Poémes de fumée et de tourbe : Seamus Heaney (1930-2013), poète irlandais

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Seamus Heaney (1939-2013)

Seamus Heaney (1939-2013)

Omniprésente, imperturbable
Est la vie dont surgit la mort.
Il ne faut pas de plainte, il ne faut nulle plainte
Puisque les seigles ondulent près des ruines

    Seamus Heaney est un des poètes irlandais les plus connus du XXe siècle considéré par beaucoup comme étant le plus grand poète de langue anglaise de ces dernières décennies, il était également dramaturge, essayiste et traducteur. Heaney est né dans une famille de paysans catholiques pauvres du comté de Derry dans la province anglaise de l’Ulster le 13 avril 1939. Dans une conférence tenue en 1996, il racontait que pour ses parents et leur neuf enfants dont il était l’aîné, le monde extérieur ne se manifestait que très indirectement « comme le passage des trains, faisant trembler la terre et déclenchant, à la surface du tonneau où nous recueillions l’eau potable, des rides délicates, concentriques et silencieuses »… De cette existence vécue à l’écart du monde, Heaney en est sorti grâce au pouvoir des mots qu’offrait l’univers poétique qu’il avait découvert avec des auteurs qu’il appréciait tels que Robert Frost, Gérard Manley Hopkins, Dante, William Wordsworth, Thomas Hardy, Ted Hughes. En 1966, à l’âge de 27 ans, il publie son premier recueil de poèmes, Mort d’un naturaliste (Death of a Naturalist), il y décrit la tragédie de l’Ulster et la nostalgie d’une enfance passée près de la nature : 

Mon père labourait avec une charrue
Les épaules arrondies comme une voile déployée
Entre les brancards et le sillon
Les chevaux se raidissaient au clapement de sa langue ».

SeamusHeaneyLowRes

    Après avoir suivi des études à l’Université de Derry puis à celle de Belfast où il enseignera quelques années comme maître de conférence à la Queen’s University, Heaney s’établit en 1972 avec sa famille en République d’Irlande du Nord. A partir de 1975, il occupe plusieurs postes universitaires à Dublin et Harvard et sera par la suite, de 1989 à 1994, titulaire de la chaire de poésie à l’Université d’Oxford. C’est quand il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1995 que son oeuvre poétique, jusque là largement méconnue, est découverte et reconnue en France. Il s’est éteint à l’âge de 74 ans en Irlande le 30 août 2013.
    Déchiré comme nombre de ses compatriotes entre ses racines irlandaises (il se décrivait lui-même comme un « exilé de l’intérieur »), son attachement à sa région natale et son amour pour la culture et la poésie anglaise, sa poésie au lyrisme tourmenté mêle l’évocation sensuelle de la nature et du cadre celtique à la violence désespérée de la situation politique de l’Irlande du Nord. Pour la définir, le journal Télérama écrivait en octobre 1995 dans un article qui lui était consacré : « Sa poésie stigmatise le monde violent des communautés catholiques et protestantes, exalte une quête tournée vers le monde souterrain des tourbières. Sa puissance créatrice, difficile à traduire tant son verbe est dense, découle de son habileté à évoquer les affres du passé et le chaos quotidien. Sa langue poétique traduit la sensation de creuser, de labourer, d’atteindre l’omphalos (le centre) à travers le cycle des âges et des peuples gaéliques, normands, vikings. Heaney évoque aussi des hantises personnelles, un univers imaginaire dont l’origine se situe à la fois dans l’enfance et dans le temps présent. Assumant son appartenance à une double culture (irlandaise et anglaise), digérant les aliénations et les fanatismes ayant perverti la société civile de l’Ulster, Seamus Heaney est plus porté à refléter la compréhension du monde qu’à faire retentir les tambours de la révolution. »

    Irlandais de cœur, Heaney n’écrivait pourtant pas en gaélique mais dans la langue du colonisateur,  l’anglais qui était la langue de sa formation universitaire et qui avait intégré en Irlande pour les auteurs irlandais qui l’employaient, comme le buvard aspire l’encre, une part de la culture originelle. Comme l’écrivait un chroniqueur, Heaney était « amoureux de sa patrie et enraciné dans la culture de son pays, certes, mais faisant de la poésie sa seule et vraie patrie. » A ce sujet, en préface à une anthologie de ses poèmes (1966-1984), Richard Kearney soulignait que « loin de souscrire à l’opinion traditionnelle selon laquelle le langage est un moyen transparent de représenter une identité – individuelle ou collective – qui préexiste au langage, Seamus Heaney épouse l’idée que c’est le langage qui construit et déconstruit perpétuellement nos notions reçues d’identité ». 
     Pour définir ses rapports avec la langue anglaise, Heaney déclarait encore : «Je ne regrette pas la perte de la langue irlandaise. Et je ne regrette pas d’écrire en anglais. (…) Il est légitime de pleurer: Ils nous ont volé notre langue. N’empêche qu’on pleure en anglais. Je pense que l’anglais est totalement nôtre depuis que James Joyce l’a subverti de l’intérieur. Joyce est un mouvement de résistance à lui tout seul. Il a fait sauter les ponts du dictionnaire anglais.» Il précisait également un éditeur qui l’avait enrôlé sans lui demander son avis dans une anthologie des poètes britanniques :  «Soyez prévenu. Mon passeport est vert. Aucun de nos verres n’a jamais été levé pour proposer un toast à la reine.» 
    Dans une situation voisine, l’écrivain algérien d’origine berbère Kateb Yacine qui avait reçu son instruction en français considérait celui-ci comme le « butin de guerre » des Algériens et déclarait au lendemain de l’indépendance de son pays , :  « La francophonie est une machine politique néo-coloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français ».

Seamus Heaney

    Voici comment Seamus Heaney définissait la poésie lors de son discours de réception de son prix Nobel à Stokholm : « Un état fidèle à l’impact de la réalité extérieure et sensible aux lois intérieures du poète » Et il concluait par ce qui fait, à ses yeux, la valeur de la poésie : « La capacité à persuader cette part vulnérable de notre conscience de sa droiture en dépit des preuves de l’injustice qui l’entoure, la capacité à nous rappeler que nous sommes des chasseurs et des gardiens de valeurs, que nos solitudes et nos détresses les plus profondes sont estimables, dans la mesure où elles aussi sont une garantie de notre véritable nature humaine ».

   Pour finir, j’ai bien apprécié le texte que Christine Pagnoulle qui enseigne la traduction et les littératures anglophones à l’Université de Liège et qui a proposé la traduction de l’un des poèmes présenté ci-après « Voir les choses » (Seeings things) a écrit sur ce poète. Je ne résiste pas à vous en présenter l’essentiel :

 » – Mossbawn – c’est le nom du coin de campagne irlandaise où Heaney est né en 1939 et où il a grandi, dans une famille de neuf enfants, entouré par la certitude paisible de la terre, de la tourbe, des bêtes sans passion. Livré à l’amour des mots, Heaney est resté un poète-paysan, attaché à l’exactitude équilibrée des images, des rythmes, des imbrications de sons comme son père et son grand-père à la perfection rectiligne des mottes de tourbes qu’ils découpaient. Son stylo sera sa bêche, s’est-il promis dans un de ses premiers poèmes (« Digging » / « Bêcher ») et il le tient fermement, outil avec lequel, depuis plus de quarante-cinq ans, il taille de la belle ouvrage. Comme un fusil aussi, suggère-t-il. Mais Heaney n’est guère poète militant. Son père était un fermier catholique en Irlande du Nord, où la majorité est protestante. Mais sa communauté rurale vivait dans la coexistence plutôt que dans l’affrontement. Certes, les conflits qui ont déchiré l’Irlande ne sont pas occultés, l’écho en est perceptible, souvent plus profond que dans l’indignation à fleur de mots qui s’agite sur les vers de certains. Mais ils sont transmués, affinés jusqu’à l’essence d’un questionnement personnel.
lucarneHeaney est également essayiste et traducteur. Il a traduit de l’irlandais et du russe, mais aussi de l’écossais du 15e siècle – The Testament of Cresseid, du poète (makar) Robert Henryson – et peut-être surtout, vu le caractère central de l’entreprise dans sa relation à la langue, du vieil anglais, avec sa version bilingue et en vers de Beowulf, qui l’ancre dans la tradition anglo-saxonne déjà présente dans son écriture poétique (vers césurés, rappels allitératifs). Ses essais se retrouvent dans quatre recueils, tous publiés, comme d’ailleurs ses poèmes à une exception près, chez Faber & Faber : Preoccupations (1980), The Government of the Tongue (1988), The Redress of Poetry (1995) et Finders Keepers(2002). Comme il l’écrit dans la préface à ce dernier volume en date, il cherche des réponses à des questions essentielles, telles que comment un poète doit-il vivre et écrire ? quel est son rapport à sa voix, à son lieu, à son héritage littéraire et au monde dans lequel il vit ? Il s’agit tantôt de réflexions sur d’autres poètes, tantôt de considérations plus directement politiques, mais histoire, littérature, topographie, linguistique s’interpénètrent.
Chacun de ses poèmes, de recueil en recueil (à ce jour, il en a publié treize), est un joyau de simplicité, de cette immédiateté quotidienne tellement difficile à saisir en mots. Amoureux des mots (de leurs sons, de leurs sens), il cisèle ses vers avec une extrême précision. C’est dans l’expérience la plus concrète que se manifeste la dimension du merveilleux, omniprésente dans nos vies. Encore faut-il l’appréhender. »

°°°

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Les premiers mots

Les premiers mots furent pollués
Comme l’eau du fleuve au matin
Coulant avec la crasse
Des jaquettes élogieuses et des éditoriaux.
Je m’abreuve au seul sens surgi de l’esprit profond,
A ce que boit l’oiseau, et l’herbe, et la pierre.
Faites que tout s’écoule
Jusqu’aux quatre éléments,
Vers l’eau, la terre, le feu et l’air.

D’après un poème en roumain de Marin Sorescu
L’étrange et le connu, Gallimard, 2005 (pour la traduction française)
Traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant

°°°

The first words got polluted
Like river water in the morning
Flowing with the dirt
Of blurbs and the front pages.
My only drink is meaning from the deep brain,
What the birds and the grass and the stones drink.
Let everything flow
Up to the four elements,
Up to water and earth and fire and air.

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«Pour certains, ce qui était écrit pouvait s’avérer
Ceux-là continueront de vivre au loin
À l’embouchure des fleuves.

Pour les nôtres, non. Ils retrouveront
L’aridité qui fut pour eux ciel sur la terre,
Heureux de manger les galettes moulées dans l’argile.

Pour certains, peut-être, les roseaux du delta
Et le survol des froids oiseaux de mer aux pattes vives.
Pour les nôtres, quelques reniflements,

La suie des cheminées, la chaleur des cendres.
Et un juge dressé entre eux et le soleil
Dans une éclatante colonne de poussière.»

trad. Patrick Hersant, la Lucarne.

°°°

«For certain ones what was written may come true :
They shall live on in the distance
At the mouths of rivers.

For our ones, no. They will re-enter
Dryness that was heaven on earth to them,
Happy to eat the scones baked out of clay.

For some, perhaps, the delta’s reed-beds
And cold bright-footed seabirds always wheeling.
For our ones, snuff

And hob-soot and the eat off ashes.
And a judge who comes between them and the sun
In a pillar of radiant house-dust.»

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The Poplar/Le peuplier
peuplier 

Le vent agite le grand peuplier, d’un souffle 
En fait du vif-argent. Quelle claire balance 
S’est effondrée, laissant l’aiguille qui frissonne ? 
Au détriment de quels subtils équilibres ?

trad. Patrick Hersant, revue Thauma, n° 9.

 °°°

Wind shakes the big poplar, quick silvering
The whole tree in a single sweep.
What bright scale fell ant left this needle quivering ?
What loaded balances have come to grief 

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C’était un voyage à l’aube vers le sud, par la campagne
Bordée de hauts murs. Entre les rochers encore froids
Et les miroitements lointains de l’eau de pluie, 

Renard la nuit

Au sortir d’un virage j’ai croisé le renard pétrifié :
Un face-à-face au milieu de la route.
Vif plongeon, demi-tour : la sauvagerie même

Était dans cette fauve fuite au ras du sol.
Ô la tête adorable, la queue fabuleuse, l’œil hagard
Embrasés au matin par ma Volkswagen bleue !

Laissez-moi renaître par l’eau, par le désir,
Par une course en arrière sur un sol de clinique :
Franchir à rebours cet iris effaré.

trad. Patrick Hersant, Gallimard 2005.

°°°

Travelling south at dawn, going full out
Through high-up stone-wall country, the rocks still cold,
Rainwater gleaming here and there ahead,

I took a turn and met the fox stock-still,
Face-to-face in the middle of the road.
Wildness tore through me as he dipped and wheeled

In a level-running tawny breakaway.
O neat head, fabled brush and astonished eye
My blue Volkswagen flared into with morning !

Let rebirth come through water, through desire,
Through crawling backwards across clinic floors:
I have to cross back through that startled iris.

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Depuis la frontière de l’écriture

belfast

L’oppression et le vide autour de cet espace
quand, l’auto arrêtée sur la route, l’armée 
examine sa marque et sa plaque et, tandis qu’à la vitre

un soldat se penche, tu en aperçois d’autres 
sur la colline au-delà, qui observent 
derrière leurs mitrailleuses pointées sur toi

et tout est pure interrogation 
jusqu’à ce qu’un fusil bouge et que tu avances 
accélérant avec prudence et détachement –

un peu plus vide, plus épuisé, comme toujours 
par ce frissonnement de l’être, 
soumis pourtant, et docile.

Et tu conduis vers la frontière de l’écriture 
où tout recommence. Les mitrailleuses sur leurs trépieds ; 
le sergent qui répète au talkie-walkie

ton état-civil, attendant le braillement 
qui te libérera ; et le tireur d’élite 
qui te vise depuis le soleil comme un faucon.

Et soudain tu es au-delà, suspect mais libre, 
comme ayant gagné au travers d’une cascade 
le sombre courant d’une route asphaltée,

passant les voitures blindées, fuyant entre 
les soldat postés qui affluent et refluent 
pareils à l’ombre des arbres sur la vitre luisante.

trad. Gérard CartierLa lanterne de l’aubépine – Le Temps des cerises, 1996.

°°°

From the Frontier of Writing 

The tightness and the nilness round that space 
when the car stops in the road, the troops inspect 
its make and number and, as one bends his face

towards your window, you catch sight of more 
on a hill beyond, eyeing with intent 
down cradled guns that hold you under cover

and everything is pure interrogation 
until a rifle motions and you move 
with guarded unconcerned acceleration —

a little emptier, a little spent 
as always by that quiver in the self, 
subjugated, yes, and obedient.

So you drive on to the frontier of writing 
where it happens again. The guns on tripods; 
the sergeant with his on-off mike repeating

data about you, waiting for the squawk 
of clearance; the marksman training down 
out of the sun upon you like a hawk.

And suddenly you’re through, arraigned yet freed, 
as if you’d passed from behind a waterfall 
on the black current of a tarmac road

past armor-plated vehicles, out between 
the posted soldiers flowing and receding 
like tree shadows into the polished windscreen.

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Menthe

Bouquet de petites orties poussiéreuses,
Herbes folles au flanc de la maison,
Elle poussait derrière les déchets et les bouteilles vides,
Jamais verdoyante, presque invisible.

Disons-le : elle était aussi une promesse,
Une fraîcheur dans l’arrière-cour de notre vie,
Quelque chose d’inachevé mais de tenace
Qui flânait parmi les allées vertes.

Petits coups de ciseaux, lumière du dimanche
Matin où l’on coupait la menthe avec amour :
Restera cela même qui m’échappe aujourd’hui.
Donnez leur liberté aux choses qui survivent.

Que les odeurs de menthe se fassent capiteuses, démunies,
Prisonnières qu’on libère en cette cour,
Victimes de notre indifférence que nous condamnons
Pour les avoir trahies par notre indifférence.

Seamus Heaney, L’étrange et le connu, traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant, Gallimard, 2005.

                              °°°

Mint

It look like a clump of small dusty nettles
Growing wild at the gable of the house
Beyond where we dumped our refuse and old bottles :
Unverdant ever, almost beneath notice.

But, to be fair, it also spell promise
And newness in the back yard of our life
As if something callow yet tenacious
Sauntered in green alleys and grew rife.

The snip of scissors blades, the light of Sunday
Mornings when the mint was cut and loved :
My last things will be first things slipping from me.
Yet let all things go free that have survived.

Let the smells of mint go heady and defenceless
Like inmates liberated in that yard.
Like the disregarded ones we turned against
Because we’d failed them by our disregard.

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La lanterne de l’aubépine

La cenelle hivernale brûle hors de saison,
pomme de l’épine, humble clarté pour les humbles,
n’attendant rien d’eux sinon qu’ils veillent
à garder vive la mèche de la dignité,
sans avoir à les aveugler d’illuminations.

Mais parfois dans le gel quand s’emplume l’haleine
elle prend la forme errante de Diogène
avec sa lanterne, recherchant un juste ;
et tu te vois scruté derrière la cenelle
qu’il lève à hauteur des yeux sur son rameau,
et tu recules devant sa chair soudée au noyau,
sa piqûre au sang (qu’elle te juge et te disculpe !),
sa maturité becqueté qui te sonde, puis qui passe.

trad. Gérard Cartier, La lanterne de l’aubépine – Le Temps des cerises, 1996.

°°°

The Haw Lantern

The Wintry haw is burning out of season,
cran of the thorn, a small light for small people,
wanting no more from them but that they keep
the wick of self-respect from dying out,
not having to blind them with illumination.

But sometimes when your breath plumes in the frost
it takes the roaming shape of Diogenes
with his lanterne, seeking one just man;
so you end up scrutinized from behind the haw
he holds up at eye-level on its twig,
and you flinch before its bondes pith and stone,
its blood-prick that you wish would test and clear you,
its pecked-at ripeness that sans you, then moves on.

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Un sorbier comme une fille avec du rouge aux lèvres

Entre la petite et la grande route
Les aulnes mouillé est ruisselants
Se tiennent à distance parmi les joncs.

Il y a les humbles fleurs du dialecte
Et les immortelles de l’accent parfait
Et cet instance où l’oiseau chante tout proche
De la musique des événements.

Field Work, 1979

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South from Inishbofin

Apparitions

Inishbofin un dimanche matin.
Soleil, fumée de tourbe, mouettes, diesel, cales des navires.
On nous aidait à descendre l’un après l’autre
Sur une embarcation que chaque passager faisait tanguer
Dans un vacillement sinistre, avant de nous serrer
Sur les bancs de traverse, par petits groupes craintifs,
Obéissants et mal à l’aise ; nul ne parlait que l’équipage
À chaque immersion des plats-bords
Qui semblaient près de prendre l’eau.
Malgré le calme de la mer,
Les secousses du moteur obligeaient le pilote
À maintenir son équilibre en manoeuvrant la barre :
La réticence et le poids de l’embarcation m’emplissaient
D’épouvante. Cela même qui garantissait notre salut
– soubresauts, légèreté, mouvement –
Faisait ma terreur. À chaque instant
De cette traversée, à la surface régulière
D’une eau profonde et calme, dont on voyait le fond,
C’était comme si j’observais la scène de très haut,
Sur un autre bateau voguant parmi les airs, effaré
Par les périls de cette plongée dans le matin,
Et j’avais pour nos têtes nues,
Courbées, comptées, un inutile amour.

trad. Patrick Hersant

Seeings things

Inishbofin on a Sunday morning.
Sunlight, turfsmoke, seagulls, boatslip, diesel.
One by one we were being handed down
Into a boat that dipped and shilly-shalliied
Fearsomely every time. We sat tight
On short cross-benches, in nervous twos and threes,
Obedient, newly close, nobody speaking
Except the boatmen, as the gunwales sank
And seemed they might ship water any minute.
The sea was very calm but even so,
When the engine kicked and our ferryman
Swayed for balance, reaching for the tiller,
I panicked at the shiftiness and heft
Of the craft itself. What guaranteed us –
That quick response and biyoncy and swim –
Kept me in agony. All the time
As we went sailing evenly across
The deep, still, seeable-down-into water,
It was as if I looked from another boat
Sailing through air, far up, and could see
How riskily we fared into the morning,
And loved in vain our bare, bowed, numbered heads.

Voir les choses

Inishbofin un dimanche matin.
Soleil, fumée de tourbe, mouettes, embarcadère, diesel.
Un par un on nous aide à descendre dans un bateau
qui chaque fois plonge et se tortille
Effroyablement. Nerveux, nous sommes assis serrés
À deux ou trois sur des bancs de traverse,
Dociles, étrangers soudain proches, personne ne dit rien
Sauf les marins quand les plats-bords s’enfoncent,
Prêts, dirait-on, à prendre eau à tout instant.
La mer était fort calme, mais néanmoins,
Lorsqu’à la ruade du moteur notre passeur
Prenant le gouvernail perdit presque l’équilibre,
Je m’effrayai des dérobades balourdes
De notre embarcation. Ce qui faisait notre sûreté –
Rapidité de réponse, élasticité, élan –
J’en étais mort de peur. Et tout le temps
D’une traversée calme et sans accroc
Sur une eau immobile, profonde et transparente,
Il m’a semblé que c’était d’un autre bateau,
Voguant haut dans les airs, que j’observais
Combien précaire était notre avancée dans le matin,
Et impuissant j’aimais nos têtes nues, courbées, dénombrées. 

(traduction Christine Pagnoulle)

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À Wicklow aussi un chien a pleuré cette nuit
                                           en souvenir de Donatus Nwoga

Quand les humains eurent compris ce qu’était la mort
Ils envoyèrent à Chukwu un chien porteur de ce message :
La maison de la vie devait leur être ouverte.
Ils ne voulaient pas finir à jamais perdus
Comme le bois brûlé disparaît en fumée
Et cendres dispersées au vent. Non : leurs âmes
Étaient comme une troupe d’oiseaux croassants
Au crépuscule, revenant aux mêmes perchoirs,
Aux mêmes purs climats, aux ailes étirées du matin.
La mort serait comme une nuit passée dans la forêt :
À l’aube, chacun serait rentré dans la maison de la vie.
(Voilà ce que le chien devait dire à Chukwu.)

Mais le chien oublia la mort et les humains, préférant
Quitter le sentier en trottinant pour aboyer
Car un autre chien, en plein soleil, lui aussi aboyait
Depuis l’autre rive d’une large rivière.

Et c’est ainsi que le crapaud parvint avant lui chez Chukwu,
Le crapaud qui avait entendu les premiers mots
Du message du chien. « Les humains », dit-il
(Et sur ce point le crapaud sut convaincre),
Le humains veulent que la mort dure toujours. »

Alors Chukwu conçut leurs âmes comme des oiseaux
Volant à sa rencontre, taches noires sur le crépuscule,
Vers un lieu sans arbres ni perchoirs
Ni aucun retour vers la maison de la vie .
Et son esprit s’emplit de rouge et de noir tout ensemble
Et, de ce que le chien lui apprit par la suite, rien ne put
Modifier cette vision. Grands chefs, grandes amours
Dans la lumière effacée, le crapaud dans la boue,
Le chien pleurant toute la nuit derrière la maison des morts.

Seamus Heaney, L’Étrange et le connu, édition bilingue, traduction de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant, Gallimard, 2005,

°°°

A dog was crying tonight in Wicklow also
                               in memory of Donatus Nwoga

When human beings found out about death
They sent the dog to Chukwu with a message :
They wanted to be let back to the house of life.
They didn’t want to end up lost forever
Like burnt wood disappearing into smoke
Or ashes that get blown away to nothing.
Instead, they saw their souls in a flock at twilight
Cawing and headed back for the same old roosts
And the same bright airs and wing-stretchings each morning.
Death would be like a night spent in the wood :
At first light they’d be back in the house of life.
‘The dog was meant to tell all this to Chukwu).

But death and human beings too second place
When he trotted off the path and started barking
At another dog in broad daylight just barking
Back at him from the far bank of a river.

And that is how the toad reached Chukwu first,
The toad who’d overheard in the beginning
What the dog was meant to tell. ‘Human beings’, he said
(And here the toad was trusted absolutely),
‘Human beings wants death to last forever’.

Then Chukwu saw the people’s souls in birds
Coming towards him like black spots off the sunset
To a place where there would be neither roosts nor trees
Nor any way back to the house of life.
And his mind reddened and darkened all at once
And nothing that the dog would tell him later
Could change that vision. Great chiefs and great loves
In obliterated light, the toad in mud,
The dog crying out all night behind the corpse house.

Seamus Heaney The Spirit Level, Faber and Faber, London, 1996.

 °°°

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Une réflexion au sujet de « Poémes de fumée et de tourbe : Seamus Heaney (1930-2013), poète irlandais »

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