Dénonciation de la guerre : poème « Lullaby » de William Blake

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William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

William Blake - When the senses are shaken (Grand livre des dessins et modèles, 1796)

William Blake – When the senses are shaken (Grand livre des dessins et modèles, 1796)

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Lullaby

O for a voice like thunder, and a tongue
To drown the throat of war! – When the senses
Are shaken, and the soul is driven to madness,
Who can stand ?
When the souls of the oppressed
Fight in the troubled air that rages, who can stand ?
When the whirlwind of fury comes from the
Throne of God, when the frowns of his countenance
Drive the nations together,
who can stand ?
When Sin claps his broad wings over the battle,
And sails rejoicing in the flood of Death;
When souls are torn to everlasting fire,
And fiends of Hell rejoice upon the slain,
O who can stand ?
O who hath caused this?
O who can answer at the throne of God ?
The Kings and Nobles of the Land have done it !

Hear it not, Heaven, thy Ministers have done it !

William Blake, O for a voice like thunder
Prologue, destinée à une pièce de théâtre du roi Edouard IV (1796) 

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–––– Trois traductions en français du poème de Blake –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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Berceuse

Oh ! par une seule voix comme le tonnerre, et une langue
A enfoncer dans la gorge de la guerre ! Quand les sens
sont ébranlés Et l’âme est conduite à la folie
Qui peut rester débout ?
Quand les âmes des opprimées se battent
Dans l’air agité tremblant de rage
Qui peut rester débout ?
Quand le tourbillon de la furie parvient
Jusqu’au trône de Dieu, quand les grimaces des attitudes
Mènent l’une contre l’autre les nations,
Qui peut rester débout ?
Quand le péché fait battre ses ailes immenses au-dessus de la bataille
Et vogue gaiement sur les flots de la Mort;
Quand les âmes sont déchirées dans la flamme éternelle
Et que les démons de l’enfer se rient des assassinés
Oh ! qui peut rester débout ?

Qui donc a fait cela ?
Qui pourra répondre devant le trône de Dieu ?
Les rois et les nobles de la contrée l’ont fait !
Cieux, ne l’écoutez pas, tes ministres l’ont fait !

traduction site Esprits Nomades.

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Mélopée

Si seulement une voix, si seulement des mots
plus puissants que le tonnerre
pouvaient taire les canons de la guerre !
Quand, tremblante de rage
l’âme n’est que démence
Qui se lèvera ?
Quand les âmes des opprimés
luttent dans un climat de violence
Qui se lèvera ?
Quand la main de Dieu s’abat sur ce monde
en une tornade furieuse,
quand d’un léger froncement
Il rassemble les nations
Qui se lèvera ?
Quand le Péché déploie ses ailes immondes 
au-dessus du combat
navigue allégrement sur des flots mortels 
quand les âmes sont condamnées au feu éternel
quand les démons de l’Enfer applaudissent ceux qui succombent
Oh ! qui se lèvera ?
Qui osera se présenter devant Dieu ? 
Qui en portera l’opprobre ?
Les rois et les nobles l’ont voulu !

Ecoute, Seigneur! Tes ministres l’ont voulu !

traduction Pier de Lune

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Oh! que n’ai-je une voix de tonnerre

Oh ! que n’ai-je une voix de tonnerre et une langue
Pour couvrir le grondement de la guerre. Quand les sens
Sont secoués et l’âme entrainée vers la folie,
Qui peut rester debout ? Quand les âmes des opprimés

Luttent dans l’air trouble qui fait rage, qui peut rester debout ?
Quand le vent hurle de fureur en provenance
Du trône de Dieu, quand l’expression de sa colère
Met aux prises des nations entières, qui peut rester debout ?

Quand le péché étale ses larges ailes sur la bataille
Et navigue, réjoui, dans le torrent de la mort,
Quand les âmes sont torturées par les flammes éternelles,
Et que les anges de l’enfer se réjouissent des nouveaux morts,

Oh ! qui peut rester debout ? Qui est à l’origine de cela ?
Qui peut répondre au trône de Dieu ?
Les rois et les nobles du pays l’ont fait.
Ciel, ne te laisse pas tromper.

Ce sont tes prêtres qui en sont la cause.

traduction Raouf Haji (2006)

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Et pour en savoir plus sur William Blake sur ce blog :

  • Thème Illustre illustrateur et poète : William Blake, en guerre contre la raison – c’est ICI.
  • Thème Illustre illustrateur : William Blake, le Livre de Job (1826) – c’est ICI.

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–––– dictionnaire –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  • lullaby : berceuse
  • to drown : noyer – to be drown : se noyer (she fell in the water and was drowned)
  • to shake : secouer, agiter, ébranler – shaken : secoué
  • Whirlwind : tornade, éclair, tourbillon, trombe
  • frown : froncement de sourcils – to frown on : désapprouver
  • sin : péché
  • to clap : applaudir
  • broad : large
  • flood : inondation
  • torn : partagé, déchiré
  • everlasting : éternel
  • fiend : démon
  • to rejoice : se réjouir
  • slain : tué
  • Heaven : ciel, paradis

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Poésie pour les villes à beffroi : Georges Rodenbach (1855-1898), poète et écrivain belge

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George Rodenbach (1855-1898)Georges Rodenbach (1855-1898)

       Georges Rodenbach, l’auteur du roman Bruges-la-Morte a composé de nombreux poèmes à la gloire de Bruges,  la ville de son enfance et à sa Flandre natale.

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J’entre dans ton amour comme dans une église...

J’entre dans ton amour comme dans une égliseCapture d’écran 2013-11-15 à 07.03.06 Où flotte un voile bleu de silence et d’encens :
Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens
Des visions de ciel où mon coeur s’angélise.

Est-ce bien toi que j’aime ou bien est-ce l’amour ?
Est-ce la cathédrale ou plutôt la madone ?
Qu’importe ! Si mon coeur remué s’abandonne
Et vibre avec la cloche au sommet de la tour !

Qu’importent les autels et qu’importent les vierges,
Si je sens là, parmi la paix du soir tombé,
Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé,
Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges.

Vers d’amour, Rodenbach

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C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort…

C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort :
Des beffrois survivant dans l’air frileux du nord;

Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires,
Montés comme des cris vers les ciels planétaires;

Eux dont les carillons sont une pluie en fer,
Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer !

Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie
A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.

Partout cette influence et partout l’ombre aussi
Des autres tours qui m’ont fait le coeur si transi;

Et toujours tel cadran, que mon absence pleure,
Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,

Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor,
Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or !

Le Règne du silence, Rodenbach

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Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Eternité…

Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Eternité;
Entrez, mon âme irrésolue !
Le portail vous effraie et ses démons sculptés;Bruges - Eglise du Béguinage, 1605
Mais l’église est toute bonté,
Et, par les vitraux noirs, un clair de lune afflue.
O mon âme, rien de la vie
Ne vous aura suivie
Dans cette ombre propice et que vous souhaitiez.

Les cierges ont, au loin, des remuements de lèvres
Comme s’ils vous parlaient en rêve…
Oh ! les doigts rafraîchis à l’eau des bénitiers !
C’est le refuge;
C’est l’asile de l’Arche au milieu du déluge;
Et voici devers vous que vole la colombe,
La colombe du Saint-Esprit.

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.00.47

Certes la vieille église a le froid d’une tombe
En qui le vieux pécheur qu’on était meurt sans bruit;
On meurt au monde et on meurt à soi-même;
On est un Lazare blême;
Mais Jésus pleure et nous rescussite soudain !

On renaît à la vie avec une âme neuve;
On se lève, on est comme au milieu d’un jardin.
Qu’importe le monde ! Qu’importe,
Au loin, la ville morte !
Et que sur les vitraux il pleuve,
Et que la nuit descende en ses crêpes de veuve !
Ici, il fait soleil;
L’ostensoir en vermeil
Brille, là-bas, au fond du choeur;
L’encens est un rideau de brume qui s’écarte…
Il semble qu’on soit mort et puis qu’on ait été
Ressuscité…
On sent autour de soi, comme des soeurs;
On a l’air de prier avec Marie et Marthe.

Le Miroir du ciel natal,

 FernandKhnopff+InBruges-AChurch-NotreDame+1904+MuseeCommunaux-Verviers-Belgium

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La maladie est si doucement isolante…

La maladie est si doucement isolante :
Lent repos d’un bateau qui songe au fil d’une eau,
Sans nulle brise, et nul courant qui violente,
Attaché sur le bord par la chaîne et l’anneau.
Avant ce calme octobre, il s’appartenait guère :
Toujours du bruit, des violons, des passagers,
Et ses rames brouillant les canaux imagés.
Maintenant il est seul; et doucement s’éclaire
D’un mirage de ciel qui n’est plus partiel;
Il se ceint de reflets puisqu’il est inutile;
Et, délivré du monde, il s’encadre de ciel.

Car cet isolement anoblit, lénifie;
On se semble de l’autre côté de la vie;
Les amis sont au loin, vont se raréfier;
A quoi dont s’attacher; à qui se confier ?
On ne va plus aimer les autres, mais on s’aime;
On n’est plus possédé par de vains étrangers,
On se possède, on se réalise soi-même;
Les noeuds sont déliés ! Les rapports sont changés !
Toute la vie et son mensonge et son ivraie
Se sont fanés dans le miroir intérieur
Où l’on retrouve enfin son visage meilleur,
Celui de pure essence et d’identité vraie.

Les maladies des pierres sont des végétations. Novalis.

Quand la pierre est malade elle est toute couverte
De mousses, de lichens, d’une vie humble et verte;
La pierre n’est plus pierre; elle vit; on dirait
Que s’éveille dans elle un projet de forêt,
Et que, d’être malade, elle s’accroît d’un règne,
La maladie étant un état sublimé,
Un avatar obscur où le mieux a germé !
Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne :
Si les plantes ne sont que d’anciens cailloux morts
Dont naquit tout à coup une occulte semence,
Les malades que nous sommes seraient alors
Des hommes déjà morts en qui le dieu commence !

Les Vies encloses

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Les cygnes dans le soir ont soudain déplié…

Les cygnes dans le soir ont soudain déplié
Leurs ailes, parmi l’eau qu’un clair de lune moire;
On y sent se lever un frisson qui va croître,
Comme le long du feuillage des peupliers.
Frisson pareil à ceux d’un grand vent dans les arbres;
C’est comme une musique, en pleurs d’être charnelle;
Musique d’une harpe qui serait une aile,
Car les ailes de cygne ont la forme des harpes.

Ces harpes tout à coup ont déchiré la brume;
Les nénuphars lèvent leurs voiles de béguines;
Tout se recueille; tout écoute les beaux cygnes
Qui dressent sur l’eau morte un arpège de plumes.

Concert nocturne où, seul, je m’arrête de vivre !
Ah ! ces harpes de la musique du silence
Dont on ne sait si elle est morte ou recommence;
Et mon coeur s’est gelé dans ces harpes de givre.

Le Miroir du ciel natal.

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vrai-cygne-debout

Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence…

Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence
Qui s’effaroucherait d’un peu de violence
Et qui n’arrive à flotter comme une palme
Qu’à cause du repos, à cause du grand calme,
Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,
– Barque de clair de lune et gondole de soie –
Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes,
Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles
Son candide duvet tout impressionnable;
Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles;
– Dédaignant le voyage et la mer navigable –
Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles !

Le Règne du silence

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L’eau houleuse du port est sans mirage aucun…

L’eau houleuse du port est sans mirage aucun.
Mais dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un
Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose
Pour propager le vert reflet des peupliers,
Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose…

C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés
Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,
Agrandit longuement des cercles de tristesse.

Le Règne du silence

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Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente…

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente !
Maladive beauté de ces ciels où des fils
Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,
Echeveau qu’on croit frêle et qui nous violente !
Quel remède à l’ennui des longs jours pluvieux ?
Et comment éclaircir, lorsqu’on y est en proie,
Le mystère de leur tristesse qui larmoie ?
Sont-ce les pleurs du ciel – en deuil de quelle peine ?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine !
Pluie éparse. Elle nous atteint ! C’est comme afin
De nous lier à sa peine contagieuse.

Elle s’étend dans l’atmosphère spongieuse
Et, grise, elle renait d’elle-même sans fin.
Pluie étrange. Est-ce un filet où l’âme se mouille
Et se débat ? Est-ce de la poussière d’eau ?
Où l’effilochement fil à fil d’un rideau ?
Est-ce le chanvre impalpable d’une quenouille ?
Où bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure ?
Alors tout s’élucide : attraction des pleurs !
La pluie apporte en nous les tristesses de l’heure;
Insinuante, jusqu’en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
O pluie alimentant le réservoir des larmes !
Inexorable pluie ! Apporteuse d’alarmes !
Nous n’en souffrons si fort que pour prévoir un peu
Qu’après la pluie et les heures sombres enfuies,
Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.

Les Vies encloses

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Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte…

Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte;
Il a l’air dans le soir de quelqu’un qui exhorte
Et porte au ciel, dans un bouquet, une supplique.

Le parc s’empreint d’une douceur évangélique
Et les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.

Seul le jet d’eau s’afflige; il insiste, il s’enfièvre
Dans cette solitude où son élan se brise.
Ah ! que n’a-t-il plutôt humblement accepté
Le sort calme d’avoir pour soeurs des roses-thé,
Et de ne se crisper qu’à peine sous la brise.
Et d’être un étang plane au niveau du jardin ?
Orgueil ! Il a voulu toucher le ciel lointain,
S’élever au-dessus des roses, ô jet d’eau
Qui se termine en floraison de chapiteau,
Comme pour résumer à soi seul tout un temple.

Ah ! l’effort douloureux, toujours inachevé !
Il est debout, encor qu’il chancelle et qu’il tremble;
Il est celui qui tombe après s’être élevé;
Il rêve en son orgueil l’impossible escalade
De l’azur, où planter son frêle lys malade;
Il est le nostalgique, il est l’incontenté;
Il est l’âme trop fière et que le ciel aimante.
– Ah ! que n’a-t-il vécu du sort des roses-thé
Parmi l’herbe où leur vie est heureuse et dormante !
– Il est le doux martyr d’un idéal trop beau;
Il espérait monter jusqu’au ciel, le jet d’eau !
Mais son voeu s’éparpille ! Et sa robe retombe
En plis agenouillés comme sur une tombe.

le Miroir du ciel natal

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Dimanches…

Morne l’après-midi des dimanches, l’hiver,
Dans l’assoupissement des villes de province,
Où quelque girouette inconsolable grince
Seule, au sommet des tours, comme un oiseau de fer !

II flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !
De très rares passants s’en vont sur les trottoirs:
Prêtres; femmes du peuple en grands capuchons noirs,
Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés
Aux carreaux, contemplant le vice et le silence,
Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,
Achèvent de mourir sur les châssis voilés.
Et par l’écartement des rideaux des fenêtres,
Dans les salons des grands hôtels patriciens
On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,
Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres.

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,
Avec leur blason peint dans un coin de la toile,
Qui regardent au loin s’allumer une étoile
Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vices et vent ternes;
Le moyen âge mort se réfugie en eux;
C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux
Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

O lanternes, gardant le souvenir du feu,
Le souvenir de la lumière disparue,
Si tristes dans le vice et le deuil de la rue
Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées
Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,
Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil
Descendent lentement comme des pelletées !

La Jeunesse blanche

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With Grégoire Le Roy. My Heart cries for the Past by Fernand Khnopff. This drawing is dedicated to the poet Grégoire Le Roy, 1862-1941. It shows a view of Bruges-1889

Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes…

Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes,
Pour déjà se créer une autre vie, un autre ciel
Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel
Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime :
Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs
Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence,
Et des cygnes parés comme des reposoirs.
Ah ! toute cette vie, en moi, qui recommence,
Une vie idéale en des décors élus
Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches,
Une vie extatique où ne cheminent plus
Que des rêves, vêtus de mousselines blanches…
Or ces rêves triés ont de câlines voix,
Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune,
Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une
En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois.
De même la Nature a fait comme notre âme
Et choisi, elle aussi, des bruit qu’elle amalgame,
Se berçant aux frissons des arbres en rideau,
Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses…
Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses,
Unifier des bruits de feuillage et d’eau !

Le Règne du silence.

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Pour lire d’autres textes de Georges Rodenbach et d’autres poètes et écrivains consacrés à Bruges, c’est ICI.

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Mes Deux-Siciles : le portrait de Rosaria Schifani par la photographe antimafia Letizia Battaglia (II) – Regards croisés

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Rosaria Schifani, Palerme 1993

Cette photo magistrale réalisée en 1993 par la photographe Letizia Battaglia est celle de Rosaria Schifani, la jeune veuve de l’agent Vito Schifani, assassiné le 23 mai 1982 par la Mafia sicilienne en même temps que le juge Giovanni Falcone, membre du « pool » antimafia de Palerme, son épouse et deux autres gardes du corps. (voir l’article précédent portant sur les faits, c’est ICI).

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Décryptage de la photo.

   Au premier abord, la photo nous frappe par la simplicité et la rigueur de sa composition basé sur la symétrie: un axe vertical situé au centre du cadrage divise la photo en deux parties rigoureusement égales. Cet axe passe exactement au milieu du visage suivant l’arête du nez et rejoint à la base de la photo l’échancrure basse en V de la robe et la pointe du collier. La moitié gauche du visage apparaît dans la photo presque totalement plongée dans une zone d’ombre profonde, presque noire, alors que la moitié droite est elle fortement éclairée par une projection lumineuse parfaitement encadrée par la zone d’ombre et la chevelure brune.
    La partie inférieure droite du visage se détache de l’ensemble, marquée par l’ombre portée du sommet du cou, et dessine un angle aigu lumineux à la pointe dirigée vers le bas. A cet angle, répondent en écho l’angle formé par la pommette droite et un angle lumineux identique formé par le décolleté du vêtement.
Cette rigueur extrême de la composition, cette rigidité, confère au portrait l’expression d’un sentiment de gravité et de dignité.

décryptage

    L’autre élément déterminant de la photo est évidemment le fait que Rosaria a les yeux clos, élément encore renforcé par la configuration chez elle de la paupière qui apparaît fortement marquée. La bouche est légèrement entrouverte exprimant un état de détente ou d’abandon.

Capture d’écran 2013-12-13 à 07.18.09Capture d’écran 2013-12-13 à 07.21.58    Cet état pourrait être celui de la mort avec la mise en scène de la présentation d’une morte à l’intention des vivants renvoyant à la coutume sicilienne d’exposition des cadavres au public. Dans les années soixante j’avais été choqué par la coutume encore vivace à cette époque qui consistait à exposer les cadavres en bordure de rue, à la porte des demeures, entourés par les femmes de la famille éplorées et en habit de deuil et par la mise en scène qui l’accompagnait mais je pense plutôt que l’attitude de la jeune femme est l’expression d’un retrait du monde, d’un refus d’être mis en présence de la barbarie des uns, de la lâcheté des autres et d’assister à la défaite des justes. Ce faisant, elle s’isole, rentre dans sa coquille intérieure où elle va se ressourcer, retrouver des forces pour affronter de nouveau le monde… Rappelons que cette photo a été prise en 1993, l’année qui avait suivi le meurtre du juge Falcone et de son mari et qu’un nouvel attentat avait eu lieu quelque temps plus tard dont la victime était cette fois le juge Borsellino. Si cette interprétation est juste, le retrait du monde de Rosaria ne sera  pas définitif, et c’est finalement la vie qui reprendra le dessus, elle quittera la Sicile avec son fils, fondera un nouveau foyer et fera comprendre à ceux qui ne voulait voir en elle qu’une veuve éplorée qu’elle ne voulait pas être réduite à cette image allégorique.

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Regards croisés

La première fois que j’ai pris connaissance de cette photo de Letizia Battaglia , j’ai eu l’impression qu’elle m’était familière, que je l’avais déjà contemplé. J’ai mis du temps à comprendre les raisons de cette impression. Sur le plan formel, cette photo faisait écho  à des thèmes traités par plusieurs œuvres artistiques très connues dans les domaines de la peinture et de la photographie et en particulier certains clichés de Man Ray et ceratins tableaux de Picasso.

Man Ray - Noire et Blanche, 1926

Man Ray – Noire et Blanche, 1926 : dans cette photographie les thèmes traités sont ceux de l’opposition entre le noir et le blanc et les yeux clos.

   L’irruption de l’art africain et de ses masques à la forte puissnace expressive dans le domaine artistique date du début du vingtième siècle. La légende veut que le peintre Maurice de Vlaminck avait découvert dans une gargotte d’Argenteuil deux statuettes du Dahomey en bois peint et une autre, noire, originaire de Côte d’Ivoire. Vivement impressionné, il en fit l’acquisition et compléta plus tard sa collection par d’autres acquisitions. Parmi celle-ci un masque blanc du Gabon, cédé par la suite à Derain qui, à sa vue, en serait resté si l’on en croit Vlaminck « bouche bée » et qui impressionnera également vivement Picasso et de Matisse. Ambroise Vollard le lui emprunta ensuite et en fit faire un moulage en bronze par le fondeur de Maillol. C’est sur l’instigation de Matisse que Picasso ira visiter en 1907, le musée d’Ethnographie et influencé par cette visite peindra ses premières œuvres inspirées par l’art africain. Dés lors, la mode de « l’art nègre » était lancée. On s’arrachait les œuvres. L’Amérique fur également touchée par le phénomène à l’occasion du lancement à New York par le photographe Stieglitz d’une exposition consacrée à Matisse et à Picasso où figuraient des objets africains. C’est à cette occasion que l’artiste peintre et photographe américain Man Ray aurait découvert l’art africain.

masque aboulémasques baoulés

masque Baoulé

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Les masques mbangu des Pende

Masque mbangu de l’ethnie Pende

    Les Pende du Congo situés à la limite du Kassaï sont connus pour leur masque dont on en distingue deux catégories: les minganji qui sont des masques d’ancêtres et les mbuya qui sont plutôt des masques évoquant des individus comme le chef, l’ensorcelé, l’amoureux, l’homme en transe etc… Les masques mbangu représentent « l’ensorcelé » et font donc parties de cette deuxième catégorie. Le masque ci-dessus fait partie des collections du Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren (Belgique). Il est bicolore à l’axe de symétrie tordu. L’opposition noire et blanc fait référence aux cicatrices provoquées par les brûlures de celui qui serait tombé dans le feu lors d’une crise d’épilepsie. De plus, la distorsion du visage symbolise toutes les maladies connues. On a attribué à ce masque une influence sur les Demoiselles d’Avignon de Picasso.

Picasso - les Demoiselles d'Avignon - ExtraitPicasso – les Demoiselles d’Avignon, 1907 – Extrait

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Home, sweet home : la maison sublimée des Îles d’Aran – Hommage à John Millington Synge

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John Millington Synge (1871-1909)John Millington Synge (1871-1909)

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     John Millington Synge, était un dramaturge, prosateur et poète irlandais, l’un des principaux artisans du Celtic Revival, mouvement littéraire formé pour redonner vie à la culture irlandaise. Il est l’un des fondateurs avec Lady Gregory et Yeats du Théâtre de l’Abbaye, à Dublin.
    Dernier né d’une famille protestante de sept enfants vivant dans la banlieue de Dublin, il ne connaîtra pas son père, mort de la variole lorsqu’il avait un an. Il sera élevé par sa mère profondément religieuse et pas sa tante. Il poursuit dans un premier temps des études musicales et s’intéresse à la culture irlandaise, particulièrement aux Îles d’Aran,  et à la pensée de Darwin. Il publie en 1873 son premier poème et relie la religion protestante. Il voyage alors beaucoup en Allemagne, en France et en Italie. Lors de l’un de ses retours à Dublin, il tombe amoureux d’une jeune américaine, Cherry Matheson, à qui il propose ra par deux fois, en 1895 et 1896, le mariage mais celle-ci refusera pour des divergences essentiellement religieuses, il en sera profondément affecté et reprend ses voyages.  En 1896, il fera ainsi la connaissance à Paris de Yeats qui l’incite à effectuer un séjour aux Îles d’Aran. Yeats déclarera plus tard à ce sujet : « J’ai rencontré John Synge pour la première fois pendant l’automne de 1896. […] Il me dit qu’il avait appris l’irlandais à Trinity College, sur quoi je le pressai d’aller aux îles Aran pour y trouver une vie qui n’eût pas été exprimée en littérature, au lieu d’une vie où tout avait été exprimé. Je ne devinai pas son génie, mais je sentis qu’il avait besoin de quelque chose pour le tirer de sa morbidité et de sa mélancolie. […] Plus d’une année devait s’écouler avant qu’il ne suivît mon conseil, n’allât s’établir pour un temps dans une chaumière d’Aran et ne trouvât le bonheur, ayant enfin échappé, comme il l’écrivit, à la sordidité des pauvres et à la nullité des riches. »
     Synge fera également un temps partie du cercle de Maud Gonne qui éditait alors la revue Irlande libre. et pour laquelle il écrira quelques poèmes. En 1898, il passe l’été aux Îles d’Aran et y rencontre Lady Gregory, Yeats et Edward Martyn, Il y retournera chaque été pendant cinq années passant le reste de son temps à Paris. Cette expérience de caractère ethnographique constituera le fondement de toute son œuvre littéraire. Elle donnera matière à la publication d’un premier compte rendu en 1898 dans New Ireland Review et d’un journal sur le même sujet, Les Iles d’Aran (The Aran Islands) en 1901 qui sera réédité en 1907 avec des illustrations de Jack Yeats, il y présente la vie des paysans et des pêcheurs catholiques qui y vivent et chez lesquels il pensait retrouver le vieux fond culturel païen de l’Irlande.

L’anthropologue et ethnologue français Daniel Fabre présente ainsi l’expérience vécue par Synge aux Iles d’Aran : « Envoyé par son aîné, Yeats, aux îles d’Aran, en 1898, le jeune John M. Synge va vivre en quatre séjours l’expérience ethnographique fondatrice de son œuvre littéraire.Son récit rend compte d’une progressive découverte qui rebondit en fonction des impressions qu’il éprouve et des enseignements qu’il reçoit de ses informateurs. Ainsi passe-t-il d’un très intense exercice du regard à une absorption dans la langue gaélique des vieux conteurs  » aveugles  » qui l’accueillent dans leur mythologie en lui assignant le rôle d’un nouvel Œdipe, héros de la parfaite connaissance. Tout ceci loin du monde inaccessible et redoutable des femmes-fées. Synge s’arrachera finalement à ce modèle, découvrira pleinement la réalité du complexe de langues et de cultures qui fait la différence aranaise et dépassera, par son théâtre, l’antinomie séculaire du voir et du savoir. »

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Carte partielle de l’Irlande : A : port de Galway, B : Îles d’Aran

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l’une des îles d’Aran : Inisheer-Oirr 

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–––– Images des Îles d’Aran prises entre 1898 et 1902 par John Millington Synge ––––––––––––––––

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Image of the Aran Islands between l898 and 1902 taken by the playwright John Millington Synge.

Image of the Aran Islands between l898 and 1902 taken by the playwright John Millington Synge.

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–––– Illustrations du recueil « Les Îles d’Aran » réalisées par Jack B . Yeats ––––––––––––––––––

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Illustrations de Jack B. Yeats pour Les Îles d’Aran.

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Jack Yeats : Carrying seeweed for kelp

Images des Îles d'Aran prises entre 1898 et 1902 parJohn Millington Synge.

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     En 1903, Synge quitte Paris pour s’installer à Londres. Entre temps, il avait écrit deux pièces de théâtre, Cavaliers vers la mer (Riders to the Sea) et L’ombre de la Vallée (The Shadow of the Glen) qui furent toutes deux  acceptées par Lady Gregory et représentées au Molesworth Hall. L’ombre de la vallée fut ensuite de nouveau présentée au théâtre de l’Abbaye pour lequel Synge exercera par la suite, à partir de 1905, d’importantes responsabilités de conseiller littéraire et de direction. Il y rencontrera l’actrice Molly Allgood qui lui fera oublier Cherry Matheson. La première représentation au Théâtre de l’Abbaye de Dublin en 1907 de sa pièce la plus célèbre, Le Baladin du monde occidental (The Playboy of the Western World), provoquera des émeutes. Ces pièces doivent beaucoup à l’expérience de vie qu’il a mené dans les Îles d’Aran, il y fait usage d’une langue duelle, l’anglais pensé en gaélique, tel qu’elle était parlée par les pêcheurs d’Aran. Il est mort trop tôt, en 1909, des suites d’une tumeur au cou.
     Son influence théâtrale fut considérable, le théâtre de l’Abbaye sera influencé par son style réaliste jusqu’aux années cinquante et des auteurs de théâtre comme Sean O’Casey et Samuel Becket lui doivent beaucoup.

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Croix celtique sur une place de village dans les Îles d’Aran

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rassemblement sur un quai d’une des îles d’Aran

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–––– La maison sublime par Jérôme Thélot, 2008 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

JOHN BUTLER YEATS RHA (1839 - 1922)  Portrait of John Millington Synge (1905)John Butler Yeats –  Portrait de John Millington Synge (1905)

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De John Synge, Yeats s’est  souvenu dans l’un des grands poèmes de la fin de sa vie, en 1937, quand il eut retrouvé le visage de son ami, mort en 1909, dans le beau portrait qu’en avait peint son père, John Yeats, à la Galerie Municipale d’Art Moderne de Dublin, — et il écrit (c’est la dernière strophe du poème) : « Et voici là John Synge lui-même, / Cet homme enraciné ‘à en perdre les mots’. » That rooted man, / ‘Forgetting human words’. Yeats livre ici une clef pour entendre l’œuvre et le destin de Synge, et en plusieurs autres occasions il a souligné cette relation entre l’homme silencieux que Synge fut si souvent, à en perdre les mots, et l’homme d’un lieu qu’il fut tout autant, ce lieu en l’occurrence l’Irlande, et ses îles, ses vallées, ses grèves, et ses paysans enracinés.

« J’ai décrit ailleurs comment nous découvrîmes que, lorsque nous franchissions la porte d’une chaumière paysanne, nous sortions de l’Europe au sens où l’on entend ce mot. »
Yeats, Dramatis personae.

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Extrait du texte de Jérôme Thélot : la maison sublime

     (…) Or voici donc la scène inaugurale de tout ce théâtre, la scène vraiment emblématique du rapport entre l’homme rooted et l’homme de paroles — cette scène que dans son expérience de marcheur et de témoin Synge a lui-même fréquentée dans les petites fermes de l’Irlande —, où quelqu’un, un vagabond d’abord silencieux, entre dans une maison pauvre de nulle part, au bord de l’océan qui gronde ou dans une vallée la plus reculée sous le ciel qui change. De cette scène, la puissance de suggestion est formidable. Car si l’œuvre dramatique de Synge doit son unité à sa langue, cette langue elle-même doit ses traits à cette maison du western world, chaumière ou pub, où n’importe qui n’importe quand, comme le playboy, peut, devant ses hôtes, soudain devenir ce qu’il est, un enchanteur et un faussaire, un beau parleur qui pour le temps de son séjour, et rien qu’en parlant, ravive les apparences et renflamme l’amour dans cette maison alors plus vaste que le monde.

maison dans laquelle habitait Synge dans l'île de Inis Meainmaison dans laquelle habitait Synge dans l’île de Inis Meain

Tenanciers irlandais chassés de leurs terres par les propriétaires.

Tenanciers irlandais chassés de leurs terres par les propriétaires.

     De ces maisons comme il ne s’en trouve plus guère aujourd’hui en Irlande, les forces de police, du milieu du XIXe jusqu’au début du XXe siècle, expulsaient brutalement les habitants quand les fermages n’étaient pas payés, exécutant les volontés de propriétaires terriens autorisés par les lois iniques de la politique des colons. Maison poignante — symbole de la poésie selon Synge — et semblable à celle par la vertu de laquelle se produisent les drames de ses deux premières pièces : Cavaliers de la mer (Riders to the sea), et L’ombre de la vallée (In the Shadow of the glen), écrites l’une et l’autre en 1902. Voici les indications scéniques données pour le décor de ces drames : pour Riders to the sea : « L’action se passe dans une île à l’ouest de l’Irlande. / La cuisine d’une chaumière. » Pour In the shadow of the glen : « La dernière chaumière au bout d’une longue vallée dans le comté de Wicklow. / La cuisine de la chaumière; à droite un feu de tourbe. » Ce décor se retrouvera dans les deux dernières pièces, Le Baladin et Deirdre des douleurs : une maison fermée autour d’un feu de tourbe, une chaumière pauvre, dont la pauvreté est pourtant aussi éloignée — comme on lit dans Les Îles Aran — de la « nullité des riches » que de la « sordidité des pauvres », maison donc qui rend possible un rapport au monde non pas d’abord politique mais d’emblée ontologique. La misère y est grande, évidemment, et même insupportable; un paysan du Connemara s’en ouvre à Synge : « Je suis depuis presque vingt ans sur ce bout de rocher qu’un chien ne voudrait même pas regarder, où les cochons meurent, où les pommes de terre meurent, même les juges et les gens de qualité viennent ici et baissent les fermages après avoir vu comment l’Atlantique sauvage se précipite contre ces satanés rochers. […] Et je ne sais pas comment je vais continuer à vivre dans cet endroit que le Seigneur a créé en dernier, je crois bien, après tout le reste.»  Mais cette misère n’empêche pas une autre sorte de richesse, comme si le malheur existentiel n’était pas incompatible avec une adhésion ontologique dont le poète témoigne : « Les fermiers, dit Synge, avec leur humour et leur simplicité, avec les fermes grises où ils vivent, jouissent, au sens réel, de richesses infinies dans une petite pièce »Dans cette petite pièce — une cuisine avec sa cheminée où le drame aura lieu, et donnant parfois, à côté, sur une inner room où les hommes dorment avec les bêtes — on se retrouve le soir pour redire les malheurs du pays, réciter des poèmes extravagants, répéter des histoires de fées, de fous, d’émigrations et de naufrages. Ou bien, à toute heure, on y accueille le vagabond sans abri et même le rétameur.

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Îles d’Aran – couple assis près de l’âtre

     La maison est ainsi la condition de possibilité de l’échange entre les hommes, par lequel sa précarité trouve sa sanctification : lieu du partage de la désolation commune, de l’égalité dans la misère, lieu de l’exposition de chacun au fait nu d’exister, à l’existence dure solidairement vécue. Aux Îles Aran, il est arrivé que Synge fût enfermé seul dans la maison, — et il raconte : « En me levant ce matin, je découvris que les gens étaient partis à la messe en bouclant du dehors la porte de la cuisine, si bien que je ne pouvais pas l’ouvrir pour me donner de la lumière. Je suis tellement habitué à me tenir là avec les autres que je n’ai jamais ressenti encore la chambre comme un endroit où n’importe qui pourrait vivre et travailler seul. Après un temps d’attente avec juste assez de lumière venue de la cheminée pour me laisser voir les chevrons et la grisaille des murs, je fus pris d’une tristesse inexprimable, car je sentais que ce petit coin de la surface du monde, et les gens qui y vivaient, jouissaient d’une paix et d’une dignité dont nous sommes retranchés pour toujours.»  Ce petit coin de la surface du monde est ainsi, proprement, sublime.  J’emploie le mot sublime ici au sens de BurkeBurke qui était irlandais, que Synge a lu (il le mentionne dans l’un de ses articles sur l’histoire de la littérature irlandaise), et dont le concept de « delight », nommant l’émotion du sublime, peut servir à décrire ce plaisir compliquée d’effroi, ce bonheur ontologique accru par le malheur existentiel, que Synge a trouvés dans la maison du western world. Le sublime — ou la terreur délicieuse, ou le soulèvement de la jubilation devant le retrait du malheur menaçant toujours — c’est cela qui fonde la dignité de cette maison, la dignité du précaire exposé aux violences de l’extériorité. Le delight— ou le plaisir qui naît de l’éloignement du déplaisir, et ce déplaisir encore mais s’éloignant — c’est l’émoi propre à la maison selon Synge. Car les adultes et les enfants qui parlent ensemble dans ce « petit coin de la surface du monde », le font toujours sous la menace de la destruction, et donc dans le ravissement d’échapper présentement à la catastrophe qui toujours se prépare et cette fois-ci se retire. C’est que le dedans de la maison contraste avec son dehors, et s’articule à ce dehors d’une façon telle que la maison entière symbolise la parole humaine, comme ce en quoi les hommes se protègent du péril et de la dernière misèreDedans, le feu de tourbe délie les langues : le bol de lait ou le verre de whisky — le poteen fabriqué clandestinement — réchauffe les poètes, les penny poets récitant leurs ballades, comme les voyageurs racontant ce qu’ils ont vu dehors. Dehors, c’est ce que Pegeen, dans Le Baladin, nomme the big world : non seulement le continent opposé à l’île d’Irlande, mais tout l’Extérieur, opposé au domaine propre du paysan irlandais. Dehors, c’est la nuit : le big world est lourdement proche par la nuit, il pèse sur le toit de chaume comme cette nuit sans égard pour les marcheurs dans les sentiers de boue, la nuit qui est longue en hiver derrière la porte de la cuisine. Et dehors, c’est le vent : or il n’est pas facile de dire ce qu’est le vent d’Irlande. Dans les pièces de Synge, le vent retentit dans les paroles des personnages comme leur crainte de sortir, comme leur angoisse de cet espace infiniment vacant qui cerne la chaumière. La vieille mythologie irlandaise donnait le vent pour symbole non de vanité métaphysique, mais de destruction. Yeats dans son dernier poème, une semaine avant sa mort, La Tour noire (The Black Tower), relance ce symbolisme : « Là-bas dans la tombe les morts très droits se dressent, / Mais les vents montent du rivage : / Ils tremblent quand les vents grondent, / De vieux ossements sur la montagne tremblent. » Dehors, ce vent et cette nuit condamnent le marcheur à l’épouvante, si durement que, dedans, les récits d’envoûtements par les fées du pays, d’égarements dans la folie, de chute aussi du bétail du haut des falaises, servent à conjurer la peur de perdre l’abri. La maison est sublime de cet énorme espace de dangers autour d’elle. Sublime de la destruction prochaine et encore différée. Sublime de la frugalité du repas où les marcheurs reprennent des forces avant de repartir. Synge fut ce marcheur, allant silencieux par les fossés de la nuit : « Un soir, après de grosses pluies, je me mis en marche en empruntant un sentier escarpé en partie enfoncé dans les bruyères qui traversait les collines me séparant d’un village. » « Une nuit, je devais descendre jusqu’à la ville de Wicklow depuis un village de montagne avant de remonter ensuite dans les collines. » « Un peu plus tard, je leur souhaitais une bonne nuit et repris la route, car j’avais encore deux montagnes à franchir. » Petite est la maison servant d’abri contre le big world. Délicieuse est la crainte — le delight — que le refuge émeut, de l’espace terrible du vent et de la mer. Sublime est la faiblesse protectrice adossée à la démesure de l’infini : « La chaumière est enveloppée d’un épais brouillard blanc et nous avons l’impression d’être coupés de toute habitation. Tout autour, derrière les collines, le grondement et la rumeur du tonnerre se rapprochent, parfois avec un claquement sauvage et brutal. Le vert des fougères est presque douloureux dans cette lumière étrange. D’énormes moutons passent et repassent sur la ligne du ciel. »

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Scènes de la vie rurale dans le comté de Galway

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     La maison selon Synge apparaît donc comme une parole menacée d’infini, frappée de néant, cette parole pourtant l’abri aussi vivace que précaire contre l’insensé qui l’étonne et qui l’inspire. La phénoménologie de la maison, conduite poétiquement par Synge dans ses récits de marcheur et dans ses drames, s’accomplit ainsi comme l’écoute d’une lamentation — le farouche keen —, cette déploration des morts, plainte extatique dans laquelle s’exalte l’expérience de la terreur du monde et de la désolation sublime. Le verbe to keen semble sans équivalent en français, et Pierre Leyris conserve tel quel le mot keen dans sa traduction. Le keen, donc, se fait entendre dès la première pièce de Synge, lorsque Maurya, la mère qui travaille à la maison, comprend qu’elle a perdu ses six fils, dehors, noyés dans l’éternelle tempête, — et voici le keen :

Ils sont tous partis maintenant, plus rien que la mer puisse me faire… Je n’aurai plus de raison de me lever la nuit pour être à pleurer et prier quand le vent hurle au sud et qu’on entend la houle de l’est, la houle de l’ouest, toutes les deux à cogner l’une dans l’autre, avec le grand vacarme de leurs deux bruits. Plus de raison maintenant de descendre chercher l’eau bénite dans les nuits noires d’après la fête des Morts, plus de raison d’être à s’inquiéter de comment est la mer en entendant les autres femmes commencer à chanter la plainte de mort.
Cavaliers de la mer, dans Théâtre, p.42.

     La mélopée de deuil accompagne aussi de sa grande rumeur toute la fin de la dernière pièce, Deirdre of the Sorrows, avant et après la mort de Deirdre. Et quand cette lamentation funèbre retentit en somme dans toute l’Irlande concentrée sur la scène, la vieille servante de Deirdre, Laverkam, invite encore le tyran Conohor, par qui le mal est entré dans le monde, à trouver refuge contre sa propre jalousie, contre sa haine de tous et de lui-même, et contre la nuit qui tombe, dans une chaumière qu’elle a, en Ulster : « J’ai une petite maison de terre où tu pourrais prendre repos, Conohor, la rosée tombe dru. » (T.315) Le keen et la maison se correspondent. Le keen est la parole sublime de la détresse des pauvres, dans l’ardeur de laquelle ils résistent à l’horreur d’exister, comme la maison est dans son feu de tourbe le lieu où se touchent la destruction du dehors et la chaleur du dedans :

Alors a commencé la sauvage déploration, la plainte de mort. Chaque vieille femme, son tour venu de mener le récitatif, semblait dans l’instant même possédée d’une profonde extase de douleur, se balançant d’avant en arrière, penchant le front jusqu’à toucher la pierre devant elle, tout en invoquant la morte par un chant de sanglots lancinant, qui renaissait sans cesse.
Texte des Îles d’Aran traduit par Françoise Morvan et cité par elle en note dans Théâtre, p. 37.(…)

     Le keen est l’expression du lieu sublime. Le keen est enraciné dans la maison entendue comme abri du delight. Le keen, disons, est la maison de l’être. « Le chagrin de la lamentation ne relève pas d’une affliction personnelle […] mais semble nourri de toute la fureur passionnée qui est tapie quelque part chez tout indigène de l’île. Dans ce cri de douleur, la conscience intime semble se mettre à nu pour un instant et révéler l’état d’âme d’êtres humains qui ressentent leur isolement face à un univers dont les vents et les flots leur font la guerre. Ils se taisent habituellement, mais en présence de la mort tout simulacre d’indifférence ou de patience est oublié, et ils hurlent de désespoir, pitoyablement, devant l’horreur du destin auquel il sont tous condamnés. »

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Référence de l’article : Jerome Thelot, « John Millington Synge. L’île absolue », Transtext(e)s Transcultures 跨文本跨文化 [En ligne], Hors série | 2008, mis en ligne le 14 septembre 2009. URL : http://transtexts.revues.org/228

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maison en ruine à Inis Meain, l’une des Îles d’Aran.

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–––– regards croisés ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    En lisant ce beau texte de Jérôme Thélot sur l’imaginaire de la maison chez les iliens d’Aran qui constitue un espace protégé et sacré où les mythes fondateurs de la société îlienne se fondent et se transmettent, je pensais à d’autres textes écrits par des philosophes, historiens des religions ou ethnologues sur les rapports qu’entretenaient les hommes des sociétés premières avec le monde extérieur et l’univers tout entier et en particulier à deux textes cités par Georges Gusdorf dans son essai « Mythe et métaphysique« , l’un de Van der Leew et l’autre de Mircea Eliade  :

     « Est espace sacré, un lieu qui devient un emplacement lorsque l’effet de de la puissance s’y reproduit ou y est renouvelé par l’homme. C’est l’emplacement du culte. Que cet emplacement soit une maison ou un temple, il n’importe. car la vie domestique est, elle aussi, une célébration qui se répète toujours, dans le cours régulier du travail, des repas, des purifications, etc.. » (Van der Leew, la Religion dans son essence et ses manifestations)

     « Toute ville, toute habitation se trouve « au centre de l’univers », et à ce titre la construction n’en a été possible que moyennant l’abolition de l’espace et du temps profanes et l’instauration de l’espace et du temps sacrés. De la même façon que la ville est toujours une imago muni, la maison est un microcosme. Le seuil sépare les deux espaces; le foyer est assimilé au centre du monde. » (Mircea Eliade – Traité d’histoire des religions).

      En dehors de certains lieux consacrés, temples, églises, maisons, vestiges païens ou éléments naturels auxquels on prête des vertus magiques, où s’exprime « l’Ordre du monde », le monde extérieur apparaît menacé par l’irruption de l’imprévisible et le déchainement du chaos et est pour cela plein de dangers pour l’individu et la communauté. 

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illustres illustrateurs : Jeanne Mammen, période Weimar (1914-1933)

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Jeanne Mammen en 1975Jeanne Mammen en 1975

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     Jeanne Mammen (1890-1976) est une peintre et dessinatrice allemande. Ses œuvres s’inscrivent dans les courants de la Nouvelle Objectivité et du symbolisme.

     Née à Berlin, Jeanne Mammen grandit à Paris, où son père Gustav Oskar Mammen  s’était installé avec sa famille quand elle avait cinq ans après qu’il eut acquis une usine de soufflage du verre. La famille s’installe à Passy, dans une villa confortable dotée d’un jardin idyllique. Jeanne fréquente le lycée Molière et s’imprègne de culture française. Dés l’âge de 13 ans, elle dévore les oeuvres de la littérature française contemporaine et s’intéresse aux Beaux-Arts. Elle est particulièrement attirée par la littérature visionnaire de son époque et le livre de Flaubert « La Tentation de saint Antoine » sera l’une de ses lectures favorites. Mais c’est le dessin et la peinture qui l’intéresse. Avec sa sœur aînée, Marie-Louise, elle étudie, dés l’âge de 16 ans, la peinture à l’Académie Julian, un cours privé réputé et poursuit sa formation en 1908 et 1909 à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, les écoles d’art française de l’époque n’accueillant pas les femmes. Cette formation se poursuivra également à Rome, à la Scuola Libera Academica de la Villa Medici, jusqu’en 1911.
     De retour à Paris, elle participe au Salon des indépendants de 1912 et à celui de Bruxelles l’année suivante. Ses premiers travaux, d’inspiration symboliste, un mouvement alors important de la scène artistique franco-belge, incluent des aquarelles liées à des œuvres littéraires, par exemple la Tentation de saint Antoine de Gustave Flaubert.

     Mais cette vie insouciante et sans ombrage se terminera brutalement en 1914 avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale qui contraint la famille à fuir la France in extremis en prenant le dernier train pour la Hollande, son père étant considéré par la France comme ressortissant ennemi. Tous les biens de la famille ont été saisis à Paris et Jeanne Mammen se retrouve sans ressources en 1916 à Berlin, sa ville natale qui lui est totalement étrangère et où elle doit subvenir à ses besoins. C’est un choc pour cette jeune femme de 25 ans qui a vécu jusque là dans l’insouciance dans un milieu aisé et cultivé. Elle sera choquée par l’ambiance de la capitale allemande où règne un mélange de mégalomanie wilhelminienne, de discipline et de soumission prussienne et un provincialisme étriqué.

   Pour gagner sa vie, elle va utiliser tout naturellement les capacités artistiques acquises lors de sa formation en France et en Belgique et choisit l’illustration. Son style apparaît alors influencé par Toulouse-Lautrec et contraste avec le style graphique alors sobre et sérieux du Berlin de la guerre. Les débuts seront difficiles mais elle finit par décrocher en 1917 une première commande pour des illustrations dans un magazine. Elle travaille également comme dessinatrice de mode et collabore à des journaux. En 1919, elle s’installe avec sa sœur dans un atelier-appartement du Kurfürstendamm, où elle restera jusqu’à sa mort, en 1975.

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L’Alexanderplatz en 1920

Images du Berlin d’avant-guerre : Berlin Before The War – YouTube

Berlin 1920 - Romanisches Café à Berlin

1920 : Flipper au Romanisches Café, lieu de rendez-vous de l’avant-garde berlinoise

spipBerlin des années 20 : le danseur et comédien Valeska Gert révolutionne la danse moderne

Jeanne Mammen - Valeska Gert - vers 1929

la même Valeska Gert peint par Jeanne Mammen vers 1929

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la danseuse Anita Berber

Tiller girls à Berlin - 1920

les Tiller girls à Berlin – 1920

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le cabaret Weisse Maus (la souris blanche) ouvert en 1919 et où se produisait la danseuse nue Anita Berber et ses girls. Les clients pouvaient s’y rendre incognito en portant des masques noirs ou blancs.

07_Mammen_CarnivalinBerlinJeanne Mammen – Carnaval à Berlin

cd118459624c14fdf23983225f1863a9Jeanne Mammen, 1920 – Noctambules

1925-the monbijou berlin's most exclusiv lesvian club-painting by J. Mammen

Jeanne Mammen, 1925 – Au club lesbien Monbijou

le cabaret Le Jockey Bar à Berlin

le cabaret Le Jockey Bar à Berlin, ouvert en 1930 et fréquenté par Erich Kästner, Klaus and Erika Mann, Alfred Kerr, Gustaf Gründgens, Jean Cocteau, Andre Gide, Ernest Hemingway et Marlene Dietrich.

cabaret Eldorado après sa fermeture par les nazis

le cabaret Eldorado dans les années 20 et après sa fermeture par les nazis en 1933. le cabaret était un haut-lieu du milieu homosexuel et travesti et était fréquenté par la haute société berlinoise, les visiteurs étrangers et l’intelligentsia provinciale de passage à Berlin. Il comptait parmi ses habitués Margo Lion, Marlène Dietrich, Claire Waldoff ou la danseuse Anita Berber.

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A l’Eldorado

At the Bar (salvation Army Gils) by Jeanne Mammen 1926

Jeanne Mammen, 1926 – Au bar (les filles de l’armée du salut) 

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Marlène Dietrich, au piano F. Holländer.

On ne nous a pas demandé
Lorsque nous n’avions pas de visage
Si nous voulions vivre ou non
Maintenant, je vais seule à travers une grande ville
et je ne sais pas si elle m’aime
Je regarde dans les pièces, par les portes et les fenêtres
Et j’attends, et j’attends
Quelque chose.
Si je devais me souhaiter quelque chose
Je serais bien embarrassée
Car ce que je devrais souhaiter
Serait-ce un temps meilleur ou pire
Si je devais me souhaiter quelque chose
Je souhaiterais être un peu heureuse
Car si j’étais trop heureuse
J’aurais une nostalgie pour la tristesse. »

Marlène DIETRICH.
(Chanson composée par F. Holländer
pendant le tournage de l’Ange Bleu )

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Tauentzienstrasse – Berlin

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Prostituées à Berlin dans les années vingt

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Jeanne Mammen, 1920 : prostituées

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Das Lila Lied était l’hymne des milieux homosexuels de Berlin dans les années 20. Il existait alors une cinquantaine de clubs exclusivement réservés aux femmes

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Jeanne Mammen, vers 1926. Photo Archiv Förderverein der Jeanne-Mammen-Stiftung eV

Jeanne Mammen en 1926

       Sa carrière commerciale commence vraiment en 1920, année à laquelle elle réalise des affiches de films et des couvertures de magazines. Son côté cosmopolite la met en contact avec le milieu de la fête et de la nuit où se côtoient bourgeois, mondaines et demi-mondaines, lesbiennes. Au lendemain de la guerre, la métropole berlinoise est saisie d’un bouillonnement culturel et d’une frénésie de vie et de plaisirs comme si il lui fallait rattraper les années perdues. Les illustrations de Jeanne Mammen, très réalistes, parfois satiriques, constituent une chronique et une critique sociale de la métropole moderne en dépeignant des types humains placés dans toutes sortes de situations, elles évoquent aussi la relation entre les sexes et les ambiguïtés de la « femme nouvelle » dans ses rôles sociaux contradictoires.

     Les années 1920 qui correspondent à une courte période de reprise économique et de stabilité en Allemagne sous la direction du chancelier Stresemann sont des années de renaissance culturelle et de mutation de la condition féminine avec l’extension des droits politiques des femmes (droit de vote en 1919), l’arrivée massive sur le marché du travail de jeunes femmes en majorité célibataire et leur visibilité nouvelle dans les domaines culturels et sociaux; c’est l’époque où apparaissent les « garçonnes », les « flappers » aux cheveux coupés au carré façon Mel Brook influencés par l’«American way of life» qui donne alors le ton, Les gays et les lesbiennes osent se montrer au grand jour et se rencontrent dans des lieux, clubs, bars, cabarets, qui leur sont dédiés. La période d’hyperinflation de 1923 va favoriser le développement de ces clubs et de ces bars, les spéculateurs y dépensant sans compter leurs profits avant qu’ils ne soient dévalués par l’inflation. En même temps la drogue fait son apparition et la prostitution fait des ravages, cocaïne, morphine et opium se vendent à chaque coin de rue et on estime à 120.000 le nombre de femmes de tous âge qui se prostituent à Berlin. Voilà le monde dans lequel évolue Jeanne Mammen et dont elle témoigne sans concession et avec précision dans ses illustrations. En 1927 ses peintures et dessins remplissent les couvertures et les pages d’une multitude de journaux, magazines et revues satiriques comme «Jugend»« Die Dame », « Die Schöne Frau »« Der Junggeselle »« Simplicissimus »« Uhu » et «Ulk». Son travail est  loué par l’écrivain et critique d’art Kurt Tucholsky, elle bénéficie d’une réputation d’illustratrice exceptionnelle et est considérée comme l’égale d’artistes reconnus de la période Weimar tels que George GroszOtto DixRudolf SchlichterRudolf Wilke ou Karl Arnold qui critiquaient eux-aussi la société berlinoise, mais dans un style plus mordant et agressif. Le style de Jeanne Mammen est moins percutant, plus proche de l’expression graphique d’un Théophile Steinlen ou d’un Toulouse-Lautrec, un effet sans doute de sa formation parisienne. les illustrations et les dessins de Jeanne Mammen montrent sans anémosité et ne condamnent pas.

     Sa première exposition à la galerie Gurlitt en 1930 signe sa reconnaissance sur la scène artistique berlinoise.  Elle crée des lithographies, en particulier le cycle « Les Chansons de Bilitis », un hommage à l’amour lesbien illustrant des poèmes de Pierre Louÿs. En 1931, elle réalise des illustrations pour les deux tomes d l’ouvrage « histoire morale de l’après-guerre » du sexologue Magnus Hirschfeld, défenseur de la cause homosexuelle et de celui du sociologue Curt Moreck, « Guide du Berlin interdit » pour lequel elle reproduit des scènes de club de femmes, de club de gays et travestis.

     Préoccupée par l’imminence du danger fasciste, Jeanne Mammen avait, au début des années 30,  rejoint les communistes. En 1932, elle se rend avec le peintre Hans Uhlmann à Moscou où elle sera collaborera au «journal allemand du centre de Moscou».
     En 1933, cependant, l’arrivée au pouvoir des nazis met un terme à sa reconnaissance publique. Ses représentations, celles des femmes en particulier, sont critiquées. Après sa participation à l’exposition de printemps du «Verein der Künstlerinnen zu Berlin» [Association des artistes féminins de Berlin] les premières attaques diffamatoires paraissent dans la presse nazie, dénonçant sa manière de représentation et les motifs représentés et les sujets comme étant juif. Les lithographies pour Les Chansons de Bilitis sont interdits de publication. Se refusant de collaborer, et, privée de ses sources de revenus dans les journaux, elle se réfugiera comme d’autres intellectuels hostile au régime dans « l’Innere Emigration » (émigration intérieure) selon l’expression de Frank Thiess pour qualifier les intellectuels allemands qui ont pris leur distance avec le régime nazi sans s’y opposer ouvertement. À cette époque, ses peintures deviennent plus abstraites et sont influencées par Picasso; elle s’oppose en cela au régime nazi qui considère l’art abstrait comme dégénéré. Elle a continué à produire durant toute la guerre un travail de manière solitaire et a survécu en vendant des magazines et des gravures à des antiquaires qu’elle transportait dans une charrette dans les rues de Berlin

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 ▶ Berlin – Metropolis of Vice: Part 1 – YouTube   (en anglais)

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Jeanne Mammen, Ursa Major, la Grande Ourse, 1920Jeanne Mammen, Ursa Major, la Grande Ourse, 1920

Jeanne Mammen - la femme au chat - 1920

Jeanne Mammen – la femme au chat – 1920

Jeanne Mammen, dans le café, 1920

Jeanne Mammen, dans le café, 1920

Jeanne Mammen - la Garçonne - 1927

Jeanne Mammen  –  Sie repräsentiert (Faschingsszene) –  (1927-1928).

La garçonne nous provoque en nous fixant droit dans les yeux; chapeau haut de forme sur la tête, cigarette au coin de sa bouche, une jeune femme à la remorque. « En représentation » est le titre sous lequel cette aquarelle par Jeanne Mammen est publié dans Simplicissimus en 1928. Cette héroïne androgyne semble en effet représenter un «nouveau type de femme », si bien que cette image est souvent utilisée pour illustrer le «décadente Berlin » des années de Weimar. Les aquarelles et les dessins de ce typei, publié en Simplicissimus, Jugend, ou Ulk , apportent à Jeanne Mammen une grande renommée en tant que chroniqueuse de la vie citadine de Berlin. « Gracieuses et austères», voilà comment Kurt Tucholsky décrit ses personnages féminins en 1930. Les illustrations de Mammen doivent leur succès au fait que ses divas et les filles de cabaret sont représentées sans animosité et trouvent ainsi grâce devant les hommes et les femmes.

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Jeanne Mammen, 1928 – Jeunes femmes d’une revue

Jeanne Mammen, A Kranzler de 1929

Jeanne Mammen, A Kranzler de 1929

Jeanne Mammen - Scène de rue à Berlin - vers 1929 - aquarelle et encre

Jeanne Mammen – Scène de rue à Berlin – vers 1929 – aquarelle et encre

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Jeanne Mammen (Allemagne, 1890-1970) - THe Redhead - 1930

Jeanne Mammen (Allemagne, 1890-1970) – La rousse – 1928/1930 – aquarelle et crayon sur papier

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Jeanne Mammen, vers 1930

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Jeanne Mammen, 1930 – Au balcon

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Jeanne Mammen, vers 1930-1932 – Femme et jeune fille. On trouvait à l’époque à Berlin des prostituées mère-fille opérant en tandem.

Jeanne Mammen - Brüderstraße ("Zimmer frei")

Jeanne Mammen – Brüderstraße (« Zimmer frei »)

Jeanne Mammen - Auto-portrait - 1932

Jeanne Mammen – Auto-portrait – 1932

Jeanne Mammen - Portrait de Max Delbrück - vers 1937

Jeanne Mammen – Portrait de Max Delbrück – vers 1937 (période abstraite)

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Pour visualiser la première période créatrice parisienne et belge de Jeanne Mammen, la période symboliste, c’est ICI :

Jeanne Mammen - »Tod« (»Hl. Antonius«)

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Home, sweet home : Thoor Ballylee, la Tour Noire de Yeats

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thir13William Butler Yeats (1865-1939)

« On ne peut donner corps à quelque chose qui vous transporte si les mots ne sont pas aussi subtils, aussi complexes, aussi remplis de vie mystérieuse que le corps d’une fleur ou d’une femme »

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Si j’avais les voiles brodés du ciel, 
Ouvrés de lumière d’or et d’argent,
Les voiles bleus et pâles et sombres
De la nuit, de la lumière, de la pénombre,
Je les déroulerais sous tes pas.
Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves,
Sous tes pas je les ai déroulés.
Marche doucement, car tu marches sur mes rêves.

In Le vent dans les roseaux (1899), in La Rose et autres poèmes, trad. Jean Briat, © coll. Points Poésie, 2008, p. 99

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     William Butler Yeats est né en 1865 à Sandymount, près de Dublin en Irlande, dans une famille protestante. Son père, John, est peintre et lié aux derniers préraphaélites. Pour des raisons économiques la famille doit s’installer pour un temps à Londres. L’éducation des enfants s’effectuera dans une ambiance artistique et dans la nostalgie de la culture irlandaise, leur mère leur racontant souvent des contes et des légendes de l’Irlande celtique. Très tôt, le jeune William prendra conscience de sa nationalité irlandaise.

Maud Gonne     De retour à Dublin, il y fréquente les milieux artistiques et littéraires de la ville. Il publie en 1889 à Londres son premier recueil de poèmes Les Errances d’Ossian. Ce recueil lui donne l’occasion de rencontrer Maud Gonne, belle et fervente militante de l’indépendance irlandaise qui l’a contacté après avoir apprécié l’un de ses poèmes, « The Isle of Statues » et dont il tombera éperdument amoureux. La jeune femme sera l’inspiratrice d’un grand nombre de ses poèmes. Deux ans plus tard, Yeats lui propose une vie commune, mais elle refuse. Il renouvellera plusieurs vois sa proposition mais la jeune femme épouse finalement en 1903 le nationaliste catholique John MacBride. Cette même année Yeats séjourne quelques temps en Amérique et y rencontre Olivia Shakespeare avec qui il aura une brève liaison. 

 Lady Gregory     En 1896, il est présenté à Lady Gregory par leur ami commun Edward Martyn, un activiste irlandais. Bien que jusqu’à présent influencé par le Symbolisme français, Yeats se concentre sur des textes d’inspiration irlandaise, ce penchant est renforcé par l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs irlandais. Lady Gregory sera l’autre femme importante dans la vie de Yeats. Le recevant souvent dans son domaine de Coole Park à partir de 1896, elle l’encourage sur la voie du nationalisme et le persuade de continuer à écrire pour le théâtre. Suivant ses conseils, il écrit Cathleen ni Houlihan, dont la représentation connaîtra un triomphe en 1902 à Dublin, avec Maud Gonne dans le rôle de l’héroïne. Si bien que de 1902 à 1908, délaissant la poésie, il consacre tout son temps au théâtre. Avec Lady Gregory, Martyn et d’autres écrivains parmi lesquels J M Synge, Sean O’Casey, et Padraic Colum, Yeats fonde en 1899 le mouvement littéraire connu sous le nom de Irish Literary Revival (ou encore Celtic Revival). Et en 1904, avec Synge, ils ouvrent tous les trois à Dublin l’Abbey Theatre, qui deviendra le Théâtre National d’Irlande, le premier théâtre subventionné par l’État dans le monde anglophone, dont Yeats s’occupera jusqu’à sa mort, à la fois comme membre du comité de direction et comme dramaturge.. Avec l’aide du metteur en scène Gordon Craig pour les décors, puis s’inspirant du théâtre Nô japonais, que lui fait connaître le poète américain Ezra Pound, il devient un véritable maître de l’art théâtral. Plus tard T.S. Eliot rendra hommage au dramaturge et à son théâtre d’avant-garde.
     Depuis que le théâtre a fait de lui un personnage public, son style littéraire se transforme en se simplifiant et devient plus réaliste.

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Insurrection de 1916 à Dublin

     Au moment de l’Insurrection de Pâques 1916 à Dublin connue sous de nom de « Pâques sanglantes », Yeats était absent d’Irlande et se trouvait en Angleterre, chez son ami William Rothenstein. L’insurrection échoue et quinze chefs de la rébellion irlandaise, dont Pearse,  Connolly et John MacBride, le mari de Maud Gonne, sont exécutés à Dublin. Ces événements, tout à la fois le bouleversent et l’indignent car il a été tenu à l’écart de la préparation de la révolte, ils l’impliquent à s’engager politiquement mais en récusant toute forme de violence et de fanatisme. Sa poésie s’ouvre alors au tragique, car « Tout est changé, changé du tout au tout / Une beauté terrible est née », répète-t-il comme un refrain dans son poème Pâques 1916.

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Comté de Galway : les environs de Coole Park, le domaine de Lady Gregory

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Yeats a évoqué les plans d’eau de Coole park dans un poème publié en 1917 : The Wild Swans at Coole.

Les Cygnes Sauvages de Coole (1917)

Les arbres dévoilent leur beauté d’automne,
Surplombant les secs chemins forestiers,
L’eau sous le crépuscule d’octobre
Reflète un ciel qui semble figé.
Sur l’eau qui court entre les galets
Cinquante neuf cygnes se sont posés.
C’était là le dix-neuvième automne,
Depuis que je m’étais mis à les compter.
J’ai vu, avant même d’avoir terminé,
Tous les cygnes, soudainement s’élever,
S’éparpiller, tournoyant en de larges anneaux brisés,
A grands coups d’ailes qui claquaient.
J’ai admiré ces créatures brillantes
Et maintenant mon coeur se crève.
Tout à changé depuis ce crépuscule où j’ai entendu,
Pour la première fois sur cette grève,
Le tintement de leurs ailes au dessus de moi,
Et en marchant s’allégeaient mes pas.
A jamais inlassables, en couple d’âmes soeurs,
Ils s’ébattent dans les vents propices
Et froids, ou gagnant de l’altitude.
Leurs coeurs jamais ne vieillissent.
Passion et hardiesse les attendent sur le chemin
Où que les emmène le destin.
Mais les voilà maintenant glissant sur le miroir de l’eau,
Ils sont beaux et intriguants .
Parmi quels joncs trouveront-ils refuge?
Au bord de quel lac, de quel étang
Fascineront-ils les passants, quand je me réveillerai un matin
Pour découvrir qu’ils sont partis au loin ?

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The Wild Swans at Coole

The trees are in their autumn beauty,
The woodland paths are dry,
Under the October twilight the water
Mirrors a still sky;
Upon the brimming water among the stones
Are nine-and-fifty swans.
The nineteenth autumn has come upon me
Since I first made my count;
I saw, before I had well finished,
All suddenly mount
And scatter wheeling in great broken rings
Upon their clamorous wings.
I have looked upon those brilliant creatures,
And now my heart is sore.
All’s changed since I, hearing at twilight,
The first time on this shore,
The bell-beat of their wings above my head,
Trod with a lighter tread.
Unwearied still, lover by lover,
They paddle in the cold
Companionable streams or climb the air;
Their hearts have not grown old;
Passion or conquest, wander where they will,
Attend upon them still.
But now they drift on the still water,
Mysterious, beautiful;
Among what rushes will they build,
By what lake’s edge or pool
Delight men’s eyes when I awake some day
To find they have flown away?

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portrait de William Butler Yeats par John Singer Sargent, 1908

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Capture d’écran 2013-10-02 à 14.20.12     Il éprouve alors le besoin mystique de se concentrer sur son travail littéraire et sa création en fuyant la confusion des villes et les violences de la guerre civile. Il renoue pour cela avec la Nature et avec l’Irlande profonde, l’Irlande rurale qu’il a découvert dans le comté de Galway, là où se situait Coole Park, le domaine de son amie Lady Gregory. Avec l’aide de celle-ci, il va alors rechercher un endroit isolé pas très éloigné de Coole Park où il pourra s’établir. Il trouvera celui-ci pas très loin de la ville de Gort où, au bord de la rivière Streamtown, une antique tour normande datant du XVIe siècle au nom de « Castle Ballylee », flanquée d’une chaumière au toit de chaume, était à vendre. L’ensemble répondait tout à la fois à son désir de ruralité et de prestige aristocratique, il en fera l’acquisition en 1917 à la suite de l’insurrection de Dublin. C’est elle qui l’aurait, selon la légende, décidé d’acheter Thoor Ballylee en réaction à l’événement, comme s’il avait souhaité par là réinscrire sa présence dans l’espace irlandais et, à travers elle, celle de la classe de grands propriétaires terriens protestants, la Protestant Ascendancy, dont il entendait continuer à incarner les valeurs et à défendre l’héritage culturel.  Il baptisera sa nouvelle propriété du nom irlandais de « Thoor », dérivé du vieil irlandais TUR. Thoor Ballylee allait pour un moment symboliser Yeats et l’inspirer pour nombre de ses poèmes.

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Le croquis ci-dessus est une œuvre de Lady Gregory. C’est son interprétation de Thoor Ballylee. Les dolmen fantomatiques qui apparaissent au loin dans le ciel font  allusion au charisme mystique du lieu.

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     C’est dans ces terres du comté de Galway que sa poésie va désormais s’enraciner et puiser sa substance. Dans les années qui suivront, Yeats va donne à la poésie anglaise plusieurs de ses chefs-d’œuvre, d’abord avec « Les cygnes sauvages à Coole », publié en 1919, où il se détache résolument du symbolisme. Dans ce poème, Yeats prend conscience que tout a changé en 19 ans, sauf les cygnes, qui sont pour lui comme une image de l’éternelle jeunesse.

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portrait de Maud Gonne (à gauche) et de sa fille Yseult Gonne (au centre et à gauche)
Le portait peint de Yseult a été réalisé par sa mère

     En 1917, année de l’acquisition, Yeats a 52 ans et est toujours amoureux de Maud Gonne à qui il va proposer une nouvelle fois le mariage après l’exécution, l’année précédente, de son mari par les anglais, mais celle-ci refuse une nouvelle fois. Il va alors jeter son dévolu vers la fille de celle-ci, Yseult Gonne, âgée de 22 ans, qu’il connait depuis qu’elle a quatre ans mais celle-ci refuse à son tour. Il se tourne  alors quelques semaines seulement après ce second refus vers une autre jeune femme de 25 ans, Georgie Hyde-Lees, qu’il avait rencontré sept années plus tôt. La jeune femme va accepter le mariage qui sera célébré quelques semaines plus tard.
    Ce mariage inattendu et précipité provoque les sarcasmes : Maud Gonne déclarera perfidement au sujet de Georgie : « une brave fille de 25 ans, riche bien sûr, qui devra s’occuper de lui et aura le choix entre être son esclave ou s’enfuir après quelque temps… »  Le peintre Charles Shannon déclarera quand à lui : « Cette précipitation suggère qu’elle est un meuble pour le Château », en faisant ainsi allusion au projet d’installation de Yeats à Thoor Ballylee. On peut supposer qu’il n’était pas dans l’intention de Yeats de s’installer seul à Thoor Ballylee et qu’il souhaitait absolument y fonder une famille.

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 George Hyde-Lees and WB Yeats

     Ce mariage improbable sera pourtant un mariage heureux. Deux  enfants naîtront, Anne, née en mai 1919 et Michael, né en août 1921. Le couple et leur fille Anne aménageront à Thoor Ballylee dans le courant de l’année en 1919 juste après la naissance de l’enfant.  Voici ce que Yeats écrira à Maud Gonne en mai 1918 :

« We hope to be in Ballylee in a month and there I dream of making a house that may encourage people to avoid ugly manufactured things – an ideal poor man’s house. Except a very few things imported as models we should get all made in Galway or Limerick. I am told that our neighbours are pleased that we are not getting ‘grand things but old irish furniture’. »

(«Nous espérons être à Ballylee d’ici un mois et là je rêve d’en faire une maison qui servira d’exemple et encouragera les gens à éviter les vilaines choses manufacturées – « la maison idéalisée d’un pauvre homme ». Excepté quelques rares choses à la mode, nous devrions acquérir que des choses fabriquées à Galway ou Limerick. Je me suis laissé dire que nos voisins seraient heureux que nous ne choisissions pas  « de grandes choses », mais de vieux meubles irlandais. »)

Il fit réaliser quelques travaux pour améliorer le confort et s’y installa avec sa famille chaque été de 1921 à 1929. Yeats, son épouse et leurs enfants ont très apprécié cette retraite. Dans une lettre à un ami, il écrit au sujet de Thoor Ballylee «tout est si beau que aller voir ailleurs implique de laisser derrière soi la beauté. » 

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Yeats avec ses deux enfants, Anne et Michael

En 1921, il publie Michael Robartes et la danseuse, où sont évoqués les drames de l’Irlande, avec des poèmes comme Pâques 1916 ou Le Rosier. Yeats en poète visionnaire voit dans l’amoncellement des ruines une vérité ultime de l’Histoire. Et comme l’écrit Jean-Yves Masson, dans la préface de ce recueil, la tâche de la poésie pour Yeats est de « révéler à l’âme, par les yeux de l’imagination, les fragiles figures dansantes qui tentent d’acclimater en elle, sur la terre des hommes, une paix dont il croyait qu’elle ne pouvait être trouvée que dans la contemplation d’un au-delà de l’Histoire »

Une année plus tard, en 1922, après une guerre civile sanglante, l’Irlande connaîtra enfin son indépendance et Yeats deviendra sénateur du nouvel État. En 1923,  il se voit couronner par le Prix Nobel de Littérature pour « sa poésie, dont la forme hautement artistique exprime l’esprit d’une nation entière »

Retiré de la politique en 1928 après deux mandats de sénateur, Yeats publiera encore 3 recueils de poèmes : La Tour (1928), L’escalier en spirale (1933) et Derniers poèmes (1936-1939). Pour remédier à la vieillesse, rechercher la sagesse, il rêve désormais de s’embarquer pour Byzance, « un lieu intemporel qui dans son esprit symbolise l’unité parfaite entre le politique, le religieux, la pensée et l’art. La civilisation byzantine représentant à ses yeux la perfection de l’esprit ». Il ne s’embarquera que pour le sud de la France où il s’éteindra le 28 janvier 1939, à Menton.

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–––– Thoor Ballylee –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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  La tour se développait sur quatre étages occupés chacun par une grande pièce et reliés par un escalier de pierre en colimaçon aménagé dans l’épaisseur de sept pieds de la massive paroi extérieure. Chaque étage avait une fenêtre donnant sur la rivière qui coulait à proximité. Le sommet de la tour était aménagé en terrasse à laquelle on accédait à partir de l’étage inférieur par une volée de marches très raide.

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Un pont ancien, et une tour plus ancienne encore,
Une ferme que protègent ses murs,
Un arpent de terre rocheuse
Où la rose symbolique peut fleurir,
De vieux ormes déplumés, d’innombrables vieux prunelliers
Le crépitement de la pluie ou le mugissement
De tous les vents qui soufflent ;
La poule d’eau guindée
Qui a plongé de nouveau dans le courant 
Les sonnailles d’une centaine de vaches.

« Assiégée par les vents et la pluie, la tour au sol rocailleux et aux arbres déchiquetés devient ainsi l’emblème d’une certaine forme de résistance mais aussi d’ouverture à la puissance destructrice du temps historique. »

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–––– l’intérieur de la Tour ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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l’escalier en colimaçon aménagé dans l’épaisseur des murs

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la chambre à coucher du dernier niveau

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au sommet des remparts

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« Depuis les remparts au sommet de la tour, on bénéficie d’une vue panoramique sur le parc, la rivière, les arbres et les abords de la tour où un ancien jardin attendait d’être ressuscité. Au loin se profilaient les douces collines et les plaines du comté de Galway. »

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