Home, sweet home : Thoor Ballylee, la Tour Noire de Yeats

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thir13William Butler Yeats (1865-1939)

« On ne peut donner corps à quelque chose qui vous transporte si les mots ne sont pas aussi subtils, aussi complexes, aussi remplis de vie mystérieuse que le corps d’une fleur ou d’une femme »

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Si j’avais les voiles brodés du ciel, 
Ouvrés de lumière d’or et d’argent,
Les voiles bleus et pâles et sombres
De la nuit, de la lumière, de la pénombre,
Je les déroulerais sous tes pas.
Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves,
Sous tes pas je les ai déroulés.
Marche doucement, car tu marches sur mes rêves.

In Le vent dans les roseaux (1899), in La Rose et autres poèmes, trad. Jean Briat, © coll. Points Poésie, 2008, p. 99

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     William Butler Yeats est né en 1865 à Sandymount, près de Dublin en Irlande, dans une famille protestante. Son père, John, est peintre et lié aux derniers préraphaélites. Pour des raisons économiques la famille doit s’installer pour un temps à Londres. L’éducation des enfants s’effectuera dans une ambiance artistique et dans la nostalgie de la culture irlandaise, leur mère leur racontant souvent des contes et des légendes de l’Irlande celtique. Très tôt, le jeune William prendra conscience de sa nationalité irlandaise.

Maud Gonne     De retour à Dublin, il y fréquente les milieux artistiques et littéraires de la ville. Il publie en 1889 à Londres son premier recueil de poèmes Les Errances d’Ossian. Ce recueil lui donne l’occasion de rencontrer Maud Gonne, belle et fervente militante de l’indépendance irlandaise qui l’a contacté après avoir apprécié l’un de ses poèmes, « The Isle of Statues » et dont il tombera éperdument amoureux. La jeune femme sera l’inspiratrice d’un grand nombre de ses poèmes. Deux ans plus tard, Yeats lui propose une vie commune, mais elle refuse. Il renouvellera plusieurs vois sa proposition mais la jeune femme épouse finalement en 1903 le nationaliste catholique John MacBride. Cette même année Yeats séjourne quelques temps en Amérique et y rencontre Olivia Shakespeare avec qui il aura une brève liaison. 

 Lady Gregory     En 1896, il est présenté à Lady Gregory par leur ami commun Edward Martyn, un activiste irlandais. Bien que jusqu’à présent influencé par le Symbolisme français, Yeats se concentre sur des textes d’inspiration irlandaise, ce penchant est renforcé par l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs irlandais. Lady Gregory sera l’autre femme importante dans la vie de Yeats. Le recevant souvent dans son domaine de Coole Park à partir de 1896, elle l’encourage sur la voie du nationalisme et le persuade de continuer à écrire pour le théâtre. Suivant ses conseils, il écrit Cathleen ni Houlihan, dont la représentation connaîtra un triomphe en 1902 à Dublin, avec Maud Gonne dans le rôle de l’héroïne. Si bien que de 1902 à 1908, délaissant la poésie, il consacre tout son temps au théâtre. Avec Lady Gregory, Martyn et d’autres écrivains parmi lesquels J M Synge, Sean O’Casey, et Padraic Colum, Yeats fonde en 1899 le mouvement littéraire connu sous le nom de Irish Literary Revival (ou encore Celtic Revival). Et en 1904, avec Synge, ils ouvrent tous les trois à Dublin l’Abbey Theatre, qui deviendra le Théâtre National d’Irlande, le premier théâtre subventionné par l’État dans le monde anglophone, dont Yeats s’occupera jusqu’à sa mort, à la fois comme membre du comité de direction et comme dramaturge.. Avec l’aide du metteur en scène Gordon Craig pour les décors, puis s’inspirant du théâtre Nô japonais, que lui fait connaître le poète américain Ezra Pound, il devient un véritable maître de l’art théâtral. Plus tard T.S. Eliot rendra hommage au dramaturge et à son théâtre d’avant-garde.
     Depuis que le théâtre a fait de lui un personnage public, son style littéraire se transforme en se simplifiant et devient plus réaliste.

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Insurrection de 1916 à Dublin

     Au moment de l’Insurrection de Pâques 1916 à Dublin connue sous de nom de « Pâques sanglantes », Yeats était absent d’Irlande et se trouvait en Angleterre, chez son ami William Rothenstein. L’insurrection échoue et quinze chefs de la rébellion irlandaise, dont Pearse,  Connolly et John MacBride, le mari de Maud Gonne, sont exécutés à Dublin. Ces événements, tout à la fois le bouleversent et l’indignent car il a été tenu à l’écart de la préparation de la révolte, ils l’impliquent à s’engager politiquement mais en récusant toute forme de violence et de fanatisme. Sa poésie s’ouvre alors au tragique, car « Tout est changé, changé du tout au tout / Une beauté terrible est née », répète-t-il comme un refrain dans son poème Pâques 1916.

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Comté de Galway : les environs de Coole Park, le domaine de Lady Gregory

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Yeats a évoqué les plans d’eau de Coole park dans un poème publié en 1917 : The Wild Swans at Coole.

Les Cygnes Sauvages de Coole (1917)

Les arbres dévoilent leur beauté d’automne,
Surplombant les secs chemins forestiers,
L’eau sous le crépuscule d’octobre
Reflète un ciel qui semble figé.
Sur l’eau qui court entre les galets
Cinquante neuf cygnes se sont posés.
C’était là le dix-neuvième automne,
Depuis que je m’étais mis à les compter.
J’ai vu, avant même d’avoir terminé,
Tous les cygnes, soudainement s’élever,
S’éparpiller, tournoyant en de larges anneaux brisés,
A grands coups d’ailes qui claquaient.
J’ai admiré ces créatures brillantes
Et maintenant mon coeur se crève.
Tout à changé depuis ce crépuscule où j’ai entendu,
Pour la première fois sur cette grève,
Le tintement de leurs ailes au dessus de moi,
Et en marchant s’allégeaient mes pas.
A jamais inlassables, en couple d’âmes soeurs,
Ils s’ébattent dans les vents propices
Et froids, ou gagnant de l’altitude.
Leurs coeurs jamais ne vieillissent.
Passion et hardiesse les attendent sur le chemin
Où que les emmène le destin.
Mais les voilà maintenant glissant sur le miroir de l’eau,
Ils sont beaux et intriguants .
Parmi quels joncs trouveront-ils refuge?
Au bord de quel lac, de quel étang
Fascineront-ils les passants, quand je me réveillerai un matin
Pour découvrir qu’ils sont partis au loin ?

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The Wild Swans at Coole

The trees are in their autumn beauty,
The woodland paths are dry,
Under the October twilight the water
Mirrors a still sky;
Upon the brimming water among the stones
Are nine-and-fifty swans.
The nineteenth autumn has come upon me
Since I first made my count;
I saw, before I had well finished,
All suddenly mount
And scatter wheeling in great broken rings
Upon their clamorous wings.
I have looked upon those brilliant creatures,
And now my heart is sore.
All’s changed since I, hearing at twilight,
The first time on this shore,
The bell-beat of their wings above my head,
Trod with a lighter tread.
Unwearied still, lover by lover,
They paddle in the cold
Companionable streams or climb the air;
Their hearts have not grown old;
Passion or conquest, wander where they will,
Attend upon them still.
But now they drift on the still water,
Mysterious, beautiful;
Among what rushes will they build,
By what lake’s edge or pool
Delight men’s eyes when I awake some day
To find they have flown away?

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portrait de William Butler Yeats par John Singer Sargent, 1908

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Capture d’écran 2013-10-02 à 14.20.12     Il éprouve alors le besoin mystique de se concentrer sur son travail littéraire et sa création en fuyant la confusion des villes et les violences de la guerre civile. Il renoue pour cela avec la Nature et avec l’Irlande profonde, l’Irlande rurale qu’il a découvert dans le comté de Galway, là où se situait Coole Park, le domaine de son amie Lady Gregory. Avec l’aide de celle-ci, il va alors rechercher un endroit isolé pas très éloigné de Coole Park où il pourra s’établir. Il trouvera celui-ci pas très loin de la ville de Gort où, au bord de la rivière Streamtown, une antique tour normande datant du XVIe siècle au nom de « Castle Ballylee », flanquée d’une chaumière au toit de chaume, était à vendre. L’ensemble répondait tout à la fois à son désir de ruralité et de prestige aristocratique, il en fera l’acquisition en 1917 à la suite de l’insurrection de Dublin. C’est elle qui l’aurait, selon la légende, décidé d’acheter Thoor Ballylee en réaction à l’événement, comme s’il avait souhaité par là réinscrire sa présence dans l’espace irlandais et, à travers elle, celle de la classe de grands propriétaires terriens protestants, la Protestant Ascendancy, dont il entendait continuer à incarner les valeurs et à défendre l’héritage culturel.  Il baptisera sa nouvelle propriété du nom irlandais de « Thoor », dérivé du vieil irlandais TUR. Thoor Ballylee allait pour un moment symboliser Yeats et l’inspirer pour nombre de ses poèmes.

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Le croquis ci-dessus est une œuvre de Lady Gregory. C’est son interprétation de Thoor Ballylee. Les dolmen fantomatiques qui apparaissent au loin dans le ciel font  allusion au charisme mystique du lieu.

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     C’est dans ces terres du comté de Galway que sa poésie va désormais s’enraciner et puiser sa substance. Dans les années qui suivront, Yeats va donne à la poésie anglaise plusieurs de ses chefs-d’œuvre, d’abord avec « Les cygnes sauvages à Coole », publié en 1919, où il se détache résolument du symbolisme. Dans ce poème, Yeats prend conscience que tout a changé en 19 ans, sauf les cygnes, qui sont pour lui comme une image de l’éternelle jeunesse.

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portrait de Maud Gonne (à gauche) et de sa fille Yseult Gonne (au centre et à gauche)
Le portait peint de Yseult a été réalisé par sa mère

     En 1917, année de l’acquisition, Yeats a 52 ans et est toujours amoureux de Maud Gonne à qui il va proposer une nouvelle fois le mariage après l’exécution, l’année précédente, de son mari par les anglais, mais celle-ci refuse une nouvelle fois. Il va alors jeter son dévolu vers la fille de celle-ci, Yseult Gonne, âgée de 22 ans, qu’il connait depuis qu’elle a quatre ans mais celle-ci refuse à son tour. Il se tourne  alors quelques semaines seulement après ce second refus vers une autre jeune femme de 25 ans, Georgie Hyde-Lees, qu’il avait rencontré sept années plus tôt. La jeune femme va accepter le mariage qui sera célébré quelques semaines plus tard.
    Ce mariage inattendu et précipité provoque les sarcasmes : Maud Gonne déclarera perfidement au sujet de Georgie : « une brave fille de 25 ans, riche bien sûr, qui devra s’occuper de lui et aura le choix entre être son esclave ou s’enfuir après quelque temps… »  Le peintre Charles Shannon déclarera quand à lui : « Cette précipitation suggère qu’elle est un meuble pour le Château », en faisant ainsi allusion au projet d’installation de Yeats à Thoor Ballylee. On peut supposer qu’il n’était pas dans l’intention de Yeats de s’installer seul à Thoor Ballylee et qu’il souhaitait absolument y fonder une famille.

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 George Hyde-Lees and WB Yeats

     Ce mariage improbable sera pourtant un mariage heureux. Deux  enfants naîtront, Anne, née en mai 1919 et Michael, né en août 1921. Le couple et leur fille Anne aménageront à Thoor Ballylee dans le courant de l’année en 1919 juste après la naissance de l’enfant.  Voici ce que Yeats écrira à Maud Gonne en mai 1918 :

« We hope to be in Ballylee in a month and there I dream of making a house that may encourage people to avoid ugly manufactured things – an ideal poor man’s house. Except a very few things imported as models we should get all made in Galway or Limerick. I am told that our neighbours are pleased that we are not getting ‘grand things but old irish furniture’. »

(«Nous espérons être à Ballylee d’ici un mois et là je rêve d’en faire une maison qui servira d’exemple et encouragera les gens à éviter les vilaines choses manufacturées – « la maison idéalisée d’un pauvre homme ». Excepté quelques rares choses à la mode, nous devrions acquérir que des choses fabriquées à Galway ou Limerick. Je me suis laissé dire que nos voisins seraient heureux que nous ne choisissions pas  « de grandes choses », mais de vieux meubles irlandais. »)

Il fit réaliser quelques travaux pour améliorer le confort et s’y installa avec sa famille chaque été de 1921 à 1929. Yeats, son épouse et leurs enfants ont très apprécié cette retraite. Dans une lettre à un ami, il écrit au sujet de Thoor Ballylee «tout est si beau que aller voir ailleurs implique de laisser derrière soi la beauté. » 

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Yeats avec ses deux enfants, Anne et Michael

En 1921, il publie Michael Robartes et la danseuse, où sont évoqués les drames de l’Irlande, avec des poèmes comme Pâques 1916 ou Le Rosier. Yeats en poète visionnaire voit dans l’amoncellement des ruines une vérité ultime de l’Histoire. Et comme l’écrit Jean-Yves Masson, dans la préface de ce recueil, la tâche de la poésie pour Yeats est de « révéler à l’âme, par les yeux de l’imagination, les fragiles figures dansantes qui tentent d’acclimater en elle, sur la terre des hommes, une paix dont il croyait qu’elle ne pouvait être trouvée que dans la contemplation d’un au-delà de l’Histoire »

Une année plus tard, en 1922, après une guerre civile sanglante, l’Irlande connaîtra enfin son indépendance et Yeats deviendra sénateur du nouvel État. En 1923,  il se voit couronner par le Prix Nobel de Littérature pour « sa poésie, dont la forme hautement artistique exprime l’esprit d’une nation entière »

Retiré de la politique en 1928 après deux mandats de sénateur, Yeats publiera encore 3 recueils de poèmes : La Tour (1928), L’escalier en spirale (1933) et Derniers poèmes (1936-1939). Pour remédier à la vieillesse, rechercher la sagesse, il rêve désormais de s’embarquer pour Byzance, « un lieu intemporel qui dans son esprit symbolise l’unité parfaite entre le politique, le religieux, la pensée et l’art. La civilisation byzantine représentant à ses yeux la perfection de l’esprit ». Il ne s’embarquera que pour le sud de la France où il s’éteindra le 28 janvier 1939, à Menton.

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–––– Thoor Ballylee –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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  La tour se développait sur quatre étages occupés chacun par une grande pièce et reliés par un escalier de pierre en colimaçon aménagé dans l’épaisseur de sept pieds de la massive paroi extérieure. Chaque étage avait une fenêtre donnant sur la rivière qui coulait à proximité. Le sommet de la tour était aménagé en terrasse à laquelle on accédait à partir de l’étage inférieur par une volée de marches très raide.

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Un pont ancien, et une tour plus ancienne encore,
Une ferme que protègent ses murs,
Un arpent de terre rocheuse
Où la rose symbolique peut fleurir,
De vieux ormes déplumés, d’innombrables vieux prunelliers
Le crépitement de la pluie ou le mugissement
De tous les vents qui soufflent ;
La poule d’eau guindée
Qui a plongé de nouveau dans le courant 
Les sonnailles d’une centaine de vaches.

« Assiégée par les vents et la pluie, la tour au sol rocailleux et aux arbres déchiquetés devient ainsi l’emblème d’une certaine forme de résistance mais aussi d’ouverture à la puissance destructrice du temps historique. »

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–––– l’intérieur de la Tour ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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Sept 20, 2007 109

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l’escalier en colimaçon aménagé dans l’épaisseur des murs

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la chambre à coucher du dernier niveau

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au sommet des remparts

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« Depuis les remparts au sommet de la tour, on bénéficie d’une vue panoramique sur le parc, la rivière, les arbres et les abords de la tour où un ancien jardin attendait d’être ressuscité. Au loin se profilaient les douces collines et les plaines du comté de Galway. »

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