Traduttore, tradittore : au sujet des difficultés de traduction de la poésie de William Blake, par Alain Suied


L’étranger, le poète

Alain Suied (1951-2008)

Alain Suied (1951-2008)

Une légende Hassidique raconte qu’un
étranger cherche son chemin pour sortir d’une ville
dont il ne parle pas la langue.
Toute la journée, il erre et nul ne le comprend,
nul ne le dirige sur la bonne route…

Le soir venu, un autre étranger – qui ne
parle pas sa langue
ni la langue de la ville – le rencontre
et lui indique le bon chemin pour sortir de
la ville…

Le poète propose un chemin…mais
aujourd’hui, qui l’écoute ?

L’espérance est dans les cœurs…

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      Né dans l’ancienne communauté juive de Tunis en 1951, Alain Suied quitte cette ville avec sa famille pour Paris à l’âge de huit ans. En 1968, il a alors 17 ans, la revue l’Ephémère publie l’un de ses premiers poèmes.  Dans les cinq années qui suivent, il publiera encore deux recueils de poèmes : Le silence, en 1970 et C’est la langue, en 1973. Alain Suied se tourne ensuite vers la traduction avec un premier recueil de poèmes de Dylan Thomas (Gallimard, 1979) sous le titre N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit puis avec les poètes John Updike, Ezra Pound, William Faulkner, John Keats, William Blake et Edwin Muir. En 1988, il fait paraître La lumière de l’origine qui rassemble ses poèmes composés entre 1973 et 1983 et en 1989 Le corps parle qui met en correspondance deux aspects permanents de sa recherche : le travail poétique proprement dit et le dialogue avec la science, la fiction, la musique à laquelle il s’est adonné avec passion et la peinture. Il s’est également beaucoup intéressé aux travaux des philosophes de l’École de Francfort et à la psychanalyse, il entrera lui-même en analyse. Il a reçu le Prix Verlaine pour La lumière de l’origine, le Prix Charles Vildrac pour Le premier regard ainsi que le Prix Nelly Sachs pour l’ensemble de ses traductions, le n° 31 de la revue Nu(e) lui a été consacré.

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     Le texte qui suit écrit par Alain Suied porte sur la difficulté de la traduction en poésie avait été rédigé en préface au mémoire d’une étudiante à  l’Université de Bâle, C.E. Ioli, qui portait sur le thème de la traduction des Songs de William Blake.

William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

    Les « interprétations » – comme les traductions – foisonnent. Révolutionnaires ? Christiques ? À lire dans un sens « littéral »? Dans un sens mystique ? Chaque « lecture » amplifie le mystère au lieu de le réduire. Secrète magie du poète ! Le miroir qu’il nous tend s’ouvre sur « l’autre côté », inqualifiable, multiple, kaléidoscopique, aussi « simple », aussi « complexe » que le réel – dont le poète voudrait transmettre la surprise et l’évidence. N’en va-t-il pas de même pour chaque traduction ? C.E. Ioli nous amène vers cette question.
    Son mémoire les traductions existantes des « Chants », repère les choix formels et les « approches » de chaque traducteur – mais ne se réduit pas à cette confrontation; il nous rend témoins d’un fait incontournable – abordés avec passion par chacun, les poèmes de Blake ne se laissent pas saisir. Leur abord – qui devrait être « élémentaire » – se dérobe à chaque prise. On le voit ici : ne traduire que la métaphore « religieuse » ne suffit pas; ne traduire que le rythme ne suffit pas, ne traduire ces poèmes qu’à partir du contexte socio-économique de leur temps ne suffit pas… . Comme devant les Livres fondateurs (que Blake « imitera » de façon plus évidente et plus blasphématoire dans « le Mariage du ciel et de l’enfer »), nous sommes ici à l’aube d’une nouvelle forme d’expression POETIQUE. Keats et Dylan Thomas s’entendent déjà dans les « Chants »: leur auteur casse le poème « classique »… par la simplicité même, « révolutionne » la Poésie Anglaise par la violence… de la seule « Innocence » !
     Il s’agit de « l’innocence » des mots, enfin voués à ne dire que ce « sublimation », loin de toute « métaphorisation » du réel. Blake montre le monde – comme par transparence – au lieu de le mettre à distance par le poème. C’est le monde premier, celui de l’innocence Christique – mais c’est aussi le monde cruel des rues Bourgeoises de Londres hantées par la misère, la prostitution et par le crime majeur: l’indifférence! C’est aussi le monde social du racisme, de la haine de l’autre, du Narcissisme en acte. Blake, comme tout poète authentique nous met face à nous-mêmes.
 
     Comment « traduire » une telle démarche ? En rimant ? En cherchant à rendre une « équivalence » formelle ? D’époque en époque, les approches de l’œuvre évoluent – ainsi des traductions – mais la « fidélité » réside parfois dans le paradoxe. Blake ne nous démentirait pas : c’est par fidélité au message de « pureté » du « Berger », du Christ, qu’il affronte, terrible « expérience », le « Tigre » de la société, si oublieuse des idéaux et de la vérité qu’elle prétend servir ! Traduire, dans ce cas, ce sera peut-être rendre dans l’autre langue, dans l’inconscient de la langue, l’Autre et l’Inconscient du poème original, servir non la forme mais le CRI, la nécessité, l’urgence, la révolte fondamentale qui détermine les « Chants ».
 
   C.E. Ioli ne s’est pas contenté de comparer les rimes, les rythmes, les interprétations de chaque traducteur. Elle a d’emblée ressenti la force du souffle Blakien, entre humaine condition de Création Divine – et a su tout ce qui pouvait se perdre dans une traduction. Au-delà des rimes, elle a cherché la véritable « cohérence intérieure » du texte et de sa traduction française. Son introduction s’ouvre sur un parallèle musical : l’écoute d’un « lied » de Schumann l’incite à comparer, dans le livret du disque le texte original et sa traduction: la différence est consternante: le poème d’Eichendorff, sublimé par le compositeur, compris, « traduit » par lui, se corrompt, s’étiole, perd toute profondeur dans la traduction.
    La « lettre » a éteint l’esprit du poème. Pareil au musicien, le traducteur devrait laisser perdurer LA VOIX DE L’AME que le compositeur sait préserver – et faire passer dans son langage propre. Tout en respectant le sens, il doit pouvoir offrir au lecteur plus que la littéralité – le chant secret du poème derrière les mots, la force d’émotion et de transmission du texte. C.E. Ioli nous invite à « traduire » l’innocence et l’expérience qui fondent toute poésie véritablement puisée à la source de l’âme.

par Alain SUIED – Préface au mémoire de C.E. Ioli sur la traduction des Songs de Blake, Université de Bâle.

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William Blake - illustration pour Jerusalem - planche 1 - édit. 1804William Blake – illustration pour Jerusalem – planche 1 – édit. 1804


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La pure langue

« La langue de l’Europe, c’est la traduction »  – Umberto Ecco

     Aujourd’hui lundi 8 juin 2020, je complète cet article écrit en décembre 2013 par la présentation d’un extrait d’un texte de George Steiner tiré de son livre La bénédiction de Babel.

     « En écho à Mallarmé, mais en des termes manifestement empruntés à la tradition gnostique et kabbalistique, Benjamin fonde sa métaphysique de la traduction sur le concept d’une « langue universelle ». La traduction est à la fois possible et impossible selon une opposition dialectique propre au raisonnement ésotérique. Cette antinomie est due au fait que toutes les langues connues ne sont que des fragments dont les racines, au sens étymologique et algébrique, n’existent et de se justifient qu’à travers die reine Sprache. Cette « pure langue » – à d’autres moments Benjamin s’y réfère comme au « logos », qui apporte un sens au discours mais ne se retrouve dans aucune langue parlée individuelle – est comme un ressort caché qui cherche à se détendre dans les canaux ensablés de nos parlers divers. Lors de la « fin messianique de leur histoire » (autre formule kabbalistique ou hassidique), les langues divisées rejoindront leur commune source de vie. Dans l’intervalle, la traduction se voit confier d’immenses responsabilités philosophiques, éthiques et magiques.

La traduction d’une langue A dans une langue B concrétise l’implication d’une troisième présence active. Elle révèle la physionomie de la « pure langue » qui a précédé et qui sous-tend les deux langues. Une traduction authentique dégage les contours vagues mais reconnaissables du dessin cohérent dont, après Babel, se sont détachés les fragments torturés du langage humain. Certains des psaumes traduits par Luther, la Troisième Pythique de Pindare refondue par Hölderlin imposent, grâce au caractère étrange de leur évocation, la réalité de l’Ur-Sprache où se fondent, en quelque sorte, allemand et hébreu ou allemand et grec classique. Qu’une telle fusion est possible, qu’elle est nécessaire, est rendu évident par le fait que les humains veulent dire les mêmes choses, que leur voix sourd des mêmes espoirs et des mêmes angoisses, bien que les mots prononcés soient différents. Ou pour parler autrement : une mauvaise traduction ne manque pas d’énoncés apparemment semblables, mais c’est le ciment du sens qui lui échappe. La philologie est amour du Logos avant d’être science des racines. Luther et Hölderlin rapprochent sensiblement l’allemand de son point de départ universel. Mais, pour mener à bien cette alchimie, une traduction doit garder, par rapport à la langue visée, une étrangeté vitale, un côté « autre ». Il n’y a pas grand-chose dans l’Antigone de Hölderlin qui soit « pareil » à l’allemand ordinaire ; un rideau de barbelés acérés sépare les Fables de La Fontaine que nous donne Marianne Moore de l’américain parlé. Le traducteur enrichit sa langue en laissant la langue-source s’y insinuer et la modifier. Mais il fait bien plus : il étire son propre parler en direction de l’absolu secret de la signification. »

George SteinerLa bénédiction de Babel, trad. de l’anglais par Lucienne Lotringer et Pierre-Emmanuel Dauzat


 

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