Poésie : sous la pluie des flèches solaires, Andreï Biély (1880-1934), poète russe

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bielydessin

Andreï Biély (1934)

Ah ! ces images familières !
Toujours les talus, les brouillards,
Le bruissement des clairières,
Un peuple affamé sans espoir …

Ah ! ce pays, combien sévère !
Libre espace sans liberté …
Des champs monte une voix amère :
« Meurs avec moi sans hésiter ! »
Voici de mortelles menaces,
Voici des cris désespérés,
Des sanglots, des plaintes qui passent
En des messages éplorés.
Toutes les morts inassouvies
Sans arrêt volent dans le vent;
Dans la steppe, on fauche les vies,
Dans la steppe, on fauche les gens.

Terre glacée, plaine mortelle,
Pays maudit, pays froid,
Mère, ô Russie, patrie cruelle,
Qui s’est ainsi moqué de toi ?

(1908)

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Assez ; n’attends plus ! Plus d’espoir !
Dissous-toi, mon malheureux peuple !
Disparais dans l’espace, disparais,
O Russie, ma Russie ! 

(Cendre)

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Willi Geigerillustration de Willi Geiger

Il crut trop à l’éclat de l’or
et périt des flèches solaires.
Sa pensée mesura les siècles
Mais vivre sa vie – il ne sut.

                      (Biély, aux Amis)

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Mon moi visible est miroir des pulsions,
Diamant taillé par un fantôme
En réfractions entrecroisées :
Scintillant, je me reflète en vous
Comme, inondé d’un trop-plein de destin.

                        (Premier rendez-vous).

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La parole est à ceux qui recherchent des prophètes
et le mystère du ciel pleure…
Aux pieds des siècles discordants et rugissants
je suis rebelle dans un sommeil éternel…

                                                   (Mag, 1903)

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Je tisse et fais voler sur mon sentier céleste
avec ma vaporeuse pourpre
monde après monde, siècle après siècle
.

                              (Premier rendez-vous)

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« […] et elle a brûlé mon corps ; et mon corps s’est embrasé ; il
est devenu la brillante torche des passions les plus viles ; et puis
il s’est consumé ; à l’endroit où l’homme avait vécu, il n’est resté
qu’une pincée de cendres froides ; le vent a soufflé : la cendre
s’est envolée, s’est dispersée dans l’air. L’homme n’est plus. »

« Carnets d’un toqué » d’Andréï Biély.

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Premier rendez-vous

Étoile du souvenir, surgis ;
Années revécues.
Poème : premier rendez-vous,
Poème : premier amour.
Je vois des appels venteux.
je vois des ténèbres soufflantes :
Le courant cramoisi de la guerre,
Où nous nous sommes noyés…
Mais point d’« hier» ni d’« aujourd’hui » :
Le passé tout entier s’éclaire,
Et seul un chant, hirondelle divine,
Lance son cri brûlant par la fenêtre…
Brille, mon étoile, au lointain !
Sur le chemin, les ans dressés comme des bornes :
Je les longe tel un pèlerin,
Cheminant au-devant de moi-même…
Frissons d’eau par les vents épandus,
Faites courir, journées d’un printemps qui n’est plus,
Vos mètres rayonnants,
Vos rêves vibrants de baisers.
Mille neuf cent, année pleine d’aurores !..
Questions jetées vers le levant…
…..
Mais l’hiver au hurlement de rue…
Silhouette au pied rapide,
S’arrachant aux semelles, l’obscurité
Grandit et chagrine enténèbre
Les immeubles aux flancs blancs ;
Il semblerait que des lémures,
Que les mimes muets de l’hiver
Élaborent des tours, mirés
En paroles écloses :
Toi et nous !
Je vais, docile et déprimé,
Tel un sosie à quatre pieds :
L’esprit biptère se fige en étoile ;
Et l’amas encroûté gèle ;
Givrant et scintillant,
jouant en essaims cristallins,
je verserai du miroir de ma face
Des lys de reflets croisés,
Et sous le masque, criblé de péchés,
je hérisserai ma honte sans issue,
Pour que surgisse de la vie, obscur,
Un temple fou et dépourvu de sens…
……
Entourez-moi, humains :
Pour me sauver de moi-même ;
Resserrez vos poitrines de foudre,
Vos cœurs emplis de feu.
Mon moi visible est miroir des pulsions,
Diamant taillé par un fantôme
En réfractions entrecroisées :
Scintillant, je me reflète en vous
Comme, inondé d’un trop-plein de destin,
Un couronnement qui vous incombe :
Je mûrirai, me livrant au battement
De cœurs chers et chaleureux.
Vous, approchez : je suis enfoudré ;
Vous, reculez :je suis un autre,
Je suis disloqué, débordant
De vides qui fuient débâcle,
Tel l’envol de l’ombre en cône creux,
Tel un nuage au firmament,
Tel le tonus éternel et sans cœur
De faîtes inexistants.
Des formes s’édifient dans les nuées :
Et moi, visage confisqué,
Assombri, fragmenté, morose,
je cours le long des congères,
Des pieds d’un fêtard de passage
je m’étire, sans poids, sans qualités :
Les démons me font pousser.
D’une angoisse inexprimable…
Nous sommes sans vie et distants,
Spirales de regards étrangers,
Miroirs en vagues déferlants,
Nous jouons à danser pour rien,
Comme des taches claires sur les murs d’été,
Dans un verre, un remous de lumière,
Tout est bizarrement inconcevable ;
Et tout ressemble à un labyrinthe…
Yeux dans les yeux ! Tout s’enturquoise…
Entre les yeux et nous, je suis ressuscité ;
Un souffle annoncera la première nouvelle :
Pas toi, ni moi !.. Mais nous : mais Lui !
L’esprit, moqueur comme un faune,
Nous mène sur un autre plan :
Nous grattons nos calvities roses
Sous les turquoises du printemps ;
Nous voulons être trop malins,
Nous renonçons, nous ne comprenons rien,
Abandonnant un rêve trop précoce,
Nous errons encombrés par la vie ;
Et lassés, nous honnissons
La fumée des brillances passées :
En taureaux plaintifs nous jouons des cornes,
En vieux hongres nous ruons aux brancards.
Notre bon sens, comique au groin de truie,
Parfois énonce à l’appel des aubes :
Mieux vaut une maisonnette de bois
Que ces pierres si maladives;
Il cache sa tête comme une autruche,
S’écarte en sursaut comme un chien,
Casant le chaos sans issue
Dans les cahots d’un méchant quotidien.
Digérant les dons de la nature
Dans nos ventres obtus,
Nous foulons aux pieds les années;
Nous piétinons vers l’obscurité.
…..
Traduction Christine Zeytounian-Beloüs, copyright édition Anatolia

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Printemps

Tout est épuisé. Trop de bourgeons.
Fleurs venues trop vite, trèfles.
Voici les nuages flottants comme moutons.
assourdissante sonne la bonne nouvelle encore plus fort.
Je suis inquiet crissant paresseusement
Ceux qui sont tombés, et toi Thekla en colère,
Vous pesez dangereusement sur la rue
on essuie les fenêtres.

Voici la chaux à nettoyer avec un couteau …
Voici  des tasses de poison … Voici la laine …
La poitrine d’Avril gonflée d’enthousiasme.
Le vent tourne à l’extérieur de la poussière.

Fenêtres grandes ouvertes et pleurer, et parler,
et les fleurs se balancent sur leur tige,
et donnent sur la cour livide
pieds nus battus contre les meubles.

Chat pelé et l’auge pour siège,
patte de velours délavé.

Voici un garçon dans une chemise de calicot
Qui court, qui court vers sa grand-mère.

À la lumière du bout du puits sous la lumière d’après-midi.
Sentiment nouveau, comme avant, le feu.
Tout est ciel bleu et encore le bleu,
nuages flottants comme moutons, cheveux ondulés.

Dans le bleu de mon errance tes yeux de dahlias bleus.
Toutes les aspirations terrestres tellement désolées …
Des bottes de vieux paysan jetées dans la cour
avec le tonnerre tombant des grosses poutres.

1903, Moscou

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Pour d’autres textes d’Andreï Biely, c’est « ICI« .

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