Bruges-la-Morte, roman de Georges Rodenbach (1855-1898), écrivain belge francophone

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Daniel Meisner - BRUGK IN FLANDERN (Brugge), 1627

Vue de Bruges (Belgique). Gravure emblématique avec des vers en latin et en allemand, parue dans : Daniel Meisner, Thesaurus Philopoliticus, Frankfurt am Main, 1623-1632.

Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte             Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte
(Joël Goffin, dont je vous invite à visiter le site très complet et excellent qu’il a consacré à Bruges-la-Morte : http://bruges-la-morte.net me précise que ce plan est tiré du catalogue « Georges Rodenbach ou la légende de Bruges » édité à l’occasion de l’exposition réalisée en Seine-et-Marne au musée Mallarmé.)

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George Rodenbach (1855-1898)L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. Le volume comportait plusieurs planches photographiques de la ville en 1992 dont certaines sont présentées ci-dessous. Des extraits de textes du roman accompagnent ces photographies.

 

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Bruges-la-Morte : avertissement de Georges Rodenbach.

    Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu’il nous a plu d’élire, apparaît presque humaine… Un ascendant s’établit d’elle sur ceux qui y séjournent. Elle les façonne selon ses rites et ses cloches. Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l’événement même du livre. C’est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte.

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de la Wollestraat et du beffroi

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de la Wollestraat et du beffroi

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–––– Evocations : agonies de villes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     « Les villes sont un peu comme les femmes : elles ont leur temps de jeunesse et d’épanouissement; puis vient le déclin, et les lézardes chaque jour accrues au long des murs augmentent péniblement les rides de leur vieillesse. Combien qui furent naguère les cités riches et belles, ont une fin de vie abandonnée; pauvres aïeules qui se raidissent avec des airs déchus, conservant tout au plus quelques monuments : blasons de pierre, armoiries familiales qui seuls attestent leur ancienne et authentique noblesse. La plupart ont tourné au mysticisme, villes devenues religieuses, qui égrènent, dans le soir, le chapelet de fer des carillons ! »

Bruges - le beffroi et la grande Place vers 1888Bruges – le beffroi et la grande Place vers 1888

     Tandis que l’immense tour laisse la ville à ses pieds et jette sur elle son immense ombre indifférente, voici, d’un air plus apitoyé, comme les servantes de son agonie, des femmes du peuple dans l’éloignement des rues qui circulent d’un pas amorti sur la mousse et sur l’herbe encadrant les pavés. Elles sont ensevelies en une grande mante à plis raides dont le capuchon relevé leur cache toute la tête. C’est le costume local : une cloche de drap noir aux balancements mélancoliques, et, là-bas, dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche comme un glas.

     Douceur de cheminer à présent dans la ville léthargique, à travers des songes et des souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente flânerie, une surprise et un imprévu. Oh ! les façades anciennes et rares, avec des bouquets sculptés qui se fanent, des cartouches où des satyres se débandent dans l’effritement de la pierre, des têtes de femmes dont la pluie et la poussière ont défleuri la bouche.

     Partout des ornements, un caprice, un symbole, un emblême, des armoiries ou des enseignes que le temps a patinés comme avec la cendre des années !

Bruges -  statue de Jan van Eyck

    Partout des perrons avec des balustrades; partout des pignons qui montent aussi comme des escaliers aux marches régulières escaladées par les regards qu’attirent un oiseau de fer, au sommet, ou quelque girouette inconsolable. Sur les murailles, des ancres en forme de chiffres qui attestent leur authentique vétusté; des bas-reliefs subsistant à demi-rongés; des briques éraflées par d’immémoriales blessures, d’un rouge de sang caillé; puis encore des écus blasonnés d’un Lion ou d’une Demi-Lune se balançant à des tringles rouillées, à la porte d’antiques hôtelleries. Et aux fenêtres, des vitraux d’un glauque triste, enchassés en des losanges de plomb; et rien ainsi n’arrive au dehors de la vie intérieure des maisons, comme abandonnées et mortes !

     Ici la sourdine des sons s’apparie à la sourdine des couleurs, car toutes les façades s’effacent en des nuances de jaunes pâles, de verts éteints, de roses surannées qui chantent doucement la silencieuse mélodie des teintes fanées. On ne sait quelle obsession de cierges et d’encens vous poursuit à travers ce dédale des rues pacifiées; à chaque carrefour des Madones, en des armoires de verre, habillées de velours et de dentelles, couronnées d’argent, honorées de fleurs et d’ex-voto. Puis, des calvaires, des chapelles, des oratoires où sont des reliques à baiser, des cires à allumer sur des ifs de fer aux branches noires, – et les grandes églises enfin aux tours énormes environnées de lugubres corneilles : Saint-Sauveur et Notre-Dame, dont on regarde à peine la décoration touffue, luxueuse, les marbres, les riches boiseries, les vitraux en fleurs, les oeuvres d’art entassées parmi lesquelles rayonne une Vierge de Michel-Ange.

Bruges - gisants

     Tout cela chavire dans l’immense impression mortuaire que la ville nous a donnée peu à peu et qui se continue ici même dans la sombre cathédrale où sont les émouvants sarcophages de Charles-le-Téméraire, couché sur le dos, les mains jointes, les pieds sur un lion – la force – et de Marie de Bourgogne, en robe de marbre, les pieds sur un héraldique lévrier – la fidélité –. Et combien d’autres tombeaux : toutes les dalles sont des pierres tumulaires, avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées déjà comme des lèvres de pierre… La mort elle-même ici est effacée par la mort !

    Mais, à de certains jours, tout s’anime d’une vie soudaine et inusitée. Comme aux appels d’un invisible clairon que les Anges auraient embouché, toutes les Vierges et les Sacré-Coeur vont descendre de leurs piédestaux; les bannières vont frissonner comme des robes revêtues. Et voici le portail qui s’ouvre : c’est la fête du Saint-Sang; et dans les premières chaleurs de mai sort et s’avance, par la ville ressuscitée, la Procession : des enfants de choeur en robes rouges : de petites filles en blanc, par centaines, en des mousselines de neige, effeuillant des corbeilles, menant l’agneau pascal pavoisé de rubans; puis les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d’or et en armure; les princesses de l’histoire brugeline, sur des chevaux caparaçonnés, en de somptueux et authentiques costumes. Car dans ces processions ou ces cortèges historiques, ce sont les jeunes gens et les jeunes filles des plus nobiliaires familles de Flandre qui tiennent les grands rôles, avec des étoffes anciennes, des dentelles de naguère et des bijoux familiaux. Et voici les moines de tous les ordres, psalmodiant sur l’accompagnement des cuivres : dominicains, franciscains, oratoriens, carmes; puis les lévites du séminaire, puis les prêtres, les vicaires, les chanoines en dalmatiques, en chasubles brodées d’or et d’argent et rayonnantes comme des jardins d’orfèvreries. Enfin dans l’encens, les clochettes, les cloches, les psaumes, voilà l’Evêque, mitre en tête, sous un dais, portant le précieux cristal où saigne éternellement l’unique rubis possédé du Saint-Sang.

Bruges - Fête religieuse du Sin sangBruges – Fête du Saint-Sang

   Et l’on croirait que c’est un rêve, ce fastueux déroulement dans les rues mornes et que, pour un jour, ont pris chair et se sont animés par on ne sait quel miracle les personnages des divins tableaux de Van Eyck et de Memling qui dorment là-bas dans les musées.

    C’est un moment d’illusion dans son séculaire abandon : « On fait du bruit dans l’herbe, et les morts sont contents », à dit Hugo. Mais le bruit passe vite et aujourd’hui que je vous y mène, une paix de cimetière règne dans les quatiers déserts, au long des quais taciturnes.

    Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés,  avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !

Fernand Khnopff - canal à Bruges, 1904Fernand Khnopff – canal à Bruges, 1904

    Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent…

    Et, comme pour laver ce cadavre de l’eau immobile, sans cesse dégoulinent et ruissellent en pleurant le gargouillis des gouttières, des rigoles, des sources intermittentes, le trop-plein des toits, le suintement des ponts en tunnel, et c’est comme un accord de sanglots et de larmes intarissables.

bruges - cygnes

    Oh ! les invisibles pleureuses, les larmes des choses dont on entend véritablement ici la tristesse presque humaine !
    Seuls, de grands cygnes, les cygnes légendaires de ces canaux, animent ce deuil depuis des siècles, divins oiseaux de neige et de féerie, venus là on ne sait d’où, descendus d’un blason s’il faut en croire la légende d’après laquelle la ville ancienne, pour expier l’injuste condamnation d’un gentilhommme qui portait des cygnes dans ses armoiries, aurait été condamnée à entretenir à perpétuité les cygnes dans ses canaux.

    Mais le souvenir de sang ne hante plus les beaux oiseaux expiateurs, car ils naviguent, calmes et blancs. Et le poète, comme Lohengrin, se sent traîné par eux vers les agonisantes banlieues et les sites choisis du Minnewater, un nom aux résonances exquises, « le lac d’amour », a-t-on traduit, mais mieux que cela : l’eau où l’on aime ! Et ici, devant ce doux lac semé de nénuphars, où la nuit déroule son chapelet d’étoiles, le rêve décidément s’émotionne, les silences épars entrelacent leurs mailles en un filet de mélancolie dans lequel peu à peu toutes les paroles reploient leurs ailes. Au loin, un carquois gigantesque de tours, de tourelles, de flèches qui hérissent l’horizon, et les tours, Dieu sait quelles ombres, elles allongent en ce moment sur le coeur !

    Parmi les remparts, quelques moulins mélancoliques qui tournent d’une aile lassée. Ils ont l’air, dans la reculée, très lentement de moudre un coin de ciel pâle.
    Et devant soi, frileusement blotti sous des manteaux de feuillage, avec un long mur d’enceinte comme un cimetière d’âmes, s’allonge l’amas gris et confus des maisons du Béguinage.

Bruges : la porte monumentale d'entrée du beguinageBruges : la porte monumentale d’entrée du béguinage

    Les Béguinages ! Oh ! ces curieux et uniques couvents s’éternisant en Flandre, dans la tristesse des villes mortes, non seulement à Bruges et à Gand, mais en de plus infirmes et déchues : à Courtrai, Termonde, Malines, ces pauvres petites villes dont les cloches sont comme les voix obstinées et chevrotantes.

    Le Béguinage, c’est une ville à part dans l’autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin de prière inviolé.
    Au centre, une herbe grasse – étoffée et compacte comme une prairie de Jean Van Eyck. Tout autour, des rues que bordent de chaque côté des murs aussi blancs que des nappes de Sainte Table. Dans ces murs, les portes, peintes en vert, sont historiées d’images en couleurs ou en ferronnerie, avec le nom de chaque couvent, des noms doux, doux sonnants. La « Maison des Anges », la « Maison des Fleurs », la « Maison de la consolation des pauvres »; ou encore, la « Maison de Sainte Béga », soeur de Pépin, qui fut, dit-on, fondatrice de l’Ordre.

Bruges : cour intérieure du béguinage

Bruges : cour intérieure du béguinage

   Tous ces petits couvents séparés comptent chacun une vingtaine de religieuses, un peu plus ou un peu moins, vivant en communauté, soumises à la même discipline et à la même obédience, sous la direction de la grande dame du Béguinage.
    Elles suivent aussi les mêmes offices, et ce n’est pas le moins curieux de pénétrer dans l’église à l’heure des messes et des saluts. Car, selon la règle, elles mettent toutes en entrant, par-dessus leur tête, un énorme voile empesé qui tombe en cassures droites jusqu’à terre; puis vont s’agenouiller côte à côte, et c’est alors – à Gand surtout, où le Béguinage contient plus de 1200 religieuses – comme un glacier aux cônes pointus et blancs qui s’immobilisent sous le vol des cantiques.
    La caractéristique de l’Ordre, c’est qu’on y est toujours comme en noviciat sans se lier par des voeux, avec la faculté de sortir quand on le désire, de ces libres couvents, de rentrer dans le monde, de contracter mariage. Mais la chose est rare. Elles y vivent si calmes, si loin de la vie, passives, machinales, dans le halo de linge de leurs cornettes, tout leur rêve ne va qu’à bien parer, avec des doigts méticuleux, l’autel de l’église, pour les mois de Marie et les neuvaines.
     Après les offices, leurs heures s’emploient à des travaux de couture, mais comme si ces doigts vierges ne pouvaient manier que des chose blanches, elles cousent et brodent du linge ou font de la dentelle. Dans l’ouvroir aux murs bleu-pâle, elles sont assises en cercle et leurs doits agiles jouent avec les bobines sur un grand carreau où les fils s’emmêlent autour des épingles de cuivre en blanches combinaisons de fleurs !
    Au Béguinage de Bruges, la déchéance environnante a aussi décimé la sainte population cloîtrée là. La moitié des petits couvents sont vides, et les quelques religieuses demeurées ont à peine l’air de vivre dans l’enclos plein d’absence. Vaguement aperçues derrière les vitres closes, on les prendrait plutôt pour les ombres des religieuses d’autrefois venant apporter dans les chambres muettes, à la Madone délaissée, quelques fleurs nouvelles du Paradis.

     Au dehors, dans la paix sommeillante des rues, plus de bruit, plus même d’échos; seul, un peu de vent dans les grands arbres dont les feuilles remuées font un bruit de source de qui la plainte se tarit. Comme la ville est loin ! la ville est morte ! Et c’est pour ses obsèques qu’une cloche, là-bas, tinte ! Voici d’autres sonneries, mais si vagues, si lentes, comme d’une pluie de fleurs noires, comme d’une poussière de cendres froides que ces urnes balanceraient du haut des tours lointaines !
     Et la paix, un moment troublée par ces titillations de l’espace, s’élargit et submerge jusqu’à la respiration des choses. On marche à pas étouffés, comme dans une maison où il y a un mort. On n’ose même plus parler.
     Car le silence apparaît à ce moment comme quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui vit là, seul, comme en un royaume élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit, on a comme l’impression d’une chose anormale, choquante et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent encore logiquement circuler à pas frôlants dans cette atmosphère éteinte, car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont encore des cygnes blancs des longs canaux. Et dans le vaste enclos mystique, on se trouve comme surpris d’être seul à survivre à la mort d’alentour; peu à peu on subit le lent conseil des pierres, et j’imagine qu’une âme saignant d’une cruelle et récente douleur qui aurait marché dans ce silence sortirait de là avec l’ordre des choses de ne plus vivre davantage et, au bord du lac voisin, elle éprouverait ce que disent les fossoyeurs de Shakespeare à propos d’Ophélie : ce n’est pas elle qui irait vers l’eau, mais l’eau viendrait au devant de sa peine !

Evocations. Agonie de villes.

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–––– Bruges-la-Morte ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre III) :

     « Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.      Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette Veille ville aux rues en circuits et en méandres.  Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau…      Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l’inconnue ou derrière elle, sans même s’apercevoir qu’après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand’Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d’or de son cadran.      La jeune femme, svelte et rapide, l’air de se dérober à cette poursuite, s’était engagée dans la rue Flamande – aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes – apparaissant plus nette et d’une silhouette mieux découpée chaque fois qu’elle passait devant la vitrine éclairée d’un magasin ou le halo répandu d’un réverbère.      Puis il la vit brusquement traverser la rue, s’acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra. »

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collection Tavik Frantisek Simon – Grand’place de Bruges et beffroi

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Palais de Justice, l’Hôtel de Ville et la Chapelle du Saint- Sang

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre I & II) :

« il se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu’il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d’automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l’eau, faufile l’air, hérisse d’aiguilles les canaux planes, capture et transit l’âme comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables !

    Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la ligne des quais, d’une marche indécise, un peu voûté déjà, quoiqu’il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, très loin, au-delà de la vie.     Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d’après-midi ! Il l’aimait ainsi !      C’est pour sa tristesse même qu’il l’avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa fantaisie, d’une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en passant, sans que la grande mélancolie d’ici pût influencer leur joie. Mais plus tard, resté seul, il s’était ressouvenu de Bruges et avait eu l’intuition instantanée qu’il fallait s’y fixer désormais. Une équation mystérieuse s’établissait. A l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu’ici. Il y était venu d’instinct. Que le monde, ailleurs, s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d’une existence si monotone qu’elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre.      Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils déranger et rouvrir la plaie ?       Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.  

Fernand Khnopff - Frontispice de Bruges-la-Morte  .

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Fernand Khnopff – Frontispice de Bruges-la-Morte  

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Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.      La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.      Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons décalquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.      Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.      Plus d’une fois déjà il s’était senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris l’ordre des choses de ne pas survivre à la mort d’alentour.      Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah ! cette femme, comme il l’avait adorée ! Ses yeux encore sur lui! Et sa voix qu’il poursuivait toujours, enfuie au bout de l’horizon, si loin ! Qu’avait-elle donc, cette femme, pour se l’être attaché tout, et l’avoir dépris du monde entier, depuis qu’elle était disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent à la bouche qu’un goût de cendre impérissable ! »

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illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai du Rosaire

Rodenbach_-_Bruges-la-Morte,_Flammarion,_page_0045

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Meebrug ter hoogte van de Groenerei en de Steenhouwersdijk)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Quai vert

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre V) :

     « Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.      Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu’aux fins d’après-midi; et puis aussi pour n’être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu’il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n’avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d’âme, parce qu’il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l’absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s’y inquiéter un peu du voisinage, de l’hostilité ou du respect publics lorsqu’on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l’attouchement pour ainsi dire?      En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. A tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s’érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclament: « Je suis l’immaculée. »      Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l’œuvre perverse, le chemin de l’enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.      Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l’offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n’échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or la foi scandalisée s’y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.       Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n’en ignora: bavardages de porte en porte; propos d’oisiveté; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.      On s’amusa d’autant plus de l’aventure qu’on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd’hui, c’est là qu’aboutissait ce deuil qu’on avait pu croire éternel.       Tous s’y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C’était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s’indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire…  belgium-brugge-21.bmp      Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l’épiant dans ces sortes de petits miroirs qu’on appelle des espions et qu’on aperçoit à toutes les demeures, fixés sur l’appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s’encadrent des profils équivoques de rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d’une seule minute en leurs yeux – et répercute tout cela dans l‘intérieur des maisons où quelqu’un guette.        Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L’illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l’aller voir qu’au soir tombant greffèrent d’une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d’abord, et l’indignation s’acheva dans des rires.

     Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s’acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue. Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule ! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l’eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées – semblait-il – et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d’autres ciels… Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l’eau frémir comme la plainte d’une frêle source inconsolable, Hugues n’entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux. La ville d’autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l’effleurait plus qu’à peine d’un glacis de mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s’offrait telle qu’une ville neuve qui ressemblerait à l’ancienne.« 

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le petit marché aux poissons

Tavik Frantisek Simon - Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – Bruges, 1904

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

Quand on contemple cette photo en noir et blanc que Rodendach avait choisi pour illustrer son roman, comment ne pas penser aux décors de villes moyenâgeuses mis en scène par les cinéastes expressionnistes allemands avec en particulier les décors créés par l’architecte Hans Poelzig pour le film Der Golem.

Hans Poelzig - Der Golem

décor de Hans Poelzig pour le film Der Golem.

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VI) :

    « En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme d’une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l’ancienne !      Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu’à ces nuances d’âme.       N’est-ce pas d’ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu’il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ?       Il avait ce qu’on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.      C’est pour cela qu’il avait choisi Bruges, Bruges d’où la mer s’était retirée, comme un grand bonheur aussi.      Ç’avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l’unisson avec la plus grande des Villes Grises. Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel !      Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l’infini: les unes sont d’un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d’autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l’ensemble, c’est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.       Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutôt noir; or, ouaté, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux.      Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s’unifie en chemins de silence incolores.      Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l’atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.      C’est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l’air – et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.  Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s’ensabler, s’enliser sous cette petite poussière d’éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville!      Aujourd’hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d’une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous?       Quoi qu’il en fût du singulier hasard, Hugues s’abandonna désormais à l’enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s’exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.« 

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges (Lange Rei), 1906/1907Tavik Frantisek Simon photo-lange-reie-brugge-boek

canal à Bruges (Lange Reie), 1904

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges ,1904 et la même vue en 1888

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Pont et entrée monumentale du Béguinage

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : la cour intérieure du Béguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VIII) : 

     « Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe apprit de son maître, le matin, qu’il ne dînerait ni ne souperait chez lui et qu’elle était libre jusqu’au soir. Elle en fut toute réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la grand’messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la journée chez sa parente, sœur Rosalie, qui habitait un des couvents principaux du religieux enclos. C’était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d’aller au Béguinage. Tout le monde l’y connaissait. Elle y avait plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait pour ses très vieux jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d’y venir elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d’autres – si heureuses! – qu’elle voyait avec une cornette emmaillotant leur tête d’ivoire âgé. Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de s’acheminer vers son cher Béguinage, d’un pas encore alerte, dans sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au loin, des tintements semblaient s’accorder avec sa marche, sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts d’heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme tapoté sur un clavier de verre… Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne qu’un peu d’herbe ou de feuillage attendrit. La bonne matinée! Et comme elle allait d’un pas allègre, dans le soleil clair, émue d’un cri d’oiseau, de l’odeur des jeunes pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites choisis du Minnewater – le lac d’amour, a-t-on traduit, mais mieux encore: l’eau où l’on aime! et là, devant cet étang qui somnole, les nénuphars comme des cœurs de premières communiantes, les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les moulins, à l’horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut l’illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son enfance… C’était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les scrupules et la terreur l’emportent sur la confiance et qui a plus la peur de l’Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du décor, la sensualité des fleurs, de l’encens, des riches étoffes, qui appartient en propre à la race. C’est pourquoi l’esprit obscur de la vieille servante s’extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu’elle franchissait le pont arqué du Béguinage et pénétrait dans l’enceinte mystique. Déjà, ici, le silence d’une église; même le bruit des minces sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie- de Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l’air de l’Agneau pascal. Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s’enchevêtrent, s’allongent, formant un hameau du moyen âge, une petite ville à part dans l’autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d’un silence si contagieux qu’on y marche doucement, qu’on y parle bas, comme dans un domaine où il y a un malade. Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l’impression d’une chose anormale et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les sœurs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s’étaient attardées, se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l’église d’où venait déjà l’écho de l’orgue et de la messe chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculptées, s’alignant près du chœur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d’un œil d’envie, le groupe agenouillé des Sœurs de la communauté, épouses de Jésus et servantes de Dieu, avec l’espoir, un jour aussi, d’en faire partie… Elle avait pris place dans un des bas côtés de l’église, parmi quelques fidèles laïcs également: vieillards, enfants, familles pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple.

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à pleines lèvres, regardant parfois du côté de sœur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles après la Mère Révérende. Comme l’église était belle, toute braséante de cires allumées. Barbe, au moment de l’Offertoire, alla acheter un petit cierge à la sœur sacristine qui se tenait près d’un if de fer forgé, où bientôt l’offrande de la vieille servante brûla à son tour. De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu’elle reconnaissait parmi les autres. Ah! qu’elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de dire que l’église est la maison de Dieu! surtout qu’au Béguinage, c’étaient des Sœurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls. Barbe ne se lassait pas d’écouter l’harmonium, les cantiques qui se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges. Cependant la messe était dite; les lumières s’éteignaient. Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les béguines sortirent – essaim qui prit son vol, sema un moment le jardin vert de blanches envergures, d’un départ de mouettes. »

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Im Beguinenhof zu Brügge – Die Gartenlaube, 1863

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Beguinage

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue du Beguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre X) :

« Tristes fins des après-midi d’hiver abrégées ! Brume flottante qui s’agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l’âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise. Ah! cette Bruges en hiver, le soir! L’influence de la ville sur lui recommençait : leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d’austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l’air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous !, Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu’une tour, au-dessus de la vie ! Mais lui ne pouvait pas s’enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d’avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d’une possession . Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu’il n’y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d’envoûtement? Et n’était-ce pas comme la suite d’un pacte qui avait besoin de sang et l’acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l’ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui. Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d’une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait. Mais il pouvait encore échapper, s’exorciser à temps ! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s’acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l’accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrent les bras du fond d’une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu’on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. Oui, il secouerait le joug mauvais ! Il se repentait. Il avait été le DEFROQUÉ DE LA DOULEUR. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu’il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah! comme il avait bien fait d’y venir au temps de son grand deuil ! Muettes analogies ! Pénétration réciproque de l’âme et des choses ! Nous entrons en elles, tandis qu’elles pénètrent en nous. Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l’amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d’âme, et d’y séjourner à peine, cet état d’âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s’inocule et qu’on incorpore avec la nuance de l’air. Hugues avait senti, à l’origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s’était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l’espoir, à l’attente de la bonne mort… Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d’eau quiète, et il tâchait de redevenir à l’image et à la ressemblance de la ville. »

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges, 1906

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges

 

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Minnewater

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue panoramique du Minnewater

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de Kruispoort

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de Kruispoort (porte de Gand)

Bruges -carte postale collection Frantisek - vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

Bruges -collection Tavik Frantisek Simon – vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XI) :

« Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d’elle, de ses murs d’hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle recommença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d’après lequel on s’oriente et d’où l’on tire toutes ses raisons d’agir. Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu’il échappait un peu à la figure de sexe et de mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches. Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s’était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais. Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes – glas d’obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres – tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu’on ne voyait pas et d’où se déroulait comme une fumée de sons. Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l’air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l’avertissement de la mort en chemin… Dans les rues vides où de loin en loin, un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s’espaçaient, des femmes du peuple en parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire. Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l’exemple, la volonté latente des choses l’entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples. Comme à l’origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d’où parfois tombe une musique qui se moire et déferle… Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c’est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu’on y marchait dans la mort ! Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Pourbus, des Van Orley, des Erasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées – ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n’envisageait qu’à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu’avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines – dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte – il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l’image à la porte de l’église – c’est avec la morte qu’il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère. Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s’ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C’est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante… Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée par l’adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s’éloignaient à pas glissants. »

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Tavik Frantisek Simon - l'hiver à Bruges, vers 1911 - Musée des Augustins à Toulouse

peinture de Tavik Frantisek Simon – l’hiver à Bruges, vers 1911 – Musée des Augustins à Toulouse

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XV et fin) :

« Les fenêtres étaient restées ouvertes… Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C’était fini, le beau cortège… tout ce qui avait été, avait chanté – semblant de vie, résurrection d’une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule. Et Hugues continûment répétait: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » d’un air machinal, d’une voix détendue, essayant de s’accorder: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l’air – est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe? – d’effeuiller languissamment des fleurs de fer! »

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le béguinage de Bruges le soir - crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudtle béguinage de Bruges le soir – crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudt

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le pictorialisme en photographie – Images de l’ancien monde évanoui : thème du rivage (années 1893 à 1905)

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L'Epreuve photographique

    Entre 1904-1905, l’une des plus luxueuses publications de photographies par plaques en France et en Europe était L’Épreuve Photographique. Publié à Paris, elle ne se satisfaisait pas d’être identifiée comme un simple journal photographique et se présentait comme un « portefeuille périodique de grand luxe ». Durant deux années, de nombreuses photographies primées dans les cercles pictorialistes français et européens ont été sélectionnées et présentées en format  surdimensionné (44 x 32 cm), imprimées à la main à la plaque de cuivre (taille-douce ) et en héliogravures par l’atelier parisien de Charles Wittmann.

   Between 1904-1905, one of the most luxurious subscription photographic plate publications in France or Europe was L’Épreuve Photographique. (The Photographic Print) Published in Paris, and not satisfied with identifying itself as a mere photographic journal, it billed itself as a “monthly portfolio of luxury” instead. (Portfolio périodique de grand luxe)  Over the course of two years, prize-winning salon photographs from French and European pictorialist circles were selected for inclusion in this oversized publication (44 x 32 cm) as hand-pulled, copper plate (taille-douce) screen photogravures (héliogravures) from the Paris atelier of Charles Wittmann.

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Émile Dacier (1876-1052) était bibliothécaire et historien de l’art français. Il a été secrétaire de rédaction du Bulletin de l’art ancien et moderne (1899-1914) et de la Revue de l’art ancien et moderne (1919-1927) dans laquelle il a publié un grand nombre de chroniques, notes et articles relevant aussi bien de l’art ancien que contemporain, notamment sur la gravure et la photographie. Le texte qui suit est un extrait d’une préface d’un ouvrage consacré à la photographie.

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p style= »text-align:justify;padding-left:90px; »>    « Où es-tu, pauvre petit carré de carton d’autrefois? Tu as perdu cette «finesse» dont tu te montrais si vain, mais tu as gagné cette qualité essentielle de ne pas tout dire et de laisser le spectateur donner libre essor à son imagination.
 Où est la gamme invariable de tes tonalités brunes ? — Une palette polychrome l’a remplacée : les photographies d’aujourd’hui ne sont plus uniquement des sépias, mais des pastels, des eaux-fortes, des fusains, des sanguines…
Où est ta désolante et monotone impersonnalité ? — Les photographes d’aujourd’hui ont tous leur manière caractérisée : ils sont symbolistes, impressionnistes, luministes, intimistes, photographes de moeurs ou de paysage, de genre ou de portrait…
Où est enfin ta précision sèche, qui n’était pas même de la fidélité parfaite? — Tu méconnaissais l’harmonieux accord des valeurs, et ce sont justement les valeurs qu’on arrive à te faire exprimer…
Voilà ce que tu es devenu, pauvre petit carré de carton d’autrefois !

   Lentement, patiemment, avec une inlassable ténacité, avec un désintéressement des plus louables, des amateurs ont travaillé à dégager l’art photographique des routines machinales, comme un précieux minerai de sa gangue. Ce que cette consécration, aujourd’hui définitivement admise, leur a coûté d’efforts, nul ne le saura jamais; et qu’importe, après tout, les centaines d’épreuves gâchées, s’il en reste une seule pour témoigner, chez son auteur, d’un idéal de beauté enfin réalisé?
S’il en reste une seule?… Il en reste plus d’une, heureusement; et je n’en veux pour preuve que les images dont se compose cette publication.

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p style= »text-align:justify;padding-left:90px; »>    Aimez-vous les paysages véridiques et pourtant poétisés? Voici la brume verte des premières feuillées, voici la splendeur des soleils qui dorent les champs; voici la rousse toison des forêts automnales, et la neige, et la glace, parures gemmées de l’hiver; voici les plaines, les monts, les mers, le ruban gris des routes, le ruban moiré des fleuves; voici le mystère des nocturnes et l’étrangeté des contre-jour…
Préférez-vous la chaste nudité des belles formes que caresse la lumière, ou l’innombrable diversité du visage humain? Voici des gestes jolis, des attitudes heureuses, des chevelures qui tombent en nappes ou se replient en coques; voici des yeux qui luisent, des lèvres qui s’entr’ouvrent pour un sourire, qui se pincent pour une moue, qui se tendent pour un baiser…
Est-ce enfin la vie, le mouvement, l’impression brève et fugitive qu’il vous plaît d’évoquer? Voici les souvenirs des contrées lointaines; voici les drames et les comédies de la rue dont le hasard est le grand metteur en scène; voici la poussée des foules, la galopade des escadrons, le choc des flots sur les brisants; voici…

Voici des images ! »

Émile DACIER.

Auprès du Moulin, 1905 - Léonard Misonne

Auprès du Moulin, 1905 – Léonard Misonne

La peur du photographe, 1905 - A. Nourrit

La peur du photographe, 1905 – A. Nourrit

Bords du Loir, 1905 - photographe Albert Yvon

Bords du Loir, 1905 – photographe Albert Yvon

Brumes du Nord, 1905 - photographe Albert Malle

Brumes du Nord, 1905 – photographe Albert Malle

Crépuscule d'Automne, 1905 - Gustave Marissiaux

Crépuscule d’Automne, 1905 – Gustave Marissiaux

Lavandières à Cambo, 1904 - photographe Louis Labat

Lavandières à Cambo, 1904 – photographe Louis Labat

Bord de Loire, 1904 - photographe Albert Malle

Bord de Loire, 1904 – photographe Albert Malle

Au Bord du Lac, 1905 - photographe Dr Edward Arning

Au Bord du Lac, 1905 – photographe Dr Edward Arning

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–––– Autres sources –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Etang de Corcambon dans le Loiret - photo Maurice Bocquet parue dans l'IllustrationEtang de Corcambon dans le Loiret – photo Maurice Bocquet parue dans l’Illustration

Lac de Come, 1893 -alfred-stieglitz

Lac de Come, 1893 – photographe Alfred Stieglitz

Abend am schleissheimer, 1899 - photographe Heinrich Kühn

Abend am schleissheimer, 1899 – photographe Heinrich Kühn

Rowen, 1898 - photographe Robert DemachyRowen, 1898 – photographe Robert Demachy

The Pond Moonlight, 1904 - photographe Edward Steichen

The Pond Moonlight, 1904 – photographe Edward Steichen

Edward Steichen (1879-1973)The Pond Moonlight (l’étang au clair de lune) est une photo mythique d’Edward Steichen (1879-1973), elle a été prise en 1904  à Mamaroneck, New York , près de la maison de son ami, le critique d’art Charles Caffin et représente une forêt bordant ​​un étang, avec un morceau de lune apparaissant sur ​​l’horizon entre les arbres. The Pond Moonlight est l’une des premières tentatives de réalisation d’une photo couleur par retouche du tirage, la technique du moment ne permettant pas encore la représentation de la couleur qui ne sera possible que 3 années plus tard avec le procédé autochrome. Il subsiste trois versions connues de The Pond Moonlight. En Février 2006, l’une des versions a été vendue 2,9 millions de dollars, à l’époque, le prix le plus élevé jamais payé pour une photographie en vente aux enchères.  Les deux autres versions sont conservées dans des musées.

Vallée de la Toucques, 1906 - photographe Robert DemachyVallée de la Toucques, 1906 – photographe Robert Demachy

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Espace, temps, architecture : l’église San Carlo alle Quatre Fontane à Rome – Baroque : Francesco Borromini (1599-1667), inventeur du mur courbe

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Francesco Borromini (1599-1667)

Francesco Borromini (1599-1667)

« Toutes les fois que je parais m’éloigner des dessins communs, qu’on se rappelle ce que disait Miche-Ange, le Prince des architectes : qui suit les autres ne marche jamais devant ; je n’aurais pas embrassé cette profession pour être seulement copiste… »

    Né à Bissone (actuellement dans le Tessin, en Suisse) et fils de maçon, il commence sa carrière comme maçon lui-même à Milan. A 20 ans, il part à Rome et travaille sur la basilique Saint-Pierre comme sculpteur d’ornement. Après une activité de dessinateur chez un lointain parent, Carlo Maderno et Gian Lorenzo Bernini dont l’architecture avec celle de Michel-Ange, l’influencera fortement, il participe dans l’atelier de ce dernier en compagnie de Pietro da Cortona à l’achèvement du palais Barberini de Maderne et en particulier le fameux escalier ellipsoïdal. Sa première œuvre, la reconstruction de l’église San Carlo Borromeo, date de 1634, il a alors 35 ans. Il réalisera par la suite de nombreux bâtiment religieux et palais.   Il se sera heurté durant toute sa carrière professionnelle à Rome à son concurrent Gian Lorenzo Bernini qui était le favori du pape Urbain VIII. Architecte inventif et génial mais exprimant de manière tranchée et avec parfois trop de franchise ses opinions,  de caractère soupçonneux et ombrageux (il craignait d’être pillé), ces qualités et dispositions d’esprit lui créeront beaucoup d’ennemis par jalousie ou rancœur et rendront difficile ses relations avec ses contemporains. il vécut dans la solitude (on ne lui connaissait ni femmes, ni maîtresse et on le soupçonnait d’être homosexuel) et la mélancolie avec le sentiment d’être insuffisamment reconnu et mal-aimé.  Il se suicidera, à l’été 1667, à l’achèvement de la chapelle Falconieri dans l’église San Giovanni de Fiorentini où il est est enterré

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–––– l’église San Carlo alle Quatre Fontane à Rome ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome – Borromini

église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome – Borromini

    C’est en 1634 que Borromini décroche cette première commande pour concevoir l’église, le cloître et les bâtiments monastiques de cette église située à Rome sur la colline du Quirinal que l’on connait également sous le nom de San Carlino. Elle doit son nom à la place des Quatre-Fontaines, qui lui est attenante. Le complexe était destiné à l’ordre religieux des Trinitaires espagnols. Sa construction s’est déroulée en plusieurs phases sur une longue période puisque commencée en 1638, elle n’a pris fin que 29 années plus tard, en 1667, année de la mort de Borromini.

San Carlo alle Quattro Fontane - réalisée à partir d'un dessin de Borromini

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plan de l'église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome

le plan

    L’église est construite sur un plan elliptique où se conjuguent le plan en croix grecque et l’octogone. Le plan elliptique ayant pour but de donner l’illusion d’un espace plus important. Borromini reprend ainsi un plan déjà utilisé par élaboré par Bernini pour l’Église Saint-André du Quirinal à Rome mais de manière plus rigoureuse et rationnelle. Au niveau inférieur, l’église comporte trois autels : un autel principal dans l’axe de la porte d’entrée et deux autels latéraux disposés symétriquement par rapport à cet axe. Autour de l’espace central et entre l’espace de l’entrée et les autels, sont placées seize colonnes disposées quatre par quatre. Elle supportent un entablement massif continu de forme ovoïde. Les historiens de l’architecture ont fait référence à la vision rythmée et séquentielle créée par cette structure : la succession des pleins structurés par les colonnes et des vides, la présence des vides, des niches, des moulures créée un effet de mouvement ondulatoire.

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Dôme de l'éflise San Carlo alle Quattro Fontane à Rome

 Dôme elliptique de l’église San Carlo alle Quattro Fontane  à Rome

la coupole

La coupole a pour dimension la plus grande près de 26 m et pour la plus petite 16,25 m et est habillée par un ornement complexe de caissons dont les tailles vont en s’amenuisant en s’élevant. Le motif est constitué de cercles intégrés dans des polygones où s’intercalent des croix, rappelant la vocation religieuse du bâtiment, et des hexagones. A l’instar de nombreuses églises baroques, le décor architectural se suffit à lui-même et exclue la présence de fresques.  De la même manière le décor sculpté se réduit aux parties architectoniques et exclue la présence d’une statuaire. La coupole est éclairée de manière naturelle de deux manière : un éclairage zénithal situé au centre de la coupole par l’intermédiaire d’un lanterneau ovoïde et quatre éclairages latéraux situés au dessus de l’entablement de support de la coupole.

Dôme de l'église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome

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Extraits de textes relatifs à la coupole.

    Borromini construisit les bâtiments conventuels et l’intérieur de l’église presque trente ans avant d’en achever la façade, entre 1634 et 1641. L’intérieur de l’église est une de ses toutes premières œuvres. L’obscurité y est presque totale; la manière dont la lumière ruisselles en tombant de la lanterne, fait d’autant plus d’impression. La lumière glisse sur l’étrange combinaison  de formes géométriques qui couvrent la surface de la coupole. Ces formes de Borromini confèrent, par leur traitement, à la coupole presque la structure organique d’une plante.     –    S. Giedon, Espace, temps et architecture, 1940.

Extraits de textes relatifs à la figure de l’ellipse.

Le cercle (…) est une forme absolument quiète et stable, l’ovale est inquiet, semble vouloir varier à chaque instant, ne donne pas une impression de la nécessité. Le baroque recherche par principe ces « libres » proportions. Ce qui est fini et qui a reçu une conclusion répugne à sa nature. Il utilise l’ovale, non seulement pour les médaillons et autres détails analogues, mais aussi pour les plans de salles, de cours, d’intérieurs d’églises. Très tôt l’ovale fait son apparition chez Le Corrège (1515), en liaison avec une mobilité fiévreuse, et cela à une époque où personne à Rome n’y pensait encore, ni dans la peinture, ni même dans l’architecture. Miche-Ange semble être l’intermédiaire avec le piédestal ovale de la statue de marc-Aurèle sur le Capitole (1546).      –      H. Wolfflin : Renaissance et Baroque

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église San Crlo alle Quattro Fontane à Rome – Borromini

la façade

    À la complexité de cette construction répond le jeu rythmique de la façade, basé sur l’alternance : du concave et du convexe, des colonnes ainsi que des frontons. Borromini dépasse ici son rival Gian Lorenzo Bernini dans l’originalité du décor. La façade comporte en effet trois inventions : les balustres tête-bêche en alternance avec des balustres classiques (les uns et les autres comportant trois arêtes), le dessin des chapiteaux et le fronton dit « angélique », obtenu par la réunion des ailes de deux anges

     La façade concave-convexe de San Carlo ondule de manière non classique. Colonnes corinthiennes grandes se tiennent sur des socles et portent les principales entablements; ceux-ci définissent le cadre principal de deux étages et la division de la baie tripartite. Entre les colonnes, les petites colonnes avec leurs entablements tissent derrière les colonnes principales et à son tour, ils encadrent des niches, des fenêtres, une variété de sculptures ainsi que la porte principale, l’édicule ovale central de l’ordre supérieur et le médaillon ovale encadré porté haut par anges. Au-dessus de l’entrée principale, Hermès chérubins encadrent la figure centrale de Saint-Charles-Borromée par Antonio Raggi et de chaque côté des statues de Saint- Jean de Matha et Saint- Félix de Valois , les fondateurs de l’Ordre trinitaire.

     Bien que l’idée de la façade serpentine doit avoir été conçu assez tôt, probablement au milieu des années 1630, il a été seulement construit vers la fin de la vie de Borromini et la partie supérieure a été achevée qu’après la mort de l’architecte

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Extraits de textes relatifs aux murs et parois courbes.

     Les exemples de façades animées ne se trouvent pas avant Borromini : celle de Sainte-Agnèse sur la place Navonne l’est encore modérément; mais celle de Saint Charles aux Quatre Fontaines va aussi loin que possible.
En incurvant le mur, le baroque atteignait encore un autre but : accompagnant la courbe, l’ensemble des frontons, fenêtres, colonnes, etc… donnent à l’œil une impression extrêmement vive de mouvement. Celui-ci voit des formes de même nature, au même moment, sous des angles différents. On arrive ainsi à faire que des colonnes, par exemple, qui sont orientées selon différents axes, paraissent se tordre et se tourner constamment. On croit qu’une ivresse effrénée a saisi tous les éléments. Tels sont les artifices qu’utilise Borromini.     –      
H. Wolfflin : Renaissance et Baroque

     Deux siècles et demi séparent la surface plane de la façade de la chapelle des lazzi et la dernière œuvre de Francesco Borromini, la façade de l’église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome (1662-1667). La surface plane du mur extérieur de la chapelle des Pazzi se compose d’une série de compartiments égaux et autonomes. Le mur de San Carlo allé Quattro Fontane exprime le mouvement. Les divers éléments de la construction ne sont plus séparés; une chaîne continue de rapports les lie les uns aux autres pour culminer dans l’axe médian de l’édifice, de manière à produire l’impression d’un mouvement ascendant. la statue de Saint-Charles Borromée, à qui l’église est dédiée, est placée dans une niche au-dessus de l’entrée principale. Des anges se tiennent de chaque côté du saint. Leurs ailes se joignent au-dessus de sa tête, formant une ogive, accentuent le regard du saint levé vers le ciel. ce motif ascendant est repris dans toute la façade, jusqu’au-delà du médaillon étiré à la verticale; la balustrade en surplomb, se fond en un fronton incurvé où s’épanouit et s’achève le mouvement ascendant.
Le mur ondulé :
     Rome était, à cette époque, une ville médiévale, avec des rues étroites et peu d’espace entre les bâtiments. Dans son extraordinaire concentration, la façade de l’église San Carlo n’est pas plus large qu’un pilier de l’église Saint-Pierre. Mais cette façade incarne une conception qui allait avoir par la suite une énorme influence. ce n’est pas un élément isolé mais le mur tout entier qui était façonné en un mouvement ondulant : la surface ondulée qui en résultait fut la grande trouvaille de Borromini. celle-ci n’avait pas seulement pour but d’attirer le regard des passants dans les rues étroites de Rome. (…)
     Si ces mouvements ondulants du mur correspondaient à une intention purement décorative, ils ne mériteraient guère qu’on y prête attention, et Jakob Burckhardt aurait eu raison de remarquer avec irritation que la façade de San Carlo faisait penser à des pelures de pommes séchées au four. Mais nous disposons aujourd’hui de tout autre critères que ceux sur lesquels s’appuyait Burckardt en 1885 lorsqu’il écrivit son Cicerone, qui reste néanmoins le guide inégalé de l’Italie. Il nous est aisé de discerner aujourd’hui les forces qui animent toute la structure; l’accent mis sur le mouvement de saillie et de retrait du mur, le rôle des niches creusées et l’harmonie des éléments contrastés. Il s’agit d’un véritable modelage de l’espace, d’un rythme de creux et de bosses permettant à la lumière de créer ou de souligner une ondulation plastique. Francesco Borromini arriva à donner, en plein air, et par des moyens architectoniques, un équivalent du clair obscur velouté de son contemporain Rembrand.    –    S. Giedon, Espace, temps et architecture, 1940.

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Utilisation ultérieure du mur courbe en architecture

Royal Crescent de Bath et plan d'Alger de Le Corbusier

         Royal Crescent de Bath et plan d’Alger de Le Corbusier

programme de logements sociaux La Grande Borne à Grigny - arch. Emile Aillaud

programme de logements sociaux La Grande Borne à Grigny – arch. Emile Aillaud.

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église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome, le cloître – Borromini

le cloître

    Le cloître, de petite dimension, répond à un plan rectangulaire. On y retrouve les mêmes balustres que sur la façade. Borromini développe magistralement, ici, l’illusionnisme baroque, en voulant donner l’impression d’un espace beaucoup plus grand. Ce stratagème illusionniste repose sur l’utilisation de la scansion, c’est-à-dire la multiplication des colonnes, imitant le rythme traditionnel d’un cloître.

     A côté de l’église est le cloître, qui est un système à deux étages. L’espace est plus longue le long de l’axe d’entrée que large, mais la mise en ordre rectangulaire est interrompue en coupant les coins de sorte qu’il pourrait également être comprise comme un octogone allongé. En outre la complexité est introduit par la variation de l’espacement des douze colonnes alternées transportant des ronds et des ouvertures à tête plate, la courbure des coins, et la balustrade selon l’invention. Thèmes géométriques sont renforcées par la tête du puits central octogonal sur une base ovale et les capitales octogonales des colonnes supérieures.

    Derrière l’église, le réfectoire, maintenant la sacristie, des coins arrondis, une voûte percée, les fenêtres de la façade de jardin et les modifications ultérieures.

Extraits de textes relatifs au cloître.

     La construction de l’église San Carlo fut financée par les moyens modestes de l’Ordre Espagnol des Carmes (…). ce n’est point par l’ornement ou la décoration que Borromini obtint ses effets. Il fit au contraire preuve d’une grande économie de moyens, si l’on en juge par la modestie du cloître. celui-ci, avec ses formes sévères, est un exemple de ce que l’on peut obtenir par des moyens architectoniques. Borromini a réussi à donner du mouvement même au motif de Palladio, généralement disposé en surface plane, et à lui infuser une vie nouvelle.     –    S. Giedon, Espace, temps et architecture, 1940.

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Flânerie à Bruxelles un 8 novembre 2013

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photo d'Enki : à Bruxelles, le 8 novembre 2013

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L’équité : un sein pour les wallons, un sein pour les flamands…

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le couple ?

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Qui a dit qu’une porte ne pouvait être qu’ouverte ou fermée ?

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ça fera mal quand il va s’effondrer…

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La Grande Place de Bruxelles : le classicisme en architecture, c’est ÇA

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et le baroque, c’est ÇA

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Poémes de fumée et de tourbe : Seamus Heaney (1930-2013), poète irlandais

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Seamus Heaney (1939-2013)

Seamus Heaney (1939-2013)

Omniprésente, imperturbable
Est la vie dont surgit la mort.
Il ne faut pas de plainte, il ne faut nulle plainte
Puisque les seigles ondulent près des ruines

    Seamus Heaney est un des poètes irlandais les plus connus du XXe siècle considéré par beaucoup comme étant le plus grand poète de langue anglaise de ces dernières décennies, il était également dramaturge, essayiste et traducteur. Heaney est né dans une famille de paysans catholiques pauvres du comté de Derry dans la province anglaise de l’Ulster le 13 avril 1939. Dans une conférence tenue en 1996, il racontait que pour ses parents et leur neuf enfants dont il était l’aîné, le monde extérieur ne se manifestait que très indirectement « comme le passage des trains, faisant trembler la terre et déclenchant, à la surface du tonneau où nous recueillions l’eau potable, des rides délicates, concentriques et silencieuses »… De cette existence vécue à l’écart du monde, Heaney en est sorti grâce au pouvoir des mots qu’offrait l’univers poétique qu’il avait découvert avec des auteurs qu’il appréciait tels que Robert Frost, Gérard Manley Hopkins, Dante, William Wordsworth, Thomas Hardy, Ted Hughes. En 1966, à l’âge de 27 ans, il publie son premier recueil de poèmes, Mort d’un naturaliste (Death of a Naturalist), il y décrit la tragédie de l’Ulster et la nostalgie d’une enfance passée près de la nature : 

Mon père labourait avec une charrue
Les épaules arrondies comme une voile déployée
Entre les brancards et le sillon
Les chevaux se raidissaient au clapement de sa langue ».

SeamusHeaneyLowRes

    Après avoir suivi des études à l’Université de Derry puis à celle de Belfast où il enseignera quelques années comme maître de conférence à la Queen’s University, Heaney s’établit en 1972 avec sa famille en République d’Irlande du Nord. A partir de 1975, il occupe plusieurs postes universitaires à Dublin et Harvard et sera par la suite, de 1989 à 1994, titulaire de la chaire de poésie à l’Université d’Oxford. C’est quand il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1995 que son oeuvre poétique, jusque là largement méconnue, est découverte et reconnue en France. Il s’est éteint à l’âge de 74 ans en Irlande le 30 août 2013.
    Déchiré comme nombre de ses compatriotes entre ses racines irlandaises (il se décrivait lui-même comme un « exilé de l’intérieur »), son attachement à sa région natale et son amour pour la culture et la poésie anglaise, sa poésie au lyrisme tourmenté mêle l’évocation sensuelle de la nature et du cadre celtique à la violence désespérée de la situation politique de l’Irlande du Nord. Pour la définir, le journal Télérama écrivait en octobre 1995 dans un article qui lui était consacré : « Sa poésie stigmatise le monde violent des communautés catholiques et protestantes, exalte une quête tournée vers le monde souterrain des tourbières. Sa puissance créatrice, difficile à traduire tant son verbe est dense, découle de son habileté à évoquer les affres du passé et le chaos quotidien. Sa langue poétique traduit la sensation de creuser, de labourer, d’atteindre l’omphalos (le centre) à travers le cycle des âges et des peuples gaéliques, normands, vikings. Heaney évoque aussi des hantises personnelles, un univers imaginaire dont l’origine se situe à la fois dans l’enfance et dans le temps présent. Assumant son appartenance à une double culture (irlandaise et anglaise), digérant les aliénations et les fanatismes ayant perverti la société civile de l’Ulster, Seamus Heaney est plus porté à refléter la compréhension du monde qu’à faire retentir les tambours de la révolution. »

    Irlandais de cœur, Heaney n’écrivait pourtant pas en gaélique mais dans la langue du colonisateur,  l’anglais qui était la langue de sa formation universitaire et qui avait intégré en Irlande pour les auteurs irlandais qui l’employaient, comme le buvard aspire l’encre, une part de la culture originelle. Comme l’écrivait un chroniqueur, Heaney était « amoureux de sa patrie et enraciné dans la culture de son pays, certes, mais faisant de la poésie sa seule et vraie patrie. » A ce sujet, en préface à une anthologie de ses poèmes (1966-1984), Richard Kearney soulignait que « loin de souscrire à l’opinion traditionnelle selon laquelle le langage est un moyen transparent de représenter une identité – individuelle ou collective – qui préexiste au langage, Seamus Heaney épouse l’idée que c’est le langage qui construit et déconstruit perpétuellement nos notions reçues d’identité ». 
     Pour définir ses rapports avec la langue anglaise, Heaney déclarait encore : «Je ne regrette pas la perte de la langue irlandaise. Et je ne regrette pas d’écrire en anglais. (…) Il est légitime de pleurer: Ils nous ont volé notre langue. N’empêche qu’on pleure en anglais. Je pense que l’anglais est totalement nôtre depuis que James Joyce l’a subverti de l’intérieur. Joyce est un mouvement de résistance à lui tout seul. Il a fait sauter les ponts du dictionnaire anglais.» Il précisait également un éditeur qui l’avait enrôlé sans lui demander son avis dans une anthologie des poètes britanniques :  «Soyez prévenu. Mon passeport est vert. Aucun de nos verres n’a jamais été levé pour proposer un toast à la reine.» 
    Dans une situation voisine, l’écrivain algérien d’origine berbère Kateb Yacine qui avait reçu son instruction en français considérait celui-ci comme le « butin de guerre » des Algériens et déclarait au lendemain de l’indépendance de son pays , :  « La francophonie est une machine politique néo-coloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français ».

Seamus Heaney

    Voici comment Seamus Heaney définissait la poésie lors de son discours de réception de son prix Nobel à Stokholm : « Un état fidèle à l’impact de la réalité extérieure et sensible aux lois intérieures du poète » Et il concluait par ce qui fait, à ses yeux, la valeur de la poésie : « La capacité à persuader cette part vulnérable de notre conscience de sa droiture en dépit des preuves de l’injustice qui l’entoure, la capacité à nous rappeler que nous sommes des chasseurs et des gardiens de valeurs, que nos solitudes et nos détresses les plus profondes sont estimables, dans la mesure où elles aussi sont une garantie de notre véritable nature humaine ».

   Pour finir, j’ai bien apprécié le texte que Christine Pagnoulle qui enseigne la traduction et les littératures anglophones à l’Université de Liège et qui a proposé la traduction de l’un des poèmes présenté ci-après « Voir les choses » (Seeings things) a écrit sur ce poète. Je ne résiste pas à vous en présenter l’essentiel :

 » – Mossbawn – c’est le nom du coin de campagne irlandaise où Heaney est né en 1939 et où il a grandi, dans une famille de neuf enfants, entouré par la certitude paisible de la terre, de la tourbe, des bêtes sans passion. Livré à l’amour des mots, Heaney est resté un poète-paysan, attaché à l’exactitude équilibrée des images, des rythmes, des imbrications de sons comme son père et son grand-père à la perfection rectiligne des mottes de tourbes qu’ils découpaient. Son stylo sera sa bêche, s’est-il promis dans un de ses premiers poèmes (« Digging » / « Bêcher ») et il le tient fermement, outil avec lequel, depuis plus de quarante-cinq ans, il taille de la belle ouvrage. Comme un fusil aussi, suggère-t-il. Mais Heaney n’est guère poète militant. Son père était un fermier catholique en Irlande du Nord, où la majorité est protestante. Mais sa communauté rurale vivait dans la coexistence plutôt que dans l’affrontement. Certes, les conflits qui ont déchiré l’Irlande ne sont pas occultés, l’écho en est perceptible, souvent plus profond que dans l’indignation à fleur de mots qui s’agite sur les vers de certains. Mais ils sont transmués, affinés jusqu’à l’essence d’un questionnement personnel.
lucarneHeaney est également essayiste et traducteur. Il a traduit de l’irlandais et du russe, mais aussi de l’écossais du 15e siècle – The Testament of Cresseid, du poète (makar) Robert Henryson – et peut-être surtout, vu le caractère central de l’entreprise dans sa relation à la langue, du vieil anglais, avec sa version bilingue et en vers de Beowulf, qui l’ancre dans la tradition anglo-saxonne déjà présente dans son écriture poétique (vers césurés, rappels allitératifs). Ses essais se retrouvent dans quatre recueils, tous publiés, comme d’ailleurs ses poèmes à une exception près, chez Faber & Faber : Preoccupations (1980), The Government of the Tongue (1988), The Redress of Poetry (1995) et Finders Keepers(2002). Comme il l’écrit dans la préface à ce dernier volume en date, il cherche des réponses à des questions essentielles, telles que comment un poète doit-il vivre et écrire ? quel est son rapport à sa voix, à son lieu, à son héritage littéraire et au monde dans lequel il vit ? Il s’agit tantôt de réflexions sur d’autres poètes, tantôt de considérations plus directement politiques, mais histoire, littérature, topographie, linguistique s’interpénètrent.
Chacun de ses poèmes, de recueil en recueil (à ce jour, il en a publié treize), est un joyau de simplicité, de cette immédiateté quotidienne tellement difficile à saisir en mots. Amoureux des mots (de leurs sons, de leurs sens), il cisèle ses vers avec une extrême précision. C’est dans l’expérience la plus concrète que se manifeste la dimension du merveilleux, omniprésente dans nos vies. Encore faut-il l’appréhender. »

°°°

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Les premiers mots

Les premiers mots furent pollués
Comme l’eau du fleuve au matin
Coulant avec la crasse
Des jaquettes élogieuses et des éditoriaux.
Je m’abreuve au seul sens surgi de l’esprit profond,
A ce que boit l’oiseau, et l’herbe, et la pierre.
Faites que tout s’écoule
Jusqu’aux quatre éléments,
Vers l’eau, la terre, le feu et l’air.

D’après un poème en roumain de Marin Sorescu
L’étrange et le connu, Gallimard, 2005 (pour la traduction française)
Traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant

°°°

The first words got polluted
Like river water in the morning
Flowing with the dirt
Of blurbs and the front pages.
My only drink is meaning from the deep brain,
What the birds and the grass and the stones drink.
Let everything flow
Up to the four elements,
Up to water and earth and fire and air.

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«Pour certains, ce qui était écrit pouvait s’avérer
Ceux-là continueront de vivre au loin
À l’embouchure des fleuves.

Pour les nôtres, non. Ils retrouveront
L’aridité qui fut pour eux ciel sur la terre,
Heureux de manger les galettes moulées dans l’argile.

Pour certains, peut-être, les roseaux du delta
Et le survol des froids oiseaux de mer aux pattes vives.
Pour les nôtres, quelques reniflements,

La suie des cheminées, la chaleur des cendres.
Et un juge dressé entre eux et le soleil
Dans une éclatante colonne de poussière.»

trad. Patrick Hersant, la Lucarne.

°°°

«For certain ones what was written may come true :
They shall live on in the distance
At the mouths of rivers.

For our ones, no. They will re-enter
Dryness that was heaven on earth to them,
Happy to eat the scones baked out of clay.

For some, perhaps, the delta’s reed-beds
And cold bright-footed seabirds always wheeling.
For our ones, snuff

And hob-soot and the eat off ashes.
And a judge who comes between them and the sun
In a pillar of radiant house-dust.»

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The Poplar/Le peuplier
peuplier 

Le vent agite le grand peuplier, d’un souffle 
En fait du vif-argent. Quelle claire balance 
S’est effondrée, laissant l’aiguille qui frissonne ? 
Au détriment de quels subtils équilibres ?

trad. Patrick Hersant, revue Thauma, n° 9.

 °°°

Wind shakes the big poplar, quick silvering
The whole tree in a single sweep.
What bright scale fell ant left this needle quivering ?
What loaded balances have come to grief 

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C’était un voyage à l’aube vers le sud, par la campagne
Bordée de hauts murs. Entre les rochers encore froids
Et les miroitements lointains de l’eau de pluie, 

Renard la nuit

Au sortir d’un virage j’ai croisé le renard pétrifié :
Un face-à-face au milieu de la route.
Vif plongeon, demi-tour : la sauvagerie même

Était dans cette fauve fuite au ras du sol.
Ô la tête adorable, la queue fabuleuse, l’œil hagard
Embrasés au matin par ma Volkswagen bleue !

Laissez-moi renaître par l’eau, par le désir,
Par une course en arrière sur un sol de clinique :
Franchir à rebours cet iris effaré.

trad. Patrick Hersant, Gallimard 2005.

°°°

Travelling south at dawn, going full out
Through high-up stone-wall country, the rocks still cold,
Rainwater gleaming here and there ahead,

I took a turn and met the fox stock-still,
Face-to-face in the middle of the road.
Wildness tore through me as he dipped and wheeled

In a level-running tawny breakaway.
O neat head, fabled brush and astonished eye
My blue Volkswagen flared into with morning !

Let rebirth come through water, through desire,
Through crawling backwards across clinic floors:
I have to cross back through that startled iris.

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Depuis la frontière de l’écriture

belfast

L’oppression et le vide autour de cet espace
quand, l’auto arrêtée sur la route, l’armée 
examine sa marque et sa plaque et, tandis qu’à la vitre

un soldat se penche, tu en aperçois d’autres 
sur la colline au-delà, qui observent 
derrière leurs mitrailleuses pointées sur toi

et tout est pure interrogation 
jusqu’à ce qu’un fusil bouge et que tu avances 
accélérant avec prudence et détachement –

un peu plus vide, plus épuisé, comme toujours 
par ce frissonnement de l’être, 
soumis pourtant, et docile.

Et tu conduis vers la frontière de l’écriture 
où tout recommence. Les mitrailleuses sur leurs trépieds ; 
le sergent qui répète au talkie-walkie

ton état-civil, attendant le braillement 
qui te libérera ; et le tireur d’élite 
qui te vise depuis le soleil comme un faucon.

Et soudain tu es au-delà, suspect mais libre, 
comme ayant gagné au travers d’une cascade 
le sombre courant d’une route asphaltée,

passant les voitures blindées, fuyant entre 
les soldat postés qui affluent et refluent 
pareils à l’ombre des arbres sur la vitre luisante.

trad. Gérard CartierLa lanterne de l’aubépine – Le Temps des cerises, 1996.

°°°

From the Frontier of Writing 

The tightness and the nilness round that space 
when the car stops in the road, the troops inspect 
its make and number and, as one bends his face

towards your window, you catch sight of more 
on a hill beyond, eyeing with intent 
down cradled guns that hold you under cover

and everything is pure interrogation 
until a rifle motions and you move 
with guarded unconcerned acceleration —

a little emptier, a little spent 
as always by that quiver in the self, 
subjugated, yes, and obedient.

So you drive on to the frontier of writing 
where it happens again. The guns on tripods; 
the sergeant with his on-off mike repeating

data about you, waiting for the squawk 
of clearance; the marksman training down 
out of the sun upon you like a hawk.

And suddenly you’re through, arraigned yet freed, 
as if you’d passed from behind a waterfall 
on the black current of a tarmac road

past armor-plated vehicles, out between 
the posted soldiers flowing and receding 
like tree shadows into the polished windscreen.

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Menthe

Bouquet de petites orties poussiéreuses,
Herbes folles au flanc de la maison,
Elle poussait derrière les déchets et les bouteilles vides,
Jamais verdoyante, presque invisible.

Disons-le : elle était aussi une promesse,
Une fraîcheur dans l’arrière-cour de notre vie,
Quelque chose d’inachevé mais de tenace
Qui flânait parmi les allées vertes.

Petits coups de ciseaux, lumière du dimanche
Matin où l’on coupait la menthe avec amour :
Restera cela même qui m’échappe aujourd’hui.
Donnez leur liberté aux choses qui survivent.

Que les odeurs de menthe se fassent capiteuses, démunies,
Prisonnières qu’on libère en cette cour,
Victimes de notre indifférence que nous condamnons
Pour les avoir trahies par notre indifférence.

Seamus Heaney, L’étrange et le connu, traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant, Gallimard, 2005.

                              °°°

Mint

It look like a clump of small dusty nettles
Growing wild at the gable of the house
Beyond where we dumped our refuse and old bottles :
Unverdant ever, almost beneath notice.

But, to be fair, it also spell promise
And newness in the back yard of our life
As if something callow yet tenacious
Sauntered in green alleys and grew rife.

The snip of scissors blades, the light of Sunday
Mornings when the mint was cut and loved :
My last things will be first things slipping from me.
Yet let all things go free that have survived.

Let the smells of mint go heady and defenceless
Like inmates liberated in that yard.
Like the disregarded ones we turned against
Because we’d failed them by our disregard.

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La lanterne de l’aubépine

La cenelle hivernale brûle hors de saison,
pomme de l’épine, humble clarté pour les humbles,
n’attendant rien d’eux sinon qu’ils veillent
à garder vive la mèche de la dignité,
sans avoir à les aveugler d’illuminations.

Mais parfois dans le gel quand s’emplume l’haleine
elle prend la forme errante de Diogène
avec sa lanterne, recherchant un juste ;
et tu te vois scruté derrière la cenelle
qu’il lève à hauteur des yeux sur son rameau,
et tu recules devant sa chair soudée au noyau,
sa piqûre au sang (qu’elle te juge et te disculpe !),
sa maturité becqueté qui te sonde, puis qui passe.

trad. Gérard Cartier, La lanterne de l’aubépine – Le Temps des cerises, 1996.

°°°

The Haw Lantern

The Wintry haw is burning out of season,
cran of the thorn, a small light for small people,
wanting no more from them but that they keep
the wick of self-respect from dying out,
not having to blind them with illumination.

But sometimes when your breath plumes in the frost
it takes the roaming shape of Diogenes
with his lanterne, seeking one just man;
so you end up scrutinized from behind the haw
he holds up at eye-level on its twig,
and you flinch before its bondes pith and stone,
its blood-prick that you wish would test and clear you,
its pecked-at ripeness that sans you, then moves on.

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Un sorbier comme une fille avec du rouge aux lèvres

Entre la petite et la grande route
Les aulnes mouillé est ruisselants
Se tiennent à distance parmi les joncs.

Il y a les humbles fleurs du dialecte
Et les immortelles de l’accent parfait
Et cet instance où l’oiseau chante tout proche
De la musique des événements.

Field Work, 1979

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South from Inishbofin

Apparitions

Inishbofin un dimanche matin.
Soleil, fumée de tourbe, mouettes, diesel, cales des navires.
On nous aidait à descendre l’un après l’autre
Sur une embarcation que chaque passager faisait tanguer
Dans un vacillement sinistre, avant de nous serrer
Sur les bancs de traverse, par petits groupes craintifs,
Obéissants et mal à l’aise ; nul ne parlait que l’équipage
À chaque immersion des plats-bords
Qui semblaient près de prendre l’eau.
Malgré le calme de la mer,
Les secousses du moteur obligeaient le pilote
À maintenir son équilibre en manoeuvrant la barre :
La réticence et le poids de l’embarcation m’emplissaient
D’épouvante. Cela même qui garantissait notre salut
– soubresauts, légèreté, mouvement –
Faisait ma terreur. À chaque instant
De cette traversée, à la surface régulière
D’une eau profonde et calme, dont on voyait le fond,
C’était comme si j’observais la scène de très haut,
Sur un autre bateau voguant parmi les airs, effaré
Par les périls de cette plongée dans le matin,
Et j’avais pour nos têtes nues,
Courbées, comptées, un inutile amour.

trad. Patrick Hersant

Seeings things

Inishbofin on a Sunday morning.
Sunlight, turfsmoke, seagulls, boatslip, diesel.
One by one we were being handed down
Into a boat that dipped and shilly-shalliied
Fearsomely every time. We sat tight
On short cross-benches, in nervous twos and threes,
Obedient, newly close, nobody speaking
Except the boatmen, as the gunwales sank
And seemed they might ship water any minute.
The sea was very calm but even so,
When the engine kicked and our ferryman
Swayed for balance, reaching for the tiller,
I panicked at the shiftiness and heft
Of the craft itself. What guaranteed us –
That quick response and biyoncy and swim –
Kept me in agony. All the time
As we went sailing evenly across
The deep, still, seeable-down-into water,
It was as if I looked from another boat
Sailing through air, far up, and could see
How riskily we fared into the morning,
And loved in vain our bare, bowed, numbered heads.

Voir les choses

Inishbofin un dimanche matin.
Soleil, fumée de tourbe, mouettes, embarcadère, diesel.
Un par un on nous aide à descendre dans un bateau
qui chaque fois plonge et se tortille
Effroyablement. Nerveux, nous sommes assis serrés
À deux ou trois sur des bancs de traverse,
Dociles, étrangers soudain proches, personne ne dit rien
Sauf les marins quand les plats-bords s’enfoncent,
Prêts, dirait-on, à prendre eau à tout instant.
La mer était fort calme, mais néanmoins,
Lorsqu’à la ruade du moteur notre passeur
Prenant le gouvernail perdit presque l’équilibre,
Je m’effrayai des dérobades balourdes
De notre embarcation. Ce qui faisait notre sûreté –
Rapidité de réponse, élasticité, élan –
J’en étais mort de peur. Et tout le temps
D’une traversée calme et sans accroc
Sur une eau immobile, profonde et transparente,
Il m’a semblé que c’était d’un autre bateau,
Voguant haut dans les airs, que j’observais
Combien précaire était notre avancée dans le matin,
Et impuissant j’aimais nos têtes nues, courbées, dénombrées. 

(traduction Christine Pagnoulle)

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À Wicklow aussi un chien a pleuré cette nuit
                                           en souvenir de Donatus Nwoga

Quand les humains eurent compris ce qu’était la mort
Ils envoyèrent à Chukwu un chien porteur de ce message :
La maison de la vie devait leur être ouverte.
Ils ne voulaient pas finir à jamais perdus
Comme le bois brûlé disparaît en fumée
Et cendres dispersées au vent. Non : leurs âmes
Étaient comme une troupe d’oiseaux croassants
Au crépuscule, revenant aux mêmes perchoirs,
Aux mêmes purs climats, aux ailes étirées du matin.
La mort serait comme une nuit passée dans la forêt :
À l’aube, chacun serait rentré dans la maison de la vie.
(Voilà ce que le chien devait dire à Chukwu.)

Mais le chien oublia la mort et les humains, préférant
Quitter le sentier en trottinant pour aboyer
Car un autre chien, en plein soleil, lui aussi aboyait
Depuis l’autre rive d’une large rivière.

Et c’est ainsi que le crapaud parvint avant lui chez Chukwu,
Le crapaud qui avait entendu les premiers mots
Du message du chien. « Les humains », dit-il
(Et sur ce point le crapaud sut convaincre),
Le humains veulent que la mort dure toujours. »

Alors Chukwu conçut leurs âmes comme des oiseaux
Volant à sa rencontre, taches noires sur le crépuscule,
Vers un lieu sans arbres ni perchoirs
Ni aucun retour vers la maison de la vie .
Et son esprit s’emplit de rouge et de noir tout ensemble
Et, de ce que le chien lui apprit par la suite, rien ne put
Modifier cette vision. Grands chefs, grandes amours
Dans la lumière effacée, le crapaud dans la boue,
Le chien pleurant toute la nuit derrière la maison des morts.

Seamus Heaney, L’Étrange et le connu, édition bilingue, traduction de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant, Gallimard, 2005,

°°°

A dog was crying tonight in Wicklow also
                               in memory of Donatus Nwoga

When human beings found out about death
They sent the dog to Chukwu with a message :
They wanted to be let back to the house of life.
They didn’t want to end up lost forever
Like burnt wood disappearing into smoke
Or ashes that get blown away to nothing.
Instead, they saw their souls in a flock at twilight
Cawing and headed back for the same old roosts
And the same bright airs and wing-stretchings each morning.
Death would be like a night spent in the wood :
At first light they’d be back in the house of life.
‘The dog was meant to tell all this to Chukwu).

But death and human beings too second place
When he trotted off the path and started barking
At another dog in broad daylight just barking
Back at him from the far bank of a river.

And that is how the toad reached Chukwu first,
The toad who’d overheard in the beginning
What the dog was meant to tell. ‘Human beings’, he said
(And here the toad was trusted absolutely),
‘Human beings wants death to last forever’.

Then Chukwu saw the people’s souls in birds
Coming towards him like black spots off the sunset
To a place where there would be neither roosts nor trees
Nor any way back to the house of life.
And his mind reddened and darkened all at once
And nothing that the dog would tell him later
Could change that vision. Great chiefs and great loves
In obliterated light, the toad in mud,
The dog crying out all night behind the corpse house.

Seamus Heaney The Spirit Level, Faber and Faber, London, 1996.

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Actualité : à propos de la lettre de Clara G, étudiante, à François Hollande – Données sur la dette globale de la France (I)

–––– les soixante-huitards : coupables ou pas coupables ? ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

write_letters

Rappel : Selon un sondage Viavoice publié en avril pour W-Cie, 50% des 18-24 ans et 51 % des 25-34 ans ont répondu oui à la question « Si vous le pouviez, aimeriez-vous quitter la France pour vivre dans un autre pays ? », contre 22 % pour les personnes âgées de plus de 65 ans.

     La lettre de Clara G., étudiante en histoire à la Sorbonne, au président de la République est parue dans le journal LE POINT le 2 mai 2013. Dans cette lettre, la jeune fille accusait la génération des anciens soixante-huitards d’avoir conduit le pays à la ruine, d’avoir  de ce fait hypothéqué l’avenir des jeunes d’aujourd’hui les condamnant au chômage, à une vie appauvrie ou à l’exil…. Une première réponse a été apporté à cette lettre par une certaine Marie-Charlotte. En tant qu’ancien soixante-huitard, je me senti directement visé par les accusations de Clara. Même si je n’ai pas participé à l’exercice du pouvoir autrement que par mon bulletin de vote et ai trop souvent été le spectateur inconscient et impuissant de décisions et d’actions prises dans les domaines économiques et politiques par nos dirigeants ou qui me semblaient imposées par des facteurs internationaux,  dois-je considérer que j’ai profité de manière égoïste et abusive des avantages sociaux offerts généreusement par l’Etat français sur le dos des générations futures et dois-je dans ce cas endosser une part de responsabilité dans la situation actuelle ? J’avoue être aujourd’hui incapable de répondre à cette question…

    J’ai donc décidé de mener une réflexion approfondie sur cette question en m’efforçant d’analyser les causes qui ont conduit à la situation que nous connaissons actuellement et à répondre par la suite, dans une lettre, à Clara G. Je précise qu’au moment où je commence cette réflexion, je n’ai aucun avis préconçu sur le résultat de cette étude et sur le contenu de ma  réponse. 

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Pour lire la lettre de Clara G au Président Hollande et la réponse de Marie-Charlotte, c’est ICI.

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–––– Quelques données sur la dette publique ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

D’après les informations communiquées par le site : Liste de pays par dette publique – Wikipédiaon constate :

  • que la France se situait en 2011 en 19e position, position moyenne, au classement des nations par pourcentage de dette publique (chiffres année 2011, source CIA World Factbook) avec une dette publique qui se montait à cette époque à 86,10 % du Produit Intérieur Brut (PIB). Etaient plus mal classés que nous le Japon (205,50 %), la Grèce (165,30 %), l’Islande (128,60 %), l’Italie (120,10 %), l’Irlande (108,20 %), le Portugal (107,80 %), la Belgique (98 %), et le Canada (87,40 %). Etait à notre niveau le Royaume-Uni (85,30 %). Etaient meilleurs que nous la Hongrie (80,60 %), l’Allemagne (80,60 %), Israël (72,60 %), l’Autriche (72,20 %), l’Espagne (68,50 %), les Etats-Unis (67,80 %), les Pays-Bas (65,10 %), le Brésil (54,20 %), la Pologne (53,40 %), la Suisse (52,40 %), l’Inde (50,50 %), la Finlande (49,20 %), la Chine (43,50 %), la Suède (38,30 %), la Norvège (33,80 %), l’Australie (26,70 %), le Luxembourg (17,40 %), la Russie (8,30 %).
  • que ce pourcentage a continué d’augmenter depuis 2011 puisqu’il se situe aujourd’hui aux environs de 93,4 %.
  • que ce pourcentage n’a cessé de progresser depuis plus de 30 ans passant de 21,2 % du PIB en 1978 à 93,4 % en 2013 (2ème trimestre 2013) et qu’entre ces deux dates le montant de la dette est passé de 72,8 milliards d’euros à 1912 milliards d’euros.
  • que ces chiffres vont encore s’aggraver en 2014 puisque l’on prévoit qu’elle atteindra 1.950 milliards d’euros soit plus de 30.000 euros par français pour un pourcentage du PIB de 95,1 %. Il est utile de préciser que sur ce montant lla participation de la France aux plans de soutien financiers à la zone euro est responsable d’une augmentation de la dette de 48 milliards fin 2012,  62,5 milliards fin 2013 et culminera à 68,7 milliards fin 2014 *. En même temps la charge des intérêts de la dette a atteint 46 milliards d’euros en 2012 et en 2013 soit plus plus du double de l’effort budgétaire consacré à la recherche et à l’enseignement supérieur.

Dette_publique_France_1978-2010

Après la période de croissance dite des « trente glorieuses » qu’a connu le pays entre 1945 et 1973, il faudrait parler de la période qui a suivi des « Trente piteuses ». Rappelons les gouvernements qui se sont succédés durant cette période :

  • 1974-1981 : Président Giscard d’Estaing – chefs de gouvernement P. Messmer, J. Chirac, R. Barre.
  • 1981-1988 :  Président François Mitterrand – chefs de gouvernement P. Mauroy, L. Fabius,
  • 1988-1995 : Président François Mitterrand – chefs de gouvernement J. Chirac, M. Rocard, E. Cresson, P. Beregovoy, E. Balladur
  • 1995-2002 : Président Jacques Chirac – chefs de gouvernement Alain Juppé et L. Jospin
  • 2002-2007 : Président Jacques Chirac – chefs de gouvernement J-P. Raffarin et D. De Villepin
  • 2007-2012 : Président Nicolas Sarkozy – chef de gouvernement François Fillon
  • 2012-2013 : Président François Hollande – chef de gouvernement François Ayrault

    Sur une durée de 39 ans, de 1974 à 2013, la France aura eu a sa tête un président de droite durant 24 années et un président de gauche durant 15 années. Le gouvernement aura été un gouvernement de droite durant 23 années et de gauche durant 16 années. On en déduit que le pouvoir a été exercé de manière alternée entre la droite et la gauche et que les deux mouvements politiques ont fait preuve d’inertie dans la gestion de la crise.

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–––– Dette totale (publique + privée, hors dettes société financières) ––––––––––––––––––––––––––––––

Olivier Berruyer dans son blog Les-Crises.fr dont je vous recommande fortement la lecture – voir » Table des matières – a présenté des diagrammes très intéressants sur l’évolutions des dettes globales des états.

Evolution de l'endettement global

Evolution de l’endettement global de la France (D1), l’Allemagne (D2), de la Grande-Bretagne (D3), de l’Italie (D4), des Etats-Unis (D5) et du Japon (D6)

    On constate qu’en France le taux de l’endettement global public et privé non compris l’endettement du secteur financier en % du PIB atteint 210 % en 2011 contre 180 % en Allemagne, 260 % au Royaume-Uni, 245 % en Italie et aux Etats-Unis et environ 360 % au Japon

    On a vu dans le chapitre précédent que la part dans cet endettement de la dette publique était proche pour la France et la Grande-Bretagne (85% / 86%) contre 80,6 % pour l’Allemagne, 120 % pour l’Italie, 68,50 % pour l’Espagne et 67,80 % pour les Etats-Unis alors que le diagramme ci-dessus présente un résultat différent : environ 80 %. Les chiffres ne concordent pas tout à fait et Il y a là un mystère qui reste à éclaircir… Pour le Japon le taux est de 215 %

    L’examen des diagrammes montre que le taux d’endettement des ménages par rapport au PIB est d’environ 55 % pour la France contre 95 % pour la Grande-Bretagne, 60 % pour l’Allemagne et environ 47 % pour l’Italie. Pour l’Espagne ce taux est de 85 %. La lecture du diagramme américain montre que pour ce pays le taux monte à presque 115 %. Pour le japon, le taux est d’environ 65 %. On voit ici que deux modèles s’opposent : un modèle anglo-saxon dans lequel l’endettement des ménages atteint presque 100 % du PIB et un modèle continental auquel se joint le Japon dans lequel le taux se situe aux alentours de 60%. Le taux espagnol anachronique de 85 % s’expliquerait par la bulle immobilière.

    Pour ce qui est de l’endettement des entreprises (hors sociétés financières) le taux d’endettement de la France est d’environ 65 % contre environ 85 % pour la Grande-Bretagne, 45 % pour l’Allemagne, 80 % pour l’Italie et 105 % pour l’Espagne. Pour les Etats-Unis, ce taux serait d’environ 50 % et pour le Japon de 80 %, Ces chiffres montrent que les entreprises françaises, allemandes et américaines sont beaucoup moins endettées que les entreprises anglaises, italiennes, espagnoles et japonaises. On peut supposer que le faible taux d’endettement des entreprises allemandes s’explique par un autofinancement des investissements permis par le succès des exportations allemandes. Ces données posent plusieurs questions :

  • Le faible taux de l’endettement des entreprises françaises s’explique-t-il par une faiblesse des investissements, ce qui serait l’une des explication du recul de l’économie française ?
  • quelle est la raison du fort taux d’endettement des entreprise britanniques qui ne s’accompagne apparemment pas d’une percée de l’économie britannique au niveau des exportations ?
  • On cite toujours les chiffres élevé des dépenses publiques françaises mais ces chiffres ne résultent-ils pas d’un transfert à l’Etat de dépenses prises en charge dans d’autres pays par les particuliers eux-mêmes (éducation, santé, etc..) ce qui expliquerait un endettement plus important dans ces pays des ménages. (95 % pour la Grande-Bretagne et 115 % pour les Etats-Unis contre 55 % pour la France). C’est ainsi qu’aux Etats-Unis le montant total des dettes des étudiants a atteint 100 milliards de dollars en 2010; les études supérieures en France étant en grande partie financée par l’Etat, une partie de cette dette serait transférée à la dette publique. Est-il judicieux dans ce cas de parler essentiellement de l’endettement public sans le mettre en relation avec l’endettement global des Etats. dans ce cas, en dehors de l’Allemagne très bon élève avec 180 % du PIB, la France se situe à un niveau correct avec 210 % en 2011 contre 260 % au Royaume-Uni, 245 % en Italie et aux Etats-Unis et 360 % au Japon…

Le débat est ouvert…

à suivre…

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Actualité : à propos de la lettre de Clara G, étudiante, à François Hollande

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Lettre de Clara G., étudiante en histoire à la Sorbonne au Président de la République

« Monsieur le Président de la République,

    D’abord, je me présente : Clara G., 20 ans, étudiante en deuxième année d’histoire à la Sorbonne. Si je vous écris, c’est pour vous expliquer pourquoi j’aimerais faire ma vie ailleurs qu’en France. Comme une majorité de jeunes Français, d’ailleurs, à en croire les résultats de ce sondage Viavoice pour W-Cie publié en avril. A la question : « Si vous le pouviez, aimeriez-vous quitter la France pour vivre dans un autre pays ? », 50 % des 18-24 ans et 51 % des 25-34 ans ont répondu oui, contre 22 % pour les personnes âgées de plus de 65 ans.

     Vous voyez, les temps changent. Mes grands-parents soixante-huitards avaient eu la tentation de la révolution, j’ai la tentation de l’expatriation. Mes grands-parents, qui coulent aujourd’hui une retraite heureuse dans leur petite maison de campagne du Limousin, rêvaient de transformer la société française, je ne songe qu’à la fuir.

    Cela va sans doute vous choquer, mais d’abord pour des raisons fiscales. Pas les mêmes que Jérôme Cahuzac, je vous rassure, mais simplement parce que je n’ai pas envie de travailler toute ma vie pour payer des impôts dont une bonne partie ne servira qu’à honorer les 1.900 milliards d’euros de dettes que votre génération nous a aimablement légués en héritage. Si ces emprunts avaient au moins servi à investir et préparer l’avenir du pays, si j’avais l’impression de pouvoir en profiter un peu, cela ne me poserait aucun problème de les rembourser. Mais ils ont seulement permis à votre génération de vivre au-dessus de ses moyens, à s’assurer une protection sociale généreuse à laquelle je n’aurai pas droit. A s’offrir des vies, j’allais dire « pépères », mais j’ai peur que le mot vous froisse.

     Mon travail et mes impôts vont devoir également payer vos retraites que vous n’avez pas pris la peine de constituer, et puis aussi tous les frais de santé et de dépendance de toutes ces personnes âgées que vous allez devenir et qui, dans moins de vingt ans, seront majoritaires dans le pays. Du coup, que me restera-t-il comme argent pour vivre convenablement et élever mes enfants ? J’ai lu il y a quelques jours une étude de l’économiste Patrick Artus qui m’a fait un peu froid dans le dos : « Avec la faiblesse de la croissance potentielle et compte tenu du vieillissement démographique,écrit-il,les jeunes français ont la perspective de subir une stagnation continuelle de leur pouvoir d’achat pendant leur vie active. » Avouez que ce n’est pas un projet de vie très réjouissant.

     Mais le plus déprimant, c’est de savoir très exactement de quoi sera faite ma vie si je reste en France. Une fois mes études terminées, une fois mes beaux diplômes inutiles obtenus, je rejoindrai sans doute d’abord les rangs fournis des jeunes chômeurs avant d’enquiller pendant des années les stages et les CDD. Je serai, comme le disent les spécialistes, je crois, la « variable d’ajustement » d’un marché du travail qui a choisi délibérément d’exclure les jeunes pour protéger les salariés en CDI bien en place. Avec ces petits boulots précaires et mal payés, il me sera impossible de convaincre un banquier de m’accorder un prêt immobilier pour m’acheter un appartement à Paris. Et si jamais, par une sorte de miracle improbable, je venais à gagner beaucoup d’argent, je sais d’avance que non seulement je devrais en reverser l’essentiel au fisc, mais que cela me vaudrait aussi l’opprobre général de mes concitoyens et votre mépris personnel.

     Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je songe à quitter la France. Pourquoi aussi votre – au demeurant charmant – ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, devrait moins se préoccuper des dangers de l’immigration que des menaces de l’émigration de la jeunesse du pays. Je partirai où ? En Allemagne peut-être, dont vous dites tant de mal, mais qui a l’air d’être un pays qui a confiance en lui. Ou alors plus loin, au Canada, en Australie. Ou dans un pays en développement. En Afrique, pourquoi pas ?

     Car – c’est aussi ce qu’indiquait le sondage Viavoice – je suis comme l’ensemble des jeunes Français. Je ne vois pas du tout la mondialisation comme une menace, mais plutôt comme une chance. Mais ce n’est sûrement pas dans une France qui fait tout pour s’en protéger, où vos ministres et camarades socialistes passent leur temps à dire qu’elle constitue un mal absolu, que je vais pouvoir en profiter. Alors, oui, j’ai envie d’aller vivre dans un pays où il y a de la croissance, où les salaires augmentent, où être riche n’est pas considéré comme un péché mortel, un pays surtout où l’on a le sentiment à la fois individuel et collectif que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.

      Vous me direz que je manque du sens le plus élémentaire de la solidarité nationale, que je suis affreusement matérialiste et parfaitement égoïste. C’est sans doute un peu vrai. Mais mon égoïsme n’est rien en comparaison de l’égoïsme dont ont fait preuve vos prédécesseurs et vous-même, qui avez sacrifié notre génération en gaspillant l’argent public pour ne pas avoir à prendre de décisions difficiles.

     Je me disais quand même, Monsieur Hollande, que vous alliez faire « bouger les choses », que vous alliez redonner un peu d’espoir à une jeunesse qui ne peut pas s’en passer. Je m’aperçois aujourd’hui qu’en fait, malgré vos grands discours enflammés sur les jeunes, en un an la France a vieilli de dix ans. Qu’elle se rabougrit, se fige, se crispe, s’aigrit à toute vitesse. Quel dommage ! Quel gâchis !

    Voilà ce que tenait à vous dire, Monsieur le Président, la mauvaise citoyenne que je suis et l’expatriée qu’il me tarde d’être. »

Clara G.

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Cette lettre est parue dans le journal LE POINT le 2 mai 2013 

Rappel : Selon un sondage Viavoice publié en avril pour W-Cie, 50% des 18-24 ans et 51 % des 25-34 ans ont répondu oui à la question « Si vous le pouviez, aimeriez-vous quitter la France pour vivre dans un autre pays ? », contre 22 % pour les personnes âgées de plus de 65 ans.

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Réponse de Marie-Charlotte à Clara G.

Chère Clara,

    Je n’ai pu m’empêcher de réagir en lisant ta lettre, étant donné que tu t’inscris dans une majorité de jeunes français dans laquelle je me reconnais également. J’ai 26 ans, ayant terminé mes études je te confirme que ce qui t’attend après le diplôme sont bien quelques années de galère à enchaîner les stages ou les CDD. Ne nous voilons pas la face, l’insertion dans le monde professionnel est une étape difficile. Ici comme ailleurs, du reste, ne te fais pas trop d’illusions.

    Cette vérité est la seule concession que je t’accorderai. Parlons d’abord fiscalité, puisque c’est ce point qui semble motiver ton expatriation. Comment, tu n’as pas l’impression de profiter, ne serait-ce qu’un peu à te lire, du fruit de nos impôts ? Tu n’as donc jamais été hospitalisée, ni toi ni aucun membre de ta famille. Ils ont toujours été en pleine santé, ceux qui ne travaillent pas ou plus vivent de leurs économies personnelles. Non ? Certes, dans ce cas tu n’es pas le bénéficiaire direct des avantages sociaux “pépères” que tu dénonces, mais tu vois où je veux en venir : tu es tout de même concernée.

    Tu nous dis être en deuxième année d’histoire à la Sorbonne ! Sais-tu que certains actifs trouvent aussi injuste de payer tes études que toi de payer leur future retraite ? Moi je préfère y voir un pacte intergénérationnel : ils ont investi pour moi, je paierai pour eux plus tard. On peut bien sûr discuter de la justice d’un tel système, le comparer à d’autres. Peut être as-tu été scolarisée dans le privé, peut-être ta famille aurait-elle eu les moyens de t’envoyer faire des études supérieures sans aucune aide de l’Etat, ni abattement fiscal, ni allocation familiale, ni scolarité gratuite. Garde à l’esprit que dans ce cas, tu n’appartiendrais pas du tout à la majorité des jeunes comme tu l’écris, mais bien à une extrême minorité. (Au passage, ne crois pas si naïvement qu’un CDI suffise à s’acheter un appartement à Paris. Il s’agit également d’un privilège accessible à une extrême minorité. Mais réguler le cours de l’immobilier reviendrait à accepter un niveau d’interventionnisme radicalement opposé à ton discours, je ne pense donc pas que tu souhaites cette solution.)

     Tu vois qu’en France, le tableau n’est pas aussi noir que tu ne le dépeins. J’attends avec impatience tes impressions de l’étranger. À part l’Europe du Nord, j’avoue connaître peu de pays dont la protection sociale permettent véritablement aux femmes d’être mères tout en ayant une carrière professionnelle. Qui sait, peut-être regretteras-tu ton jugement hâtif lorsque tu renonceras finalement à ton travail, calculant que les frais de garde de tes enfants sont trop élevés : mieux vaut qu’un seul parent travaille tandis que l’autre s’occupe du foyer. Une décision d’autant plus difficile à prendre qu’il faudra penser à épargner pour vos retraites, pour les études de vos enfants, mais également en cas de coup dur : si ton mari perd son travail, c’est toute l’assurance maladie de la famille qui saute avec. Tu repenseras peut être à ces impôts écrasants que tu aurais payés en France, tu sais, la France, ce pays où toutes les prestations énumérées ci-dessous sont pratiquement gratuites.

    Être riche n’est pas considéré comme un péché mortel, non. Ce n’est pas la richesse de certains qui attise les critiques, mais bien leur égoïsme. En temps de crise comme celle que notre pays traverse, être égoïste est une lâcheté commise contre l’ensemble du corps social. Tu parles de dette comme si ce n’était pas la tienne autant que celle de nos prédécesseurs. Tu parles de l’Amérique du Nord comme d’un Eldorado. Sais-tu que là-bas, lorsqu’ils obtiennent leur diplôme, les étudiants commencent leur vie active criblés de dettes, de dizaines de milliers de dollars de dettes ? Où crois-tu que ta dette à toi ait disparue ? Nous, notre société prend à sa charge la dette de nos étudiants. Pour qu’ils puissent commencer leur vie active avec pour seul souci de trouver un travail qui leur plaise, qui leur permette de vivre décemment. De s’épanouir. Oui, je parle de plaisir et d’épanouissement dans le travail, des notions résolument novatrices, des privilèges de notre génération. Sois honnête, ma chère Clara. Toi qui as grandi comme moi dans un monde de privilèges, la sécurité de l’emploi t’intéresse bien moins que la possibilité d’essayer, de renoncer, de choisir ta voie.

    Sois honnête, car c’est davantage cet horizon de possibles qui te pousse vers l’expatriation. Et tu as raison ! Ô combien tu as raison, il y a tant d’autres modèles de sociétés à découvrir, partout ailleurs. Ils ont leurs avantages et leurs inconvénients, mais personne ne saurait t’en convaincre, à toi d’aller les voir, d’aller les vivre pour t’en faire une opinion. Là encore, je pense que tu reverras ton jugement si sévère sur la France. A ce titre, je ne pense pas que l’émigration de nos jeunes soit véritablement une menace pour notre société, je pense au contraire qu’elle est une force. Tu dis toi-même que la France « se rabougrit, se fige, se crispe, s’aigrit à toute vitesse », quoi de meilleur remède qu’un appel d’air, que de laisser nos jeunes partir à la découverte du monde pendant que d’autres jeunes viennent enrichir notre terreau de leur potentiel, de leurs différences ? Certains des émigrés ne reviendront pas. C’est leur droit. Qu’importe puisque certains des seconds choisiront de rester ?

     Je vais te faire une dernière concession, Clara, en forme de confidence. Moi non plus je ne suis pas très optimiste pour les prochaines années. Moi aussi, je songe à aller voir ailleurs. Mais contrairement à toi, je reste réaliste. La crise que nous traversons n’est pas contenue par nos frontières. Elle nous vient d’ailleurs, et s’étend ailleurs. Elle y prendra d’autres formes peut être, mais elle n’épargnera sans doute pas notre génération, où que nous choisissons de vivre. Mais plutôt que de baisser les bras et de laisser des ruines à la génération suivante (ce que, je note, tu ne pardonnes pas à la génération précédente !) je me dis que nous avons tous un rôle à jouer dans la construction de ce futur. Chacun à son échelle. Que dans tous les cas, les changements nécessaires prendront du temps. Que le “gâchis” que tu dénonces est davantage dans le renoncement de ton discours que dans la lenteur des réformes.

    Pars, Clara ! Tu as raison d’aller voir ailleurs, surtout à notre âge, nous qui sortons des études sans dette, nous pouvons nous le permettre sans regret. N’oublie pas cependant qu’à l’étranger, tu seras perçue comme une ambassadrice de notre pays. De grâce, ne contribue pas à répandre les stéréotypes mensongers qui feraient de notre société un reliquat de l’empire communiste. “Les temps changent” comme tu le dis, mais les clichés ont la vie dure. De grâce, Clara, ne contribue pas à conforter la réputation de notre arrogance à l’étranger. À te lire, le risque est grand.

Marie Charlotte

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Pour lire une première analyse des données économiques et politiques auxquelles font référence  la lettre de Clara G au Président Hollande et la réponse de Marie-Charlotte, c’est ICI.

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