Sturm und Drang : Gottfried August Bürger, la ballade de Lenore (1773)

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220px-Goe.Skulptur.Bürgerstr.CA.Bürger02.detail   Gottfried August Bürger (1747-1794)

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   Gottfried August Bürger est le prototype du poète romantique allemand maudit ; sa vie aura été marquée par une longue suite de drames et de tourments. Fils de pasteur, il commence par étudier la théologie à Halle, puis le droit à Göttingen où il découvre la jeune poésie allemande alors influencée par Klopstock et Wieland.

   Marié avec Dorothea Mariann Leonart, il tombe amoureux de sa belle-sœur, Augusta Maria Wilhelmine Eva (« Molly ») qu’il finira par épouser après la mort de sa femme. Mais après un an de mariage, celle-ci meurt en couche. Titulaire d’un emploi médiocre, il sombre alors dans la dépression et la misère. Son troisième mariage avec une jeune fille de Stuttgart, Elise Hahn, qui s’était offerte à lui dans dans une épitre en vers, se termine par un divorce.

   Miné par les problèmes matériels, les critiques de ses pairs, notamment Schiller, et pour finir la tuberculose, il se pend à Göttingen à l’âge de 47 ans.

   Ses écrits les plus connus sont  la ballade de Lenore (1773), (l’Elégie (1776), une traduction de Macbeth (1783), la version allemande des Aventures du baron de Münchhausen (1786),  la petite fleur enchantée (1789),

     En 1773, année de la parution de sa ballade la plus célèbre, Lenore, Bürger fréquente à Göttingen le cercle littéraire du….composé des poètes Voss, Cramer, Leisewitz. Bürger se passionne à l’époque comme beaucoup de poètes de sa génération pour les contes populaires de l’Europe du nord; il a pour livre de chevet à cette époque un recueil de ballades écossaises,  Relicts of ancient poetry publié en 1765 en Angleterre par un ecclésiastique, B. Percy et recueille les légendes et récits populaires. La légende veut que ce serait au cours d’un voyage dans sa patrie qu’il aurait eu l’idée de cette ballade en entendant une jeune paysanne chanter les vers suivants :

La lune est claire
Les morts vont si vite à cheval
Dis, chère amie, ne frissonnes-tu pas?  

    Mais il existe dans le recueil édité par Percy une ballade au thème semblable « l’esprit de Sweet William » et l’homme de lettres William Taylor qui devait éditer plus tard la première version anglaise de Lenore rapproche pour sa part cette ballade d’une « obscure ballade anglaise » appelée « The Suffolk Miracle « .

La forme littéraire choisie par Bürger sera la ballade, dont il créera le genre en Allemagne et qui sera repris ensuite par de nombreux poètes comme Gœthe, Schiller, Uhland, Wielnad.

     A la fin de 1803, Madame de Staël se rend en Allemagne avec son compagnon d’alors Benjamin Constant où elle est reçue avec tous les honneurs, elle découvre ainsi la littérature de ce pays alors totalement inconnue en France et en particulier la ballade de Bürger alors très en vogue. De ce voyage naîtra quelques années plus tard son essai « De l’Allemagne » publié pour la première fois à Londres en 1813 et en France en 1814 (après la destruction des épreuves de la première édition de 1810 par Napoléon) qui décrit une Allemagne sentimentale et candide qui aura une grande influence sur le regard que les Français porteront sur ce pays au XIXe siècle.

     Voici ce qu’écrivait Madame de Staël au sujet de l’œuvre de Bürger :

     « en Allemagne, la terreur, les revenants et les sorciers plaisent au peuple comme aux hommes éclairés; c’est un reste de la mythologie du Nord; c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits des climats septentrionaux.
      Bürger est celui qui a le mieux saisi cette veine de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Celui qui n’a pas lu Lenore dans le texte ne peut se faire une idée du mérite étonnant de cette romance : toutes les images, tous les bruits en rapports avec la situation de l’âme, sont merveilleusement exprimés par la poésie : les syllabes, les rythmes, tout l’art des paroles et de leur  sens est employé pour exciter la terreur. La rapidité des pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le cheval hâte sa course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il entraîne avec lui dans l’abîme ».

      La ballade de Lenore a eu une influence profonde sur le développement de la littérature romantique en Europe en particulier en Angleterre où elle favorise le renouveau du mode littéraire de la ballade à la fin du XVIIIe siècle. Selon le germaniste John George Robertson :

« [Lenore] a exercé dans la littérature mondiale une influence plus étendue que peut-être tout autre poème. […] Comme une traînée de poudre, cette ballade remarquable a balayé l’Europe, de l’Ecosse à la Pologne et à la Russie , de la Scandinavie à l’Italie . L’image fantastique de l’étrange cavalier au cheval fantomatique qui porte Lenore à sa perte a retenti dans toutes les littératures et a constitué pour beaucoup de jeunes âmes sensibles la révélation d’une nouvelle forme poétique.  Aucune autre production du mouvement artistique du  » Sturm und Drang «  – pas même le Werther de Goethe, paru quelques mois plus tard – n’a eu des effets aussi profonds sur les autres littératures que le Lenore de Bürger, il a puissamment participé à la naissance du mouvement romantique en Europe».

    De la même manière,le spécialiste de la littérature britannique Marti Lee écrit que Bürger, grâce à son œuvre, est l’un des pères fondateurs de la production artistique du XIXe et XXe siècle basée sur l’exploitation du fantastique morbide et du sentiment de l’horreur et notamment les œuvres mettant en scène des revenants et des vampires.

     La première traduction anglaise de la ballade de Bürger a été réalisée en 1790 par l’homme de lettres William Taylor et été éditée en mars 1796. Elle sera suivie de nombreuses autres traductions, celles de Walter Scott en 1794,  celles de William Robert Spencer , Henry James Pye et John Thomas Stanley en 1796 et enfin des traductions de James Beresford et Dante Gabriel Rossetti publiées respectivement en 1800 et 1844, et qui sont considérées comme les traductions les plus fidèles de l’œuvre de Bürger.

      Il faudra attendre 1827 pour connaître la première traduction de la ballade en français réalisée parle journaliste et homme politique français  Ferdinand Flocon. Gérard de Nerval qui était obsédé par le texte a publié cinq traductions successives : deux en prose et trois en vers.

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–––– La ballade de Lénore, 1ère traduction en prose de Gérard de Nerval en 1829 ––––––––––––––––

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    Lénore se lève au point du jour, elle échappe à de tristes rêves : « Wilhelm, mon époux ! es-tu mort ? es-tu parjure ? Tarderas-tu longtemps encore ? » Le soir même de ses noces il était parti pour la bataille de Prague, à la suite du roi Frédéric, et n’avait depuis donné aucune nouvelle de sa santé.

    Mais le roi et l’impératrice, las de leurs querelles sanglantes, s’apaisant peu à peu, conclurent enfin la paix ; et cling ! et clang ! au son des fanfares et des timbales, chaque armée, se couronnant de joyeux feuillages, retourna dans ses foyers.

Lenore - William Blake - 1796

Lenore – William Blake – 1796

    Et partout et sans cesse, sur les chemins, sur les ponts, jeunes et vieux, fourmillaient à leur rencontre. « Dieu soit loué ! » s’écriaient maint enfant, mainte épouse. « Sois le bien venu ! » s’écriait mainte fiancée. Mais, hélas ! Lénore seule attendait en vain le baiser du retour.

    Elle parcourt les rangs dans tous les sens ; partout elle interroge. De tous ceux qui sont revenus, aucun ne peut lui donner de nouvelles de son époux bien aimé. Les voilà déjà loin : alors, arrachant ses cheveux , elle se jette à terre et s’y roule avec délire.

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

    Sa mère accourt : « Ah ! Dieu t’assiste ! Qu’est-ce donc, ma pauvre enfant ? » et elle la serre dans ses bras. « Oh ! ma mère, ma mère, il est mort ! mort ! que périsse le monde et tout ! Dieu n’a point de pitié ! Malheur ! malheur à moi !

    — » Dieu nous aide et nous fasse grâce ! Ma fille, implore notre père : ce qu’il fait est bien fait, et jamais il ne nous refuse son secours. — Oh ! ma mère, ma mère ! vous vous trompez Dieu m’a abandonnée : à quoi m’ont servi mes prières ? à quoi me serviront-elles ?

    — » Mon Dieu ! ayez pitié de nous ! Celui qui connait le père sait bien qu’il n’abandonne pas ses enfants : le Très-Saint-Sacrement calmera toutes tes peines! — Oh ! ma mère, ma mère !…. Aucun sacrement ne peut rendre la vie aux morts !…..

    — » Mon Dieu ! ayez pitié de nous. N’entrez point en jugement avec ma pauvre enfant ; elle ne sait pas la valeur de ses paroles….. ne les lui comptez pas pour des péchés ! Ma fille, oublie les chagrins de la terre ; pense à Dieu et au bonheur céleste ; car il te reste un époux dans le ciel !

Le Blasphème ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

Le Blasphème ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842

    — » Oh ! ma mère , qu’est-ce que le bonheur ? Ma mère, qu’est-ce que l’enfer ?….. Le bonheur est avec Wilhelm, et l’enfer sans lui ! Éteins-toi, flambeau de ma vie, éteins-toi dans l’horreur des ténèbres ! Dieu n’a point de pitié…. Oh ! malheureuse que je suis ! »

    Ainsi le fougueux désespoir déchirait son cœur et son âme, et lui faisait insulter à la providence de Dieu. Elle se meurtrit le sein, elle se tordit les bras jusqu’au coucher du soleil, jusqu’à l’heure où les étoiles dorées glissent sur la voûte des cieux.

    Mais au dehors quel bruit se fait entendre ? Trap ! trap ! trap !….. C’est comme le pas d’un cheval. Et puis il semble qu’un cavalier en descende avec un cliquetis d’armures ; il monte les degrés…. Écoutez ! écoutez !… La sonnette a tinté doucement… Klinglingling ! et, à travers la porte, une douce voix parle ainsi :

— » Holà ! holà ! ouvre-moi, mon enfant ! Veilles-tu ? ou dors-tu ? Es-tu dans la joie ou dans les pleurs ? — Ah ! Wilhelm ! c’est donc toi ! si tard dans la nuit !… Je veillais et je pleurais….. Hélas ! j’ai cruellement souffert…. D’où viens-tu donc sur ton cheval ?

    — » Nous ne montons à cheval qu’à minuit; et j’arrive du fond de la Bohême : c’est pourquoi je suis venu tard, pour te remmener avec moi. — Ah! Wilhelm, entre ici d’abord ; car j’entends le vent siffler dans la forêt…..

     — » Laisse le vent siffler dans la forêt, enfant ; qu’importe que le vent siffle. Le cheval gratte la terre, les éperons résonnent ; je ne puis pas rester ici. Viens, Lénore, chausse-toi, saute en croupe sur mon cheval ; car nous avons cent lieues à faire pour atteindre à notre demeure.

Lénore - illustration 1796

Lénore – illustration 1796

     — » Hélas ! comment veux-tu que nous fassions aujourd’hui cent lieues, pour atteindre à notre demeure ? Écoute ! la cloche de minuit vibre encore. — Tiens ! tiens ! comme la lune brille !…. Nous et les morts, nous allons vite ; je gage que je t’y conduirai aujourd’hui même.

    — Dis-moi donc où est ta demeure ?

    Y a-t-il place pour moi ? — Pour nous deux. Viens, Lénore, saute en croupe : le banquet de noces est préparé, et les conviés nous attendent. »

    La jeune fille se chausse, s’élance, saute en croupe sur le cheval ; et puis en avant ; hop ! hop ! hop ! Ainsi retentit le galop…. Cheval et cavalier respiraient à peine ; et, sous leurs pas, les cailloux étincelaient.

     Oh ! comme à droite, à gauche, s’envolaient à leur passage, les prés, les bois et les campagnes ; comme sous eux les ponts retentissaient ! « — A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille….. Hurra ! les morts vont vite. A-t-elle peur des morts ? — Non….. Mais laisse les morts en paix !

Lénore. Les morts vont vite - Ary Scheffer - début XIXe siècle

Lénore. Les morts vont vite – Ary Scheffer – début XIXe siècle

     » Qu’est-ce donc là-bas que ce bruit et ces chants ? Où volent ces nuées de corbeaux ? Écoute….. c’est le bruit d’une cloche ; ce sont les chants des funérailles : « Nous avons un mort à ensevelir. » Et le convoi s’approche accompagné de chants qui semblent les rauques accents des hôtes des marécages.

     ― » Après minuit vous ensevelirez ce corps avec tout votre concert de plaintes et de chants sinistres : moi, je conduis mon épousée, et je vous invite au banquet de mes noces. Viens, chantre, avance avec le chœur, et nous entonne l’hymne du mariage. Viens, prêtre, tu nous béniras.

Lénore - illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl Schurig

Lénore – illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl Schurig

    Plaintes et chants , tout a cessé….. la bière a disparu….. Sensible à son invitation , voilà le convoi qui les suit….. Hurra ! hurra ! Il serre le cheval de près, et puis en avant ! Hop ! hop ! hop ! ainsi retentit le galop….. Cheval et cavalier respiraient à peine, et sous leurs pas les cailloux étincelaient.

Léonore - Horace Vernet - 1839

Léonore – Horace Vernet – 1839

     Oh! comme à droite, à gauche s’envolaient à leur passage les prés, les bois et les campagnes. Et comme à gauche, à droite, s’envolaient les villages, les bourgs et les villes. — « A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille Hurra! les morts vont vite….. A-t-elle peur des morts ? — Ah ! laisse donc les morts en paix.

     ― » Tiens ! tiens ! vois-tu s’agiter, auprès de ces potences, des fantômes aériens, que la lune argente et rend visibles ? Ils dansent autour de la roue. Çà ! coquins, approchez ; qu’on me suive et qu’on danse le bal des noces….. Nous allons au banquet joyeux. »

Leonora - William Blake - 1796

Leonora – William Blake – 1796

     Husch ! husch ! husch ! toute la bande s’élance après eux, avec le bruit du vent, parmi les feuilles desséchées : et puis en avant ! Hop ! hop ! hop ! ainsi retentit le galop. Cheval et cavalier respiraient à peine, et sous leurs pas les cailloux étincelaient.

     Oh ! comme s’envolait, comme s’envolait au loin tout ce que la lune éclairait autour d’eux !…. Comme le ciel et les étoiles fuyaient au-dessus de leurs têtes! » — A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille…. Hurra ! les morts vont vite….. — Oh mon Dieu ! laisse en paix les morts.

Lénore - illustration de Uwe Pfeiffer

Lénore – illustration de Uwe Pfeiffer

     — » Courage, mon cheval noir. Je crois que le coq chante : le sablier bientôt sera tout écoulé….. Je sens l’air du matin Mon cheval , hâte-toi….. Finie , finie est notre course ! J’aperçois notre demeure…. Les morts vont vite….. Nous voici ! »

     Il s’élance à bride abattue contre une grille en fer, la frappe légèrement d’un coup de cravache….. Les verroux se brisent, les deux battants se retirent en gémissant. L’élan du cheval l’emporte parmi des tombes qui, à l’éclat de la lune, apparaissent de tous côtés.

Lenore - illustration de  Frank Kirchbach - 1896

Lenore – illustration de  Frank Kirchbach – 1896

     Ah ! voyez !… au même instant s’opère un effrayant prodige : hou ! hou ! le manteau du cavalier tombe pièce à pièce comme de l’amadou brûlée ; sa tête n’est plus qu’une tête de mort décharnée, et son corps devient un squelette qui tient une faux et un sablier.

     Le cheval noir se cabre furieux, vomit des étincelles, et soudain….. hui ! s’abîme et disparaît dans les profondeurs de la terre : des hurlements , des hurlements descendent des espaces de l’air, des gémissements s’élèvent des tombes souterraines….. Et le cœur de Lénore palpitait de la vie à la mort.

Lénore - illustration 1796

Lénore – illustration 1796

      Et les esprits, à la clarté de la lune, se formèrent en rond autour d’elle, et dansèrent chantant ainsi : « Patience ! patience ! quand la peine brise ton cœur, ne blasphème[1] jamais le Dieu du ciel ! Voici ton corps délivré….. que Dieu fasse grâce à ton âme ! »

Le cimetière ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

Le cimetière ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842

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Pour connaître la version originale allemande de Bürger, la version anglaise et de nombreuses illustrations réalisées sur le thème, c’est ICI.

Pour connaître les différentes versions françaises et le texte original (Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits »), c’est ICI.

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