De la cave au grenier : « le rêve de l’escalier », une nouvelle de Dino Buzzati

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Buzzati - le rêve de l'escalier

Dans Le Rêve de l’escalier, un curieux narrateur-personnage nous dévoile sa méthode de production des rêves. Il nous emmène chez le joailler M. Minervini pour nous faire une démonstration : il l’appelle, fait du bruit, l’attire dans les escaliers pour en faire ensuite disparaître les marches une à une… Bref, le récit diabolique d’un cauchemar de plus en plus angoissant, orchestré par une sorte de mauvais génie « très demandé » dans son milieu.

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   Je crois que je suis très habile à la production des rêves, en particulier de ceux qui engendrent la peur.

   En fait, je suis très demandé. Bien que je ne fasse aucune publicité, les esprits de la nuit me préfèrent à tant de mes collègues qui mettent des insertions coûteuses dans les journaux.
 
   Je dispose d’un répertoire de cauchemars très riches en imagination. Mais il y en a un qui est de loin plus apprécié que les autres ; un des moins originaux, je dois l’avouer, et la chose me mortifie un peu : c’est le rêve de l’escalier.
   Dans notre milieu, ma réputation est fondée presque exclusivement sur cet article que les esprits nocturnes ne se lassent pas de me demander ; bien sûr avec les années je cherche à le perfectionner toujours davantage. Ils disent, les esprits, qu’il est d’un effet irrésistible, d’autant plus que, à les en croire, il renferme une allégorie de la vie.
   On essaie ? Voici M. Giulio Minervini, quarante-cinq ans orfèvre et horloger : peu avant minuit, après avoir regardé la télé, il se couche à côté de sa femme, et bien vite il s’endort.
 
   Comme pour tous les cauchemars angoissants, attendons qu’il se soit coulé profondément dans les replis du sommeil afin qu’il ait du mal à en émerger quand il voudra à toute force se libérer.
   Observez-le bien. Il est plus de deux heures. Nous y sommes, à ce qu’il semble M. Minervini, couché sur le flanc gauche, ce qui bien sûr facilitera l’opération, on le croirait au paradis, tant l’expression satisfaite de son visage respire la béatitude, et même l’hébétude.
   Alors je l’appelle. Il réagit. Il ne voit rien mais il entend, de l’autre côté de la porte, son non répété avec insistance, et aussi un remue-ménage suspect.
 
    Dans le métier d’orfèvre, l’idée fixe du voleur est fondamentale. Un autre, sans doute, entendant un bruit plus ou moins inexplicable, n’y ferait pas attention. Mais Giulio Minervini si. Laissant sur le lit son propre corps endormi comme une bête, il se lève, enfile en hâte son pantalon et en pantoufles passe dans la pièce voisine. Où, est-il besoin de le dire ? il ne trouve personne.
 
   Alors je me poste dans l’antichambre, et je l’appelle de nouveau. Et quand il apparaît dans l’antichambre je me suis déjà transporté, invisible, sur le palier. Je donne de petits coups à la rampe de fer, je simule un trottinement frénétique, et j’appelle avec un soupir : « Monsieur Minervini, monsieur Minervini ! »
 
    Que se passe-t-il ? L’orfèvre, maintenant au comble de l’agitation, fait coulisser le lourd verrou de la porte blindée, entrouve un battant, jette un coup d’oeil dehors. A ce point les jeux sont faits.
    Rapide comme la pensée, je descends au palier inférieur avec un claquement pétulant de talons aiguilles. Et de là je l’appelle, cette fois avec une voix feminine indubitable : jeune, malicieuse, pleine de promesses.
     Lui se penche par-dessus la balustrade pour regarder en bas. Il ne voit rien, mais il entend mon souffle qui vient de l’embrasure de la porte d’un appartement où son oeil n’arrive pas même s’il allonge le cou.
 
« Monsieur Minervini ! Monsieur Minervini ! »
    Maintenant la voix est parfaite, vraiment un murmure provocant et charnel. Et l’orfèvre, parbleu, n’est pas de bois.
 
     Qu’est-ce qu’il fait alors ? Otant ses pantoufles, pieds nus pour ne pas faire de bruit, il commence à descendre l’escalier. La première volée est de douze marches. Ensuite, un palier d’angle, sept marches, un autre palier d’angle, une autre volée de douze. L’éclairage, qui vient d’ampoules placées au-dessus des grands paliers d’où on accède aux logements, est faible et plutôt sinistre, mais on y voit.
 
     Quand il aura descendu cinq ou six marches, la balustrade sur laquelle il appuie sa main gauche lui glissera des doigts, se dissolvant dans le néant. Il en restera un tronçon, dans la partie inférieure de la volée.
    Descendre un escalier sans rampe et sans main-courante le long du mur est une chose très désagréable, bien qu’il n’y ait aucun danger si on fait attention.
 
     Cependant la disparition de la rampe a fait disparaître en Minervini la pensée de la fille mystérieuse qui l’appelait ; et qui maintenant ne l’appelle plus. Maintenant il n’a qu’un doute : doit-il remonter jusqu’au grand balcon encore pourvu de sa balustrade et rentrer au plus tôt chez lui, mais en affrontant ces sept marches terrifiantes sans garde-fou extérieur ? Ou bien lui convient-il de descendre encore deux marches pour pouvoir attraper le tronçon de rampe d’en bas ?
 
     Dans un silence absolu, l’orfèvre se décide pour la seconde solution, il descend les deux marches, de la main gauche il saisit la main-courante de bois, qui cède comme si elle n’avait été fixée à rien.
     Minervini reste là pétrifié, il a dans sa main un lourd morceau de rampe. Avec horreur il le jette dans la cage, s’adosse au mur comme à un refuge, et entend le fracas métallique sur le fond, cinq étages plus bas.
     Il comprend qu’il est pris au piège. La seule chose à faire est remonter. Il le fera avec la plus grande prudence, heureusement pieds nus il est moins facile de glisser. Le palier là-haut, avec sa belle balustrade solide, lui apparaît comme un amarrage fabuleux.
Pourquoi fabuleux ? Il ne s’agit que de neuf dégrés à franchir.
    Neuf degrés, il est vrai, mais dans ce très court espace de temps les degrés sont devenus très hauts et étroits, on dirait la paroi d’une pyramide aztèque. Minervini ne me voit pas, mais il sait que je suis là.
 
Il demande : « C’est un rêve, n’est-ce pas ? »
Je ne réponds pas. « 
 
« Je dis : c’est un rêve n’est-ce pas ? »
répète-t-il.
 
Et moi : « Bah : on verra plus tard. »
 
    Il se mettra à quatre pattes, pour avoir quatre points d’appui au lieu de deux. Sage précaution parce que dans l’intervalle il devra constater que les marches ne sont plus de vraies marches avec un plan horizontal mais de simples barreaux métalliques qui sortent d’environ un mètre du mur, distants l’un de l’autre d’une quarantaine de centimètres, et entre l’un et l’autre il y a le vide. En outre les barres sous lui ont à moitié disparu et s’ouvrent des crevasses épouvantables qu’il faudrait franchir d’un saut d’acrobate, ce qui serait une folie parce qu’en dessous s’enfonce en entonnoir le précipice.
 
    Un échelon, deux échelons, trois échelons, il en manque encore six pour arriver à l’étage. La main se tend, cherche, le prochain échelon n’est plus là. A cet instant précis l’échelon sur lequel il appuie le pied gauche vient à lui manquer, il a à peine le temps de saisir des deux mains l’unique échelon restant, et de s’y mettre dangereusement à califourchon. Il ne peut plus bouger de là, il ne pourra plus jamais bouger, plus jamais. Et qui viendra à son secours ?
     Alors il appelle au secours. Oh ! s’il pouvait. Bien qu’il y mette tout son souffle, aucun son ne sort de sa gorge. Au secours, au secours ! Avec horreur il se rend compte que le barreau sur lequel il est recroquevillé s’affaisse sous lui lentement, comme s’il était devenu de caoutchoux. Il s’agrippe désespérément à l’attache, il serre les genoux sur le tronçon flasque. Mais il sait que tout est inutile.
 
    Il m’appelle : « Dis-moi, dis-moi. C’est un rêve, n’est-ce pas ? Si c’est un rêve, le moment du réveil viendra. C’est un rêve, n’est-ce pas ? »
 
Et moi : « Bah ! on verra plus tard. »
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