trop formé pour recevoir profondément l’empreinte de l’enseignement académique à la mode. Fuseli, Stothard et Flaxman, qui devinrent ses amis, ne furent pas sans l’influencer, mais ce qu’il leur emprunta resta superficiel.

     En 1782, il connut une des rares chances de sa vie : il fit un heureux mariage. A la suite d’un chagrin d’amour, on l’avait envoyé à Richmond. La fille du jardinier qui le logeait, Catherine Bouclier, se montra compatissante ; leur roman fut bien simple : « Je vous plains de tout mon cœur, dit- elle. — Vous me plaignez ; eh bien ! je vous aime pour votre compassion ». Tout à fait sans instruction, Kate apprit à lire, à écrire, à dessiner, et, au bout de quelque temps, elle aidait son mari dans ses travaux de gravure et d’impression. Pleine de courage et de foi dans les moments les plus difficiles, elle fut une compagne admirable.

William Blake - Songs of Experience, The Chimney Sweeper (1794)William Blake – Songs of Experience, The Chimney Sweeper (1794)

Chimney SweepA little black thing among the snow:
Crying weep, weep, in notes of woe!
Where are thy father & mother? say?
They are both gone up to the church to pray.

Because I was happy upon the heath,
And smil’d among the winters snow:
They clothed me in the clothes of death,
And taught me to sing the notes of woe.

And because I am happy & dance & sing,
They think they have done me no injury:
And are gone to praise God & his Priest & King,
Who make up a heaven of our misery.

Le Ramoneur.

Petite créature noire au milieu de la neige,
criant : Weep ! Weep ! : en notes de douleur !
Où sont ton père et ta mère ? dis !
Ils sont montés tous deux à l’église, prier. 

Parce que j’étais heureux sur la lande
et que je souriais dans la neige de l’hiver,
ils m’ont vêtu des vêtements de la mort,
et ils m’ont appris à chanter les notes de la douleur. 

Et parce que je suis heureux, et que je danse,
et que je chante, ils croient qu’ils ne mont fait aucun mal :
et ils sont allés louer Dieu et son prêtre et son roi,
qui se font un paradis de notre misère. » 

Weep ! Weep ! » (Weepl est une onomatopée, mais signifie en même temps : pleure ! pleure !)

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     Les premiers vers de Blake, les Esquisses poétiques, fuient publiés l’année suivante, aux frais de plusieurs de ses amis. Quelques pièces ont un charme ravissant : tout imprégnées du lyrisme oublié des poètes élisabéthains , elles marquent, comme les Poèmes de Burns, quoique d’autre manière, le renouveau de la poésie anglaise au sortir d’un long siècle de classicisme. Mais c’est en 1789 que parut son premier ouvrage vraiment original, les Chants de l’Innocence, suivis en 1794 des Chants de l’Expérience, qui leur font pendant. Sous une forme libre, ingénue parfois incorrecte, mais toujours musicale et touchante, ils contiennent en germe toute sa philosophie. Les deux recueils sont comme les volets d’un diptyque dont les compartiments s’opposeraient ; d’un côté, l’enfance innocente, ses jeux, ses rêves, ses joies, le règne béni de l’imagination et de l’instinct dans une liberté divine: de l’autre l’expérience, le règne de la froide raison qui comprime l’imagination sous ses lois mauvaises et ses dogmes; plus de rêves, plus de joies, la souffrance et l’éloignement de Dieu. Le texte des poèmes était encadré d’images qui commentaient et illustraient la pensée ; le tout gravé par un procédé spécial et enluminé ensuite à la main. Blake est ici tout à fait lui-même. Un grand choc qu’il venait d’éprouver avait achevi- de lui découvrir ses voies : il avait perdu son frère Robert, auquel une tendre affection l’unissait. Le jour de sa mort, il vit sa « forme spirituelle » s’élever au ciel en battant des mains ; il connut alors avec certitude que « toute perte mortelle est un gain immortel « et que le monde réel n’est pas celui des sens. De ce moment, une moitié de sa vie se passa dans l’au-delà : les âmes des morts et les anges venaient l’entretenir ; c’est l’esprit de son frère, nous dit-il, qui lui enseigna, dans une heure de découragement, le moyen employé pour graver et publier les Chants de l’Innocence. Il fit paraître, grâce au même procédé, le Livre de Thel (1789), le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1790), les Portes du Paradis, les Visions des filles d’Albion, America {1793), Europe, Urizon (1794), le Chant de Los, le Livre d’Ahania (1795), où, sous forme de poèmes et de proses mystiques, sont exposées ses doctrines. On imagine la peine et le temps qu’il fallait à un seul homme pour inventer, graver, tirer, colorier et relier ces albums, généralement de grand format, qui comprennent de six à vingt-sept feuillets. Avec cela, il donnait des leçons de dessin, peignait à l’aquarelle, faisait des vignettes pour des éditeurs. Sa vie n’en demeurait pas moins difficile.

William Blake - America. A Prophecy, Frontispice (1793)

William Blake – America. A Prophecy, Frontispice (1793)
Urizon, enchaîné à « la muraille de la chair », à ses côtés, Enion avec Los et Enitharmon.

Voici, pour ceux que cela peut intéresser, quelques détails sur un des mythes au moyen desquels les idées qui viennent d’être exposées sont présentées par Blake : ils donneront un aperçu de sa manière de penser par symboles. Lorsque Urizen s’est détaché de Dieu, il est aussitôt enchaîné  » à la muraille de la chair  » par Los, — forme que prend, après la chute, Urthona, le quatrième Zoa, — qui symbolise le Temps, et par Enitharmon, émanation féminine de Los, qui symbolise l’Espace de chaque Zoa émane en effet une forme féminine, comme de Dieu est émanée « la Nature éternelle ». Lisez : la Raison, détachée de Dieu, se trouve confinée dans le monde des sens et renfermée dans les limites de l’Espace et du Temps. Mais à ces symboles s’en superposent d’autres. Los, à qui sa mission de justicier rappelle sa divine origine, devient le souvenir vivant de l’unité primitive en Dieu, l’Inspiration, qui anime tous les poètes et Blake en particulier. Dans ce nouveau mythe, Enitharmon est lu Pitié, qui naît en Los à la vue des souffrances d’Urizen; et ainsi Los et Enitharmon représentent ce qu’il y a de meilleur dans l’âme humaine sous sa forme masculine active, et sous sa forme féminine affective. La place me manque pour insister. Les symboles continuent de s’ajouter aux symboles, sans que I’auteur se préoccupe de les rendre cohérents ; par exemple, Los et Enitharmon, que Blake a fait naître de la façon que nous venons de voir, sont présentés ailleurs comme les enfants de Tharmas. le troisième Zoa, et de son émanation féminine, Enion, lesquels symbolisent la nature  » végétative « , c’est-à-dire matérielle, afin de faire entendre que l’Espace et le Temps sont nécessaires au commencement de la vie du monde physique. C’est sous cette dernière forme qu’ils figurent sur le frontispice d’ America. 

     En 1800, son ami Flaxman, désireux de l’aider, lui obtint la place d’illustrateur attitré chez un poète et écrivain amateur nommé Hayley, qui vivait aux environs de Chichester. Blake s’installa près de lui, à Felpham, dans un cottage au bord de la mer, heureux de la perspective de travailler en paix, sans souci de l’existence quotidienne. Au début, tout alla pour le mieux ; les lettres de cette époque célèbrent avec un enthousiasme lyrique la joie d’être en pleine nature, la vie spirituelle plus intense. Les choses ne tardèrent pas à se gâter. Excellent homme et plein de courtoisie, mais médiocre bel esprit, tout imprégné de classicisme, Hayley ne comprenait rien à son hôte. Il jugeait ses vers exécrables et, avec les meilleures intentions du monde, aurait voulu restreindre cette imagination formidable à l’illustration de plates ballades et à l’exécution de portraits en miniature. L’artiste soutirait cruellement de cette inintelligence; il rêvait de s’échapper, quand une désagréable aventure vint combler la mesure. Un soldat qu’il avait expulsé de son jardin l’accusa d’avoir crié : « Vive Bonaparte ! », crime impardonnable en 1803 ; un procès de haute trahison s’ensuivit. Comme personne n’avait lu ses livres, où l’on n’aurait pas été en peine de trouver une détestable partialité pour la Révolution française, Blake fut acquitté sur le témoignage de Hayley. Cela lui rendit quelque affection pour son protecteur, mais, abreuvé de dégoûts, il regagna Londres au plus vite. Il n’y trouva pas le repos. C’est au milieu de tracas de toute sorte qu’il termina ses deux apocalypses, de Milton et de Jerusalem (1804) , d’une importance capitale pour la connaissance de sa pensée, les derniers grands poèmes qu’il ait publiés. Exploité par un éditeur pour lequel il avait composé les belles illustrations du Sépulcre de Blair (1804-1806), et qui, au mépris de la parole donnée, les avait fait graver par Schiavonetti, froissé par ses meilleurs amis, auxquels il reprochait des torts, peut-être imaginaires, envers sa liberté spirituelle, il se débattait contre la misère. Pourtant il travaillait avec acharnement : adonné maintenant presque tout entier à .son art de graveur et de peintre, il quittait à peine son burin et ses pinceaux. Les dessins, les gravures, les aquarelles, les tableaux, — illustrations pour Spenser, pour Shakespeare, pour Milton, compositions historiques et bibliques, — se succédaient sans interruption. Quelques peintures sont de vastes panneaux : l’une, représentant toute la cavalcade des Pèlerins de Cantorbéry de Chaucer, mesurait 5 pieds de long; une autre, figurant le Jugement dernier, n’avait pas moins de 7 pieds sur 5. En 1809, il essaya d’une exposition de ses œuvres, naturellement avec le plus complet insuccès. Il avait pris la peine de rédiger un Catalogue descriptif — et laudatif, —où il expliquait ses théories artistiques, mais presque personne ne se trouva pour le lire : l’exposition n’eut pas dix visiteurs. Il aurait eu bien du mal à vivre, sans un brave homme de fonctionnaire, nommé Butts, qui lui acheta, trente années durant, ses ouvrages, au point d’en encombrer sa maison, et qui lui donna jusqu’au bout le réconfort d’une admiration enthousiaste. En 1818, il trouva un autre ami dévoué en la personne du paysagiste John Linnell, dont l’ingénieuse affection adoucit ses dernières années. C’est elle qui lui permit d’éditer les gravures au burin de ses Illustrations pour le livre de Job (1825), son œuvre peut-être la plus achevée, et d’exécuter les dessins pour la Divine comédie, auxquels il travaillait encore la veille de sa mort. Il s’éteignit le 12 août 1827, sans que le secours de ses visions lui ait jamais fait défaut. Quelques instants avant de mourir, il entonna des chants de joie ; comme sa femme s’approchait, il murmura :  » Il ne sont pas de moi, ma bien aimée, ils ne sont pas de moi !»  Il croyait répéter la musique des anges.

. La figure ci -contre reproduit la gravure placée sur le titre au Sépulcre de Blair : "la Trompelle du Jugement dernier" gravure placée sur le titre au Sépulcre de Blair : « la Trompelle du Jugement dernier » 

William Blake - la Nativité, vers 1800

William Blake – la Nativité, vers 1800

II

     On ne sera pas surpris, après avoir lu la vie de Blake, que bien des gens l’aient tenu pour fou. A vrai dire, son cas devait paraître moins étrange dans un pays protestant où les sectes dissidentes sont si nombreuses. Ses propres parents appartenaient à l’une d’elles; il avait de qui tenir. Des hommes qui, dans leurs réunions cultuelles, prêchent tour à tour, et qui attendent pour parler que l’Esprit descende sur eux, sont de la graine de visionnaires, et un prophète de plus ou de moins n’est pas pour les étonner. Dans ces dernières années du XVIIIe siècle, où le mysticisme sous toutes ses formes, les plus nobles comme les plus vulgaires, s’élevait partout en face du rationalisme à l’apogée, nulle part les adeptes de Swedenborg ou de Saint-Martin, de Mesmer ou de Cagliostro, ne furent plus nombreux qu’en Angleterre. Jusque chez les artistes, on en comptait beaucoup : le célèbre sculpteur Flaxman n’était-il pas théosophe ; le peintre Varley, astrologue et spirite ; Cosway, le miniaturiste, quelque chose comme sorcier ? Il faut dire d’ailleurs que les amis de Blake, qui l’ont bien connu, nous le peignent comme fort raisonnable et parfaitement équilibré : dans un corps athlétique, une âme bonne et candide ; seuls l’éclat singulier de ses yeux et son extrême mobilité d’humeur annonçaient un esprit différent des autres. Ce voyant, dont l’imagination se peuplait de monstres, aimait à rire ; la plaisanterie, même assez grosse, ne lui déplaisait pas’. Au reste, d’une politesse exquise. Ceux qui le rencontraient étaient dès l’abord séduits par la courtoisie irlandaise de ses manières, par le charme de sa conversation, pleine à la fois de profondeur et de poésie. Mais ils ne pouvaient se défendre d’un vague effroi mêlé de pitié, quand cet homme si sensé leur déclarait d’un ton paisible qu’il tenait telle ou telle chose de Milton, de saint Paul ou de Socrate, avec qui il avait causé la veille. S’il leur montrait le portrait  » d’après nature «  de la courtisane Laïs et de Richard Cœur de Lion, ou le croquis de l’Esprit d’une puce, « réincarnation d’un homme sanguinaire, providentiellement réduit aux proportions d’un insecte pour éviter qu’il ne dépeuplât tout le pays », j’imagine qu’ils saisissaient poliment la première occasion de se retirer, et qu’ils se gardaient de revenir. Peut-être plus d’un lecteur partagera-t-il leur inquiétude.

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William Blake visité par l’Inspiration – gravure tirée de « Milton ».

     Les biographes anglais se donnent beaucoup de peine pour défendre Blake contre l’accusation de folie; ils allèguent l’estime où le tenaient ses amis, la grandeur de sa pensée, le mérite de ses ouvrages, sa vie exemplaire; ils n’arrivent, en fin de compte, qu’à nous rendre plus sensibles les contrastes inexplicables de sa nature. Avec toute la distance qui sépare un poète d’un minéralogiste, le cas de Blake est très analogue à celui de Swedenborg : ce dernier paraissait aussi, dans le courant de l’existence, doué du sens le plus rassis. Quand on a dit de tels hommes qu’ils étaient fous, on n’a rien dit. La science est fort empêchée d’établir leur diagnostic : un professeur à la Faculté de médecine qui a consacré un volume, d’ailleurs excellent, au visionnaire suédois, en est réduit à le classer, — en bonne compagnie, puisque c’est avec Jeanne d’Arc et sainte Thérèse, — dans la catégorie des « théomanes raisonnants », et cela fait un peu bien songer, on en conviendra, aux explications du bachelier de Molière sur la vertu de l’opium.

     Les phénomènes dont il s’agit touchent à l’élude encore mystérieuse de l’inconscient, que poursuivent assidûment les psychologues contemporains. Qu’est-ce que ce « moi subliminal » dont ils nous parlent ? Nous donne-t-il accès dans un monde plus étendu et plus complet que celui-ci ? Quels sont ses rapports avec notre « moi » ordinaire ? Quel est son rôle dans les inventions du génie ? Autant de questions auxquelles on voudrait une réponse, que peut-être on n’aura jamais. Ce n’est pas le lien, dans cette Revue, de rapporter les théories de Myers, les opinions de William James, de Ribot, de nos plus notoires aliénistes, ni de les discuter. Aussi bien tout cela importe-t-il assez peu pour la présente étude. Quand la médecine aurait démontré que les facultés anormales d’un Blake s’accompagnent d’une lésion organique bien définie, elle n’aurait rien prouvé contre la  signification de ses ouvrages. Une question d’esthétique ne saurait être tranchée par une question de pathologie.

William Blake - Illustration pour le Livre de Job (1825)William Blake – Illustration pour le Livre de Job (1825)
« Périsse le jour où je suis né » (Job, III)

William Blake - Illustration pour le Livre de Job (1821) - gravure au burin

William Blake – Illustration pour le Livre de Job (1821) – gravure au burin

     Mais si nous pouvons aborder son œuvre, — et particulièrement son œuvre de peintre, dont il sera surtout question dans cet article, — sans nous occuper davantage de son état mental, il est impossible de le faire avant d’avoir dit un mot de sa philosophie. Quand on ignore ce qu’elle est, on s’expose à méconnaître la véritable portée de son art, à ne rien comprendre à ses peintures, qui sont une conséquence et une expression de sa doctrine. C’est ici que la tâche devient difficile. Les idées de Blake ne se développent pas logiquement comme dans les traités d’un philosophe, — la logique lui faisait horreur — ; nulle part elles ne sont exposées complètement. Il faut saisir sa pensée par fragments, à travers le désordre de vastes poèmes écrits, sans aucun souci de la composition, dans des moments d’extase visionnaire. La théologie de Swedenborg et celle de Jacob Bœhme se mêlent aux conceptions du néo-platonisme alexandrin, à l’allégorisme de la Kabbale, à des inventions personnelles d’une désespérante complexité ; et, comme il arrive chez les mystiques protestants, saturés des livres prophétiques de la Bible, un souffle d’Apocalypse emporte le tout. Les éléments personnifiés de l’Univers tiennent les rôles d’un formidable drame mythique, qui figure l’histoire du monde dans : une nuit sillonnée d’éclairs, de titaniques combats s’engagent, où s’agite toute une multitude de symboles. MM. Yeats et Ellis ont employé deux grands volumes à débrouiller ce chaos, et leur commentaire n’est pas toujours plus limpide que le texte. Il faut bien s’efforcer, cependant, de dégager l’essentiel de cette philosophie. Je m’excuse d’avoir à le faire. Ce qui suit sera passablement infidèle, car la pensée s’y trouvera dépouillée des mythes qui font le meilleur de son originalité, et en quelque sorte systématisée; assez obscur encore, mais ces mystiques sont de terribles gens qui vous interdisent d’être exact et clair en peu de mots.

    Au commencement, Dieu, qui est mystère, veut se révéler dans la plénitude de son être. Or, toute révélation exige une opposition ; pour qu’un principe se manifeste, il faut qu’il se trouve en face de quelque chose qui s’oppose à lui, dont il fasse son instrument et son expression. De Dieu, actif, émane donc « la nature éternelle », qui est passive, ce que Blake appelle « le miroir ». Dans ce miroir. Dieu l’ère prend connaissance de soi-même, il se contemple comme Fils et entre dans une méditation sur lui-même, qui est le Saint-Esprit. C’est l’Esprit qui éveille à la vie les « pensées » du miroir, les formes immortelles de toutes choses où Ion reconnaîtra les idées de Platon, on, mieux encore, les intelligibles de Plotin. Chacune de ces « idées » a une existence individuelle, sans toutefois se séparer de Dieu. Les quatre divisions de la nature divine. Père, Fils, Esprit, Miroir — autrement dit Volonté, Amour, Imagination, Énergie divines, — se retrouvent dans la nature émanée. Ce sont ces divisions de la nature émanée que Blake appelle les Zoas. et qui sont personnifiées dans ses poèmes sous les noms d’Urizon, Luvah, Tharmas et Urthona ; elles sont immanentes à toutes choses et correspondent aux quatre éléments, aux quatre points cardinaux, etc. — et, dans l’homme en particulier, aux quatre régions du corps, aux quatre sens (le goût et le toucher n’en faisant qu’un, enfin à  » la Raison « , « l’Émotion », « la Sensation », « l’Instinct » ou énergie naturelle. Tant qu’a subsisté l’union de l’Univers avec Dieu, l’équilibre s’est maintenu entre les Zoas. Mais un jour, les « idées « ont voulu prendre conscience de leur existence individuelle et se séparer de la divinité qui les contenait; elles ont voulu considérer la sensation comme la seule réalité et nourrir chacune leur « égoïsme » aux dépens des autres. Ainsi, la Raison, se détachant volontairement de Dieu, ne voit plus que le monde des sens et déclare qu’il n’y a rien au-delà. Cette révolte — figurée dans l’œuvre de Blake par la rébellion d’Urizon — est l’origine du mal. La Raison devient maîtresse d’erreur. Elle s’arroge le droit de légiférer contre l’Imagination et l’Instinct, qui ne valaient pas moins qu’elle dans le plan original de I’Univers ; elles les contraint par des lois et des dogmes qui protègent les < égoïsmes ». Le monde est perverti. L’est-il sans retour ? Et comment le régénérer ? Par l’Amour, répond Blake, qui saura rompre les barrières de l’égoïsme, et surtout par l’Imagination, qui seule pourra franchir les murs de la prison où la Raison nous enferme. Emporté par elle, l’homme remontera vers Dieu, pour se réunir à lui, et l’harmonie primitive sera rétablie.

William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    En guerre donc contre la Raison ! Ce qui vient d’elle est empoisonné, toute science est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possédons encore dans l’âge heureux de l’innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l’humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l’Ancien Testament, y voyaient avant tout une « figure » du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l’Evangile historique est une figure de « l’Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l’image du sacrifice que nous devons faire, à l’Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C’est dans ce sens qu’il faut entendre les expressions chrétiennes de Blake, qui, souvent, pourraient prêter à l’équivoque ; aucun doute n’est permis dès qu’on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l’Évangile éternel; et d’ailleurs n’a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l’êtes également et je le suis»

     Dans une pareille philosophie, le rôle départi à l’artiste est le plus noble de tous. A lui qui, plus que tout autre, vit par l’imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l’honneur de conduire les hommes dans les voies de l’afl’ranchissement et du salut. Qu’il soit musicien, poète, sculpteur ou peintre, l’artiste inspiré est un prophète.

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William Blake

IIII

     Il est facile de prévoir q’un art conscient d’une si haute mission sera à mille lieues de notre goût contemporain. Nos peintres n’ont d’autre ambition que de nous rendre leur émotion devant la nature, ou de nous offrir des combinaisons de lignes et de couleurs qui nous touchent. Blake, au contraire, veut signifier. Une bonne partie de ses ouvrages sert d’illustration à ses poèmes, et n’est qu’une traduction en images de sa doctrine. Mais il a fait aussi, on l’a vu, un très grand nombre d’aquarelles, de dessins, d’ «impressions en couleur», de gravures au burin, il a peint plusieurs tableaux à la détrempe sur panneaux apprêtés à la manière des primitifs; à l’exception de quelques compositions exécutées pour des éditeurs, tout a une valeur symbolique. Ce sont des scènes empruntées à l’histoire profane ou sacrée, auxquelles le peintre prête un sens allégorique, répondant à sa conception du monde. Blake rappelle ces hommes du moyen âge, pour qui I’Univers n’était qu’un vaste symbole, qui partout, sous le visible, retrouvaient I’invisible, et apercevaient partout de mystérieuses correspondances. Il était fait pour comprendre telle méditation de Pierre de Mora sur les roses de son jardin, ou telle autre d’Hugues de Saint-Victor, interprétant la structure et le plumage d’une colombe. Comme les docteurs du XIIIe siècle, il attribue une signification mystique aux formes, aux nombres, aux couleurs ; la seule différence est qu’il en rapporte l’interprétation à sa philosophie, au lieu de la rapporter à la théologie catholique. Les spectacles les plus simples lui apparaissent lourds de sens ; un chardon sur le bord d’un champ lui semble placé là pour lui transmettre je ne sais quel céleste avis ; des instruments de labour qu’il rencontre prennent la valeur d’un présage : « Le travail s’avancera ici avec une rapidité divine, écrit-il à Butts peu de temps après son arrivée à Felpham (23 septembre 1800). Un rouleau et deux herses sont devant ma fenêtre. A ma première sortie, le premier matin que j’étais ici, j’ai rencontré une charrue, et l’enfant qui accompagnait le laboureur lui dit : Père, la porte est ouverte…» Tout est à l’avenant. Il faudrait presque une clé pour interpréter ses œuvres : les positions étranges qu’il donne aux corps ne sont pas généralement l’effet du hasard, et si, dans certaines de ses aquarelles, les couleurs ont une vivacité presque désagréable, c’est qu’il était moins préoccupé de leur harmonie que de leur signification mystique.

     Quelque étrangères que soient à notre temps ces préoccupations, personne ne niera que des œuvres ainsi conçues puissent être belles; même elles peuvent emprunter aux idées qui les ont inspirées une part de leur grandeur. Celles de l’ancienne Egypte, celles de notre moyen âge, sont admirables. En peut-on dire autant des œuvres de Blake ? Sont-elles l’expression saisissable d’une pensée profonde ? Touchent-elles l’âme, et transportent-elles l’imagination dans la région des vérités éternelles où elles prétendent l’entraîner ? La plupart des critiques anglais l’affirment ; quant à M. François Benoit, il n’hésite pas à ranger son héros parmi les « maîtres de l’art » et à l’égaler aux plus grands. Voilà qui est beaucoup dire. Il vaut la peine d’y aller voir.

William Blake - America. A Prophecy, Plate 13, "Fiery the Angels Rose...."William Blake – America. A Prophecy, Plate 13, « Fiery the Angels Rose…. »

     L’étude des ouvrages de Blake dans l’ordre de leur production offrirait un incontestable intérêt. On y suivrait, sous son vêtement allégorique, l’histoire de sa pensée et, jusqu’à un certain point, celle de sa vie : de même qu’il a fait passer dans les vers de Milton et de Jérusalem les événements de son séjour à Felpham, de même il a souvent choisi les sujets de ses peintures sous le coup des émotions que faisaient naître en lui les circonstances. On apercevrait aussi la transformation progressive de son art; il a, plus ou moins consciemment, pris quelque chose à la plupart des artistes qu’il a connus; sous l’influence de Michel-Ange et de Raphaël, les maîtres qu’il admirait entre tous, ses compositions ont passé d’un désordre assez capricieux à un équilibre presque classique; son métier même de graveur s’est notablement modifié ; dans la dernière partie de sa carrière, la vue des estampes de Marc-Antoine l’amena à cette simplicité plus expressive et moins conventionnelle qui distingue les planches du Livre de Job. Enfin, on apercevrait la trace des incertitudes qu’il connut sur la voie véritable à suivre dans sa peinture, et qui furent, durant plusieurs années, le drame secret de sa conscience d’artiste. Mais une pareille étude, faite par qui n’a pas vu les expositions d’ensemble organisées à Londres il y a quelques années, risquerait de demeurer fort incomplète, partant fort inexacte, car beaucoup des peintures et des aquarelles de Blake les plus importantes sont dispersées dans des collections particulières d’un accès incommode; elle exigerait aussi des développements qui déborderaient les limites du présent travail. Je dois nécessairement me borner à un aperçu plus général; il suffira pour donner une vue assez exacte de l’art de Blake, qui puise dans le mysticisme dont il est constamment inspiré une unité particulière.

    Ce qui me louche le plus dans les poèmes de Blake, c’est ce qui reflète l’exquise tendresse de son cœur : cet homme violent, qui fulminait la vérité, et qui, malgré ses doctrines sur le pardon illimité des injures, décochait des épigrammes assez grossières à ceux qu’il soupçonnait d’antipathie spirituelle, était au fond d’une très grande bonté. Il a écrit quelques-uns des vers les plus émouvants qui soient sur la pitié et sur l’amour; il n’a jamais cessé d’avoir une candeur d’enfant, et personne n’a mieux chanté l’enfance. Je ne méconnais pas la puissance de ses épopées apocalyptiques, ni la force de leur accent, ni l’impétuosité de leur rythme ; mais j’aime beaucoup mieux les pièces où s’épanche la douce poésie de son âme, les Chants de l’Innocence, le Livre de Thel, les Chants de l’Expérience, certains Petits poèmes du » manuscrit Bosseti », et telles parties de ses « livres prophétiques », plus rares, à mesure qu’il s’enfonce davantage dans le mysticisme, qui offrent au lecteur un repos délicieux, comme des vallons fleurissant au soleil, entre des pics affreux qu’enveloppent éternellement les nuées d’orage. C’est aussi les aquarelles et les gravures qui traduisent ce côté de lui-même que je préfère : son imagination, quand un souffle tumultueux ne l’agite pas, se peuple de ravissantes images. Il cesse d’être prophète, il n’est plus que le rêveur qui surprenait, en allant par les champs, les confidences des fleurs, et qui s’attardait à voir passer le cortège d’une sylphide morte que ses compagnes portaient en terre sur un pétale de rose…

William Blake - Une page d'AmericaWilliam Blake – Une page d’America (1793) : Jerusalem et Vala, avant la Chute, reposant parmi les troupeaux de Tharmas (d’après Yeats et Ellis), ce qui symbolise l’Amour charnel et l’Amour spirituel dans la Nature innocente.

     Ces jours-là, son papier se couvre de lignes harmonieusement balancées, se colore des teintes les plus délicates et les plus pures. Ici la jeune Thel se penche pour demander au nuage ou au muguet le sens delà vie et de la mort ; sur ce feuillet d’America, deux enfants blottis contre un gros mouton blanc dorment sous un arbre léger dont les branches s’inclinent pour laisser percher les oiseaux ; là l’Echelle de Jacob est descendue en spirale du ciel étoile, et des anges en robes claires la parcourent, portant, dans des corbeilles et des vases d’or, le pain et le vin ; ailleurs, en haut de cette page du Livre de Job, le chœur jubilant des Étoiles du matin célèbre la gloire du Créateur. Combien d’agréables inventions de poète ! Aux marges de ses livres, il enroule et dénoue les pampres, tisse les toiles de l’araignée, fait ramper les monstres, onduler les flammes ou flotter l’essaim des âmes bienheureuses, avec une fantaisie sans cesse renouvelée, un peu froide sans doute, septentrionale, si l’on peut dire, et protestante, mais fort originale, et qui apparaît presque merveilleuse dès que l’on songe au temps où il travaillait.

William Blake - Europe. A Prophecy, Plate 10, "Enitharmon slept . . . . " (Bentley 12)William Blake – Europe. A Prophecy, Plate 10, « Enitharmon slept . . . .  » (Bentley 12)

     Je ne prétends d’ailleurs pas réduire les mérites de ce puissant esprit à un heureux sentiment de la grâce et à des qualités de décorateur. Il possède un des dons les plus précieux de l’artiste, celui de penser par images ; toute idée, quelle qu’elle soit, prend dans son esprit une forme concrète, souvent très forte. Il a dans ses compositions dramatiques des inventions vraiment frappantes, et beaucoup d’entre elles respirent une grandeur qui saisit malgré qu’on en ait. On n’oublie pas, quand on les a une fois aperçus, le geste dont » l’Ancien des jours », les cheveux agités par le vent des abîmes infinis, trace le premier cercle du monde, ni l’attitude de la triple Hécate, feuilletant le Livre du destin au seuil d’une caverne peuplée de monstres, ni l’épouvantable effort du Créateur modelant si douloureusement le premier homme dans le limon de la terre qu’il appelle à l’esprit, comme une invincible nécessité, le verset de la Bible : « Et il se reposa le septième jour ». Longtemps après qu’on a fermé le Sépulcre de Blair, on garde dans les yeux l’élan impétueux qui réunit l’Ame et le Corps,et l’on entend résonner à ses oreilles la puissante trompette qui vient souffler au visage des morts, le jour du dernier jugement. Mais, outre qu’il y a dans cette partie de l’œuvre de Blake un abus insupportable de démons, d’horreurs et de catastrophes, presque toujours quelque chose vient gêner l’admiration et paralyser la sympathie. Aurune peut-être de ses compositions ne laisse indifférent : sous leur étrangeté transparaît une passion trop intense pour qu’on y demeure tout à fait insensible : seulement elles choquent, elles repoussent, parfois elles font sourire. Un dessin singulier et plein de réminiscences, à la fois académique et bizarre, gâte les plus heureuses conceptions. Dans les œuvres mêmes de la fin de sa vie , comme les illustrations du Livre de Job ou celles de la Divine Comédie, mieux composées, mieux équilibrées que celles de sa jeunesse, ce défaut reste aussi frappant ; les figures sont gauches et inexpressives : les trois amis de Job , avec leurs bras parallèlement tendus ou repliés, frisent le ridicule; Paolo et Francesca, dans le tourbillon des damnés, se livrent à des mouvements d’un désordre si cocasse, qu’ils font involontairement songer à de mauvais danseurs d’Opéra. L’étrange contorsion des figures de Blake tient en partie, il est vrai, à la nature de son génie. Il l’a répété en vingt endroits : de même qu’il écrivait jusqu’à trente vers d’une traite « sous une dictée directe, et presque contre sa volonté », les motifs de ses peintures lui apparaissaient soudainement dans un instant d’extase ; quelle que soit l’explication qu’on veuille donner de ses visions, un fait reste certain, c’est qu’il est avant tout un inspiré. Il est véritablement possédé par l’Esprit. L’émotion qu’il ressent est si brusque et si vive, que le visage et les mains des personnages ne suffisent pas à la traduire -. comme chez Tintoret, cet inspiré prodigieux, il faut qu’elle anime tout le corps. Mais Tintoret dessinait à merveille ; familier de la nature, il avait à sa commande une langue pittoresque souple et vraie. C’est ce qui manque à Blake, et je crois que nous touchons ici au secret de sa faiblesse.

William Blake - Hecate ou The Night of Enitharmon's Joy (1795) William Blake – Hecate ou The Night of Enitharmon’s Joy (1795) 

     Quoi qu’en pensent certains de ses admirateurs, il étudiait fort peu la nature, et, pour un peintre, la faute est capitale. Un musicien, un poète, peuvent trouver directement dans leur cœur de quoi parler au nôtre ; il leur suffît de vivre et de sentir. Le peintre, comme le sculpteur, a besoin de la réalité pour s’exprimer. Les rêves les plus éthérés, les émotions les plus intérieures, c’est au moyen des formes que lui offre la nature qu’il doit nous les transmettre ; il faut qu’il reprenne sans cesse contact avec elle ; dès qu’il s’en éloigne trop longtemps, il perd pied. J’ai nommé tout à l’heure l’Egypte et le moyen âge : si leur art touche aujourd’hui ceux mêmes qui n’en déchiffrent plus le sens, c’est que, malgré tout, il est à base du naturalisme, et vivant. Blake a constamment souffert de son éducation première. Il a fait son apprentissage non chez un peintre, mais chez un graveur ; il a gardé sur la peinture des opinions de graveur, et, en somme, il n’a jamais manié la brosse que fort péniblement : les rares panneaux à la détrempe que j’aie pu voir sont lourds et maladroits; malgré ses efforts, il n’a jamais cessé d’être que ce qu’il avait été en commençant, un enlumineur. Ce qui est plus grave, — car ses peintures pourraient être médiocres et ses dessins excellents, — sa jeunesse s’est passée non à étudier le modèle vivant, mais à copier des statues gothiques et d’anciennes estampes d’après les maîtres. Si belles qu’elles aient été, pouvaient-elles remplacer la vue directe des choses ? Une instruction solide lui a manqué, et il n’a pas su y suppléer plus tard. La tournure de son esprit, aussi bien que ses plus intimes convictions, s’y opposaient. On nous dit qu’il aimait la nature. Sans doute. Il suffît d’ouvrir ses livres pour le savoir. Ses premiers vers sont tout parfumés de beautés champêtres, et jusque dans le nébuleux Milton, se trouve un magnifique passage sur les oiseaux et les fleurs. Mais il faut s’entendre. Autre chose est d’être sensible à la douceur de l’air, à la voix du vent dans les arbres, « aux bonnes odeurs qui sortent du sol », d’avoir remarqué, un matin de printemps, « les fossettes de l’eau courante », ou d’avoir entendu « le frôlement des ailes de l’alouette dans les blés », autre chose d’avoir observé, de façon à en bien connaître la structure permanente et les aspects changeants, ce qui vit à la surface de la terre. Ce n’est pas en peintre que Blake aime la nature, c’est en poète, et en poète mystique. Tout paysage, toute forme se transfigure aussitôt à ses yeux ; il ne voit dans la réalité sensible qu’un « signe » des réalités éternelles. S’il se promène à Felpham, au bord de la mer qui scintille au soleil, tous « ces joyaux de lumière » s’animent et lui parlent du ciel ; si un rayon tombe des nuages sur le toit de sa maison, il voit une échelle d’or où circulent les anges. Et ce ne sont pas là des images ou des métaphores. « J’affirme, écrit-il dans sa Vision du Jugement dernier, que je ne perçois pas la création extérieure et qu’elle ne m’est rien autre qu’une gène. Gomment ! dira-t-im, quand le soleil se lève, vous ne voyez pas un disque de feu, assez semblable à une guinée y Oh I non ! non ! Je vois une troupe innombrable de l’armée céleste, criant : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu tout puissant ! » Je n’interroge pas l’œil de mon corps, pas plus que je n’interrogerais une fenêtre sur ce que je vois. Je regarde au travers, non avec. » Aussi bien, il ne s’agit pas de plantes ni d’animaux, ni même de paysage. Ce qui tient la première place dans l’œuvre de Blake, c’est le corps humain, le corps dans sa nudité. Il a pu, comme on l’affirme, prendre parfois sa femme et lui-même pour modèles ; il a dû le faire bien rarement. Aucun doute n’est possible, — ne venons-nous pas de le lui entendre avouer lui-même ? — la réalité le gênait. Sorti de l’école, il n’eut plus guère idée de recourir à elle. Ses étonnements et ses déboires lorsque, dans les premiers temps de son séjour chez Hayley, il se mit à faire des portraits en sont la meilleure preuve.  » J’ai maintenant découvert, écrit-il alors à son ami Butts (11 septembre 1801), que sans avoir la nature devant les yeux, on ne peut rien produire dans les voies de la peinture réelle. » Pour « découvrir », à plus de quarante ans, une vérité aussi évidente, il faut qu’il ait bien peu pratiqué jusque-là l’étude d’après nature. Cela n’a rien qui doive surprendre, puisque pour ses travaux habituels il la jugeait dangereuse et nuisible : « La peinture de portraits, écrit-il encore à Butts (22 novembre 1802), est à tous égards l’opposé de la peinture d’imagination et d’histoire. Si vous n’avez pas la nature devant vous à chaque coup de pinceau, vous ne pouvez faire un portrait, et si vous regardez la nature le moins du monde, vous ne pouvez peindre l’histoire»; la même pensée revient constamment sous sa plume. « C’était l’opinion de Michel-Ange, ajoute-t-il, et c’est la mienne. » C’était, ou à peu près, l’opinion de Michel-Ange, dont l’esthétique platonicienne était faite pour plaire à ce néo-platonicien. Mais le peintre de la Sixtine, s’il ne « copiait » pas la nature, la connaissait bien; il n’imaginait qu’avec ce qu’il savait d’elle. Au contraire, quand Blake voulait traduire ses visions sur le papier, c’étaient des figures prises à Michel-Ange, à Raphaël, ou seulement à Flaxman, qui s’offraient à sa mémoire. Il demeurait impuissant à plier à son gré ces corps qui se présentaient dans une attitude fixée, et dont les mouvements ne lui obéissaient pas ; en voulant les animer de son esprit, il n’arrivait qu’à les contourner gauchement et à les distendre, comme sous l’effort d’une pensée qu’ils n’étaient pas faits pour contenir. 

The Sepulcre of Blair, The reunion of Soul and Body (1806) - Gravure de Schianonetti d'après le dessin de BlakeThe Sepulcre of Blair, The reunion of Soul and Body (1806) – Gravure de Schianonetti d’après le dessin de Blake

     Sans peut-être s’en expliquer les causes , sans même se l’avouer ouvertement, il eut longtemps le sentiment de sa faiblesse. Son instinct d’artiste l’avertissait en secret que quelque chose lui faisait défaut. En dépit de ses doctrines, il chercha à s’assimiler ce qui constituait la force des Vénitiens et des Hollandais, ces « naturalistes » qu’il devait si fort mépriser par la suite. Il voulut, sur leur instigation, recourir à la réalité, y puiser de quoi donner corps à ce qu’il voyait avec l’œil de son esprit’. Cela lui coûtait des peines infinies. Il s’y prenait trop tard, il n’avait plus la souplesse nécessaire pour apprendre sans effort. Les difficultés mêmes que lui donnaient ces essais dans une voie nouvelle ne pouvaient manquer d’attirer son attention sur ce qu’ils avaient de contradictoire à ses croyances. Tôt ou tard, dans cette lutte douloureuse, les croyances devaient l’emporter; le mystique devait triompher du peintre. Un jour, en 1804, visitant une galerie qui contenait des tableaux de l’école de Léonard, de Raphaël et de Poussin, il fut vivement frappé de ce qui, dans ces maîtres, répondait à ses préférences. Le lendemain, il eut, dans un éblouissement, la vision de la vérité; il acquit subitement la certitude d’avoir été, pendant des années, le jouet de « ces démons vénitiens et hollandais, qui travaillent à détruire la puissance de l’imagination, au moyen de cette machine infernale appelée clair-obscur». Ce fut une journée capitale dans sa vie. Le passage d’une lettre à Hayley (23 octobre 1804), qui s’y rapporte, est intéressant à citer : il en dit plus sur Blake que de longs commentaires :

     « Le lendemain du jour où je visitai la galerie Truchsess. je fus illuminé de nouveau pour mieux travailler, et pourtant les preuves de mon application à mon œuvre leur manquaient. Il n’en sera plus ainsi désormais, j’en remercie Dieu en toute confiance. Il est devenu mon serviteur, celui qui me dominait ! Il est comme un frère, celui qui était mon ennemi ! Cher Monsieur, excusez mon enthousiasme, ou plutôt ma folie, car je suis réellement ivre de vision intellectuelle, dès que je saisis un crayon ou un burin, tout comme je l’étais dans ma jeunesse… Je remercie Dieu qu’il m’ait donné de poursuivre courageusement ma route, pendant vingt ans. dans les ténèbres. »

L’échelle de Jacob, William Blake, 1800. British Museum.L’échelle de Jacob, William Blake, 1800. British Museum.

     Je ne puis me défendre d’apercevoir quelque chose d’assez tragique dans cette joie délirante. Blake avait instinctivement tenté la réconciliation de la nature et de ses rêves, cette réconciliation, toujours désirée, jamais atteinte, que cherchent toute leur vie les vrais artistes ; le jour où il crut l’avoir réalisée, il n’avait, en fait, qu’opté pour les rêves, en fermant les yeux sur la nature. Il avait trouvé la paix de l’âme, mais il avait, du même coup, condamné son art à ne vivre jamais qu’à demi. Ses derniers ouvrages montrent sans doute une maîtrise de soi plus grande, plus de fermeté dans la conception, plus de certitude dans la main ; malgré tout, leur beauté demeure incomplète : ils nous émeuvent imparfaitement ; impuissants à donner l’essor à notre imagination, ils manquent leur but. 

William Blake - les consolateurs de JobWilliam Blake – les consolateurs de Job

     On pourra s’étonner qu’avec d’aussi graves lacunes Blake ait atteint dans sa patrie à une si grande renommée. La mode y est sans doute pour une bonne part, mais elle ne suffit pas à l’expliquer. J’en aperçois plusieurs raisons, — qui ne sont probablement pas les seules, ni peut-être les plus vraies, car il est toujours difficile à un étranger de juger de ces choses, — je les indiquerai brièvement avant de terminer cette étude déjà longue. C’est d’abord que Blake, malgré ses obscurités, est un grand poète, et le poète a servi la gloire du peintre. C’est aussi qu’il est assez original pour attirer l’attention, assez difficile à pénétrer pour la retenir. C’est surtout que ses compatriotes sont, à la fois, moins frappés que nous de l’insuffisance plastique de son œuvre de peintre ou de graveur, et plus sensibles aux intentions qu’elle révèle. La pauvreté du dessin, le manque de vie et de beauté, ne peuvent choquer, comme elles nous choquent, des admirateurs de Holman Hunt ou de Ford Madox Brown; au contraire, toutes les préoccupations religieuses et morales sont bien faites pour les intéresser.  » L’art anglais contemporain, écrivait M. de la Sizeranne dans son Histoire de la Peinture anglaise au XIXe siècle «  » n’est pas sorti spontanément, comme chez nous, de la joie d’admirer, de la joie de voir, du bonheur d’oublier pour la splendeur plastique de la nature et des êtres qui y vivent, l’indifférence de cette nature, le bonheur de ces êtres, et jusqu’aux tourments de sa propre pensée… C’est un enfant du Devoir, ce n’est pas un enfant de l’Amour. Il est venu en ce monde, soit pour ennoblir la vie, soit pour enseigner la vie. soit pour améliorer la vie ». Rien de plus juste. C’est à peine un paradoxe de dire qu’en Angleterre on cherche tout dans l’art, excepté peut-être la beauté. Les mêmes causes qui ont fait le succès des préraphaélites devaient aussi faire celui de Blake. En France, de pareilles considérations ont très peu de poids ; on ne déteste pas que les peintres racontent ou même qu’ils raisonnent, on n’aime pas beaucoup qu’ils prêchent ni qu’ils rêvent. La popularité de Blake risque fort de ne jamais se répandre chez nous. L’homme intéressera quiconque est sensible à l’attrait du mystère. Ses vers ont de quoi charmer les plus hostiles : ceux qui ne sauraient goûter le prophète de Jérusalem et de Vala ne pourront refuser leur affection au chantre exquis de l’Innocence. Mais le peintre ne plaira jamais que médiocrement, même aux esprits mystiques : ses créations ne sont ni assez vivantes, ni assez belles ; en vérité, ce poète est insuffisamment poète dans sa peinture, il manque du don divin par quoi les grands artistes embellissent tout ce qu’ils touchent. Et puis, — il faut l’avouer, — nous avons quelque peine à lui pardonner de si mal répondre à notre attente : que n’espérions-nous pas d’un homme qui franchissait à son gré les limites de ce monde imparfait et qui jouissait continuellement de la conversation des anges ?

William Blake (Londres, 1757-1827), Le cercle des luxurieux, 1824-27, d’après le Chant V de L’Enfer de la Divine Comédie de Dante.William Blake – Le cercle des luxurieux, 1824-27,
d’après le Chant V de L’Enfer de la Divine Comédie de Dante.

    Il serait injuste , pourtant, de nous montrer trop sévères. Ne querellons pas ceux qui nous disent avoir entrebaillé la porte de l’au-delà et avoir vu les choses que nous ne voyons pas : peut-être leur impuissance à les décrire est-elle la rançon nécessaire de leur merveilleux privilège ; peut-être les spectacles qu’il leur a été donné de contempler en esprit sont-ils trop sublimes pour nos sens mortels. Quand nous sommes tentés de leur reprocher la déception qu’ils nous l’ont presque toujours éprouver, rappelons-nous la réponse de l’ermite mystique dans le Jardin des roses de Saadi : « Je disais en moi-même : quand j’entrerai dans la roseraie, j’emplirai ma robe de roses que je rapporterai en présent à mes amis. Mais l’odeur des fleurs m’enivra si fort que je lâchai les pans de ma robe ».

Paul ALFASSA

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Gravure tirée des "Visions des filles d'Albion" (1793)Gravure tirée des « Visions des filles d’Albion » (1793)

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