Poésie pour les villes à beffroi : Georges Rodenbach (1855-1898), poète et écrivain belge

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George Rodenbach (1855-1898)Georges Rodenbach (1855-1898)

       Georges Rodenbach, l’auteur du roman Bruges-la-Morte a composé de nombreux poèmes à la gloire de Bruges,  la ville de son enfance et à sa Flandre natale.

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J’entre dans ton amour comme dans une église...

J’entre dans ton amour comme dans une égliseCapture d’écran 2013-11-15 à 07.03.06 Où flotte un voile bleu de silence et d’encens :
Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens
Des visions de ciel où mon coeur s’angélise.

Est-ce bien toi que j’aime ou bien est-ce l’amour ?
Est-ce la cathédrale ou plutôt la madone ?
Qu’importe ! Si mon coeur remué s’abandonne
Et vibre avec la cloche au sommet de la tour !

Qu’importent les autels et qu’importent les vierges,
Si je sens là, parmi la paix du soir tombé,
Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé,
Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges.

Vers d’amour, Rodenbach

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C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort…

C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort :
Des beffrois survivant dans l’air frileux du nord;

Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires,
Montés comme des cris vers les ciels planétaires;

Eux dont les carillons sont une pluie en fer,
Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer !

Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie
A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.

Partout cette influence et partout l’ombre aussi
Des autres tours qui m’ont fait le coeur si transi;

Et toujours tel cadran, que mon absence pleure,
Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,

Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor,
Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or !

Le Règne du silence, Rodenbach

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Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Eternité…

Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Eternité;
Entrez, mon âme irrésolue !
Le portail vous effraie et ses démons sculptés;Bruges - Eglise du Béguinage, 1605
Mais l’église est toute bonté,
Et, par les vitraux noirs, un clair de lune afflue.
O mon âme, rien de la vie
Ne vous aura suivie
Dans cette ombre propice et que vous souhaitiez.

Les cierges ont, au loin, des remuements de lèvres
Comme s’ils vous parlaient en rêve…
Oh ! les doigts rafraîchis à l’eau des bénitiers !
C’est le refuge;
C’est l’asile de l’Arche au milieu du déluge;
Et voici devers vous que vole la colombe,
La colombe du Saint-Esprit.

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.00.47

Certes la vieille église a le froid d’une tombe
En qui le vieux pécheur qu’on était meurt sans bruit;
On meurt au monde et on meurt à soi-même;
On est un Lazare blême;
Mais Jésus pleure et nous rescussite soudain !

On renaît à la vie avec une âme neuve;
On se lève, on est comme au milieu d’un jardin.
Qu’importe le monde ! Qu’importe,
Au loin, la ville morte !
Et que sur les vitraux il pleuve,
Et que la nuit descende en ses crêpes de veuve !
Ici, il fait soleil;
L’ostensoir en vermeil
Brille, là-bas, au fond du choeur;
L’encens est un rideau de brume qui s’écarte…
Il semble qu’on soit mort et puis qu’on ait été
Ressuscité…
On sent autour de soi, comme des soeurs;
On a l’air de prier avec Marie et Marthe.

Le Miroir du ciel natal,

 FernandKhnopff+InBruges-AChurch-NotreDame+1904+MuseeCommunaux-Verviers-Belgium

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La maladie est si doucement isolante…

La maladie est si doucement isolante :
Lent repos d’un bateau qui songe au fil d’une eau,
Sans nulle brise, et nul courant qui violente,
Attaché sur le bord par la chaîne et l’anneau.
Avant ce calme octobre, il s’appartenait guère :
Toujours du bruit, des violons, des passagers,
Et ses rames brouillant les canaux imagés.
Maintenant il est seul; et doucement s’éclaire
D’un mirage de ciel qui n’est plus partiel;
Il se ceint de reflets puisqu’il est inutile;
Et, délivré du monde, il s’encadre de ciel.

Car cet isolement anoblit, lénifie;
On se semble de l’autre côté de la vie;
Les amis sont au loin, vont se raréfier;
A quoi dont s’attacher; à qui se confier ?
On ne va plus aimer les autres, mais on s’aime;
On n’est plus possédé par de vains étrangers,
On se possède, on se réalise soi-même;
Les noeuds sont déliés ! Les rapports sont changés !
Toute la vie et son mensonge et son ivraie
Se sont fanés dans le miroir intérieur
Où l’on retrouve enfin son visage meilleur,
Celui de pure essence et d’identité vraie.

Les maladies des pierres sont des végétations. Novalis.

Quand la pierre est malade elle est toute couverte
De mousses, de lichens, d’une vie humble et verte;
La pierre n’est plus pierre; elle vit; on dirait
Que s’éveille dans elle un projet de forêt,
Et que, d’être malade, elle s’accroît d’un règne,
La maladie étant un état sublimé,
Un avatar obscur où le mieux a germé !
Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne :
Si les plantes ne sont que d’anciens cailloux morts
Dont naquit tout à coup une occulte semence,
Les malades que nous sommes seraient alors
Des hommes déjà morts en qui le dieu commence !

Les Vies encloses

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Les cygnes dans le soir ont soudain déplié…

Les cygnes dans le soir ont soudain déplié
Leurs ailes, parmi l’eau qu’un clair de lune moire;
On y sent se lever un frisson qui va croître,
Comme le long du feuillage des peupliers.
Frisson pareil à ceux d’un grand vent dans les arbres;
C’est comme une musique, en pleurs d’être charnelle;
Musique d’une harpe qui serait une aile,
Car les ailes de cygne ont la forme des harpes.

Ces harpes tout à coup ont déchiré la brume;
Les nénuphars lèvent leurs voiles de béguines;
Tout se recueille; tout écoute les beaux cygnes
Qui dressent sur l’eau morte un arpège de plumes.

Concert nocturne où, seul, je m’arrête de vivre !
Ah ! ces harpes de la musique du silence
Dont on ne sait si elle est morte ou recommence;
Et mon coeur s’est gelé dans ces harpes de givre.

Le Miroir du ciel natal.

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Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence…

Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence
Qui s’effaroucherait d’un peu de violence
Et qui n’arrive à flotter comme une palme
Qu’à cause du repos, à cause du grand calme,
Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,
– Barque de clair de lune et gondole de soie –
Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes,
Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles
Son candide duvet tout impressionnable;
Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles;
– Dédaignant le voyage et la mer navigable –
Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles !

Le Règne du silence

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L’eau houleuse du port est sans mirage aucun…

L’eau houleuse du port est sans mirage aucun.
Mais dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un
Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose
Pour propager le vert reflet des peupliers,
Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose…

C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés
Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,
Agrandit longuement des cercles de tristesse.

Le Règne du silence

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Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente…

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente !
Maladive beauté de ces ciels où des fils
Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,
Echeveau qu’on croit frêle et qui nous violente !
Quel remède à l’ennui des longs jours pluvieux ?
Et comment éclaircir, lorsqu’on y est en proie,
Le mystère de leur tristesse qui larmoie ?
Sont-ce les pleurs du ciel – en deuil de quelle peine ?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine !
Pluie éparse. Elle nous atteint ! C’est comme afin
De nous lier à sa peine contagieuse.

Elle s’étend dans l’atmosphère spongieuse
Et, grise, elle renait d’elle-même sans fin.
Pluie étrange. Est-ce un filet où l’âme se mouille
Et se débat ? Est-ce de la poussière d’eau ?
Où l’effilochement fil à fil d’un rideau ?
Est-ce le chanvre impalpable d’une quenouille ?
Où bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure ?
Alors tout s’élucide : attraction des pleurs !
La pluie apporte en nous les tristesses de l’heure;
Insinuante, jusqu’en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
O pluie alimentant le réservoir des larmes !
Inexorable pluie ! Apporteuse d’alarmes !
Nous n’en souffrons si fort que pour prévoir un peu
Qu’après la pluie et les heures sombres enfuies,
Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.

Les Vies encloses

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Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte…

Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte;
Il a l’air dans le soir de quelqu’un qui exhorte
Et porte au ciel, dans un bouquet, une supplique.

Le parc s’empreint d’une douceur évangélique
Et les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.

Seul le jet d’eau s’afflige; il insiste, il s’enfièvre
Dans cette solitude où son élan se brise.
Ah ! que n’a-t-il plutôt humblement accepté
Le sort calme d’avoir pour soeurs des roses-thé,
Et de ne se crisper qu’à peine sous la brise.
Et d’être un étang plane au niveau du jardin ?
Orgueil ! Il a voulu toucher le ciel lointain,
S’élever au-dessus des roses, ô jet d’eau
Qui se termine en floraison de chapiteau,
Comme pour résumer à soi seul tout un temple.

Ah ! l’effort douloureux, toujours inachevé !
Il est debout, encor qu’il chancelle et qu’il tremble;
Il est celui qui tombe après s’être élevé;
Il rêve en son orgueil l’impossible escalade
De l’azur, où planter son frêle lys malade;
Il est le nostalgique, il est l’incontenté;
Il est l’âme trop fière et que le ciel aimante.
– Ah ! que n’a-t-il vécu du sort des roses-thé
Parmi l’herbe où leur vie est heureuse et dormante !
– Il est le doux martyr d’un idéal trop beau;
Il espérait monter jusqu’au ciel, le jet d’eau !
Mais son voeu s’éparpille ! Et sa robe retombe
En plis agenouillés comme sur une tombe.

le Miroir du ciel natal

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Dimanches…

Morne l’après-midi des dimanches, l’hiver,
Dans l’assoupissement des villes de province,
Où quelque girouette inconsolable grince
Seule, au sommet des tours, comme un oiseau de fer !

II flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !
De très rares passants s’en vont sur les trottoirs:
Prêtres; femmes du peuple en grands capuchons noirs,
Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés
Aux carreaux, contemplant le vice et le silence,
Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,
Achèvent de mourir sur les châssis voilés.
Et par l’écartement des rideaux des fenêtres,
Dans les salons des grands hôtels patriciens
On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,
Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres.

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,
Avec leur blason peint dans un coin de la toile,
Qui regardent au loin s’allumer une étoile
Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vices et vent ternes;
Le moyen âge mort se réfugie en eux;
C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux
Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

O lanternes, gardant le souvenir du feu,
Le souvenir de la lumière disparue,
Si tristes dans le vice et le deuil de la rue
Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées
Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,
Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil
Descendent lentement comme des pelletées !

La Jeunesse blanche

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With Grégoire Le Roy. My Heart cries for the Past by Fernand Khnopff. This drawing is dedicated to the poet Grégoire Le Roy, 1862-1941. It shows a view of Bruges-1889

Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes…

Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes,
Pour déjà se créer une autre vie, un autre ciel
Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel
Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime :
Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs
Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence,
Et des cygnes parés comme des reposoirs.
Ah ! toute cette vie, en moi, qui recommence,
Une vie idéale en des décors élus
Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches,
Une vie extatique où ne cheminent plus
Que des rêves, vêtus de mousselines blanches…
Or ces rêves triés ont de câlines voix,
Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune,
Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une
En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois.
De même la Nature a fait comme notre âme
Et choisi, elle aussi, des bruit qu’elle amalgame,
Se berçant aux frissons des arbres en rideau,
Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses…
Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses,
Unifier des bruits de feuillage et d’eau !

Le Règne du silence.

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Pour lire d’autres textes de Georges Rodenbach et d’autres poètes et écrivains consacrés à Bruges, c’est ICI.

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