Le paysage vu de la fenêtre du train… « Un balcon en forêt » de Julien Gracq

–––– Introduction au texte de Julien Gracq : extrait de La Meuse du site Septention –––––––––––

     En me documentant pour préparer cet article sur la Meuse j’ai découvert le site néerlandais Septentrion qui depuis trente années traite essentiellement de littérature néerlandaise mais qui publie parfois des textes en français. L’un de ceux-ci décrivait justement cette rivière et faisait référence au livre de Julien Gracq. Luc Devoldere, écrivain et rédacteur en chef de la revue Septentrion a descendu « en explorateur » très documenté la Meuse et nous livre ses impressions.


Le Bateau ivre (1871)

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Arthur Rimbaud

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Adieu à la Meuse

« Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,

Meuse inépuisable et que j’avais aimée.

Charles Péguy Extrait de ‘OEuvres poétiques complètes’,
Gallimard (La Pléiade, no 60), Paris, 1948.

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Luc Devoldère

Extrait du texte de Luc Devoldere :

     Le matin suivant, notre bateau jouxte la forêt des Ardennes, les restes d’une forêt mythique qui s’étendit un jour de la mer du Nord à Constantinople. Cette forêt conserve jalousement ses légendes des quatre fils Aymon, ses croisades et ses nobles dames infidèles, ses châteaux et ses citadelles. Il fut un temps où les fils Aymon chevauchaient sans repos le légendaire destrier Bayard, franchissant fleuve et vallées, en fuite devant la colère de Charlemagne. Çà et là, le fier coursier laissa la trace de ses immenses sabots. Près de Dinant, il fendit le rocher du bord de Meuse, près de Liège, il échappa miraculeusement à la noyade quand l’empereur le fit jeter dans le fleuve, une meule au cou: Bayard escalada la rive opposée et disparut pour toujours au galop dans les forêts infinies des Ardennes. De nos jours, au-dessus de Bogny-sur-Meuse, on peut voir les quatre fils Aymon pétrifiés: quatre pitons rocheux sur la croupe d’une colline qui leur sert de cheval.

les quatre fila Aymont et le cheval Bayardles quatre fils Aymont et le cheval Bayard

     La vallée de la Meuse vit Godefroy de Bouillon de Monthermé, confluent de la Semois et de la Meuse, s’élancer vers Verdun, Constantinople, Antioche et Jérusalem. Hodierne, Berthe et Iges virent également leurs époux partir pour la croisade au cours de leur nuit de noces. Sept ans durant, elles attendirent en vain, jusqu’à ce que l’infidélité les transforme en pitons rocheux: les ‘Dames de Meuse’.

     Les géologues savent pourquoi la Meuse s’est, contre toute logique, frayé un chemin à travers le massif des Ardennes: c’est tout simplement qu’elle ne l’a pas fait. Il y a des milliers d’années, la Meuse serpentait au beau milieu d’une plaine. Puis un plissement généra le massif des Ardennes: le fleuve dut creuser son lit à mesure. Les méandres demeurèrent. A Fepin, les diverses strates de la roche montrent que la mer arriva un jour jusqu’ici.

     Le bateau glisse à travers ce pli oublié de France qui pointe sa langue au coeur de la Belgique. Dans les villages, les hommes et les maisons à paraboles ont recherché le bord de l’eau, car là-haut sur les collines règne partout une forêt compacte. Sous la légère brume du matin, la fraîche verdure printanière, réfléchie par la Meuse, rivalise avec le vert sombre des forêts. Çà et là apparaissent timidement les ajoncs et les fougères que Julien Gracq évoque dans le voyage en train qui ouvre Un balcon en forêt.

la Meuse à Montherméla Meuse à Monthermé

La Meuse à LaifourLa Meuse à Laifour

     A Monthermé, nous amarrons pour regarder la petite ville accolée au méandre majestueusement déployé. Au pont sur la Meuse, je lis que les troupes coloniales françaises se sacrifièrent ici, le 13 mai 1940, pour arrêter les blindés allemands.

A Laifour nous amarrons pour déjeuner. Ici tout s’accorde parfaitement: le silence, la baguette, le Saumur, la terrine de sanglier, les ajoncs, le petit train jaune et rouge qui trépide sur le pont de chemin de fer et ajoute du silence au silence. Le Château Margaux s’établit à nos côtés. Sur la péniche transformée, les seuls passagers sont un homme et une femme de Wépion, près de Namur. Les enfants ont quitté la maison; eux se rendent à Paris. La femme fête aujourd’hui son anniversaire. A l’écluse précédente, ils ont acheté pour 40 francs français une perche à un pêcheur. Une demi-heure à peine après sa mort, sur l’herbe, voilà le poisson écorché d’une main experte par l’homme. Nous partageons notre vin, trinquons aux années, à la fidélité conjugale et agitons la main à l’intention de Néerlandais qui passent sans comprendre, dans leurs yachts en route pour la Méditerranée. Pour l’instant, nous n’allons nulle part, nous sommes immobiles au bord du fleuve. Cela aussi c’est nécessaire au cours de voyages comme celui-ci. Retenez l’endroit. Notre ‘balcon en forêt’, c’était Laifour, près des Dames de Meuse, où la rivière était boudeuse et rieuse.

Givet sur la Meuse et sa forteresseGivet sur la Meuse et sa forteresse

« O saisons, O châteaux »
     Dans le dernier méandre avant la frontière belge se dresse la centrale atomique de Chooz. Un souterrain d’un kilomètre de long qui draine tout le trafic, coupe le méandre, si bien que je ne vois de la centrale que les traînées de fumée, et, sorti du tunnel navigable, les immenses tours de refroidissement, ces nouveaux fortins des nations qui ont relégué leur approvisionnement énergétique à leurs frontières. A Givet, le fort de Charlemont garde une frontière qui n’existe plus guère. Charles Quint le fit bâtir contre la France, Vauban le remania, et, après Waterloo, le corps d’armée de Grouchy tint longtemps ici contre les Prussiens. L’arrière-garde de Grouchy avait admirablement défendu la retraite du corps d’armée. ‘O saisons, O châteaux / Quelle âme est sans défauts?’

les Dames de Meuse 

les Dames de Meuse

     Au château d’Hierges, les Dames de Meuse renoncèrent à leur vertu; Godefroy de Bouillon en partance pour Jérusalem abandonna son fort de Bouillon. Il y a les citadelles de Namur, de Dinant et d’Huy, construites sous leur forme actuelle par les Néerlandais après 1815. Il y a les ruines du château de Crèvecoeur, à Bouvignes, passé Dinant, mis à sac en 1554 par Henri II; celui de Poilvache à Houx, dont la légende attribue la construction aux fils Aymon et qui fut détruit par les Liégeois en 1430. Mais avant Dinant, à Freyr, la culture a rendu hommage à la nature: les jardins français du château fléchissent ici le genou devant l’ensemble de roches sauvages de l’autre rive de la Meuse, la géométrie répond ici au rocher à l’état sauvage et romantique.

Depuis, nous avons passé une frontière et un poste de douane désert. (…)

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Pour lire le texte intégral de Luc Devoldere, c’est ICI.

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–––– Julien Gracq : extrait de « Un balcon en forêt » (1958) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Julien Gracq

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Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train était vide; on eut dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise.
“C’est un train pour le Domaine d’Arnhem” pensa l’aspirant, grand lecteur d’Edgar Poe, et, allumant une cigarette, il renversa la tête contre le capiton de serge pour suivre du regard très haut au-dessus de lui la crête des falaises chevelues qui se profilaient en gloire contre le soleil bas. Dans les échappées de vue des gorges affluentes, les lointains feuillus se perdaient derrière le bleu cendré de la fumée de cigare; on sentait que la terre ici crêpelait sous cette forêt drue et noueuse aussi naturellement qu’une tête de nègre. Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerres des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis en califourchon sur les chariots de la poste – puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secourer sur la verdure, tout autour la poussière des carrières à plâtre – et, quand l’oeil désenchanté revenait vers la Meuse, il discernait maintenant de place en place les petites casemates toutes fraîches de brique et de béton, d’un travail pauvre, et le long de la berge les réseaux de barbelés où une crue de la rivière avait pendu des fanes d’herbes pourrie : avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonorait déjà ce canton encore intact de la Gaule chevelue.

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Monthermé

Monthermé, en bord de Meuse (Ardennes) a fournit le modèle de Moriamé dans Un balcon en forêt

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Extrait vidéo du film « Un balcon en forêt »
date du film : 1980 – durée : 02h 34 – Production : Antenne 2 – réalisateur : Michel Mitrani – document INA : 

http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CPB80056069/un-balcon-en-foret.fr.html

Adapté du roman de Julien Gracq, ce film raconte la vie quotidienne, au rythme des saisons, de quatre soldats français dans la forêt des Ardennes près de la frontière belge, durant la drôle de guerre de septembre 1939 à mai 1940. Il montre l’attente de ces hommes qui sont peut-être promis à la mort, la routine de la vie militaire, les relations entre eux et avec les villageois. Le lieutenant Grange est affecté au commandement d’une maison forte dans la forêt, près d’un hameau à la frontière belge. Il a pour mission d’observer les Allemands afin de renseigner ses supérieurs sur les mouvements de leurs troupes. Trois hommes partagent son sort : le caporal Olivon et les soldats Hervouët et Gourcuff. En attendant la guerre qui ne vient pas, ils passent le temps à quelques travaux, jouent aux cartes et se rendent parfois au village voisin. Un jour, Grange rencontre Mona, une jeune veuve, qui vit dans une ferme des environs et avec laquelle il vivra un temps l’illusion du bonheur.

un balcon en forêt, le film

un balcon en forêt - Film

Un balcon en forêt, le film

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Imaginaire de la montagne : perception de l’espace montagnard au Moyen Âge

–––– L’espace montagnard au Moyen Âge : un monde hostile à l’homme –––––––––––––––––––––––––

     Au Moyen Âge l’espace montagnard est appréhendé de deux manières différentes et opposées :
La première manière, positive, relève du symbolisme religieux et est nourrie par les Saintes Ecritures. Elle est héritière de la mythologie et des textes antiques pour lesquels la montagne, dans son essence, est proche des cieux Incorruptibles et est considérée pour cette raison comme le « sommet du monde », expression de pureté et siège du Paradis terrestre.
A cette vision de la montagne se rattachent les montagnes mythiques connues à cette époque telles que le Caucase avec le mont Arara (où repose l’Arche de Noé…), le mont Sinaï, le mont Athos, le mont Olympe,  le pic d’Adam à Ceylan, proche du Paradis terrestre (75 km…) où les Arabes situaient la chute d’Adam, l’Etna (associé à l’Enfer).

     D’autres montagnes avaient la réputation d’abriter à leur sommet des merveilles. C’est ainsi que dans les Alpes, on voyait flotter au sommet du mont Aiguille, jugé inaccessible, des draps blancs selon l’usage des lavandières, au mont Ventoux, la Baume de la Mène, une grotte de la face nord, était une porte ouverte sur le monde infernal d’où l’on pouvait observer les démons,  que dans les Pyrénées le mont Canigou était censé abriter des sorcières et des fées, qu’au pays de Galles le Snowdon était réputé être le siège de manifestations extraordinaires et qu’au début du XIIIe siècle la Topographia hibernica de Giraud de Cambrie décrit son sommet comme comportant un lac possédant une île flottante et des poissons à œil unique…

mont AraratMont Ararat

    Voici comment le mont Olympe en Grèce est décrit au XIVe siècle par Jean de Mandeville, médecin et explorateur, auteur du Livre des merveilles du monde :

« Au sommet l’air est si pur qu’il n’y court aucun vent , ce pourquoi ni oiseau ni bête n’y pourraient vivre car l’air y est trop sec. Et on dit que les philosophes jadis y montèrent, tenant en mains une éponge humide pour avoir de l’air moite, sans quoi ils n’auraient pu respirer et auraient défailli à cause de l’air trop sec. Et sur le sommet ils écrivirent avec leurs doigts des lettres sur le sable, et remontant un an plus tard ils trouvèrent les mêmes lettres telles qu’ils les avaient écrites, sans être en rien corrompues ou défigurées. Par quoi il apparaît bien que les montagnes montent jusqu’au pur air. »

Gervais de Tilbury, quant à lui, décrit ainsi le Canigou :

A son sommet, il y a un lac aux eaux très noires et au fond insondable : il s’y trouve, rapporte-t-on, une demeure des démons, aussi vaste qu’un palais, à la porte close; mais la demeure et les démons eux-mêmes restent inconnus et invisibles au commun des gens. Si l’on jette une pierre ou quelque chose pesante dans le lac, une tempête éclate aussitôt, comme si les démons étaient courroucés. »

Dans l’un de ses essais, en 1442, l’écrivain satirique Antoine de la Salle décrit le Paradis terrestre au sommet d’une montagne. Il faut savoir qu’au Moyen Âge, le Paradis terrestre, à la différence du Paradis céleste, était imaginé sur Terre, en un endroit inaccessible au commun des mortels.

Maintenant, nous allons parler du Paradis terrestre, qui est la tête du corps formé par toute la terre, après avoir parlé des trois parties du monde. Ce Paradis est situé dans les contrées de l’Orient, c’est-à-dire tout au bout et à l’extrémité de l’Asie ; il est d’une hauteur extrême, comme rempli des quatre éléments des sept planètes et des douze signes, qui règnent tous en lui dans leur meilleure harmonie.
C’est dans ce Paradis que furent créés et formés nos premiers parents, Adam et Ève, de la main de notre vrai Dieu, notre Créateur. Mais dès qu’ils succombèrent au péché de désobéissance, ils furent sur-le-champ chassés de ce Paradis que Dieu avait consacré. Dans ce Paradis vivent Enoch et Elie, et ils y vivront jusqu’à la destruction de l’Antéchrist.
C’est là que se trouve l’Arbre de vie, et de son pied sortent quatre ruisseaux ; l’un s’appelle le Pison (Gange/Indus), l’autre le Guion (le Nil), le troisième le Tigre et le quatrième l’Euphrate ; ils coulent tous les quatre dans les veines du corps formé par la terre, c’est-à-dire dans la mer et hors de la mer, et font jaillir de grandes sources sur la terre en diverses régions.
C’est de là que viennent le plus grand fleuve de l’Asie, le Tanaïs ; le plus grand de l’Europe, le très grand fleuve appelé Norveyan ; et le plus grand de l’Afrique, appelé le Nil ; tous les trois partent des quatre ruisseaux du Paradis. Personne ne peut entrer ni monter dans ce Paradis, à cause des montagnes escarpées qui l’entourent tout entier, sauf à l’entrée.
Il y a tant de sortes de dragons, de serpents, de coquecigrues et d’autres bêtes venimeuses très féroces qui vivent là, dans ces très hautes montagnes, que les bêtes de ces montagnes ont une nature très proche de l’élément du feu ; c’est là ce qui explique leur férocité et leur ardeur, comme l’a voulu Dieu qui en a décidé ainsi.
Selon les savants, tandis que le Paradis terrestre est la tête de la terre en raison de son extrême hauteur, les Enfers se trouvent au fin fond du corps formé par la terre, là où aboutissent toutes les ordures et toutes les puanteurs des quatre éléments.  (cité par S.Jouty – 1991)

Le Paradis de la reine Sibylle par Antoine de La Sale

Le Paradis de la reine Sibylle par Antoine de La Sale
Double carte du mont de Pilate et du mont de la Sibylle (1437 et 1443).
Chantilly, musée Condé.

     L’essayiste Sylvain Jouty relève que cette description fait apparaître le fait que le Jardin d’Eden, pour les chrétiens du Moyen Âge, est une montagne, la plus haute montagne de la Terre. Cette matérialisation étant repris par les Fioretti della Bibbia  qui décrit ainsi le Paradis : « De cette montagne l’on dit qu’elle est si haute et si dure à gravir, à cause de sa bonté, qu’on n’a jamais vu personne n’y monter, ni entrer à l’intérieur du Paradis ». Et Sylvain Jouty d’ajouter : « La Divine Comédie de Dante ne fera que reprendre, de façon géniale il est vrai, un schéma cosmologique largement partagé, tout en reprenant l’image de la difficulté d’escalade du Paradis ». la raison qui place le Paradis terrestre au sommet de la plus haute montagne tient à la nécessité de le relier au Paradis Céleste, séjour futur des Justes, et en même temps de le rendre inaccessible aux hommes. Si les hautes montagnes sont assimilées au Paradis, les volcans, eux, sont assimilés à l’Enfer.

     Au yeux du Moyen Âge religieux et savant la montagne est un monde « hors des hommes » assimilé au désert,  à l’instar du désert des premiers anachorètes, elle devient le lieu privilégié pour la méditation, la pénitence et la rencontre avec Dieu. De nombreux ermites et établissements religieux s’installeront au fond de vallées reculées, loin de la société des hommes. Voici ce qu’écrit l’évêque de Grenoble, en 1086, lorsqu’il ratifie la charte de donation des terres de la Chartreuse : « Par la grâce de la sainte et indivisible Trinité, nous sommes avertis avec miséricorde de ce qui est nécessaire à notre salut (…) C’est pourquoi nous donnons un vaste désert en possession pour toujours à maître Bruno et aux frères qui sont venus avec lui, cherchant une solitude pour y habiter et vaquer à Dieu… »

    Ainsi, dans l’imaginaire du Moyen Âge, la représentation de la montagne est liée au sacré, au paradisiaque, au merveilleux. Elle est également, comme le signale un historien, une porte pour l’au-delà, une frontière entre deux mondes : « Lieu de punition et de réconciliation, demeure des fées et des sorcières, abri du paradis et l’enfer, des ermites et des démons, la montagne est frontière entre les dieux et les hommes, entre les chrétiens et l’Antéchrist, entre le bien et le mal. Elle est le lieu où s’affrontent deux mondes diamétralement opposés qui tentent de communiquer par le biais des héros et des élus. » (Claude Lecouteux. Aspects mythiques de la montagne). L’état de limite détermine un ailleurs; c’est ainsi qu’en cas de bannissement, le banni est souvent envoyé « outre-monts », les versants invisibles situés de l’autre côté de la montagne étant considérés comme  ténébreux et maléfiques.

     La seconde manière d’appréhender la montagne est chargée de négativité et  s’applique au monde physique de la montagne qui s’oppose à l’homme et lui impose ses lois dés lors qu’il souhaite le franchir pour se rendre d’un point à un autre, ce qui est le cas lorsque l’on voyage entre l’Europe du Nord et l’Italie et l’Espagne.
     Pour les clercs cultivés du Moyen Âge, la Nature en général est considérée comme un monde sauvage et hostile récalcitrant à la parole de Dieu. Ils sont en cela, dans ce cas également, les héritiers de la vision antique de l’Univers qui distinguait le monde civilisé du chaos extérieur peuplé de barbares et de créatures monstrueuses. Il ne faut donc pas s’étonner que la montagne où tous les aspects et caractères de la Nature apparaissent exacerbés de part ses paysages tourmentés, ses sombres forêts, ses étendues désolées et désertiques sièges de manifestations naturelles étranges et inexpliquées, soit perçue comme un lieu répulsif chargé de valeurs négatives, plein de dangers, repère de brigands, de dragons et autres créatures démoniaques.
     Cette négativité se nourrit également des aléas induits par les conditions physiques et climatiques propre au monde montagnard : rigueurs de l’hiver avec un froid plus vif que dans la plaine, afflux de neige qui occasionne des avalanches, crues dévastatrices des cours d’eau, glissements de terrain et éboulements de rochers auxquels il faut ajouter la pénibilité de la marche et de l’ascension sur de mauvais chemins escarpés avec le risque de chute toujours possible, la violence et la dangerosité des orages. Il n’est donc pas étonnant que durant une longue période la montagne ait été perçue comme un milieu peu accueillant et hostile.

     Les récits des premiers voyageurs relataient de manière exagérée, les frayeurs qu’ils avaient pu ressentir. Elisée Reclus, dans « Histoire d’une montagne », rapporte que la terreur inspirée par les avalanches en masse aux montagnards et aux voyageur a valu aux vallées les plus exposées des noms sinistres tels que « Val-de-l’Epouvante » ou « Gorge-du-Tremblement ». Il raconte « qu’aux beaux jours de printemps, les voyageurs savent que l’avalanche attend simplement un choc, un frémissement de l’air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal n’aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. »

Sarrasins et Brigands
     Dans le dernier quart du IX° siècle, les Sarrasins sont implantés au Fraxinet près de La Garde-Freinet d’où ils mènent des razzias en Provence et dans les Alpes remontant très loin dans le nord jusqu’au Valais. En 906, ils détruisent l’abbaye de la Novalaise située près de Cluses. En 921, ils lapident dans des défilés alpestres de nombreux anglos-saxons en route pour Rome. Des massacres de « romieux » seront de nouveau commis en 936 et 939, l’année suivante, en 940, ils occupent le village de Saint-Maurice en Valais bloquant de nombreux pèlerins sur le versant italien des Alpes. En juillet 972, ils parviennent à capturer dans les environs d’Orcières un personnage important, Mayeul, le quatrième abbé de Cluny qui ne sera libéré qu’en échange d’une énorme rançon. A l’insécurité causée par les Sarrazins s’ajoute celle provoquée par des bandes de brigands et de pillards, les marrones (marrons). Les nobles eux-mêmes profitent de cette situation troublée pour régler leurs différents. Une ère de crainte, sinon de terreur, s’abat sur la région et Il est fortement recommandé aux voyageurs de « redouter tout sentier tournant et être toujours armé et sous bonne garde ». Le col du Mont-Joux (l’actuel col du Mont Saint-Bernard), lieu de passage privilégié des commerçants et des pèlerins entre le nord-ouest de l’Europe et l’Italie, était notamment le lieu de nombreux brigandages. Il faudra attendre l’an 968 que sous l’égide de Saint-Bernard de Menthon, alors archidiacre d’Aoste, une expédition sécurise le passage et reconstruise l’hospice pour héberger et secourir les voyageurs. C’est ainsi qu’en reconnaissance le col prit par la suite le nom de son bienfaiteur.

En 1512 encore, cette fois dans les Pyrénées, Guichardin, au passage du Perthus signale : « on y trouve des assassins… L’endroit est très exposé aux brigands car, outre le fait d’avoir des voies très étroites, des ravins en vérité, et très sombres, il se rattache à d’autres montagnes qui vont jusqu’en Gascogne où il serait quasi impossible de découvrir les assassins. »

Démons et dragons
    Pour ne pas arranger les choses, les montagnes sont réputées être peuplées de démons à qui, comme en témoigne Charles Durier en 1877, on attribuait le déclenchement des avalanches et de créatures monstrueuses tels les dragons, comme en témoigne la légende des Lindorms* en Autriche et en Suède, celle du Tatzelworm en Bavière et dans les Alpes suisses, ou encore celle du dragonnet des Monts Pilates vaincu par Winckelriedt. L’origine de la montagne du Lubéron ne serait autre qu’un dragon occis, dans la mer des Alpes où il sévissait, par le glaive d’une cohorte d’anges exterminateurs, et que Dieu fossilisa pour l’éternité. La chute du monstre fût si épouvantable qu’il ne restera de l’océan primitif qu’un large cours d’eau, la Durance. 

Glacier_Dragon

le dragon-glacier

      Un manuscrit du XVe siècle conservé à Verceil, contient une vie de saint Bernard, assimilent les brigands qui tenaient le col du Mont-Joux (aujourd’hui col du Mont-Saint Bernard) à des démons :

«Un jour, saint Bernard traversa une montagne où autrefois les habitants rendaient un culte à Jupiter dans son temple. Il y avait là une multitude de mauvais esprits, et l’un d’eux molestait les voyageurs ; dans les régions voisines, avec la permission de Dieu — les péchés des habitants l’exigeaient — les anges mauvais provoquèrent des rafales funestes de tempêtes. L’homme de Dieu voyant l’affliction des habitants commença à leur parler de la miséricorde de Dieu et de sa sévérité à l’égard des pécheurs. Lors de sa prédication, touchés aux larmes, tous lui dirent « Ordonne ; quoi que tu commanderas, nous obéirons à tes préceptes pourvu que la colère de Dieu se détourne de nous. » Le saint leur ordonna un jeune de trois jours, et le peuple fit pénitence… Et peu de jours après qu’il se fut lui-même adonné au jeune et à l’oraison, le saint, muni du signe de la croix, se porta vers le lieu fameux. Lorsque le démon, rugissant et horrible à voir, vint au-devant de lui, l’homme de Dieu le saisit aussitôt et lui ordonna de se taire; le démon se laissa lier comme un petit animal; le saint le conduisit alors en un lieu désert et lui ordonna, au nom de la Sainte Trinité et de Jésus-christ, de ne plus jamais nuire à personne ; une fois le temple de Jupiter ainsi débarrassé, ce lieu retrouva la paix; et jusqu’à ce jour, en cet endroit où un monastère fut construit, il accourt beaucoup de voyageurs envers lesquels on exerce aussi les devoirs de l’hospitalité… »

    Jusque vers la fin du Moyen Age, les hommes évitèrent les sommets alpins, qu’ils entouraient de rumeurs et de Légendes, les croyant peuplés de démons. En 1387 encore, les édiles de Lucerne enfermèrent le moine Niklaus Bruder et cinq autres religieux coupables d’avoir tenté de gravir le Mont Pilate qui domine la ville et où était censé se terrer un dragon. Ce dragon y sera observé en 1499 et deux autres en 156.
Il ne faut donc pas s’étonner que vers 1430, c’est en montagne, plus précisément entre le Valais et le Dauphiné que seront attestés les indices indiquant l’existence du « sabbat des sorcières » et que se déclenchera la grande offensive de l’église contre la sorcellerie et qui s’étendra par la suite au reste de la chrétienté. C’est pour lutter contre ces manifestations du Malin que la montagne se couvrira de lieux de cultes et de monuments consacrés à des saints protecteurs tels que Saint Nicolas, Saint Jacques, Saint Bernard et Saint Théodule sensés exorciser les démons et faire disparaître les anciennes croyances locales.

* les lindorms ou lindworms étaient en Allemagne et en Autriche des dragons (Drache) ou des « vouivre » (voivre). Cette appellation est issue des deux racines germaniques lind (« attraper ») et worm (« ver »). Dans le Nibelungenlied de Richard Wagner, Fafnir, le dragon/géant est clairement décrit comme un lindworm.

Lucas Jennis Bestiary DragonMichael_Maier_Atalanta_Fugiens_Emblem_14

* les tatzelworms des Alpes (aussi appelé arassas dans les Alpes françaises, springwurm auTyrolstollwurmstollemvurm, ou tazzelwurm en Suisselindwurm ou praatzelwurm en Autrichekuschka en Slovénie) sont des sortes de vers de grade taille à tête de chat et munis de deux pattes antérieures pourvues de griffes. Elles sont  capables de faire des bonds prodigieux et dégagent une puanteur insupportable qui peuvent être mortelles. On racontait qu’il s’échappait de l’Aar, en Suisse (à l’époque complètement inaccessible et par conséquent propice au développement d’une légende) pour commettre divers méfaits sur le bétail.

Fontaine du Lindworm de Klagenfurt_- gravure sur bois de 1880Fontaine du Lindworm de Klagenfurt_- gravure sur bois de 1880

     Curieusement ces croyances persistèrent longtemps jusqu’à l’aube de l’ère moderne : en 1814, un chercheur et scientifique berlinois nommé Samuel Studer déclara qu’un monstre hantait bel et bien les gorges de l’Ara  De nombreuses personnes ont ensuite déclaré l’avoir vu, notamment en 1921 àHochfilzen, dans le sud de l’Autriche, puis le phénomène s’est reproduit en 1954 à Palerme en Sicile, vingt ans après la prise d’une photographie qui immortaliserait un tatzelwurm par le photographe suisse Balkin.

Paolo_Uccello_047bPaolo Uccello, saint Georges et le démon, vers 1470

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–––– L’image négative des populations montagnardes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Cette dichotomie dans la perception du Moyen Âge savant entre une montagne mythique siège de merveilles et une montagne réelle mystérieuse et hostile au voyageur laissait peu de place aux habitants qui peuplaient ces lieux qui étaient soit totalement ignorés, soit dénigrés. Ces régions étant considérées comme maléfiques, cette négativité rejaillissait sur leurs habitants qui étaient mal considérés, ayant la réputation d’être très laids, voire repoussants, stupides et plus proches des animaux que des hommes.

     Voici comment Aimery Picaud, un clerc poitevin présentent les paysans basques au XIIe siècle :  (d’après Emmanuel Filhol : L’image de l’autre au Moyen Age. La représentation du monde rural dans le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle).

 » Ce sont des gens féroces et la terre qu’ils habitent est hostile aussi par ses forêts et par sa sauvagerie  » 
« la férocité de leurs visages et semblablement, celle de leur parler barbare, épouvantent le cœur de ceux qui les voient » ;
«Quand on les regarde manger, on croirait voir des chiens ou des porcs dévorer gloutonnement »

et encore :

« un peuple barbare, différent de tous les autres peuples et par ses coutumes et sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal…. semblables aux Gètes et aux Sarrasins par sa malice et de toute façon ennemi de notre peuplade France ».

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Illustre illustrateur et poète : William Blake, le Livre de Job (1826)

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William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

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William Blake - gravure de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job : page du titre (1826).

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William Blake – page du titre du Livre de Job (1826)

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job : Job  et sa famille (1805)William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 1 du Livre de Job : Job  et sa famille (1805) – Légende : « Thus did Job continually »

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job : Satan before the throne of God (1805)William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 2 du Livre de Job : Satan before the throne of God (1805) – Légende : « When the Almighty was yet with me, When my Children were about me »

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 2 du Livre de Job :  Job's Sons and Daughters Overwhelmed by Satan (1805)William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 2 du Livre de Job :  Job’s Sons and Daughters Overwhelmed by Satan (1805) – Légende : « Thy Sons & thy Daughters were eating & drinking Wine in their eldest Brothers house & behold there came a great wind from the Wilderness & smote upon the four faces of the house & it fell upon the young Men & they are Dead »

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 2 du Livre de Job : The Messengers Tell Job of His Misfortunes (1805)William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 2 du Livre de Job : The Messengers Tell Job of His Misfortunes (1805) – Légende : « And I only am escaped alone to tell thee. »

William Blake - Détail de l'aquarelle de l'illustration de la planche 2 du Livre de Job : The Messengers Tell Job of His Misfortunes (1805)William Blake – Détail de l’aquarelle de l’illustration de la planche 2 du Livre de Job : The Messengers Tell Job of His Misfortunes (1805)

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 5 du Livre de Job : Satan Going Forth from the Presence of the Lord (1805)William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 5 du Livre de Job : Satan Going Forth from the Presence of the Lord (1805) – Légende : « Then went Satan forth from the presence of the Lord »

William Blake - détail de l'aquarelle de l'illustration de la planche 5 du Livre de Job : Satan Going Forth from the Presence of the Lord (1805)William Blake – détail de l’aquarelle de l’illustration de la planche 5 du Livre de Job : Satan Going Forth from the Presence of the Lord (1805)

William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 11 du Livre de Job : Job’s Evil Dreams (1805) – Légende : « With Dreams upon my bed thou scarest me & affrightest me with Visions »

William Blake - Job Evil Dreams - planche 11William Blake – gravure de la planche 11 du Livre de Job : Job Evil Dreams (1826) – « With Dreams upon my bed thou scarest me & affrightest me with Visions. »

William Blake - Job Evil Dreams (détail du centre de l'image) - planche 11

William Blake – Job Evil Dreams (détail du centre de l’image) – planche 11

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 13 du Livre de Job : The Lord Answering Job Out of the Whirlwind (1805)

William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 13 du Livre de Job : The Lord Answering Job Out of the Whirlwind (1805) – Légende : « Then the Lord answered Job out of the Whirlwind ».

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 14 du Livre de Job : When the Morning Stars Sang Together (1805)

William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 14 du Livre de Job : When the Morning Stars Sang Together (1805) – Légende : « When the morning Stars sang together, & all the Sons of God shouted for joy ».

William Blake - détail de l'aquarelle de la planche 15 - Behemoth et Leviathan

William Blake – détail de l’aquarelle de la planche 15 – Behemoth et Leviathan – Légende : « Behold now Behemoth which I made with thee »

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 14 du Livre de Job : The Fall of Satan (1805)

William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 16 du Livre de Job : The Fall of Satan (1805) : « Thou hast fulfilled the Judgment of the Wicked »

William Blake - détail de l'aquarelle de l'illustration de la planche 14 du Livre de Job : The Fall of Satan (1805)William Blake – détail de l’aquarelle de l’illustration de la planche 14 du Livre de Job : The Fall of Satan (1805)

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job : le sacrifice de Job

William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 20 du Livre de Job : le sacrifice de Job (juin 1805) – Légende : « And my Servant Job shall pray for you »

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job- Job et ses filles

William Blake – tempera de l’illustration de la planche 20 du Livre de Job : Job et ses filles (vers 1800)

William Blake - aquarelle de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job : Job et ses filles (1805)

William Blake – aquarelle de l’illustration de la planche 20 du Livre de Job : Job et ses filles (1805)

William Blake - gravure de l'illustration de la planche 20 du Livre de Job : Job et ses filles (1826)

 William Blake – gravure de l’illustration de la planche 20 du Livre de Job : Job et ses filles (1826) – « There were not found Women as fair as the Daughters of Job in all the Land & their Father gave them Inheritance among their Brethren »

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Home, sweet home : Jigsaw résidence à Bethesda dans le Maryland – David Jameson Architect’s

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David Jameson, architecteDavid Jameson, architecte

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Jigsaw résidence dans le Maryland – crédit photo, Paul Warchol Photographie

     David Jameson est établi dans la partie médiane de l’Est des Etats-unis dans la ville d’Alexandria en limite de la Virginie et du Maryland et apparait aujourd’hui comme l’un des architectes les plus doués de sa génération. A 43 ans et en seulement une année, il a remporté 27 prix ou nomination dans des concours d’architecture.

       Après des études à la Virginia Tec où il avait été admis en 1986 après l’obtention d’une bourse obtenue grâce à sa pratique du base-ball, sa formation professionnelle a débuté en 1991 chez l’architecte tenant du style moderne Hugh Newell Jacobsen de Washington ancien condisciple à Yale des architectes  Louis Kahn, Vincent Scully et Joseph Albers sous l’aile formatrice de l’architecte Ernie Schickler. A cette époque le modernisme auquel on reprochait son style trop minimaliste et dépouillé était tombé en disgrâce au profit des tenants des styles postmoderne et déconstructiviste emmenés par Robert Venturi et Peter Eisenman et dans les banlieues des grandes ville, la prolifération des McMansion, terme péjoratif pour désigner ces maisons imposantes et prétentieuses mal adaptées à leur quartier, faisait des ravages. En 2006, à 37 ans, il est le plus jeune architecte de l’histoire a avoir bénéficier d’une bourse de l’American Institute of Architects. A ce jour, Jameson est un architecte principalement résidentiel local, pratiquant essentiellement dans la région de Washington, DC.

    David Jameson déclare s’inspirer pour la conception de ses maisons du bâti traditionnel du Maryland rural où les constructions agricoles, ferme, grange, silo à grains, sont séparées par des espaces et où la composition issue de l’assemblage des constructions sont plus intéressants que leur architecture propre : « Là où j’ai grandi, il y avait ces complexes agraires avec différentes échelles de bâtiments, des volumes annexes séparés par des vides ». 
     C’est sur ce principe d’individualisation de volumes séparés par des espaces interstitiels, volumes qui se parlent et se répondent dans un jeu de relations complexes que David Jameson va s’appuyer pour élaborer son architecture. Le résultat induit une architecture étonnante par son dynamisme dans laquelle les espaces, les parois et les formes s’enchevêtrent, s’interpénètrent et créent des évènements visuels en nouant un dialogue riche et varié.

     Dans une région à l’esprit très conservateur dominée jusque là par les styles architecturaux colonial et géorgien, les conceptions de Jameson détonnent d’autant plus qu’il est difficilement cataloguable, n’apparaissant aucunement attaché à un style particulier son architecture étant fortement éclectique s’adaptant librement au site et au client. Aucune de ses maisons ne ressemble à une autre.

    La Jigsaw résidence qu’il a construit à Bethesda sur les bases d’une ancienne construction d’un seul niveau obéit à ces principes, c’est ainsi que l’architecte a organisé les différents volumes de la maison autour d’un patio central. Les pièces sont de hauteurs variables et les fenêtres de tailles différentes mais l’unité d’ensemble est assuré par la répétition d’éléments ou de formes architecturales simples comme le rectangle. Grâce aux baies vitrées donnant sur le patio, chaque pièce a vue sur les autres créant un effet d’interpénétration des espaces et de « kaléidoscope ». Le patio central devient le centre autour duquel s’ordonnent les différentes pièces qui semblent entraînées dans un flux spatial dynamique créant un état d’incertitude.

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Imaginaire de la montagne : la Tour Ronde (3.792 m) dans le massif du Mont-Blanc

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La Tour Ronde (Massif du Mont-Blanc) - crédit photo Ueli Razface Nord de la Tour Ronde, à gauche les Drus, à droite de Grépon – crédit photo Ueli Raz

face Nord de la Tour Ronde avec le Mont-Blanc en arrière-plan face Nord de la Tour Ronde (3792 m) avec le Mont-Blanc en arrière-plan – crédit photo Philippe Babelon (bab52)

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     La Tour Ronde est un sommet du massif du Mont-Blanc qui culmine à 3792 m d’altitude sur l’arête frontière entre la France et l’Italie, entre le col du Géant et le mont Maudit.
    La voie normale par l’arête sud-est (combinée avec la descente de la vallée Blanche), et la face nord sont respectivement les n°11 et n°35 des 100 plus belles courses du massif du Mont-Blanc deGaston Rébuffat.   (crédit Wikipedia)

la Tour Ronde (Massif du Mont-Blanc) – face Nordla Tour Ronde (Massif du Mont-Blanc) – face Nord – crédit photo Cosley & Houston Alpine Guides,

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Tour Ronde (Massif du Mont-Blanc)Tracé de l’ascension de la face Nord. Cette ascension a été réalisée pour la première fois le 2″ août 1886 par Francesco Gonella avec Alexis Berthod.

Francesco Gonella (1856-1933) était un alpiniste turinois, président de la section de Turin du club alpin italien, qui a réalisé de nombreuses premières dans les Alpes. Il a été l’initiateur en alpinisme du prince Amédé de Savoie, duc des Abruzzes. Un refuge du massif du Mont-Blanc situé sur un éperon rocheux au-dessus du glacier du Dôme au pied des Aiguilles grises porte son nom. Alexis Berthod était un guide qui opérait dans le massif du Mont-Blanc mais je n’ai pu obtenir d’autres informations à son sujet.

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dans la face nord de la Tour Ronde - crédit photo Quang-Tuan Luong/terragalleria.comdans la face nord de la Tour Ronde – crédit photo Quang-Tuan Luong/terragalleria.com

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Au sommet de la Tour Ronde : la Vierge devant le Mont-Blanc

Au sommet de la Tour Ronde : la Vierge devant le Mont-Blanc

Au sommet de la Tour ronde : vue sur l'Aiguille Verte et les Droites

Au sommet de la Tour ronde : vue sur l’Aiguille Verte et les Droites

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Poésie : Michel Leiris (1901-1990)

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Michel Leiris (1901-1990)

Michel Leiris (1901-1990)

« Il m’est toujours plus pénible qu’à quiconque de m’exprimer autrement que par le pronom JE ; non qu’il faille voir là quelque signe particulier de mon orgueil, mais parce que le mot JE résume pour moi la structure du monde. Ce n’est qu’en fonction de moi-même et parce que je daigne accorder quelque attention à leur existence que les choses sont. Si quelque objet survient par hasard qui me fasse sentir combien sont restreintes réellement les limites de ma puissance, je me roi-dis dans une folle colère et j’invente le Destin comme s’il avait été décrété de toute éternité qu’un jour cet objet apparaîtrait sur MON chemin, trouvant dans mon intervention son unique raison d’être. Ainsi je me promène au milieu des phénomènes comme au centre d’une île que je traîne avec moi ; les perspectives, regards solidifiés, pendent de mes yeux comme de longs filaments que le voyageur recueille involontairement par tout son corps et déplace avec lui, bagage de lianes ténues, lorsqu’il traverse la forêt tropicale. Je marche et ce n’est pas moi qui change d’espace mais l’espace lui-même qui se modifie, modelé au gré de mes yeux qui l’injectent de couleurs pareilles à des flèches de curare, afin que sans faute il périsse sitôt mes yeux passés, univers que je tue avec un merveilleux plaisir, repoussant du bout du pied ses ossements incolores dans les chantiers les plus obscurs de mon souvenir. Ce n’est qu’en fonction de moi-même que je suis et si je dis qu’il pleut ou que la mer est mauvaise, ce ne sont que périphrases pour exprimer qu’une partie de moi s’est résolue en fines gouttelettes ou qu’une autre partie se gonfle de pernicieux remous. La mort du monde est égale à la mort de moi-même, nul sectateur d’un culte de malheur ne me fera nier cette équation, seule vérité qui ose prétendre à mon acquiescement, bien que contradictoirement je pressente parfois tout ce que le mot IL peut contenir pour moi de châtiment vague et de menaces monstrueuses »      –    M. Leiris, Aurora (1939), Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1997, p. 39-40.

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Avare

M’alléger
Me dépouiller

Réduire mon bagage à l’essentiel

Abandonnant ma longue traîne de plumes
De plumages
De plumetis et de plumets

Devenir oiseau avare
Ivre du seul vol de ses ailes

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Blason

Mon cœur est l’arc et le ciel est la corde
d’où s’envola comme un rire la flèche
la flèche oiseau qui s’est rivée au cœur
au cœur de l’arbre enchevêtré d’oiseaux

Autres lancers, p. 183

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Michel Leiris par PicassoMichel Leiris par Picasso

Poésie

Cette chose sans nom
d’entre rire et sanglot
qui bouge en nous,
qu’il faut tirer de nous
et qui,
diamant de nos années
après le sommeil de bois mort,
constellera le blanc du papier.

Autres lancers, p. 218

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Le soleil qui se lève chaque matin à l’est

Le soleil qui se lève chaque matin à l’est
Et plonge tous les soirs à l’ouest
Sous le drap bien tiré à l’horizon
Poursuit son chemin circulaire
Cadre doré enchâssant le miroir où tremblent les reflets
D’hommes et de femmes jetés sur une ombre de terre
Par l’ombre d’une main qui singe la puissance.

La Néréide de la Mer Rouge (Extrait)

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Mon livre doré sur tranches que je veux lire de bout en bout.
Mon gâteau d’anniversaire qui n’a pas besoin de bougies pour être illuminé.
Mon alcool qui enivre sans nausée ni mal de tête.
Mon établi pour une espèce immatérielle de menuiserie.
Mon bateau de plaisance toujours prête à prendre la mer.
Mon violon qui se fait mélodie dès que ma main effleure ses cordes.
Mon arme de précision que ne salit aucune piqûre de rouille.
Mon aube sur les jardins verts et sur les tas de charbon.
Mon sentier de forêt tout jalonné de cailloux blancs.
Ma fable trop merveilleuse pour comporter le post-scriptum d’une moralité.
Mon château à multiples tourelles, évanoui alors que son pont-levis vient à peine de s’abaisser.
Mon unité, dans la présence et dans l’absence.
Mon alphabet – d’arc-en-ciel à zodiaque – aux vignettes peintes des tons les plus acides et, aussi bien , les plus doux.
Ma déchirure et ce qui la recoud.
ma preuve par neuf.
Ma partie et mon tout.
Ma panacée..
Ma chance.
Ma raison et ma déraison.
Ma fraîcheur et ma fièvre.

(Michel Leiris)

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Base des corps séparés

Base des corps séparés, cathédrale de morsures,
Caprice d’un corps vorace et capricorne des chevelures,
Les hémisphères se séparent,
A travers les replis de l’espace
Où les galions chargés de rires et d’étincelles
Sombrent la corde au cou.

Migration souterraine engendrée par le Pôle,
Lorsque s’enterre le passage de nos lèvres
La cime de l’arbre ennuie les ombres
(yeux sensibles de cendre)
et le calice des cris lents.

Trombe docile III

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Rien n’est jamais fini

La mer n’a pas fini de discourir
à coups de vagues
à coups d’écume qui fait de grands effets de robe
et la nature s’étend toujours
fatras de cailloux et de feuilles

Des décombres de journées pourries
hissés sur les armoires à glace
empuantissent les chambres que traverse la foudre
l’éclair bâtard et titubant du tout-à-l’égout

Mais
ô ma foudre 
ô mon éclair réel
quand tu t’abats sur les montagnes et les
touches aux naseaux
taureaux obscurs dont les flancs grondent
comme les futailles qu’on roule au fond des caves
parodies de cercueils et simulacres de tombeaux
viendras-tu tuer ce vieux bétail humain
toi qui sais jouer franc comme l’or
de ta lame scintillante
de ta cape de nuages
de tes jarrets brisés
comme un beau matador ?

In Haut mal suivi de Autres lancers, © Poésie/Gallimard, 1969, p.19.

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Nature sèche

L’ombre glissée sous la poix des vêtements
casaque fluide plus lourde que le boulet d’un châtiment
l’ombre végétale en touffes d’argile où les rameaux s’engluent
c’est une citerne où pourrit la révolte obscure d’un
troupeau de forçats
un sentier traversier entre la double haie de la peau et des ongles
une ruine de manufactures en bataille
écheveaux de l’amour fuseaux dorés

La tapisserie des mets n’ose pas raviver ses couleurs
par crainte d’un cataclysme très sévère
punisseur des langues trop joyeuses
quand les auréoles descendront au niveau des couvercles d’égouts

L’écureuil est un prêtre et sa queue dit la messe
hostie des feuilles d’arbre dès que vous pourrissez
les larves sont sérieuses chrysalides de détresse
et c’est le sauve-qui-peut des tempêtes blessées

ibid, p.28.

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André Masson, Michel Leiris,  Roland Tual et Juan Gris.  Nemours-près-Fontainebleau, 1924André Masson, Michel Leiris, 
Roland Tual et Juan Gris. 
Nemours-près-Fontainebleau, 1924

André Masson

Des philosophes aux mains de joueurs
des nécromants aux lèvres de buveurs
des assassins aux regards plus légers que des plumes d’oiseau
c’est cette foule voyageuse aux pieds éternellement pris
dans des lacets de sable
qui compose l’étrange nation dont le drapeau de sang
fut teint de cette nuance maléfique un jour que les poissons
par amour du désastre
décidèrent de se vouer au feu et d’abandonner l’eau

Fruits de misère
gonflerez-vous vos prunelles éclatantes jusqu’à briser 
les sexes et les colonnes
les carcasses défigurées
les astres ravagés par le désir des chairs d’alcool
les profils liés à l’histoire des caresses
les crânes de pierre
les croupes figées? (…)

Lumière et sang
Sang et ombre
Sang et proie
Lumière de proie Sang de l’ombre
une enclume de sang qui n’est ni proie ni ombre se livre
aux marteaux des forges de folie
lointaines forges en travail dans les terres les plus profondes
la profondeur solide de l’ombre où le sang de la terre
est enseveli(…)

ibid. p. 70

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Hymne

Par toute la terre
lande errante
où le soleil me mènera la corde au cou
j’irai
chien des désirs forts
car la pitié n’a plus créance parmi nous

Voici l’étoile
et c’est la cible où la flèche s’enchâsse
clouant le sort qui tourne et règne
couronne ardente
loterie des moissons

Voici la lune
et c’est la grange de lumière

Voici la mer
mâchoire et bêche pour la terre
écume de crocs
barbes d’acier luisant aux babines des loups

Voici nos mains
Liées aux marées comme le vent l’est à la flamme

Voici nos bouches
Et l’horloge de minuit les dissout

quand l’eau-mère des ossatures
dépose les barques temporelles aux baies tranquilles de l’espace
et se fait clair comme un gel

ô brouillard tendre de mon sang

ibid p. 103

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Michel Leiris

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Trop tard

Trop tard
c’est la mort des tarots
la mort des pierres précieuses et des échelles sauvages
mort des horlogeries de la lumière
écroulement des devantures enflées
mort des plissements anciens sur les fronts d’homme
dont les saillies rident la terre
mort des morts agités par l’aigreur des soubresauts
mort des visages tissés en filets de fumée
mort des lettres cachetées dans le ventre des postes
mort des machines qui besognent les vaisseaux
mort des bordels aux volets cloués (à chaque clou une
goutte de sang menstruel)
mort des menstrues marines
plages puantes
sablières que retourne le doigt d’un fantôme
mort des algues volantes qui tracent des signes algébriques
sur le fronton des vagues quand les écailles s’allongent en colonnes
mort des chaînes rivées à la cheville des carreaux
bris de glace entre ciel et terre
bris de contrat bris de clôture
mort des sourds-muets aveugles
incendie des béquilles
mort des rochers
des lèvres
des amoureux
mort de l’amour des astres
mort du regard 
mort de la mort
trop tard

ibid. p. 119

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Mano à mano

L’opacité d’un bras nu qui se love
la fixité d’une main véritable
l’air immobile que troue le luxe de tes ongles
et l’arène incurvée d’un éternel retour

Vers quelle clairière
ira la pointe aiguë du glaive
pour déterrer le plus ancien des trésors
taureau épais
la nature
ou ton corps
que mes mains creusent pour en exhumer le plaisir

In Haut Mal,. p. 141

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Michel Leiris par Francis BaconMichel Leiris par Francis Bacon

« C’est aux dernières limites du possible, sur les confins les plus lointains des apparences, à l’extrême pointe vers laquelle convergent toutes les directions confondues, voire même au-delà, dans cette région où ne peut plus se rencontrer que la conjecture audacieuse ou bien plutôt l’étonnement sans mesure, que s’effectue la plus profonde et la plus énigmatique peut-être des démarches que tente l’esprit de l’homme, celle par qui s’élabore secrètement le Merveilleux.
Si durant toute sa vie l’homme devait s’en tenir au connu, rester limité au petit groupe de phénomènes qu’il sait, par éducation et atavisme, relier entre eux et constituer en un réseau de relations, ce filet purement utilitaire ne pourrait manquer de devenir un piège d’ennui, une prison sans désirs dans laquelle il serait condamné à pourrir enchaîné, entre le pain noir et l’eau croupie de la logique. »     –    Le Merveilleux

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 Âge des cœurs

Le bel âge des vacances
L’âge des croisées ouvertes
des pores illuminés par le bain
L’âge des cœurs sans lest
autre que le sable mouillé
à chaque battement de marée
sculpté en château-fort

Le bel âge de sable
à chaque seconde illuminé par la marée
allégé par le bain
L’âge des cœurs ouverts
que ne grave ni ne mouille
l’eau-forte d’aucun remords

L’âge du sable répandu
à profusion
par les créneaux du château-fort

L’âge des cœurs
que la mer sculpte grain par grain

Autres lancers p. 166

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Michel Leiris par Francis Bacon

      » Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux châtains coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont: une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise (…); un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes (…). Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé; mon teint est coloré; j’ai honte d’une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d’assez faible ou d’assez fuyant dans mon caractère. Ma tête est plutôt grosse pour mon corps; j’ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant; j’ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté; ma poitrine n’est pas très large et je n’ai guère de muscles. J’aime à me vêtir avec le maximum d’élégance; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d’ordinaire profondément inélégant; j’ai horreur de me voir à l’improviste dans une glace car, faute de m’y être préparé, je me trouve à chaque fois d’une laideur humiliante 

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Michel Leiris (20 avril 1901, Paris-30 septembre 1990, Saint-Hilaire) est un écrivain et ethnologue français, mais aussi Satrape du Collège de ’Pataphysique.

Michel Leiris est né au sein d’une famille bourgeoise cultivée qui le pousse contre son gré à faire des études de chimie alors qu’il est attiré par l’art et l’écriture. Il fréquente les milieux artistiques de l’après-guerre 1914-1918, notamment les surréalistes. Il se lie d’amitié avec Max Jacob, André Masson, Picasso, etc. Il quitte le groupe surréaliste en 1929. Plus serein que Georges Bataille, plus généreux que Jean-Paul Sartre, égal de Pierre Verger, son œuvre a marqué les recherches ethnographiques, ethnologiques.

De 1931 à 1933, il participe à une importante mission ethnographique, la « Mission Dakar-Djibouti », dirigée par Marcel Griaule où Leiris est secrétaire-archiviste. À son retour, il étudie l’ethnologie en suivant les cours de Marcel Mauss à l’Institut d’ethnologie et prend la responsabilité du Département d’Afrique noire du Musée d’ethnographie du Trocadéro (ancêtre du Musée de l’Homme). Il fait un trait, comme Paul Nizan (dans Aden Arabie), sur le voyage comme mode d’évasion, en signant L’Afrique fantôme : monumental journal de voyage dans lequel il détourne les techniques d’enquête et de retranscription ethnographiques pour les appliquer à la description du quotidien et des conditions de travail de l’équipe de chercheurs. La publication de ce texte dans la revue Le Minotaure provoquera la rupture avec Marcel Griaule.

De 1929 à 1935, il suit une psychanalyse sous la conduite d’Adrien Borel. Il ressent le besoin, pour la parachever, ou en constater l’échec, d’écrire une autobiographie : L’Âge d’Homme. Cette première œuvre sera prolongée par les quatre tomes de La Règle du Jeu qu’il rédigera de 1948 à 1976.

Il devient Satrape du Collège de ‘Pataphysique en 1957. Il a écrit également des nouvelles et de nombreux poèmes. Parallèlement, il embrasse la profession d’ethnologue et devient chercheur CNRS au Musée de l’Homme (qui vient d’être fondé).

Après la libération, il se rapproche de l’existentialisme sartrien et sera membre de l’équipe fondatrice de la revue Les Temps modernes. Il participe également, avec Alioune Diop, Aimé Césaire et Georges Balandier à la fondation de la revue Présence africaine en 1945. Prenant position contre le colonialisme, il sera notamment un des premiers signataires du Manifeste des 121 et également membre du Mouvement de la paix.

Il laisse, en plus de son œuvre autobiographique, d’importantes études de critique esthétique et d’ethnologie. Il a notamment travaillé sur la croyance en la possession – zar – dans le nord de l’Éthiopie, l’analysant dans une perspective proche du thème sartrien de la mauvaise foi existentielle et des travaux d’Alfred Métraux sur le culte vaudou.

Beaucoup de chercheurs, étudiants travaillent encore de par le monde à la relecture du travail de Michel Leiris, même si et c’est le paradoxe Michel Leiris a été renvoyé du Musée de l’Homme à cause de son grand âge. Son bureau fut cadenassé pour lui en empêcher l’accès et ses notes furent confisquées en 1987.

Une revue internationale consacrée exclusivement à Michel Leiris a été fondée en 2006. Plus ambitieuse et consistante qu’un simple bulletin de liaison, d’une périodicité biannuelle, les Cahiers Leiris consacrent chacune de leurs livraisons à la publication de textes et documents inédits.

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Sur la toile, pour en savoir plus sur Michel Leiris, le blog Sur et autour de Sollers, c’est ICI.

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Icones : Marylin Monroe (1926-1962)

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sans aucun commentaire, juste pour le plaisir des yeux…..

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