Jardins-paysages rêvés : le Domaine d’Arnhem d’Edgar Poe

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Edgar Poe (1809-1849)

Edgar Poe (1809-1849)

Le Domaine d’Arnheim est une nouvelle d’Edgar Poe publiée pour la première fois en 1847 et traduite en français par Charles Baudelaire. Le texte aura eu, grâce aux images oniriques qu’il présente, une influence sur les œuvres de certains écrivains et artistes. Julien Gracq y fait référence dans son roman « Un balcon en forêt » dans les pensées de son héros, l’aspirant Grange, lorsqu’il découvre le paysage des Ardennes par la fenêtre de son train : « C’est un train, pense-t-il, pour le domaine d’Arnhem « . En peinture, un tableau du peintre Magritte qui représente une chaîne de montagne coiffée d’une tête d’aigle s’intitule « le domaine d’Arnheim ».

barque« D’ordinaire, on se rendait à Arnhem par la rivière. Le visiteur quittait la ville de grand matin. Pendant l’après-midi, il passait entre des rives d’une beauté tranquille et domestique, sur lesquelles paissaient d’innombrables moutons dont les toisons mouchetaient de blanc le gazon brillant des prairies ondulées. Par degrés, l’impression de culture s’affaissait dans celle d’une vie purement pastorale. Lentement, celle-ci se noyait dans une sensation d’isolement, qui à son tour se transformait en une parfaite conscience de solitude. A mesure que le soir approchait, le canal devenait plus étroit; les berges s’escarpait de plus en plus abondant, plus sombre. La transparence de l’eau augmentait. Le ruisseau faisait mille détours, de sorte qu’on ne pouvait jamais en apercevoir la brillante surface qu’à une distance d’un huitième de mille. A chaque instant, le navire semblait emprisonné dans un cercle enchanté, formé de murs de feuillage, infranchissables et impénétrables, avec un plafond de satin d’outre-mer, et sans plan inférieur, – la quille oscillant, avec une admirable symétrie, sur celle d’une barque fantastique qui, s’étant retournée de haut en bas, aurait flotté de conserve avec la vrai barque, comme pour la soutenir.
Gorges d'Alcantara en SicileLe canal devenait alors une “gorge”; je me sers de ce terme, bien qu’il ne soit pas exactement applicable ici, parce que la langue ne me fournit pas un mot qui représente mieux le trait le plus frappant et le plus distinctif du paysage. Ce caractère de gorge ne se manifestait que par la hauteur et le parallèlisme de ses rives : car il disparaissait dans tous leurs autres traits principaux.
Les parois de la ravine, entre lesquelles l’eau coulait toujours claire et paisible, montait à une hauteur de cent et quelquefois cent cinquante pieds, et s‘inclinaient tellement l’une vers l’autre, qu’elles fermaient presque l’entrée à la lumière du jour : les longues et épaisses mousses, qui pendaient, comme des panaches renversées, des arbrisseaux entrelacés par le haut, donnaient à tout l’âbime un air de mélancolie funèbre. 

YucatanLes détours devenaient de plus en plus fréquents et compliqués et semblaient souvent revenir sur eux-mêmes, en sorte que el voyageur avait depuis longtemps perdu toute idée d’orientation. De plus, il était enveloppé d’un sentiment exquis d’étrangeté. L’idée de la nature subsistait encore, mais altérée déjà et subissant dans son caractère une curieuse modification : c’était une symétrie mystérieuse et solennelle, une uniformité émouvante, une correction magique dans ces ouvrages nouveaux. Pas une branche morte, pas une feuille desséchée ne se laissait apercevoir; pas un caillou égaré, pas une motte de terre brune. L’eau cristalline glissait sur le granit lisse ou sur la mousse immaculée avec une acuité de ligne qui effarait l’oeil et le ravissait en même temps.
Pendant quelques heures, on filait à travers les méandres de ce canal, l’obscurité augmentant d’instant en instant, quand tout à coup la barque subissant un brusque détour, se trouvait comme si elle tombait du ciel, dans un bassin circulaire d’une étendue très considérable, comparée à l’étendue de la gorge. Ce bassin avait environ deux cent yards* de diamètre, et était entouré de tous les côtés, excepté celui faisant face au navire au moment du débouché, de collines généralement égales en hauteur aux murs de l’abîme, mais d’un caractère entièrement différent. 

fleurs-265fLeurs flancs s’élevaient en talus du bord de l’eau, suivant un angle de quarante-cinq degrés, et elles étaient revêtues de la base jusqu’au sommet, sans lacune perceptible, d’une draperie faite de bouquets de fleurs les plus magnifiques ; à peine une feuille verte se laissait-elle voir çà et là, dans cette mer de couleurs, odorante et ondoyante. Ce bassin était d’une grande profondeur ; mais l’eau en était si transparente, que le fond, qui semblait consister en une masse épaisse de petits cailloux ronds d’albâtre, devenait distinctement visible par éclairs, — c’est-à-dire chaque fois que l’œil parvenait à ne pas voir, tout au fond du ciel renversé, la floraison répercutée des collines.

falaise-eff9Sur ces dernières, il n’y avait pas d’arbres, pas même d’arbustes d’une grosseur quelconque. Les impressions produites sur l’observateur étaient celles de richesse, de chaleur, de couleur, de quiétude, d’uniformité, de douceur, de délicatesse, d’élégance, de volupté, et d’une miraculeuse extravagance de culture, faisant rêver d’une race nouvelle de fées, laborieuses, douées d’un goût parfait, magnifiques et minutieuses ; mais, quand le regard remontait le long du talus omnicolore, depuis sa fine ligne de jonction avec l’eau jusqu’à son extrémité vaguement estompée par les plus des nuages surplombants, il était vraiment difficile de ne pas se figurer une cataracte panoramique de rubis, de saphirs, d’opales et de chrysolithes, se précipitant silencieusement du ciel.
Le visiteur, tombant tout à coup dans cette baie, au sortir des ténèbres de la ravine, est ravi et stupéfait à la fois par le large globe du soleil couchant, qu’il supposait déjà tombé au-dessous de l’horizon, mais qui maintenant se présente en face de lui et forme la seule barrière d’une perspective immense qui s’ouvre à travers une autre fente prodigieuse séparant les collines.
coucher de soleilLe voyageur quitte alors le navire qui l’a amené jusque-là, et descend dans un léger canot d’ivoire, agrémenté de dessins arabesques d’une ardente écarlate, en dedans comme en dehors. La poupe et la proue de ce bateau sont très élevées au-dessus de l’eau, et se terminent par une pointe aiguë, ce qui lui donne la forme générale d’un croissant irrégulier. Il repose sur la surface de la baie avec la grâce superbe d’un cygne. Le fond, recouvert d’hermine, supporte une aube articulée en bois de férole ; mais on ne voit ni domestique ni rameur. L’hôte est invité à ne pas perdre courage ; — les Parques auront soin de lui. La grande barque disparaît, et on le laisse seul dans le canot qui repose sans mouvement apparent au milieu du lac. Mais, pendant qu’il songe à la route qu’il doit suivre, il s’aperçoit d’un mouvement très doux dans la barque magique. Elle tourne lentement sur elle-même jusqu’à ce que sa proue soit dirigée vers le soleil. Elle avance avec une vélocité moelleuse mais graduellement accélérée, pendant que les légers bouillonnements qu’elle fait naître semblent dégager autour des flancs d’ivoire une mélodie surnaturelle, — semblent offrir la seule explication possible de cette musique caressante et mélancolique dont le voyageur charmé cherche vainement autour de lui l’origine invisible.

Capture d’écran 2013-01-30 à 12.14.21Le canot marche résolument et se rapproche de la barrière rocheuse de l’avenue liquide, de sorte que l’œil en peut mieux mesurer les profondeurs. À droite s’élève une chaîne de hautes collines couvertes de bois d’une luxuriance sauvage. Cependant on observe que la caractéristique de merveilleuse propreté, à l’endroit où la berge plonge dans l’eau, domine toujours. On n’aperçoit pas une seule trace du charriage des rivières ordinaires. À gauche, le caractère du paysage est plus doux et plus visiblement artificiel. Là, le banc émerge du courant en talus, et s’élève par une haute pente très douce, formant une large pelouse de gazon, qui ressemble parfaitement à un tissu de velours, et d’un vert si brillant, qu’il pourrait soutenir la comparaison avec celui de la plus pure émeraude. Ce plateau varie en largeur de dix à trois cents yards et s’arrête à un mur haut de cinquante pieds, qui s’allonge, en décrivant une infinité de courbes, mais en suivant toujours le cours général de la rivière, jusqu’à ce qu’il se perde dans l’espace vers l’ouest. Ce mur est fait d’un roc continu ; on l’a formé en tranchant perpendiculairement la paroi du précipice, primitivement hérissée d’inégalités, qui formait la rive méridionale de la rivière ; mais on n’a laissé subsister aucune trace de ce travail. La pierre taillée au ciseau porte la couleur des siècles et est abondamment recouverte et ombragée de lierre, de chèvrefeuille, d’églantine et de clématite. L’uniformité des deux lignes du mur, du sommet et de la base, est amplement tempérée à l’occasion par des arbres d’une hauteur gigantesque, s’élevant isolément ou par petits groupes, placés tantôt le long de la pelouse, tantôt dans le domaine derrière le mur, mais toujours très près de ce dernier, de sorte que de vastes branches (particulièrement de noyer) passent par-dessus et trempent leurs extrémités dans l’eau. Le regard ne peut pas aller au-delà, et la vue du domaine est rigoureusement empêchée par un impénétrable paravent de feuillage.

C’est pendant que le canot se rapproche graduellement de ce que j’ai appelé la barrière de l’avenue, qu’on observe à loisir toutes ces circonstances. Cependant, en arrivant auprès, son caractère d’abîme s’évanouit ; une autre voie d’écoulement de la baie se laisse voir à gauche, et le mur continue aussi de courir dans cette direction, longeant toujours le cours du ruisseau. À travers cette nouvelle ouverture, l’œil ne peut pas pénétrer bien loin ; car le ruisseau, toujours accompagné par le mur, se courbe de plus en plus vers la gauche et l’un et l’autre sont bientôt engloutis dans le feuillage.

Le bateau, néanmoins, glisse magiquement dans le canal sinueux ; et là, la rive opposée au mur se trouve être semblable à celle qui faisait déjà face au mur dans l’avenue en ligne droite déjà parcourue. Des collines élevées, prenant quelquefois des proportions de montagnes, et couvertes d’une végétation sauvage et luxuriante, ferment toujours le paysage.

Le voyageur, naviguant doucement, mais avec une vélocité légèrement croissante, trouve, après maints brusques détours, sa route en apparence barrée par une gigantesque barrière ou plutôt une porte d’or bruni, curieusement ouvragée et sculptée, et réfléchissant les rayons directs du soleil, qui maintenant s’abaisse rapidement et couronne de ses dernières flammes toute la forêt environnante. Cette porte est insérée dans le grand mur, qui semble ici traverser la rivière à angle droit. Mais, au bout de quelques instants, on s’aperçoit que le cours d’eau principal fuit toujours vers la gauche en suivant une longue courbe très douce, encore accompagnée du mur, pendant qu’un ruisseau d’un volume considérable, se séparant du premier, se fraye une voie sous la porte avec un léger bouillonnement, et se soustrait ainsi à la vue. Le canot tombe dans le petit canal et avance vers la porte, dont les lourds battants s’ouvrent lentement et musicalement. Le bateau glisse entre eux, et commence à descendre rapidement dans un vaste amphithéâtre complètement fermé de montagnes empourprées, dont la base est lavée par une rivière brillante dans toute l’étendue de leur circuit. En même temps, tout le paradis d’Arnheim éclate à la vue. On entend sourdre une mélodie ravissante ; on est oppressé par une sensation de parfums exquis et étranges ; on aperçoit, comme un vaste rêve, tout un monde végétal où se mêlent les grands arbres sveltes de l’Orient, les arbustes bocagers, les bandes d’oiseaux dorés et incarnats, les lacs frangés de lis, les prairies de violettes, de tulipes, de pavots, de jacinthes et de tubéreuses, les longs filets d’eau entrelaçant leurs rubans d’argent, — et, surgissant confusément au milieu de tout cela, une masse d’architecture moitié gothique, moitié sarrasine, qui a l’air de se soutenir dans les airs comme par miracle, — faisant étinceler sous la rouge clarté du soleil ses fenêtres encorbellées, ses miradores, ses minarets et ses tourelles, — et semble l’œuvre fantastique des Sylphes, des Fées, des Génies et des Gnomes réunis. »

Edgar Poe, Histoires grotesques et sérieuses – le Domaine d’Arnhem.

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Magritte - le domaine d'Arnhem, 1962Magritte – le domaine d’Arnhem, 1962

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Jean Seberg, fragile égérie de la Nouvelle vague – I) l’envol de l’ange

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éternelle Jean Seberg

Jeanne Seberg, (1938-1979)

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Jean Seberg (Getty Images Entertainment)

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   Un ange… C’est sans doute cette impression qu’elle produisait qui a conduit Otto Preminger à choisir en 1957 Jean Seberg, une espiègle country girl de 17 ans venue d’une petite ville perdue du Middle West et qui ne possédait aucune expérience théâtrale et cinématographique, parmi les  18.000 postulantes auditionnées à travers le monde pour jouer dans son prochain film.  Le rôle était celui de Jeanne d’Arc dans « Sainte-Jeanne », une pièce du dramaturge irlandais Bernard Shaw que le cinéaste souhaitait porter à l’écran dans une adaptation de Julien Greene. C’est la force et la simplicité dégagées par cette jeune fille d’allure fragile qui convaincront Preminger; celui-ci aurait lancé au moment de l’entrée de Jean Seberg en scène : «Jeanne vient d’entrer, faites dégager les autres».

Une fille du Middle West
     Fille d’une institutrice et d’un pharmacien de Marshalltown dans l’Iowa, Jean a reçu une stricte éducation luthérienne de la part de ses parents d’origine suédoise. La famille allait à l’église chaque dimanche et la prière était récitée avant chaque repas. Son enfance a semble-t-il été heureuse dans une famille type américaine de la classe moyenne. L’un de ses amis d’enfance a plus tard déclaré  « j’ai toujours été à l’aise avec les Seberg; de toutes les familles de mes amis, la famille de Jean  semblait la plus heureuse. Ed Seberg était la figure du père traditionnel, solide et fiable, Dorothy, la mère, était très occupée par les taches de la cuisine, la cuisson du pain ou la fabrication de gâteaux » (Richards). Les enfants étaient souvent envoyés en camps d’étude de la Bible au cours des vacances d’été et après avoir été confirmée dans l’église luthérienne, Jean s’est occupée du catéchisme chaque dimanche dés 1952 (McGee). En dehors de ces occupations, la petite Jean était soucieuse d’aider tout ceux qui étaient dans le besoin, adoptant et prenant soin de petits animaux, aidant les personnes âgées de sa communauté, aidant financièrement  de sa propre initiative des miséreux (McGee) et assumant le rôle de tutrice d’un élève en difficulté avec le système scolaire. Son amie d’enfance Lynda Haupert a dit plus tard à son sujet : « Elle était à tout moment attachée à atteindre la perfection, non seulement pour elle-même mais également pour la société ».

Une éducation luthérienne
     Par ses pensées et ses actes, le jeune fille appliquait à la lettre les préceptes de la théologie protestante qui lui avait été inculquée par son éducation religieuse et il faut rappeler ici quelques principes sur lesquels se fonde cette branche du protestantisme : un des grands axes de cette théologie est la sola gratia (par la grâce seule) qui proclame que le sacrifice du Christ est une initiative d’amour, une main tendue qui signifie que Dieu a confiance en l’homme. En retour, celui-ci doit y répondre par un sentiment de reconnaissance et une éthique de vie en accord avec les préceptes divins énoncés par la Bible. Pour les luthériens, la grâce ne peut être retrouvée que si il y a repentir et pénitence, transformation spécifique de l’individu en rupture avec le style de vie de l’homme « naturel ». Il en résulte que chaque individu,pour assurer son salut, doit soumettre sa conduite à une forme d’ascèse et la contrôler de manière permanente pour s’assurer que son existence est bien conforme à la volonté divine. La jouissance sous toutes ses formes est bannie dans la mesure où elle éloigne de Dieu et une forme de vie frugale et austère est recherchée. De là, chez les luthériens, l’existence d’un doute permanent qui conduit au questionnement  de l’individu : « suis-je élu ? », « ma manière de vivre est-elle conforme aux préceptes divins ? » et qui induit, en cas de réponse négative ou de doute, un sentiment d’indignité et de culpabilité et une angoisse existentielle.

Un sentiment d’aliénation et un engagement radical
     En même temps – était-ce la conséquence de l’éducation luthérienne qui professe que chaque enfant est un pêcheur né qui ne peut être sauvé que par une intervention divine – Jean se montrait très soucieuse de la condition des faibles et des opprimés et a commencé à lutter très tôt contre l’injustice fondée sur des critères raciaux puisqu’elle a adhèré à l’âge de 14 ans  à la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) malgré les réticences de son père qui lui avait déclaré « les gens vont penser que tu es communiste… » – accusation qui correspondait à la pire des indignités dans l’Amérique des années cinquante – Jean, au caractère déjà bien trempé,  lui aurait alors répondu qu’elle ne se souciait aucunement de ce que pensait les gens. Elle a évoqué plus tard la lecture d’un livre qu’elle avait lu à l’âge de huit ans, qui décrivait une femme noire et sa fille qui étaient l’objet des regards étranges de la part des passagers blancs d’un bus : « j’ai compris que les préjugés raciaux existaient. . . J’ai compris à quel point [les Noirs] avaient été exclus, isolés des autres. J’ai compris les problèmes de relations humaines qu’ils avaient à affronter tous les jours et les objets de mépris qu’ils étaient devenus  » et l’histoire d’un athlète noir de son lycée qui la fascinait en serrant de près dans les soirées dansantes les filles blanches mais qui a l’issue de soirée rentrait dans le rang en respectant les règles de la a séparation raciale et qui un jour a été passé à tabac pour avoir raccompagné l’une des filles chez elle (McGee). Elle expliquera plus tard son adhésion à la NAACP en ces termes : « Je peux expliquer mon adhésion à la NAACP par mille bonnes raisons mais la seule raison valable était une réaction à un sentiment d’aliénation causé par l’atmosphère très stricte de mon éducation et je pensais que les autres personnes qui se trouvaient dans un état d’aliénation différent du mien devaient le ressentir plus profondément encore   » (Richards). Elle reviendra sur ce sentiment d’aliénation qu’elle ressentait à Marsallstown dans un entretien avec la journaliste Helen Eustis : «Je ne me suis jamais senti comme faisant partie ici. Je sais que mes parents m’aiment – Je ne veux pas penser de cette façon et je sais que c’est idiot – mais j’ai toujours pensé que je ne serais incapable de m’adapter. Je voyais tous les gens dans cette ville juste capable de se lever le matin, aller travaille, rentrer le soit à la maison et se mettre au lit et je pensais que, si c’est tout ce que m’offre la vie, je n’en veux pas » (Richards).

Une innocence et une sensibilité à fleur de peau
    Quelques anecdotes permettent d’éclairer un peu plus la personnalité de Jean Seberg à l’aube et dans le courant de son adolescence. C’est elle-même qui raconte avoir été profondément marquée à l’âge de 12 ans par le jeu bouleversant de Marlon Brandon dans le film The Men (C’étaient des hommes) qui met en scène un blessé de guerre paraplégique et qui lui a insufflé le désir d’être comédienne. S’étant documenté sur l’acteur et ayant appris que celui-ci détestait la publicité et aimait le calme, Jean lui avait alors écrit une lettre où elle l’invitait à vivre avec elle dans sa famille à Marsalltown, qui était une ville très calme qui pouvait répondre à son attente… Plus tard, elle a été bouleversée par la mort de James Dean qu’elle avait adoré dans Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre) et a envoyé une lettre de condoléances à sa tante à laquelle était joints cinq dollars pour mettre des fleurs sur sa tombe…
   Au moment de la sélection des candidates pour le rôle de Jeanne d’Arc, Bob Willoughby, un photographe de plateau réputé qui devait couvrir les deux premiers films de Jean,  Sainte Jeanne et Bonjour tristesse, était présent lors de la finale de sélection et a cité une anecdote qui rendait compte de la candeur et de la vulnérabilité de Jean à cette occasion : « Emu par la solitude de la gamine, je l’invitais à déjeuner. Elle accepta avec un sourire plein de gratitude. Lorsque des artichauts surgirent sur la table, elle les regarda sans y toucher, puis avoua qu’elle n’en avait jamais vu ». Bouleversé, Bob fut conquis à jamais. « Elle était une petite fille effrayée de 17 ans. » Bob, qui a eu quatre enfants qu’il a élevés loin de Hollywood pour les protéger sait que « le cinéma n’est pas un beau monde. Il prend tout. » Il a été témoin de l’attitude odieuse d’Otto Preminger avec la jeune actrice inexpérimentée et du courage qu’elle a du trouver au plus profond d’elle-même pour y faire face.
     Enfin, lors du tournage de A bout de souffle avec Jean-Luc Godard, dans les scènes avec Jean-Paul Belmondo, elle refusa de laisser entrevoir sa nudité et même de laisser supposer qu’elle était nue sous les draps. Il est vrai qu’à cette époque de nombreuses actrices avaient cette même attitude, c’était également le cas d’Anna Karina avec le même Godard.

Jean Seberg

Jean fêtant avec sa famille à Marshalltown l'obtention du rôle de Jeanne d'ArcJean fêtant avec sa famille à Marshalltown l’obtention du rôle de Jeanne d’Arc

Premier coup de chance et traumatisme
     Lors ses études secondaires à Marshallstown, Jean s’est inscrite dans la troupe de théâtre de son lycée et se lie d’amitié avec l’actrice de théâtre et enseignante Carol Hollingsworth. Celle-ci est impressionnée par les dispositions de la jeune fille et avec l’aide de Bill Fisher, un riche philanthrope local, la fait auditionner par Preminger lors de la consultation qu’il avait organiser pour choisir l’actrice qui devait incarner Jeanne d’Arc. Jean remporte la compétition et en novembre 1956 – elle vient d’avoir 18 ans – elle quitte l’Iowa pour New York puis et s’envole pour Londres où doit avoir lieu le tournage. La jeune fille enthousiaste au cœur pur ne peut savoir à se moment que ce tournage va être pour elle une expérience compliquée et éprouvante, sous la direction d’un Preminger-Pygmalion à son habitude agressif et odieux et marquera de manière traumatisante son premier contact avec le cinéma et l’entrée dans la vie réelle.

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

Son premier rôle dans « Sainte Jeanne » d’Otto Preminger

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

Jean Seberg - Jeanne d'Arc dans "Sainte Jeanne" d'Otto Preminger, 1957Aujourd’hui Sainte-Jeanne est noté favorablement par les critiques : « Jean Seberg se révélera dans le film une splendide héroïne premingerienne, intelligente mais déchirée par des aspirations contraires, habitée par la fièvre et la passion sous une apparence angélique » (Olivier Père) ou bien encore « Otto Preminger a construit une oeuvre magnifique, intimiste, volontairement distanciée, dans laquelle affleure l’humour de Shaw. On y voit la pucelle d’Orléans, héroïne à la fois mystique et réaliste, hanter les nuits d’un Charles VII rongé par le remords. La structure en flash-back, les longs plans envoûtants qui entourent les rapports platoniques que Jeanne entretient avec son ami Dunois, la beauté juvénile de Jean Seberg donnent à ce film un charme indicible » (Gérard Camy de Télérama) mais à l’époque il connut auprès du public et de la critique un échec retentissant sans doute causé par sa trop grande subtilité et son intimisme marqué, en avance pour l’époque et par une interprétation trop originale de la vie de la pucelle éloignée de l’image d’Epinal et des adaptations précédentes plus classiques tournées par les réalisateurs Dreyer et Fleming.

      Preminger s’est par la suite expliqué sur les causes de l’incompréhension rencontrée par le film et son parti pris de présenter l’actrice en gros plans : « J’ai essayé d’être fidèle à la pièce, que j’adore, mais j’ai cédé à la séduction que Shaw exerçait sur moi, et je ne me suis pas aperçu que son humour était trop intellectuel pour le grand public. On a fait endosser à Jean Seberg toute la responsabilité de l’échec : c’est injuste. », «  C’est… l’intériorité de mon sujet – pardonnez mon langage – qui requiert ces gros plans de Jeanne. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai choisi de la tourner en noir et blanc et sur un écran de dimension normale. Le seul visage de Jeanne se doit d’exprimer bien des choses ». Malgré son échec commercial, le film est pourtant considéré, par les admirateurs de Preminger comme un film culte dans lequel le cinéaste fait preuve de toutes ses qualités de directeur d’acteurs et d’adaptateur.

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

« I have two memories of Saint Joan. The first was being burned at the stake in the picture. The second was being burned at the stake by the critics. The latter hurt more. I was scared like a rabbit and it showed on the screen. It was not a good experience at all. I started where most actresses end up. »– Jean Seberg

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Jean Seberg - Bonjour tristesse

Second échec avec Preminger  : Bonjour tristesse

     Malgré l’expérience éprouvante de Sainte Jeanne et l’insuccès du film, c’est pourtant toujours sous la direction d’Otto Preminger que Jean Seberg enchaînera un deuxième film dans Bonjour tristesse, adaptation du roman de Françoise Sagan où elle interprètera le rôle de Cécile. La beauté plastique du film, sa modernité, sa picturalité influencée par Matisse en font un chef-d’œuvre qui aura influencé de nombreux réalisateurs et parmi eux, Truffaud et Godard.  Le film tourné d’août à octobre 1957 sera tout aussi incompris que « Sainte Jeanne » et n’obtiendra pas, tant auprès de la critique officielle que du public, le succès espéré.

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Jean Seberg et l'ogre Preminger

Jean Seberg et l’ogre Preminger

L’ogre Preminger
    Là encore, la personnalité de Preminger aura rendu le tournage éprouvant. Mylène Demongeot qui jouait dans le film le rôle d’Elsa a raconté les conditions de certaine scènes du tournage :  « Preminger, toujours apoplectique et cramoisi, gueule, éructe, non-stop. Toute la journée. Tout le monde est terrorisé. […] Curieusement, je n’ai pas peur de lui. […] Pendant ce temps, les rushes commencent à arriver et, presque tous les soirs, nous avons une projection du travail effectué les derniers jours. Preminger est le seul metteur en scène que j’ai connu sortant de la salle absolument fou de rage et insultant tout le monde. […] Ça énerve beaucoup David Niven, ce parfait gentleman qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre. […] Le pire pour Jean [Seberg] a été le tournage de la toute dernière scène quand, après la mort d’Anne, la petite Cécile est seule dans sa chambre, confrontée au remords. Otto a décidé de tourner ce dernier plan en installant un très long travelling qui va partir du fond de la chambre à coucher et s’approcher lentement de la petite jusqu’à arriver au très gros plan de son visage, qu’elle démaquille machinalement. Il voulait que, sans le moindre mouvement ni contraction musculaire, des larmes coulent sur son visage impassible, comme mort. Facile à dire, pas évident à exécuter… Le tournage durera la journée entière, sans être pour cela parfaitement satisfaisant pour Preminger, les larmes arrivent trop vite ou bien le visage s’est crispé ou bien les larmes ont coulé aussi par le nez. Le visage devient rouge… Les yeux aussi… On remaquille, on nettoie, on met des gouttes dans les yeux et l’on recommence… Comme ça toute la journée… À la fin, elle aura une crise de nerfs. »
    Certains ont expliqué les failles psychologiques que Jean Seberg a développé par la suite dans sa carrière par l’expérience éprouvante qu’elle a vécu dans ses relations de travail avec Preminger. C’est certainement exagéré mais l’actrice a été profondément marqué par l’intimidation infligée par le réalisateur. Dans une interview filmée en 1960, elle décrit  les périodes de tournage de Sainte Jeanne et de Bonjour Tristesse comme une série de chocs et comme les moments les plus solitaires de sa vie. Preminger exerçait un contrôle strict de l’horaire quotidien de Jean pendant le tournage de Sainte Jeanne, lui  interdisant même de rentrer chez elle pour les vacances. Son emploi du temps était tellement rigide qu’il excluait toutes activités sociales. Jean a exprimé son sentiment d’aliénation :  «Le choc a été grand parce que j’étais coupée de la vie dans l’Iowa. Mes amies s’étaient mariés et la vie que je menais ne me permettait aucun contact m’empêchant de développer un cercle d’amis dans la nouvelle vie où j’avais été projetée à l’âge de dix-sept ans » (McGee). Durant la production de Bonjour Tristesse, Preminger l’a souvent menacé de la remplacer par Audrey Hepburn. L’acteur britannique Sir Laurence Olivier a qualifié Preminger de « bully ». Son ami, Sir Noel Coward, après avoir travaillé avec Preminger, l’a lui aussi décrit comme tel.  Marlon Brando dira plus tard qu’il « ne travaillerait pas pour ce salaud, même pas pour dix millions de dollars » (McGee). Les personnes sujet à une sensibilité aiguë et sujet à la dépression, comme l’était Jean Seberg à 17 ans, mineure et coupée de son pays et de sa famille, sont extrêmement vulnérables à la manipulation et particulièrement influençables.

Jean Seberg dans Bonjour tristesse

Jean Seberg dans Bonjour tristesse, ci-dessous avec David Niven

Jean Seberg avec David Niel dans  Bonjour trist

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Jean Seberg à Paris devant Notre-Dame

Jean à Paris

Jean Seberg

Jean Seberg et François Moreuil

   Après ces deux films, Jean Seberg choisit la France pour y mener sa carrière. Elle a rencontré au cours de l’année 1957 un jeune dandy , avocat de son état et cinéaste à ses heures, François Moreuil qu’elle épouse en octobre 1958 et se fixe à Paris. Il renoncera effectivement  à sa carrière d’avocat pour se consacrer au cinéma et réalisera son premier film en adaptant une nouvelle de Françoise Sagan. Voici comment François Moreuil décrit la scène de sa rencontre avec Jean Seberg : « En juillet 1957, malgré l’échec de « Sainte Jeanne », Jean tourne à Cavalaire, pour la seconde fois sous l’autoritaire direction d’Otto Preminger, « Bonjour ­Tristesse », tiré du roman de Françoise Sagan. Invitée à déjeuner par mon ami Paul-Louis Weiller, elle arrive à la Reine Jeanne, somptueux domaine mitoyen du fort de Brégançon. Comme je suis ­bilingue, Paul-Louis me place à sa droite. Son statut d’actrice renforce sans doute mon attirance. Mais au-delà, son ravissant visage, son esprit et son naturel me séduisent instantanément. Le coup de foudre est réciproque. Jean repart aux Etats-Unis. Je la suis, malgré la désapprobation de mon père qui estime qu’un jeune avocat de 23 ans n’a rien à faire dans l’Iowa, où… je me prépare à rencontrer ses parents. Insouciants et comblés, nous flottons sur un petit nuage, follement amoureux. Le 5 octobre 1958, j’épouse Jean ­Seberg à Marshalltown. L’étoile a 20 ans, son chevalier servant, quatre de plus… »    Ce mariage sera un échec, ils divorceront en 1960, peu après qu’il l’ait dirigée en collaboration avec le réalisateur Fabien Collin, dans le film La Récréation (1961) où elle joue le rôle d’une jeune étudiante américaine fascinée par son voisin sculpteur.

Jean SebergJean Seberg

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A bout de souffle : Jean devient l’égérie de la Nouvelle Vague

    C’est avec le mythique A bout de souffle (1959) de Jean-Luc Godard que Jean Seberg sera immortalisée à jamais, en incarnant aux côtés de Jean-Paul Belmondo, la jeune étudiante américaine Patricia Franchini, personnage fait de “grâce garçonne et de douceur angélique”, qui vend le New York Herald Tribune sur les Champs Elysées.

A Bout de Souffle - Belmondo et Jean Seberg

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A bout de souffle - Jean-Luc Godard et Jean Seberg« Quand j’ai tourné À bout de souffle, je pensais que je faisais quelque chose de très précis. Je réalisais un thriller, un film de gangsters. Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai compris que j’avais fait tout autre chose. Je croyais que je filmais le Fils de Scarface ou le Retour de Scarface et j’ai compris que j’avais plutôt tourné Alice au pays des merveilles, plus ou moins. » — Jean-Luc Godard, Table ronde Cinéma / Politique à Los Angeles, en 1968.

Jean Seberg dans A bout de souffle

Jean Seberg devant la reproduction du tableau de Renoir Melle Irène Cahen

Le contexte du film
    Au lendemain de la guerre, les jeunes français découvrent avec enthousiasme le cinéma américain. La Cinémathèque puis la célèbre revue d’André Bazin, les Cahiers du cinéma,  créée en 1951 vont servir de base pour le renouvellement du cinéma français jugé trop académique et de tremplin pour une nouvelle génération de cinéastes dont plusieurs ont commencé leur carrière comme critiques (les « Jeunes turcs »). Ces cinéastes surfent sur le profond désir de changement qui s’opère alors dans la société française dans un contexte historique très particulier (début des « trente glorieuses », guerre d’Indochine et d’Algérie, mouvements féministes, etc..). Parmi ces jeunes cinéastes, Jean-Luc Godard, qui a commencé à réaliser des courts-métrages est l’un des plus prometteurs. L’année 1959 est l’année de la présentation au Festival de Cannes des Quatre Cent Coups de François Truffaud et Jean-Luc Godard sent que c’est le moment pour lui de réaliser son premier long métrage. Il reprend pour cela une idée de scénario de François Truffaut s’inspirant d’un fait divers dans lequel un jeune délinquant vole une voiture à Marseille pour aller retrouver une jeune Américaine à Paris et tue un motard de la police lancé à sa poursuite. Comme dans beaucoup des films de la Nouvelle Vague, les héros sont des personnages ordinaires, jeunes et contemporains, faisant preuve d’un certain égoïsme, qui s’affranchissent des règles sociales et morales imposées par la société et sont à la recherche de l’amour. Il choisira comme acteurs Jean-Paul Belmondo, au physique de gueule cassée en rupture avec l’image du jeune premier classique et à la diction spontanée et sans artifice qu’il a déjà fait tourné dans le court-métrage Charlotte et son Jules et Jean Seberg, symbole de la simplicité et du naturel féminin au charme dévastateur qui rompt avec l’image stéréotypée de la femme classique ou de la femme fatale style Bardot du cinéma français avec son air de garçon manqué aux cheveux courts à l’allure androgyne et dont le délicieux accent américain ajoute à son personnage un charme exotique. Jean Seberg a été désorientée par la manière de filmer de Godard qui rompait avec le style de Preminger. Pierre Rissient, son premier assistant dans le film a décrit la manière dont s’était effectué le tournage : « Il n’y avait pas de scénario au sens classique du terme mais un séquencier de quelques pages. Godard arrivait le matin sur la scène du tournage avec des dialogues qu’il écrivait au jour le jour. Jean-Luc, Jean Seberg et Belmondo s’asseyaient au café du coin pour lire et répéter les dialogues (…) et étaient peu dirigés de la part de Godard ce qui frustrait un peu Jean Seberg, tandis que Belmondo était très à l’aise ».

A Bout de Souffle - Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo et Jean SebergJean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg

     Le financement du film a été assuré par René Pignères qui était un important distributeur de l’époque qui avait financé jusque là des films classiques et qui après le succès des Quatre Cent Coups de Truffaud et des Cousins de Chabrol s’intéressait à la Nouvelle Vague et qui en a confié la production à Georges de Beauregard. Pour palier à l’inexpérience de Godard Claude Chabrol avait accepté de se porté garant du film en acceptant d’être superviseur technique mais il n’est que très peu intervenu. Le tournage a été réalisé rapidement en cinq semaines, entre août et septembre 1959, et avec une équipe réduite. Le chef opérateur, qui avait été présenté à Godard par Pignères, était Raoul Coutard qui grâce à son activité récente de reporter de guerre en Indochine avait l’habitude de tourner avec très peu de lumière, filmer la caméra à l’épaule et se dissimuler pour filmer discrètement des scènes de rue (Pierre Rissient). Godard en tant que critique aux Cahiers du Cinéma défendait une mise en scène classique qui affectionnait les longs plans séquences, comme le pratiquait  Preminger mais face à l’abondance de matière du film qui nécessitait des coupes, il inaugura avec ce film la pratique du « jump cut », une forme de montage originale et révolutionnaire : plutôt que de supprimer des scènes entières du film comme il était habituellement pratiqué dans le montage traditionnel, il coupera à l’intérieur des plans créant ainsi un effet de de discontinuité dans son film qui imprimera à celui-ci un rythme particulier qui sera très apprécié.  Godard réutilisera par la suite cette trouvaille notamment dans son second film Le Petit Soldat. En hommage au cinéma américain, Godard avait dédié son film à la Monogram Pictures, compagnie américaine spécialisée dans les séries B, parmi lesquelles il appréciait tout particulièrement un film Le Démon des armes (Gun Crazy) dont il a repris dans A bout de souffle un long plan séquence fétiche  filmé de la banquette arrière d’une voiture.     A sa sortie en 1960,  le film connaîtra un succès important auprès de la critique (George Sadoul dans Les Lettres françaises) et du public (2,2 millions d’entrées en France). 

Jean Seberg dans A bout de souffle

éblouissante Jean Seberg

Jean Seberg dans A bout de souffle

Jean Seberg dans A bout de souffle

Jean Seberg et Belmondo dans A bout de souffle

Jean Seberg et Belmondo dans A bout de souffle

Jean Seberg dans A bout de souffle

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1960 à 1967 : les années avec Romain Gary

    Jean Seberg a été fascinée par les écrivains. Son premier mari, François Moreuil a raconté dans un livre de mémoire la rencontre en décembre 1959, au cours d’un diner, de leur couple avec l’écrivain Romain Gary à Los Angeles, ville où celui-ci venait d’être nommé consul général de France :

Romain Gary   « L’année d’après (en 1960, après le tournage d’A Bout de souffle), elle part tourner à Los ­Angeles. John Derek et Ursula ­Andress nous hébergent à Beverly Hills. Comme me l’a conseillé mon parrain Jean de Lipowski, ambassadeur de France, j’ai, dès mon arrivée, déposé ma carte au consulat général. Romain Gary, récemment nommé au poste, nous convie à ­dîner. Jean est sublime dans une robe de soie bleu nuit signée ­Hubert de Givenchy. Devant elle, le consul fait le paon. Ses pavanes ne vont m’amuser qu’un moment. (…) A la fin de la soirée, je l’informe que je dois ­regagner Paris, et lui confie naïvement ma femme : « Prenez-en soin, Monsieur le Consul ! » Avec aisance (…), il met la main sur Jean et devient, je ne l’apprends que plus tard, son amant. Du pur boulevard ! Son film terminé, Jean me rejoint à Paris. Entre-temps, j’ai abandonné le barreau pour la mise en scène. Tiré d’une nouvelle de Sagan, mon film « La récréation » offre à Jean un rôle sur mesure. Je me demande pourquoi nos relations sont si tendues. Je découvre alors, ­furieux, sa liaison avec Gary. Fou de rage, je me rue dans sa suite de l’hôtel Lutetia à Paris pour lui taper dessus… mais les coups de poing apaisent rarement les passions. Le tournage de « La récréation » est un enfer. Sur le plateau, je retiens tout juste mes larmes. Notre bonheur aura été aussi intense que la douleur qui m’étreint désormais. Un matin, Jean pique une véritable crise d’hystérie. A l’hôpital Américain, on lui prescrit une cure de ­repos, sans droit de visite. Je me plie aux ordres, tandis que Gary en blouse blanche, se faisant passer pour un médecin, vient, lui, quotidiennement à son chevet. Dès sa sortie, ils partent ensemble pour les Etats-Unis. Le 17 janvier 1961, j’apprends par la radio que Jean, sans m’avoir jamais assigné, a obtenu à Las Vegas le divorce pour… cruauté mentale. Le coup me laisse KO. »

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L’interview indiscrète de Jean après sa séparation avec François Moreuil

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Jean Seberg et Romain Gary à Venise

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     Pour l’écrivain Romain Gary à l’âme tourmentée par une relation fusionnelle avec une mère adorante et le souvenir de la Shoah, de son vrai nom Roman Kacew d’origine juive ashkénaze qui a émigré en France en provenance de Pologne en 1928 à l’âge de 14 ans, qui a rejoint le général De Gaulle à Londres en 1940 et a été fait Compagnon de la Libération, qui a vécu jusque là un mariage de raison et des aventures sans lendemains, Jean Seberg alors âgée de 21 ans incarne l’idéal féminin de ses romans, la femme fantasmée que sa plume inventait. Il en tombe éperdument amoureux et s’installe avec elle dans une suite au Lutetia, puis au printemps 1960 dans un appartement de l’Île Saint-Louis et enfin plus tard, en 1963 dans un vaste appartement au second étage du 108 rue du Bac. Il’épouse en 1963 après que son divorce ait été prononcé. La même année naît leur fils Alexandre Diego Gary. Par quelle alchimie l’émigré juif de Lituanie en représentation permanente et la jeune fille puritaine du Middle West de vingt-quatre ans sa cadette filent-ils le parfait amour ? L’innocence et la vulnérabilité de Jean vont émouvoir Gary qui va jouer cette fois le rôle de protecteur mais en même temps il confie à l’un de ses amis qu’il peine à satisfaire les appétits sexuels de la jeune fille et que cette situation l’angoisse…

Qui était Romain Gary ?

Jean Seberg et Romain Gary

Jean Seberg

Jean Seberg et Romain Gary

    Avec Romain Gary, une vie nouvelle s’ouvre pour Jean qui a mûri : elle a découvert et maîtrise le chic parisien, s’habille désormais chez les grands couturiers et roule dans Paris en Chevrolet. Gary est lui même en représentation et mystification permanente, il roule en Jaguar bleue et porte des tenues extravagantes et coûteuses. L’appartement de la rue du Bac a été refait par un décorateur à grand frais et cinq personnes sont à leur service. Ils côtoient les grands de ce monde, c’est ainsi qu’ils seront invités à la Maison Blanche pour un dîner en tête à tête avec Jackie et JF Kennedy qui avait apprécié A bout de souffle. la famille et le personnel passent plusieurs mois par an dans l’Île de Majorque, à Puerto Andraitx où Gary possèdent une villa. Jean n’est pas pour autant inactive, durant cette période, elle se cultive en prenant des cours à l’Ecole du Louvre et tourne de nombreux films :

  • 1961 : Les Grandes Personnes de Jean Valère : Ann Westerling
  • 1961 : L’Amant de cinq jours de Philippe de Broca : Claire
  • 1961 : Congo vivo de Giuseppe Bennati
  • 1963 : À la française (In the french style) de Robert Parrish
  • 1964 : Lilith de Robert Rossen : Lilith Arthur
  • 1964 : Les Plus Belles Escroqueries du monde, sketch Le Grand Escroc de Jean-Luc Godard : Patricia Leacock
  • 1964 : Échappement libre de Jean Becker : Olga Celan
  • 1965 : Choc (Moment to moment) de Mervyn Le Roy
  • 1965 : Un milliard dans un billard de Nicolas Gessner : Bettina Ralton
  • 1966 : L’Homme à la tête fêlée d’Irvin Kershner
  • 1966 : La Ligne de démarcation de Claude Chabrol : Mary, comtesse de Grandville
  • 1967 : Estouffade à la Caraïbe de Jacques Besnard : Colleen O’Hara
  • 1967 : La Route de Corinthe de Claude Chabrol : Shanny
  • 1968 : Les oiseaux vont mourir au Pérou de Romain Gary : Adriana
  • 1969 : Pendulum (Pendulum) de George Schaefer : Adèle Matthews
  • 1969 : La Kermesse de l’Ouest (Paint Your Wagon) de Joshua Logan : Elizabeth Rumson
  • 1970 : Airport de George Seaton : Tanya Livingston
  • 1970 : Vague de chaleur (Ondata di calore) de Nelo Risi
  • 1970 : Macho Callahan de Bernard Kowalski

Jean Seberg dans Lilith de Robert RossenJean Seberg dans Lilith de Robert Rossen

Jean Seberg dans Lilith de Robert Rossen

Jean Seberg dans Lilith de Robert Rossen

Jean Seberg et warren Beaty dans Lilith de Robert Rossen,

Jean Seberg et warren Beaty dans Lilith de Robert Rossen, 1964

     La qualité de ces films est très inégale. Il semble que son meilleur film ait été Lilith, un film poétique et bouleversant de Robert Rossen où elle joue avec Warren Beatty interprétant le rôle d’une jeune et belle schizophrène qui séduit son thérapeute .

    La vie aurait pu suivre son cours et Jean continuer à vivre dans le luxe et  l’insouciance et terminer sa carrière en jouant des rôles de vieilles dames mais on ne peut nier longtemps sa vraie nature. A t’elle pris conscience que cette vie était artificielle et vaine et ne correspondait pas à ses aspirations, à  ce qu’elle était vraiment ? La petite fille du Middle West élevée selon des principes luthériens austères et rigoureux a t’elle développé un sentiment de culpabilité ?, les blessures psychologiques subies lors des tournages alors qu’elle n’était qu’une frêle adolescente se sont-elles rouvertes ?, les doutes qui l’assaillaient sur ses capacités professionnelles l’ont-il emportés ? On ne le sait, peut-être  tous ces facteurs ont-il agit en même temps mais à partir du milieu des années soixante, alors qu’elle était au sommet de sa gloire, la vie de Jean Seberg a commencé à dériver tel un bateau sans gouvernail livré aux caprices des flots qui l’emportaient.

à suivre : II) la chute de l’ange

Jean Seberg

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Illustres illustrateurs : William Blake illustrant le poème « Night Thoughts » d’Edward Young

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Edward Young (1683-1765)Edward Young (1683-1765)

     Edward Young était un poète romantique anglais à l’âme tourmentée, précurseur du romantisme qui a écrit une œuvre personnelle et profonde.  Fils d’un recteur d’Upham, il étudia au collège de Winchester, et avant même de quitter All Souls College à Oxford en 1719, commença sa carrière comme poète courtisan. Ses premières œuvres furent exclusivement des dédicaces et des poésies laudatives à l’intention des grands du royaume, cherchant à décrocher de la part de ces derniers pensions et emplois, entreprise peu couronnée de succès à une époque où le mécénat était en voie de disparition. À part ces productions de circonstance dont il ne semblait pas lui-même être très fier puisqu’il les omit de l’édition de ses œuvres, Young écrivit deux tragédies, Busiris, jouée avec beaucoup de succès à Drury Lane en 1719, et La Vengeance, imitée d’Othello (Revenge1721), considéré comme l’un des meilleurs drames anglais du temps. De 1725 et 1728, Young a publié une suite de sept satires morales sur la passion universelle, dans le genre d’Alexander Pope, dédiées à des grands du royaume. Publiée sous le titre de Love of Fame, the Universal Passion (« L’Amour de la Renommée, universelle passion », Londres,17251728, 2 part.), cette suite, composée de couplets saisissants et vigoureux et qualifiée par l’écrivain Samuel Johnson de « très grande réalisation » aurait rapporté à l’auteur 3 000 livres lui permettant de compenser les pertes qu’il avait subies dans le krach de 1720.

     En 1728, Young décida d’entrer dans les ordres malgré une jeunesse que certains ont décrit comme peu orientée vers la religion et la moralité. A ce propos, Pope a dit de lui qu’« Il possédait beaucoup de génie sublime, mais sans bon sens, de sorte que son génie, sans guide, était perpétuellement exposé à dégénérer dans l’affectation », mais qu’il « possédait un cœur excellent qui lui permit de soutenir, une fois qu’il l’eut assumé, le caractère ecclésiastique d’abord avec décence et ensuite avec honneur. » Il devint alors aumônier royal et obtint, en 1730 une cure à Welwyn. Il se maria en 1731 à Elizabeth Lee mais celle-ci mourut quelques années plus tard en 1740, précédée de peu dans sa mort par la fille qu’elle avait eue d’un précédent mariage et le mari de celle-ci.

Le chef-d’œuvre « Night thoughts »
   Ces événements funestes auraient été à l’origine chez Young d’une crise morale et d’une disposition lugubre et mélancolique qui l’aurait amené à écrire son fameux Night thoughts (Pensées nocturnes), long poème divisé en neuf nuits, publié de 1742 à1746, souvent réimprimé, et connu en France sous le titre des Nuits son poème Plaintes ou Pensées nocturnes sur la vie, la mort et l’immortalité (1742-1745), ou plus simplement par Nuits. Oeuvre de nature religieuse, morale et romanesque, ce long poème d’apparence désorganisée abonde en passages brillants et inaugurera le genre sombre et mélancolique du romantisme. Il met en scène « un chrétien qui paraît sincère, un moraliste satirique de l’école de Pope, habile à balancer les antithèses, et un déclamateur sentimental déployant ses chagrins avec une abondance déréglée d’images. L’immortalité de l’âme, la vérité du christianisme, la nécessité d’une vie religieuse et morale, tels sont les thèmes que Young s’efforce de renouveler en y ajoutant des personnages et des incidents de roman, qui représentaient des faits et des êtres réels.  » (Wikipedia).  Le thème de la mélancolie lugubre de Young s’inscrit dans le courant des œuvres traitant de la mélancolie que le poète écossais James Thomson a qualifié de « Mélancolie philosophique » dans son poème d’Automne, publié en 1830, telles que Il Penseroso de Milton en 1645, The Grave (le Tombeau) du poète également écossais Robert Blair publié en 1745 également illustré par William Blake ou Les Méditations du prêtre méthodiste James Harvey publié en 1745 et 1746. L’originalité du poème de Young réside dans sa subjectivité dans le mesure où l’auteur déclare faire appel à sa propre expérience.
   Le succès des Nuits fut énorme. Il a été traduit en français, allemand, italien, espagnol, portugais, suédois et hongrois. En France, c’est Pierre Le Tourneur qui traduisit les Nuits dans une prose plus emphatique et plus lugubre que les vers de l’original. Cette version (1769, 2 vol. in-8°) eut un immense succès, devint un classique de l’école romantique et assura à Young un succès plus grand que dans son pays. « Même si Young n’est pas l’’inventeur de la mélancolie et du clair de lune en littérature, il a beaucoup fait pour en répandre le goût. »  En Allemagne, quelques critiques le préférèrent à John Milton. Elle fut réimprimée une cinquantaine de fois. Guerber déclara à ce sujet que le recueil de poème de Young « devait se trouver en compagnie du Livre Saint dans tous les ménages pieux ». Par la suite Pierre Le Tourneur a donné une traduction des Œuvres complètes (Paris, 1796, 6 vol. in-18) de Young. Vers la fin des années 1800, la popularité du poète et de ses Night Thoughts avaient grandement diminué.
    Les Nuits furent suivies par un essai Conjectures on Original Composition (Conjectures sur la composition originale, 1759), qui eut une certaine influence en Europe continentale, particulièrement en Allemagne, comme testament préconisant l’originalité plutôt que l’imitation néoclassique.
   Malgré toutes ses imperfections, l’œuvre poétique de Young est restée l’une des principales de la poésie anglaise du XVIIIe siècle.

Les illustrations de William Blake
   William Blake a travaillé sur des illustrations pour une édition de Night Thoughts entre 1795 et 1797 pour l’éditeur Richard Edwards. Il réalisa 537 dessins à l’aquarelle dont 150 devaient faire l’objet d’une gravure. Contrairement à tous les autres éditions illustrées de classiques populaires de cette période, qui plaçaient des gravures en face du texte, les illustrations de Blake sont placées sur les mêmes pages que les poèmes, encerclant le texte. Mais seuls 43 dessins furent gravés, l’entreprise s’avéra être un échec commercial et dut finalement être interrompue.

    La traduction du texte des « Night Thoughts » présentée ci-après en accompagnement des illustrations de William Blake est celle de Pierre Le Tourneur accessible sur le site suivant de l’Université de Toronto : Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d’Hervey, etc : Young, Edward, 1683-1765 : Free Download & Streaming : Internet Archive.

    Les illustrations présentées ci-dessous sont tirées du très beau site Internet consacré à l’illustration : About 50 Watts – 50 Watts

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William Blake - illustration de Night Thoughts

William Blake - illustration de Night Thoughts

PREMIERE NUIT

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Les misères de l’humanité.

Capture d’écran 2014-01-21 à 13.33.37    Doux sommeil, toi dont le baume répare la nature épuisée. Hélas ! il m’abandonne. Semblable au monde corrompu, il fuit les malheureux. Exact à se rendre aux lieux où sourit la fortune, il évite d’une aile rapide la demeure où il entend gémir, et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
 Après quelques moments d’un repos agité, et depuis longtemps je n’en connais plus de tranquille, je me réveille… Heureux ceux qui ne se réveillent plus ! … Pourvu toutefois que les songes effrayants n’épouvantent pas les morts dans le fond des tombeaux.
     Quels flots tumultueux de rêves insensés ont battu mes sens pendant le sommeil de ma raison ! Comme j’errais de malheurs en malheurs ! J’éprouvais toutes les horreurs du désespoir pour des infortunes imaginaires. Rendu à moi-même et retrouvant ma raison, qu’aie-je gagné à m’éveiller ? Hélas ! Je n’ai fait que changer de maux, et je trouve la vérité plus cruelle encore que le mensonge. Les journées sont trop courtes pour suffire à ma douleur. Et la nuit, oui, la nuit la plus noire, au moment même où elle s’enveloppe des ténèbres les plus profondes, est encore moins triste que ma destinée, moins sombre que mon âme.

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William Blake – illustration de la Première Nuit d’Young.

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Enfant de poussière, héritier de la gloire,
Un ver… un Dieu… chez lui tout est contradictoire.
Qui peut s’interroger, s’observer sans effroi ?Capture d’écran 2014-01-21 à 15.30.05
Je pâlis, je recule… épouvanté de moi !
Dans ses propres foyers ma pensée étrangère
Me parcourt tout entier, cherche un jour qui l’éclaire :
Au travers de mes sens, mon âme veut se voir;
Et l’être intelligent ne peut me concevoir.
Oui, l’homme est, pour lui-même, un effrayant mystère :
Au sein de la bassesse, au sein de la misère,
Son front s’élève au ciel, de gloire environné :
Il est plus fier encore qu’il n’est infortuné.
Sur mes destins confus ma raison indécise
Flotte entre la terreur, la joie et la surprise :
Orgueilleux et souffrant, je m’admire et me plains;
Et je crois et je doute, et j’espère et je crains.
Qui peut me conserver, qui peut me m’ôter la vie ?
Un jour, il faudra bien qu’elle me soit ravie;
Mais aussi, rien ne peut m’enchaîner au tombeau;
L’âme y prend son essor vers un monde nouveau.
    Non, l’immortalité n’est point une chimère;
Sur ce grand intérêt la nature m’éclaire.
Ce ciel éblouissant, ce dôme lumineux
Laisse échapper vers moi, du centre de ses feux,
un rayon précurseur de la gloire suprême
Tout la peint à mes yeux, tout…, le sommeil lui-même.
Quand ce dieu taciturne abandonne au repos
Mes sens appesantis sous de mornes pavots,
Des vers de sa prison libre et débarrassée,
Mon âme suit encore le vol de la pensée.
Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs,Capture d’écran 2014-01-21 à 16.02.33
Elle foule tantôt la verdure et le saleurs :
Tantôt triste, pensive et s’enfonçant dans l’ombre,
Elle suit, effrayée, un bois lugubre et sombre.
D’un rocher, quelquefois, elle roule soudain;
Ses bras ensanglantés l’y suspendent en vain :
Elle retombe; un lac la reçoit dans sa chute;
Sa peur oppose à l’onde  une pénible lutte;
Elle se débat, nage, et regagnant le bord,
Sur le roc escarpé gravit avec effort.
Dans la course des vents quelquefois entraînée,
Elle s’élance et croit planer, environnée
De ces sylphes brillants, de ces esprits divers,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs :
Mais, soit que son erreur la console ou l’afflige,
De ses songes confus le bizarre prestige
Lui dit, que son instinct, son vol impérieux
L’élève vers sa source, en l’élevant aux cieux;
Qu’aux plaines de l’éther développant son aile,
Elle abandonne un corps appesanti, loin d’elle,
Que son être est plus noble, et qu’elle ne sort pas
De la vile poussière éparse sous ses pas.

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Capture d’écran 2014-01-23 à 07.52.07Les hommes vivent comme si ils ne devaient jamais mourir; à les voir agir, on dirait qu’ils n’en sont pas persuadés. Ils s’alarment pourtant, lorsque la mort frappe près d’eux quelque coup inattendu. Les cœurs sont dans l’effroi. Mais quoique nos amis disparaissent, et que nous soyons blessés nous-mêmes du coup qui les tue, la plaie ne par de pas à se cicatriser. Nous oublions que la foudre est tombée, dés que ses feux sont éteints. La trace du vol de l’oiseau ne s’efface pas plus vite dans les airs, ni le sillon du vaisseau sur les ondes, que la pensée de la morts dans le cœur de l’homme. Nous l’ensevelissons dans le tombeau même où nous enfermons ceux qui nous étaient chers : elle s’y perd avec les larmes dont nous avons arrosé leurs cendres. Quoi ! j’oublierais Philandre ! Non, jamais ! Comme mon cœur se gonfle ! qu’il est plein ! Non, quand je laisserais un libre cours à ma douleur, la nuit tout entière, la plus longue nuit ne l’épuiserait pas; et l’alouette légère viendrait encore troubler de ses chants mes tristes plaintes. Je l’entends déjà ! c’est sa voix perçante qui vient d’éclater dans les airs. Qu’elle est matinale à éveiller l’aurore !
    Tendre Philomène, comme toi, je cherche la nuit. Comme toi, le cœur blessé d’un trait qui le déchire, j’essaie d’assoupir mes douleurs par mes chants mélancoliques : nous envoyons ensemble nos accens vers les cieux. Nous n’avons que les étoiles pour témoins. Elle paraissent s’arrêter pour t’entendre : la nature entière est insensible à ma voix. Mais il fut des chantres sublimes dont la voix plus ravissante que la tienne charme tous les siècles. Dans ces heures de silence, enveloppé du noir manteau de la nuit, je cherche à me remplir de leur enthousiasme, pour tromper mes maux, et soulever mon âme sous le poids qui l’oppresse. Je me pénètre de leur transports, mais je ne peux m’élever à leur génie. Divin Homère, sublime Milton, privés tous deux de la lumière, vous chantiez dans des ténèbres involontaires : moi, je m’y enfonce par choix, et je les préfère à la clarté du jour. Oh ! que ne suis-je animé des mêmes feux qui vous embrasaient ! Que n’ai-je la voix du chantre de ma patrie qui a fait revivre sous nos yeux le chantre de la Grèce ! Pope a chanté l’homme : je chante l’homme immortel. Souvent je m’élance au-delà des barrières de la vie : car qui peut me plaire maintenant que l’immortalité ? Je suis malheureux. Ah ! si Pope, au lieu de s’arrêter dans le cercle étroit du temps, avait poursuivi la trace de son vol hardi, elle l’eût conduit aux portes brillantes de l’éternité. C’est lui qui se serait soutenu sur ses ailes de feu dans les hauteurs d’où tombe ma faiblesse. Il eût chanté l’immortalité de l’homme ! Il eût été le consolateur du genre humain et le mien !

Fin du chapitre de La Première Nuit (Night Thoughts d’Edward Young) – Traduction libre de Pierre Le Tourneur

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Gaston Miron (1928-1996), poète du Québec : poèmes des amours fluides

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Gaston MironGaston Miron (1928-1996)

Ouvrages de poésie publiés.

  • Deux Sangs, (avec Olivier Marchand), Montréal, éditions de l’Hexagone, 1953
  • L’Homme rapaillé, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1970
  • Courtepointes, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1975
  • L’Homme rapaillé, Paris, éditions Maspero, 1981
  • L’Homme rapaillé, Montréal, éditions de l’Hexagone, 1994
  • L’Homme rapaillé, Montréal, éditions Typo, 1998
  • L’Homme rapaillé, Montréal, éditions Poésie/Gallimard Nrf, 1999
  • Poèmes épars, Montréal, éditions de l’Hexagone, 2003

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Jeune fille

Jeune fille plus belle que toutes nos légendesla Dame à la licorne - Tapisserie du Moyen Âge, (fin XVe siècle)
de retour à la maison que protègent les mères
secrète et enjouée parmi les êtres de l’été
elle aimait bien celui qui cache son visage

sur mon corps il ne reste que bruine d’amour
au loin les songes se rassemblent à sa taille
pour les bouquets d’eau de ses yeux trop beaux
les yeux qu’elle a lui font trop mal à l’âme

jeune fille plus perdue que toute la neige
les ans s’encordent sur mes longueurs de solitude
et toujours à l’orée de ta distance lointaine
tes mille essaims de sourires encore m’escortent

j’en parle à cause d’un village de montagnes
d’où s’envolent des rubans de route fragiles
toi et moi nous y fûmes plusieurs fois la vie
avec les bonheurs qui d’habitude arrivent

je parle de ces choses qui nous furent volées
mais les voudra la mort plus que l’ombre légère
nous serons tous deux allongés comme un couple
enfin heureux dans la mémoire de mes poèmes

Gaston Miron (L’Homme Rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994

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Carte du tendreCarte du tendre

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Mon bel amour

Mon bel amour navigateur
mains ouvertes sur les songes
tu sais la carte de mon coeur
les jeux qui te prolongent
et la lumière chantée de ton âme

qui ne devine ensemble
tout le silence les yeux poreux
ce qu’il nous faut traverser le pied secret
ce qu’il nous faut écouter
l’oreille comme un coquillage
dans quel pays du son bleu
amour émoi dans l’octave du don

sur la jetée de la nuit
je saurai ma présence
d’un voeu à l’azur ton mystère
déchiré d’un espace rouge-gorge

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Ma ravie (extrait)

J’écris pour te dire que je t’aime
Que mon coeur qui voyage tous les jours 
— Le coeur parti dans la dernière neige 
Le coeur parti dans les yeux qui passent 
Le coeur parti dans le vent des cordages 
Le coeur parti dans les ciels d’hypnose —
Revient le soir comme une bête atteinte
Qu’es-tu devenue mon amour comme hier 
Moi j’ai noir dans la tête j’ai froid dans la main
J’ai l’ennui comme un disque rengaine 
J’ai peur d’aller seul peur de disparaître demain 
Sans ta vague à mon corps sans ta voix de mousse humide 
C’est ma vie que j’ai mal et ton absence
Le temps saigne.
Quand donc aurai-je de tes nouvelles
J’écris pour te dire que je t’aime 
Que tout finira dans tes bras amarré
Que je t’attends dans la saison de nous deux.
Qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine
Que sans toi il ne reviendra plus
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Sandro Botticellli -  La Primavera, détail - 1478-82

L’été

Voici l’été de ton nom murmuré
le grand été vert tout autour de ta maison
et si doux quand glisse dessus ton regard
voici les miels de somnolence
à ton cou d’herbes folles
l’oubli collier de mésanges
 
je soufflais sur toi un vent de puits
alors les yeux avouaient
leur beauté d’années-lumière
et sous ma main de parfaite innocence
naissait ton corps le parfait pays
 
voici l’été profond dans ton oreille
mais pour moi l’été cratère où tu n’es pas
le grand châle bleu de l’espace où mourir.

(Gaston Miron, Poèmes épars, 2003)

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Le Non Verbal
à S. qui m’érotise
 
Par le rose pourpre de sa poitrine
mes lèvres de papillon et de salive
ses seins sont agacés de soir
l’animal fou de mon désir s’élance.

(Gaston Miron, Poèmes épars, 2003)

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Sandro Botticelli - la naissance de Vénus, détail - 1485

Plus belle que les larmes

Jeune fille plus belle que les larmes
qui ont coulé plus qu’averses d’avril
beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur
où passaient les longs-courriers de mes désirs
mémoire, ô colombe dans l’espace du coeur
je me souviens de sa hanche de navire
je me souviens de ses épis de frissons
et sur mes fêtes et mes désastres
je te salue toi la plus belle
et je chante

Gaston Miron (extrait de La marche à l’amour in L’Homme Rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994 ou Les poèmes, Gallimard, 2007)

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Poème de séparation 1

Comme aujourd’hui quand me quitte cette fille
chaque fois j’ai saigné dur à n’en pas tarir
par les sources et les noeuds qui s’enchevêtrent
je ne suis plus qu’un homme descendu à sa boue
chagrins et pluies couronnent ma tête hagarde
et tandis que l’oiseau s’émiette dans la pierre
les fleurs avancées du monde agonisent de froid
et le fleuve remonte seul debout dans ses vents

je me creusais un sillon aux larges épaules
au bout son visage montait comme l’horizon
maintenant je suis pioché d’un mal d’épieu
christ pareil à tous les christs de par le monde
couchés dans les rafales lucides de leur amour
qui seul amour change la face de l’homme
qui seul amour prend hauteur d’éternité
sur la mort blanche des destins bien en cible

je t’aime et je n’ai plus que les lèvres
pour te le dire dans mon ramas de ténèbres
le reste est mon corps igné ma douleur cymbale
nuit basalte de mon sang et mon coeur derrick
je cahote dans mes veines de carcasse et de boucane

la souffrance a les yeux vides du fer-blanc
elle rave en dessous feu de terre noire
la souffrance la pas belle qui déforme
est dans l’âme un essaim de la mort de l’âme

Ma Rose Stellaire Rose Bouée Rose
Ma Rose Éternité
ma caille de tendresse mon allant d’espérance
mon premier amour aux seins de pommiers en fleurs
dans la chaleur de midi violente

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Poème de séparation 2

Tu fus quelques nuits d’amour en mes bras
et beaucoup de vertige, beaucoup d’insurrection
même après tant d’années de mer entre nous
à chaque aube il est dur de ne plus t’aimer

parfois dans la foule surgit l’éclair d’un visage
blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente
autour de moi l’air est plein de trous bourdonnant
peut-être qu’ailleurs passent sur ta chair désolée
pareillement des éboulis de bruits vides
et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes

si j’ai ma part d’incohérence, il n’empêche
que par moments ton absence fait rage
qu’à travers cette absence je me désoleille
par mauvaise affliction et sale vue malade
j’ai un corps en mottes de braise où griffe
un mal fluide de glace vive en ma substance

ces temps difficiles malmènent nos consciences
et le monde file un mauvais coton, et moi
tel le bec du pivert sur l’écorce des arbres
de déraison en désespoir mon coeur s’acharne
et comme, mitraillette, il martèle
ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi

Gaston Miron

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Je t’écris

Je t’écris pour te dire que je t’aime
que mon coeur qui voyage tous les jours
— le coeur parti dans la dernière neige
le coeur parti dans les yeux qui passent
le coeur parti dans les ciels d’hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte

Qu’es-tu devenue toi comme hier
moi j’ai noir éclaté dans la tête
j’ai l’ennui comme un disque rengaine
J’ai peur d’aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c’est ma vie que j’ai mal et ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t’écris pour te dire que je t’aime
que tout finira dans tes amarré
que je t’attends dans la saison de nous deux
qu’un jour mon coeur s’est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

Quand nous serons couchés côte à côte
dans la crevasse du temps limoneux
nous reviendrons de nuit parler dans les herbes
au moment que grandit le point d’aube
dans les yeux des bêtes découpées dans la brume
tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde
c’est Avec toi que je veux chanter
sur le seuil des mémoires les morts d’aujourd’hui
eux qui respirent pour nous
les espaces oubliés

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Ma désolée sereine

Ma désolée sereine
ma barricadée lointaine
ma poésie les yeux brûlés
tous les matins tu te lèves à cinq heures et demie
dans ma ville et les autres
avec nous par la main d’exister
tu es la reconnue de notre lancinance
ma méconnue à la cime
tu nous coules d’un monde à l’autre
toi aussi tu es une amante avec des bras
non n’aie pas peur petite avec nous
nous te protégeons dans nos puretés fangeuses
avec nos corps revendiqués beaux
et t’aime Olivier
l’ami des jours qu’il nous faut espérer
et même après le temps de l’amer
quand tout ne sera que mémento à la lisière des ciels
tu renaîtras toi petite
parmi les cendres
le long des gares nouvelles
dans notre petit destin
ma poésie le coeur heurté
ma poésie de cailloux chahutés

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Avec toi

I

Je voudrais t’aimer comme tu m’aimes, d’une
seule coulée d’être ainsi qu’il serait beau
dans cet univers à la grande promesse de Sphinx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t’aimer
comme il le faudrait ainsi qu’il serait bon
ce que je veux te dire, je dis que je t’aime

l’effroi s’emmêle à l’eau qui ourle tes yeux
le dernier cri de détresse vrille à ma tempe
(nous vivons loin l’un de l’autre à cause de moi
plus démuni que pauvreté d’antan) (et militant)
ceux qui s’aimeront agrandis hors de nos limites
qu’ils pensent à nous, à ceux d’avant et d’après
(mais pas de remerciements, pas de pitié, par
amour), pour l’amour, seulement de temps en temps
à l’amour et aux hommes qui en furent éloignés

ce que je veux te dire , nous sommes ensemble
la flûte de tes passages, le son de ton être
ton être ainsi que frisson d’air dans l’hiver
il est ensemble au mien comme désir et chaleur

II

Je suis un homme simple avec des mots qui peinent
et je ne sais pas écrire en poète éblouissant
je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle
et j’ahane à me traîner pour aller plus loin
déchéance est ma parabole depuis des suites de pères
je tombe et tombe et m’agrippe encore
je me relève et je sais que je t’aime

je sais que d’autres hommes forceront un peu plus
la transgression, des hommes qui nous ressemblent
qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée
c’est en eux dans l’avenir que je m’attends
que je me dresse sans qu’ils le sachent, Avec toi

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water lily floating

Vérité irréductible

Vérité irréductible
O ton visage comme un nénuphar flottant
et le temps c’est le choeur des aulnes
regretter continu sur des rives insensées

ton âme est quelque part
sur les collines de chair oubliée
et le temps c’est mon soulier
creuser contre le ciel

vivre mon angoisse poudrait
éclairait l’obscure arête de ma transparence
le temps c’est ton visage à aimer blanc

dans cette ville qui m’a jeté ses mauvais sorts
ton passage dure encore creuset de feu
le temps c’est une ligne droite et mourante
de mon oeil à l’inespéré

(Gaston Miron)

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Chaque jour

Chaque jour je m’enfonce dans ton corps
et le soleil vient bruire dans mes veines
mes bras enlacent ta nudité sans rivages
où je déferle pareil à l’espace sans bords

sur les pentes d’un combat devenu total
au milieu de la plus quotidienne obscurité
je pense à toi tel qu’au jour de ma mort
chaque jour tu es ma seule voie céleste

malgré l’érosion des peines tourmenteuses
je parviens à hisser mon courage faillible
je parviens au pays lumineux de mon être
que je t’offre avec le goût d’un cours nouveau

amour, sauvage amour de mon sang dans l’ombre
mouvant visage du vent dans les broussailles
femme, il me faut t’aimer de mon âge
comme le temps précieux et blond du sablier

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Quand je te retrouve

Quand je te retrouve après les camarades
le monde est agrandi de nos espoirs de nos paroles
et de nos actions prochaines dans la lutte
c’est alors de t’émouvoir que je suis enhardi
avec l’intensité des adieux désormais dénoués
et de l’aube recommencée sur l’autre versant
lorsque dans nos corps et autour
lorsque dans nos pensées emmêlées
lentement de sondes lentement de salive solaire
jonchés de flores caressés de bêtes brûlantes
secoués de fulgurants déplacements de galaxies
où des satellites balisent demain de plus de dieux
ainsi de te prendre dans le tumulte et l’immensité
lucide avec effervescence
tu me hâtes en toi consumant le manège du désir
et lors de l’incoercible rafale fabuleuse
du milieu de nous confondus sans confins
se lèvent et nous soulèvent
l’empan et le faîte de l’étreinte plus pressante
que la fatalité
noueuse et déliée, chair et verbe, espace
que nous formons largués l’un dans l’autre

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Ce que la mer…

Ce que la mer chante à des milles d’ici
la force de ton ventre, le besoin absolu
de m’ériger en toi
voici que mes bras de mâle amour s’ébranlent
pour les confondre en une seule étendue

ce que la terre dans l’alchimie de ses règnes
abandonne et transmue en noueuses genèses
de même je l’accomplis en homme concret
dans l’arborescence de l’espèce humaine
et le destin qui me lie à toi et aux nôtres

si j’étais mort avant de te connaître
ma vie n’aurait jamais été que fil rompu
pour la mémoire et pour la trace
je n’aurais rien su de mon corps d’après la mort
ni des grands fonds de la durée
rien de la tendresse au long cours de tes pages
cette vie notre éternité qui traverse la mort

et je n’en finis pas d’écouter les mondes
au long de tes hanches…

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Frêle frileuse

Frêle frileuse femme qui vas difficilement
(son absence fait mal en creux dans ton ventre)
d’un effort à l’autre et dans l’espérance diffuse
tiens debout en vie aux souffles des nécessités

diaphane fragile femme belle toujours d’une flamme
de bougie, toi aussi tu as su, tes yeux s’effarent
(l’humidité de l’ennui, ta fraîcheur qui s’écaille)
patiente amoureuse femme qui languis de cet homme

mince courageuse femme qui voiles ton angoisse
(tu oublies ses rencontres, ses liens clandestins)
sans toujours le vouloir il te mêle à sa souffrance
ce monde qui nous entoure auquel ses bras se donnent

La justice est-il écrit est l’espoir de l’homme
(il se mépriserait lui-même du mépris qu’on lui porte)
elle pense: c’est en toi qu’est ancrée ma présence
il pense: c’est par elle unanime que je possède ma vie

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Arrière-souvenir
Pour Isabelle

Au milieu des désirs
des ressacs de la ville
incessant son souvenir
comme un fond de ciel qui brille

ô souvenir soleilleux
d’Isabelle et de la vie
la rosée du merveilleux
sur mon âme de prairie

ah

de ce que fut le monde
et souviens-toi de toi
à ces jours de joie blonde
tu fus quelque roi

te souviens de la chère
d’elle et des floraisons
elle fut la première
à te faire oraison

comme avant que grondent
les chien de ton destin
l’âme était une ronde
et la terre un jardin

(Gaston Miron, « Arrière-souvenir», in la revue Amérique française, vol. 11, numéros 6, 1953 et repris dans Poèmes épars, 2003). La dédicace s’adresse à Isabelle Montplaisir, que Miron rencontre et fréquente au cours de l’hiver et du printemps 1952 à l’Ordre de Bon Temps.

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Le temps de toi

Il fait un temps fou de soleil carrousel
la végétation de l’ombre partout palpitante
le jour qui promène les calèches du bonheur
le ciel est en marche sur des visages d’escale
puis d’un coup le vent s’éprend d’un arbre seul
il allume tous les rêves de son feuillage

Belle vie où nos mains foisonnent je te coupe
je reçois en plein coeur tes objets qui brillent
voici des silences comme des revolvers éteints
mes yeux à midi comme des étangs tranquilles
les fleurs sont belles de la santé des femmes

Le temps mon amour le temps ramage de toi
continûment je te parle à voix de passerelles
beaucoup de gens murmurent ton nom de bouquet
je sais ainsi que tu es toujours la plus jolie
et naissante comme les beautés de chaque saison
il fait un monde heureux foulé de vols courbes

Je monte dans les échelles tirées de mes regards
je t’envoie mes couleurs vertes de forêt caravelle
il fait un temps de cheval gris qu’on ne voit plus
il fait un temps de château très tard dans la braise
il fait un temps de lune dans les sommeils lointains

(Gaston Miron)

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Montréal - vue du Mont Royal

Montréal – vue du Mont Royal

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La marche à l’amour

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t’aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j’affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j’ai un coeur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers
ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
ouvre-moi tes bras que j’entre au port
et mon corps d’amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l’ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l’amour dénoué
j’allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d’être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d’aval
j’aime
que j’aime
que tu t’avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
par ce temps profus d’épilobes en beauté
sur ces grèves où l’été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d’eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d’outaouais
puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorge
terre meuble de l’amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendressesmais que tu m’aimes et si tu m’aimes
s’exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu’importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d’éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m’emportent sens dessus dessous
je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d’or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

Gaston Miron (L’Homme Rapaillé, série La marche à l’Amour (7 poèmes)  Montréal, l’Hexagone, 1994) 

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Parle-moi

Parle-moi parle-moi de toi parle-moi de nous
j’ai le dos large je t’emporterai dans mes bras
j’ai compris beaucoup de choses dans cette époque
les visages et les chagrins dans l’éloignement
la peur et l’angoisse et les périls de l’esprit
je te parlerai de nous de moi des camarades
et tu m’emporteras comblée dans le don de toi

jusque dans le bas-côté des choses
dans l’ombre la plus perdue à la frange
dans l’ordinaire rumeur de nos pas à pas
lorsque je rage butor de mauvaise foi
lorsque ton silence me cravache farouche
dans de grandes lévitations de bonheur
et dans quelques grandes déchirures
ainsi sommes-nous un couple
toi s’échappant de moi
moi s’échappant de toi
pour à nouveau nous confondre d’attirance
ainsi nous sommes ce couple ininterrompu
tour à tour désassemblé et réuni à jamais

 

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Art poétique

J’ai la trentaine à bride abattue dans ma vie
je vous cherche encore pâturages de l’amour
je sens le froid humain de la quarantaine d’années
qui fait glace en dedans, et l’effroi m’agite

je suis malheureux ma mère mais moins que toi
toi mes chairs natales, toi qui d’espérance t’insurges
ma mère au cou penché sur ton chagrin d’haleine
et qui perds gagnes les mailles du temps à tes mains

dans un autre temps mon père est devenu du sol
il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils
mon père, ma mère, vous saviez à vous deux
nommer toutes choses sur la terre, père, mère

j’entends votre paix
se poser comme la neige…

(Gaston Miron, « J’avance en poésie », in L’homme rapaillé)

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Au sortir du labyrinthe
Quand détresse et désarroi et déchirure
te larguent en la brume et la peur
lorsque tu es seule enveloppée de chagrins
dans un monde décollé de la rétine
alors ta souffrance à la mienne s’amarre, et pareils
me traversent les déserts de blancheur aiguë

Tu es mon amour dans l’empan de ma vie
ces temps nôtres sont durs parmi les nôtres
je tiens bon le temps je tiens bon l’espérance
et dans cet espace qui nous désassemble
je brillerai plus noir que ta nuit noire

Ce qu’aujourd’hui tu aimes et que j’aime
comme hier habitée toujours tu m’aimeras
comme désormais désertée je t’aimerai encore
il nous appartient de tout temps à jamais
ma naufragée dans un autre monde du monde

Je ne mourrai plus avec toi
à la croisée de nous deux

(Gaston Miron, « Poèmes de l’amour en sursis » in L’homme rapaillé)

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Cantique des horizons

(sur un ton faussement valéryen)

Ne vois-tu pas ma blonde
quelque petit bateau
courir les hautes eaux
les légendes du monde

quelque petit bateau
qui nargue les ondines
dans le vent de matines
sur la ligne des eaux

et que n’as-tu ô chère
la vive déraison
de créer ta vision
d’en humer les chimères

la vive déraison
de tendre ta chair nue
aux lunes inconnues
du seuil de ta vision

ô berceuse ma mie
avec moi t’accordant
dans l’haleine du temps
et d’espace magie

que ne souffres-tu pas
aux souffles des partances
d’échapper loin là-bas
le poids de ta naissance

(Gaston Miron, Deux sangs, 1953) *Initialement « Berceuse d’horizons » dans la première édition en 1953. Plus tard, Miron lui donnera ce titre.

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Ce monde sans issue

Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie
dans le feu des épées de vent dans tes cheveux
parmi les éclats sourds de béton sur tes parois
ta longue et bonne tête de la journée
ta tête de pluie enseignante
et pelures
et callosités
ta tête de mort

et ne pouvant plus me réfugier en Solitude
ni remuer la braise dans le bris du silence
ni ouvrir la paupière ainsi
qu’un départ d’oiseau dans la savane
que je meure ici au cœur de la cible
au cœur des hommes et des horaires
car il n’y a plus un seul endroit
de la chair de solitude qu ne soit meurtri
même les mots que j’invente
ont leur petite aigrette de chair bleuie

souvenirs, souvenirs, maison lente
un cours d’eau me traverse
je sais, c’est la Nord de mon enfance
avec ses mains d’obscure tendresse
qui voletaient sur mes épaules
ses mains de latitudes de plénitude

et mes vingt ans et quelques dérivent
au gré des avenirs mortes, mes nuques
dans le vide

(Gaston Miron, L’homme rapaillé)

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Chagrin

Le temps et l’avalanche
hiver comme un mort qui bleuit
la sainte folie
reste écrouée
dans ma face hurlante et baignante

en bruits de fleurs de givre
la vie se vide
et dans l’enclos du chagrin
les bêtes à cornes
haleine rompue repassent

(Gaston Miron, « Six courtepointes, 1954-1975 »,
in L’homme rapaillé)

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Corolle ô fleur
(sur un ton faussement mallarméen)

Corolle ô fleur ton sourire
ouverte échappe des abeilles d’or
reviennent les soirs bruns ivres
Infante des jeux du sort
née la beauté aux arches de tes rives
nos yeux marée sur ton corps
enfante pour eux les perles de vivre

(Gaston Miron, Deux sangs, 1953)

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Corps second

C’est en nous
et c’est nous dans son propre
ébranlement
tourbillon
corps de la danse second
arborescent
multiplié
éros
noué et dénoué
lierre
oiseau
origine
de fluide et de feu
sève
musique
vibrations
âme et limon
du beat
fondamental
ma tête est
mille fois moins que
la tête d’une épingle
c’est en elle pourtant
que danse
la terre

(In 100,000 prétextes pour danser, Les Grands Ballets Canadiens, 1976. Aussi dans Gaston Miron, Poèmes épars, 2003, p. 121)

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L’esprit des lieux : New-York, le Brooklyn Bridge, (I) la cathédrale gothique de l’Amérique

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Storm clouds hover over the Brooklyn Bridge and the ghostly skyscrapers of Manhattan's financial district in March 1946Storm clouds hover over the Brooklyn Bridge and the ghostly skyscrapers of Manhattan’s financial district in March 1946

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Le pont de Brooklyn et le rêve américain, article d’Hélène Trocmé.

    « Babylone a ses jardins suspendus, l’Egypte ses pyramides, Athènes son Acropole… Et Brooklyn a son pont. » Ne souriez pas, car ce pont de New York symbolise depuis un siècle la réussite la plus grandiose du rêve US.

     « Babylone avait ses jardins suspendus, l’Egypte ses pyramides, Athènes son Acropole, Rome son Athénée [sic, pour Colisée], de même Brooklyn a son pont », affichait fièrement un commerçant de Brooklyn au printemps 1883. Naïveté typiquement américaine, ou intuition de la valeur symbolique d’un ouvrage alors unique au monde ? Pour répondre, il faut retracer les étapes, tantôt glorieuses, tantôt difficiles, de la construction de ce pont qui, depuis un siècle, anime l’une des plus grandes villes du globe.

Un trait d’union entre New York et Brooklyn
    D’abord, pourquoi un pont et à cet endroit précis ? Au milieu du XIXe siècle, la ville de New York ne s’étend que sur la partie méridionale de l’île de Manhattan, au sud du Parc Central, encore inachevé. Mais elle grandit très vite : sa population est passée de 200.000 habitants en 1830 à plus de 800.000 en 1860. L’essentiel de l’activité portuaire se situe sur les bords de l’East River, ce bras de mer séparant Manhattan d’une autre île, beaucoup plus vaste, Long Island. En face de New York, à l’extrémité sud de Long Island, se trouve la ville de Brooklyn. Cette tranquille bourgade d’origine hollandaise a grandi de façon encore plus spectaculaire que Manhattan : en trente ans, le nombre de ses habitants a décuplé, pour atteindre 279.000 résidents en 1860. C’est aussi un centre industriel et commercial très actif, jaloux de son autonomie menacée par la municipalité new-yorkaise qui cherche à absorber son encombrante voisine. La circulation des hommes et des marchandises entre les deux villes augmente rapidement pendant cette première moitié du XIXe siècle ; les bacs qui sillonnent l’East River depuis 1640 sont surchargés en permanence et les passagers — plus de 50 millions par an après 1850 — de plus en plus insatisfaits. De part et d’autre, on cherche des solutions pour traverser le bras de mer sans gêner le trafic portuaire ni être tributaire de la marée, des coups de vent, voire de la glace lorsque l’hiver est rigoureux.
    D’un pont, il avait été question, dès 1800, dans des brochures, articles de journaux ou pétitions adressées à l’Assemblée de l’État de New York. Un inventeur, le colonel John Stevens (fondateur du Stevens Institute of Technology à Hoboken, de l’autre côté de l’Hudson), avait proposé en 1807 un pont flottant, dont certains éléments pourraient être relevés pour laisser passer les bateaux. N’ayant pu obtenir du gouvernement fédéral la création d’une compagnie chargée de construire ce pont « d’intérêt national », il ne s’était pas découragé… et avait proposé un tunnel. La mise en circulation de bacs à vapeur dès 1814 avait amélioré les conditions de la traversée, sans mettre un terme aux recherches des ingénieurs : à partir de 1850, presque chaque mois une nouvelle suggestion voit le jour : ponts flottants, levants, suspendus, ponts de toutes sortes. En 1867, au cours d’un hiver terrible, le trafic est interrompu et cinq mille personnes tentent la traversée à pied, sur la glace ; du coup, l’État de New York autorise la création d’une société financière pour la construction du pont.

Plan of One Tower for the East River Bridge, 1867. From the National Archives.

Plan of One Tower for the East River Bridge, 1867. From the National Archives.

Frank Leslie's Illustrated Newspaper_Brooklyn Bridge New-York City, 1883

Frank Leslie’s Illustrated Newspaper – Brooklyn Bridge New-York City, 1883

Brooklyn Museum - Bird's Eye_View_of_the_Great_New_York_and Brooklyn Bridge and Grand Display of Fire Works on Opening Night

Brooklyn Museum – Bird’s Eye – View of the Great New York and Brooklyn Bridge and Grand Display of Fire Works on Opening Night, ca 1883

Brooklyn Bridge, 1892

Brooklyn Bridge, 1892

Brooklyn Bridge, New York City, 1896

Brooklyn Bridge, New York City, 1896

John Roebling  (suite de l’article d’ Hélène Trocmé)
    Le pont sera conçu et dessiné par un homme de soixante ans, qui a déjà réfléchi au problème de la traversée de l’East River et jouit d’une excellente réputation scientifique et morale, John Roebling. Cet ingénieur d’origine allemande a fait aux USA une carrière brillante, typique de ce que peut rêver un jeune Européen porté par son ambition. Né à Mulhausen, en Thuringe, en pleines guerres napoléoniennes, Johann Augustus Roebling appartient à une famille de négociants aisés. On l’envoie faire ses études à l’Institut polytechnique de Berlin, où il fréquente les milieux intellectuels libéraux et suit les conférences de Hegel sur la philosophie de l’histoire. Il en retire notamment l’idée que l’Amérique est le lieu où s’accomplira le futur de l’humanité, grâce au règne de la Raison et à l’épanouissement de la Liberté.
    Après avoir achevé ses études d’ingénieur par une thèse sur les ponts suspendus, Roebling commence sa carrière en Westphalie, mais, ne supportant pas la rigidité bureaucratique de la société allemande, il décide soudainement de partir pour les États-Unis afin « d’améliorer sa condition ». Il accompagne John Etzler, un ami ingénieur et utopiste, auteur d’un petit ouvrage intitulé Le Paradis pour tous, sans efforts, grâce à la nature et à la mécanique. Nous sommes en 1831. John Roebling commence par fonder près de Pittsburgh une communauté agricole qu’il nomme Saxonburg. Mais, très vite, il constate que ce pays en plein développement a un besoin énorme de voies de communication : routes, canaux, ponts. Dès 1837, une fois obtenue la nationalité américaine, il revient à sa profession d’ingénieur civil. La concurrence y est vive, mais John Roebling est un homme très ambitieux et énergique, parfois même dur : après quelques années au service d’entreprises construisant des canaux, il s’installe à son compte.

John Augustus Roebling (1806-1869) et Washington Roebling (1937-1926)

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John Augustus Roebling (1806-1869) et Washington Roebling (1937-1926)

En 1841, il met au point une technique de fabrication de fils métalliques : ceux-ci, une fois toronnés pour former des câbles, se révèlent beaucoup plus résistants que les cordages généralement utilisés pour haler les barges sur les plans inclinés des canaux. Il crée une fabrique de câbles à Trenton, dans le New Jersey. A partir de 1845, tout en poursuivant sa production de câbles, il se met à construire des aqueducs et des ponts suspendus un peu partout dans l’Est des États-Unis. C’est lui qui lance sur le Niagara le premier pont suspendu capable de porter une voie ferrée. Désormais sa réputation est solidement établie. Associé à son fils, Washington Roebling, il édifie des ponts, que l’on peut encore admirer aujourd’hui, sur l’Ohio, à Wheeling et surtout à Cincinnati. C’est là qu’il perfectionne sa technique, par l’adjonction de haubans et de poutres de rigidité dans le sens longitudinal du tablier.

    Dès 1852, il a proposé un projet de pont entre Manhattan et Brooklyn. Le dessin qu’il soumet à la Société pour la construction du pont en 1867 surpasse toutefois en audace tout ce qui a été réalisé jusqu’alors : deux énormes pylônes de maçonnerie, reposant sur des caissons placés au fond de l’eau, portent quatre câbles d’acier auxquels un tablier entièrement métallique est suspendu, à près de 45 mètres au-dessus du bras de mer, pour permettre le passage des plus grands navires. Sur chaque rive, un massif d’ancrage pour les câbles et une rampe d’accès en maçonnerie portent la longueur totale de l’ouvrage à près de deux kilomètres (la portée entre les deux tours est de 523 mètres). Roebling reprend ici, en le perfectionnant, un détail qui avait prouvé son efficacité à Cincinnati : les haubans, qui joignent en diagonale divers points du tablier au sommet des pylônes, forment les hypothénuses d’une série de triangles-rectangles. Non seulement ils viennent renforcer les câbles et suspentes en évitant les oscillations causées par le vent ou par les véhicules roulant sur le pont, mais ils expriment, au même titre que la caténaire dessinée par les grands câbles, la perfection mathématique et l’harmonie teintée de mysticisme recherchées par l’ingénieur.

Travaux
    En effet, le rapport adressé par John Roebling à la « Société de construction du pont » présente un étonnant mélange de recherches techniques très évoluées et de réflexion philosophique sur le sens de cet ouvrage d’art. Ainsi, en adoptant pour les deux pylônes de granit un style néo-gothique encore très en vogue à l’époque, l’ingénieur a le sentiment d’élever pour la cité du futur une entrée monumentale, — évocation symbolique des cathédrales. En unissant la perfection technique à la beauté, il espère contribuer au progrès de l’humanité ; en créant un lien physique entre les deux communautés de New York et de Brooklyn, il facilite la communication et la compréhension, il contribue à cette marche vers l’Ouest pour laquelle toute une nation s’enthousiasme : «L’ouvrage envisagé, écrit-il, s’il est construit selon mes plans, sera non seulement le plus grand pont existant, mais le plus grand ouvrage d’art de l’époque sur ce continent. Ses traits les plus marquants, les grandes tours, serviront de points de repère aux cités avoisinantes et pourront être considérés comme des monuments nationaux. »
     Mais John Roebling ne vivra malheureusement pas assez longtemps pour voir son grand œuvre achevé… Quelques mois à peine après le début de la campagne de travaux, alors qu’il se tient sur la rive de Brooklyn pour étudier l’emplacement du pylône, un bac à l’abordage lui écrase le pied. Il refuse de se laisser soigner et meurt du tétanos.
    La relève est assurée par son fils Washington, excellent ingénieur également, formé au Rensselaer Polytechnic Institute de New York, qui avait été un officier courageux durant la guerre de Sécession. De caractère plus agréable que son père, il se fait aider par une remarquable équipe de techniciens, dessinateurs et chefs de chantier, dont l’âge moyen ne dépasse pas trente ans. Grâce à un lot de dessins techniques, redécouverts en 1969 et aujourd’hui aux Archives municipales de New York, le pont de Brooklyn est l’un des mieux connus de son époque.
    Les travaux durent quatorze ans, au lieu des cinq prévus par Roebling père. Le coût financier — 16 millions de dollars — est deux fois supérieur aux prévisions. Le coût en vies humaines est également élevé : vingt personnes au moins ont péri par accident pendant les travaux. En outre, les ouvriers chargés de travailler aux fondations des pylônes sont fréquemment atteints de la « maladie des caissons », c’est-à-dire de graves accidents de décompression survenant après un séjour prolongé dans le caisson à air comprimé. Washington Roebling éprouve lui-même ces violentes douleurs paralysantes (the bends) à partir de 1870. Devenu invalide en 1872, il ne paraît plus sur le chantier. On murmure qu’il est plongé dans une profonde dépression, qu’il a peut-être même recours à la drogue pour calmer ses souffrances… En tout cas, de la fenêtre de sa maison de Brooklyn Heights, il surveille l’avancement des travaux et, avec l’aide de sa femme Emilie, d’une intelligence et d’une énergie hors du commun, il continue de donner ses ordres. Comme l’écrit le New York Times, c’est elle « l’ingénieur en chef ». Washington Roebling ne mourra pourtant qu’en 1926, longtemps après la fin de la construction du pont. Mais ces années de maladie et de réclusion ont provoqué dans l’esprit du public une confusion entre le père et le fils, et Washington écrira vers la fin de sa vie : « Beaucoup de gens croient que je suis mort en 1869. »
   De 1867 à 1883, des millions d’ouvriers ont travaillé au pont. Certains jours ils sont plus de six cents sur le chantier. Parmi eux, de nombreux immigrants de fraîche date, Irlandais en majorité, mais aussi Allemands et Italiens, quelques Chinois, des Noirs et beaucoup d’Américains de souche plus ancienne. La journée de travail dure huit heures ; la semaine est de six jours ; les salaires varient selon le travail : dans les caissons on ne gagne guère plus de 2 dollars par jour.

caissons Brooklyn Bridgecaissons Brooklyn Bridge

    Les épisodes les plus difficiles et les plus marquants de la construction sont d’une part la mise en place de ces caissons et des fondations des pylônes, de l’autre, la pose des câbles de suspension du tablier.
     Washington Roebling avait tout particulièrement étudié les caissons lors d’un voyage en Europe, notamment ceux du pont de Kehl, sur le Rhin, achevé en 1861. Il s’agit de construire d’abord une énorme caisse en bois sans fond, puis de la faire glisser depuis la rive jusqu’au fond de l’eau. Remplie d’air comprimé, elle forme une vaste chambre dans laquelle les ouvriers creusent le sol. Le caisson s’enfonce donc au fur et à mesure du travail d’excavation. Le poids de la maçonnerie que l’on édifie en même temps l’empêche également de remonter. Les déblais sont évacués par des cheminées remplies d’eau, tandis que les ouvriers entrent et sortent par des sas pour éviter la dépressurisation du caisson. Lorsque le roc est atteint, on arrête de creuser et on remplit le caisson de béton.
    On imagine sans peine la difficulté de ce travail, dans la chaleur et l’humidité oppressantes, à la lumière de lampes à carbure qui créaient un danger permanent d’incendie. C’est d’ailleurs au cours de l’un de ces incendies gravissimes que Washington Roebling, luttant contre les flammes au côté des ouvriers, a pour la première fois éprouvé ses terribles douleurs.
    En outre, la nature réserve à l’ingénieur de fort désagréables surprises : si, du côté de Brooklyn, on atteint le roc à environ 14 mètres de profondeur, il faut creuser beaucoup plus profondément dans les sables et les graviers du côté de New York. Après des semaines d’angoisse et la mort de plusieurs ouvriers, Roebling décide soudain qu’il faut arrêter de creuser pour épargner d’autres vies. On se trouve à plus de 25 mètres de fond, sur une couche de sable compact. Décision difficile et courageuse, mais qui s’est révélée excellente puisque le pylône n’a pas bougé depuis.

Brooklyn Bridge Under Construction, 1878

Brooklyn Bridge Under Construction, 1878

Brooklyn Bridge wrapping the cable

Brooklyn Bridge wrapping the cable

Barnum et les éléphants
     En 1876, lorsque pylônes et massifs d’ancrage sont achevés, on peut commencer à poser les câbles. Ils sont constitués de 19 faisceaux, eux-mêmes formés chacun de 180 fils d’acier toronnés. Les faisceaux, disposés parallèlement les uns aux autres, sont d’abord tirés d’une rive à l’autre, puis attachés ensemble, enrobés d’un autre fil métallique et badigeonnés de blanc de plomb. Ces différentes opérations sont très longues et périlleuses : une benne légère, mue par une machine à vapeur, permet d’amener le faisceau en une dizaine de minutes d’un massif d’ancrage à l’autre. Pour l’enrobage du câble, les hommes sont suspendus dans le vide sur un petit chariot mobile. Ensuite, il faut fixer aux quatre gros câbles les suspentes qui serviront à accrocher le tablier, puis les haubans qui donnent de la rigidité à l’ensemble. Les journaux et magazines de l’époque nous ont laissé le témoignage illustré des différentes étapes de la construction et des prouesses réalisées par les ouvriers.
    Toutefois, les problèmes techniques sont plus faciles à résoudre que les difficultés d’ordre politique qui surgissent pendant les travaux. Dès 1867, l’un des fondateurs de  la société chargée de la construction a acheté « Boss » Tweed, le maire corrompu de New York, pour obtenir un contrat aux conditions qu’il souhaitait. Pendant toute la durée des travaux, des bruits circulent sur les pratiques douteuses, des actionnaires de la société, et en particulier sur leurs rapports étroits avec les milieux politiques new-yorkais. En fait, nul ne sait à qui appartient véritablement le pont… En 1871, lorsque Tweed est chassé de la mairie, Abram Hewitt, homme d’affaires et politicien intègre, croit-on, dirige une enquête sur les finances de la Société de construction du pont, qui aboutit à la dissolution de ladite société : le pont sera désormais sous le contrôle des deux municipalités de Brooklyn et New York.
    Mais les rumeurs continuent. Lors de la pose des câbles on s’aperçoit que le fournisseur (un ami d’Abram Hewitt, devenu à son tour maire de New York) a livré des fils beaucoup moins résistants — et moins chers que les fils d’acier de qualité supérieure commandés par Washington Roebling. Fort heureusement, l’ingénieur a prévu une marge de sécurité telle que les câbles sont quand même capables de supporter le poids du tablier. Mais Roebling est exaspéré par toute cette affaire. Un nouveau coup l’atteint en 1882, lorsque, à quelques mois de l’achèvement des travaux, on cherche à le remplacer à son poste d’ingénieur en chef : « J’ai des ennemis acharnés au comité de direction, pour la seule raison que je me suis opposé à tous leurs projets d’escroquerie… » écrira-t-il. Ces incidents révèlent la crise des institutions locales à la fin du XIXe siècle : corruption des municipalités, conflits entre pouvoirs locaux et gouvernement de l’État, puissance des intérêts financiers.

Opening celebration Brooklyn BridgeOpening celebration Brooklyn Bridge

    Enfin, l’ouvrage est achevé au printemps 1883. A la demande de son époux, Emilie Roebling est la première à traverser le pont en voiture, portant fièrement un coq en signe de victoire. Pour un temps, l’amertume des uns, les critiques et les intrigues des autres laissent place à la louange et aux festivités. L’inauguration officielle a lieu le 24 mai, en présence du gouverneur de l’État de New York Groyer Cleveland, du président des États-Unis Chester A. Arthur, qui célèbrent à l’envi la perfection technique du Grand-Pont de la Rivière de l’Est, sa valeur symbolique de « Porte de la Nation », et proclament qu’aucun autre peuple, à aucune autre époque, n’aurait pu construire un tel chef-d’œuvre ! De sa fenêtre, Washington Roebling contemple ce triomphe, et les « officiels » viennent chez lui le féliciter, tandis qu’Emilie est du cortège. La nuit tombée, un gigantesque feu d’artifice couronne cette « Journée du Peuple », à laquelle ont pris part des milliers d’invités élégants mais aussi une foule de spectateurs massés sur les deux rives. L’enthousiasme est à son comble. Chacun veut « essayer » le pont : pour en éprouver la solidité, Barnum (l’homme du cirque) y fait passer un troupeau de vingt et un éléphants… et se déclare satisfait. Mais, huit jours à peine après l’inauguration, une panique inexplicable parmi la foule des quelque vingt mille badauds massés sur le pont entraîne la mort de douze personnes étouffées et piétinées. L’euphorie générale fait place à la consternation.
   Pour imaginer l’effet produit par le pont sur les contemporains, il faut rappeler qu’en 1883 New York n’est pas du tout la cité des gratte-ciel que nous connaissons aujourd’hui. Le Sud de Manhattan, quartier d’affaires ou zones d’activités artisanales, industrielles et commerçantes, est bâti d’immeubles de six à huit étages, dont la hauteur dépasse rarement une vingtaine de mètres. Au-dessus de cet horizon pointent les tout premiers — et encore rares — immeubles de bureaux, équipés d’ascenseurs et coiffés d’un étrange toit mansardé surmonté d’une sorte de beffroi atteignant une soixantaine de mètres : le quotidien La Tribune, la compagnie de télégraphe Western Union, les assurances Equitable Life se sont offert ces immeubles de prestige achevés entre 1868 et 18754. Les gratte-ciel de plus de vingt étages,  hauts de 120 à 150 mètres, n’apparaîtront qu’après 1890. La statue de la Liberté, culminant sur son piédestal à près de 100 mètres, ne sera dressée au milieu de la rade qu’en 1886. Les deux tours du pont, émergeant à 90 mètres au-dessus de l’eau, sont donc visibles de partout et font une vive impression sur tous ceux qui entrent dans le port, de jour comme de nuit, car c’est aussi le premier pont éclairé à l’électricité.

manhattan-tower

« Marathon Man
    Les voyageurs français aux États-Unis, en cette fin du XIXe siècle, décrivent avec enthousiasme le pont, qui trouve grâce aux yeux des touristes les plus anti-américains : « admirable », « étonnant », « prodigieux » ! Les uns se complaisent à donner des détails techniques ; pour d’autres, c’est le prétexte à une édifiante digression sur la jeunesse, le dynamisme et la puissance du peuple américain. Ainsi, le romancier Paul Adam (l’auteur de Chair molle) met en scène un jeune ouvrier accoudé à la balustrade du pont et qui murmure comme pour lui-même : « Go ahead. »Toujours parmi les romanciers, Paul Bourget évoque la même devise américaine et conclut que « l’ingénieur est le grand artiste de notre époque ».
    Techniquement, le pont de Brooklyn n’est pas seulement le plus haut édifice de New  York, c’est aussi, à l’époque, le plus long pont suspendu jamais réalisé, et surtout le seul et unique pont de New York jusqu’en 1903. Les autres grands ponts reliant Manhattan aux différents quartiers de l’agglomération datent tous du premier tiers du XXe siècle. On conçoit donc aisément le prestige de l’œuvre des Roebling père et fils,  inégalé pendant une génération. Il entre en service au moment où les transports urbains sont en plein développement. Washington Roebling s’était opposé à l’installation d’une voie ferrée, craignant le poids excessif d’un train entier sur le tablier. On prévoit donc des tramways funiculaires circulant au milieu du pont, sur une double voie abritée par un treillis métallique. Une gare est prévue à chaque extrémité et le service commence dès septembre 1883. La traversée dure cinq minutes. Six millions de voyageurs empruntent le tramway la première année. Cinq ans plus tard, ils seront déjà trente et un millions.
    De part et d’autre de ces voies de tramways, une chaussée latérale à découvert est réservée aux voitures à cheval, mais, après la fusion des deux villes en 1898, de nouveaux tramways, électriques ceux-là, circulent sur les deux chaussées latérales. La capacité étant encore insuffisante, on substitue progressivement aux vieux tramways funiculaires des trains électriques. Les automobiles font leur apparition sur les chaussées latérales au début du XXe siècle ; elles finiront par accaparer toutes les voies et en 1950 les derniers rails seront supprimés.

Brooklyn Bridge, New York, 1899 - Pedestrian Crossing

Brooklyn Bridge, New York, 1899 – Pedestrian Crossing

    Fait unique dans l’histoire des ponts, Roebling père avait conçu une promenade réservée aux piétons, située au milieu du tablier et dominant toutes les autres voies. Dans son esprit, elle était destinée à permettre aux citadins de prendre de l’exercice, de se rencontrer et de contempler la vue sur la rade. L’idée d’un lieu de promenade, de rencontre et de contemplation, ouvert à tous et à l’abri des dangers de la circulation, est à rapprocher des principes défendus au milieu du XIXe siècle par Frederick Law Olmsted et son fameux « Mouvement des parcs ». Brooklyn Bridge, Central Park et Prospect Park (à Brooklyn) sont trois réalisations contemporaines qui cherchent à transformer le milieu urbain pour le rendre plus plaisant à tout le monde.
    En effet, cette promenade est sans doute le caractère le plus original et le plus populaire du pont de Roebling. Depuis plus de cent ans, elle attire chaque jour des badauds, des amoureux, des vieillards ou des enfants, des sportifs ou des angoissés, des peintres, des photographes et des poètes en quête de rêve et de beauté. On s’y promène à pied, mais aussi à bicyclette, à patins à roulettes, en skateboard…, généralement pour le plaisir, parfois par nécessité comme ce fut le cas lors de la grande grève des transports en avril 1980.
    D’innombrables artistes, américains et étrangers, ont représenté l’ouvrage sous tous ses angles, à l’aide de toutes les techniques (gravure, aquarelle, gouache, huile, photographie, et dans tous les styles, du plus réaliste au plus abstrait). Dans ce foisonnement et cette diversité, deux thèmes fascinent presque toujours les artistes : l’élan des arches gothiques des deux pylônes et l’inimitable réseau de câbles, suspentes et haubans dont le quadrillage se détache sur le ciel.
      Les peintres américains n’ont commencé à s’intéresser véritablement à la vie urbaine qu’après 1905, notamment avec l’apparition du groupe baptisé par dérision l’« École de la poubelle ». C’est à ces jeunes artistes que l’on doit les premières représentations du pont.  Mais ce sont les peintres venus, ou revenus, d’Europe qui, dans les années vingt, livrent les plus nombreuses images : le Français Albert Gleize, dans un style cubiste rappelant les « Tour Eiffel » de Delaunay ; l’Italien Joseph Stella, dans un scintillement de lumière bleue ; les Américains Max Weber et surtout John Marin, dont les aquarelles sont un délice pour l’œil. Un peu plus tard, la dépression et la Guerre suscitent d’étranges visions de destruction et de mort : Louis Guglielmi représente les pylônes qui vacillent et les câbles détendus ; Georgia O’Keeffe insiste au contraire sur la froide rigueur géométrique des arches et des fils. Tout récemment, Red Grooms a inclus le pont dans une énorme et cocasse composition surréaliste en acier polychrome, intitulée Ruckus (chahut) Manhattan, où un navire accroche le tablier et semble entraîner le pont dans son voyage tandis qu’un cycliste hors de proportions essaie d’achever la traversée à toute vitesse.

Vu du Pont
    La littérature américaine est aussi pleine de descriptions ou d’évocations du pont. Souvent il sert de toile de fond au drame qui se déroule, comme dans Winterset, où Maxwell Anderson transpose la tragique histoire de Sacco et Vanzetti ; ou encore dans Vu du pont d’Arthur Miller, qui met en scène des immigrants italiens de Brooklyn. Mais parfois le pont devient le personnage central de l’œuvre littéraire. Lorsqu’en 1904 Henry James revient à New York après vingt-cinq ans passés en Europe, il reconnaît à peine la ville hérissée de gratte-ciel. Pour lui, le « monstre mécanique » (le pont) est le symbole de ces forces nouvelles, de cette « férocité » qui ont forgé la ville moderne. Parmi la génération suivante, un très jeune poète se réclamant de la tradition mystique  d’un Walt Whitman, Harold Hart Crane, lui consacre tout un poème ; le pont, il le connaît intimement pour avoir vécu plusieurs mois dans la maison d’où Washington Roebling, paralysé, suivait les travaux. Pour Crane aussi le pont est symbolique, il est même un mythe, celui de l’Amérique. Il réédite son poème en 1930 et l’accompagne de magnifiques photos de Walker Evans.

« King Kong » à New York
    Le cinéma et la télévision se sont emparés avec bonheur du pont de Brooklyn. Trop timidement mais avec un talent indéniable, Paul Strand et Charles Sheeler le présentent dans Manhattan en 1921 ; puis, de King Kong au Choix de Sophie et de West Side Story à Superman, on le voit former le décor d’aventures extraordinaires ou servir d’entrée symbolique à la Ville, comme dans la première scène de Godspell. On n’en finirait pas d’énumérer tous les films où il apparaît de façon plus ou moins fugace.
   Aujourd’hui, vu d’avion ou d’hélicoptère, le pont est réduit aux dimensions d’un jouet et ramené au niveau de l’eau qu’il enjambe ; il perd son effrayante majesté mais demeure le trait d’union entre deux îles peuplées d’hommes.
   Cent ans après sa construction, le pont de Brooklyn ne domine plus l’horizon new-yorkais. Submergé par les tours qui ont poussé partout, dépassé par des ouvrages plus hardis — notamment les ponts George Washington et Verrazano — est-il toujours le « Monument national » édifié par John Roebling ? A coup sûr, oui. On l’entretient et on le restaure avec un soin jaloux. Construit « pour  durer », selon les termes mêmes de son concepteur-constructeur, il a cependant besoin que l’on consolide ses fondations, que l’on remplace ses câbles corrodés, que l’on améliore ses chaussées. L’État de New York a lancé en 1980 une campagne de travaux qui durera vraisemblablement jusqu’à l’aube du XXIe siècle.
    On n’a jamais cessé de le chanter, de le célébrer : cendriers, tee-shirts, posters (le plus récent d’Andy Warhol en 1983) et publicités de toutes sortes sont là pour en témoigner. Son centenaire a été fêté avec autant de fastes que son inauguration : rarement feu d’artifice aussi resplendissant aura brillé sur l’East River qu’en ce 24 mai 1983…
En définitive, quelles sortes de jugements a-t-on portés sur le Grand Pont ? Contrairement à sa contemporaine, la Tour Eiffel, dont la laideur et l’inutilité ont fait couler beaucoup d’encre, il a généralement bénéficié d’une indulgence assez grande. Il s’est bien trouvé quelques esprits chagrins pour se lamenter qu’il était ridicule « de faire tant d’histoire… juste pour aller à Brooklyn ». Et puis il y a les puristes qui, tout en admettant que le pont est une remarquable réalisation technique, déplorent l’association du style néo-gothique et des câbles d’acier, et dénoncent l’ambiguïté de l’ensemble, ni vraiment beau, ni véritablement moderne8. Mais, pour beaucoup, c’est précisément ce mélange d’architecture classique et de perfection technique, de beauté et de fonctionnalisme, de lourde maçonnerie et de fils aériens, de matériaux en compression et en tension qui fait du pont une œuvre réussie, harmonieuse et même prophétique, illustrant la réconciliation de l’Homme et de la Machine.
   Le pont de Brooklyn invite aussi l’historien à se « réconcilier » avec une période de l’histoire américaine généralement décriée pour ses excès, sa corruption et son extravagant mauvais goût.
    En plein « Age du toc » et des « Barons voleurs », voici un ouvrage qui témoigne du triomphe de l’intelligence et de la persévérance humaines, de l’extrême vitalité et de la foi qui animent un peuple. Le pont de Brooklyn a été conçu au moment où s’ouvrait le canal de Suez, où s’achevait la première voie ferrée transcontinentale par des hommes qui croyaient que le progrès de l’humanité passait par toujours
 plus de communication. C’est sans 
doute ce qui permet à l’historien de
 l’architecture Vincent Scully de
déclarer aujourd’hui que le pont de 
Brooklyn est « l’incarnation la plus
 grandiose de l’expérience américaine
 de la Route et du bond dans la
Liberté ».

Par Hélène Trocmé, Maître de conférence à l’université de Paris-I – Le pont de Brooklyn et le rêve américain, article publié le 01/06/1984 dans la revue L’Histoire.
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France Culture - émission sur le pont de Brooklyn.

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Le 1er novembre 2012, France Culture a rediffusé une émission consacrée au Pont de Brooklyn (émission sur les docks de Pascale Casanova et Medhi El Hadj) – thèmes abordés : historique de la construction – poème The Bridge de Hart CRANE – interventions de Paul Auster, Hélène Trocme, Jacques Darras. Pour l’écouter, c’est ICI.

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Brooklyn Bridge, New York City, 1896

Brooklyn Bridge, New York City, 1896

Drawing of the East River Bridge (Brooklyn Bridge) as it appeared during construction, publié en 1900

Drawing of the East River Bridge (Brooklyn Bridge) as it appeared during construction, publié en 1900

Alvin Langdon Coburn - Brooklyn Bridge, 1900Alvin Langdon Coburn – Brooklyn Bridge, 1900

Edward Steichen, Brooklyn Bridge 1903Edward Steichen – Brooklyn Bridge, 1903

Karl Struss - Brooklyn Bridge – Nocturne, ca 1912-1913Karl Struss – Brooklyn Bridge – Nocturne, ca 1912-1913

Brooklyn Bridge, 1914

Brooklyn Bridge, 1914

Karl Struss - Brooklyn Bridge from Ferry Slip, Night, 1915.

Karl Struss – Brooklyn Bridge from Ferry Slip, Night, 1915.

Horse carts under Brooklyn Bridge - May-6-1918

Horse carts under Brooklyn Bridge – May-6-1918

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Frantisek Simon – Brooklyn Bridge

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Louis Lozowick  - Brooklyn Bridge,1930

Louis Lozowick  – Brooklyn Bridge,1930

Brooklyn Bridge, 1930

Brooklyn Bridge, 1930

Robert Knight Ryland - The Bridge Pier, date inconnue

Robert Knight Ryland (1873-1951) – The Bridge Pier, date inconnue

OfTimeAndTheRiverThomas Wolfe : extrait de “Of Time and the River » (1935)

“Great God! the only bridge, the bridge of power, life and joy, the bridge that was a span, a cry, an ecstasy — that was America.”

In the novel, that line is preceded by, “What bridge? The bridge whereon at night he had walked and stood and watched a thousand times, until every fabric of its soaring web was inwrought in his memory, and every stone of its twin terrific arches was in his heart, and every living sinew of its million cabled nerves had throbbed and pulsed in his own spirit like his soul’s anatomy.

“The — the Brooklyn Bridge,” he mumbled.

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Arthur Leipzig - Brooklyn Bridge, 1946

Arthur Leipzig – Brooklyn Bridge, 1946

circa 1955:  Brooklyn Bridge, New York, USA.  (Photo by Three Lions/Getty Images)

Photo by Three Lions/Getty Images – Brooklyn Bridge, circa 1955

Walker Evans, North from Brooklyn Bridge, 1960

Walker Evans – North from Brooklyn Bridge, 1960

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The bridge looking down Washington Street towards Plymouth Street, ca. 1980.

Nina Papiorek - Brooklyn Bridge

Nina Papiorek – Brooklyn Bridge

Michael Budden • Foggy Evening Brooklyn Bridge

Michael Budden – Foggy Evening Brooklyn Bridge

Across East River in the night
Manhattan is ablaze with light.
No shadow dares to criticize
The popular festivities,
Hard liquor causes everywhere
A general détente, and Care
For this state function of Good Will
Is diplomatically ill:
The Old Year dies a noisy death.

WH Auden, poème Lettre du Nouvel an (extrait), The Double Man, 1942

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L’esprit des lieux : New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights

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Hart Crane on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924.

    Hart Crane on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924. La photo a été prise sur le toit de la maison qu’occupait le poète dans les années vingt et qui a été démolie pour réaliser une voie rapide. Crane appréciait la vue sur l’East river. Voilà ce qu’il écrivait à sa mère et à sa grand-mère :  «Imaginez regardant par la fenêtre directement sur l’East River avec rien d’intermédiaire entre votre point de vue et la Statue de la Liberté, en bas le port, et la merveilleuse beauté du pont de Brooklyn à proximité juste à votre droite ! Tous les grands nouveaux gratte-ciel de Manhattan inférieure se dressent directement en face de vous, et il y a un flux constant de remorqueurs, paquebots, bateaux à voile, etc… en procession devant vous sur la rivière ! C’est vraiment un endroit magnifique à vivre « .

Ce point de vue lui a inspiré son poème le plus célèbre, « The Bridge ».

    Harold Hart Crane est né le 21 juillet 1899 dans le village de Garretsville, dans l’Ohio. Son père, Clarence Hart, était un confiseur qui avait fait fortune en inventant et en commercialisant les bonbons Life Savers. Les parents du poète, régulièrement en conflit, divorcent en 1916. Quelque temps après, il quitte la scolarité et s’installe à New York. Entre 1917 et 1924, il voyagera entre New York et Cleveland, travaillant à la fois comme rédacteur pour subvenir à ses besoins à New York, et comme employé dans l’entreprise de son père lorsqu’il se trouve à court d’argent. D’après ses lettres, il apparaît que c’est à New York qu’il se sent le plus chez lui, et c’est dans cette ville qu’il écrira la majeure partie de ses poèmes. Homosexuel, Hart Crane tombe amoureux d’un marin qui lui brise le cœur, ce qui lui inspire son poème Voyages. Disciple de Blake, Whitman et Rimbaud, en même temps qu’attiré par le transcendantalisme d’Emerson, le panthéisme de Tagore et les théories dionysiaques de Nietzsche, il a tenté de réconcilier la poésie et la civilisation américaine (le Pont, 1930), c’est un poète américain caractéristique du mouvement moderniste qui bouleversa le monde littéraire anglo-saxon dans les premières décennies du xxe siècle. Trouvant dans la poésie de T.S. Eliot une source tant d’inspiration que de provocation, il se démarque cependant de la vision pessimiste et ironique de ce dernier. Hart Crane écrit une poésie traditionnelle dans la forme, recourant à un vocabulaire archaïque et difficile. Même si sa poésie fut souvent critiquée du fait de son abord difficile, notamment par l’emploi d’images foisonnantes et d’une langue ardue, il s’est révélé être l’un des poètes les plus influents de sa génération. Il se suicidera le 27 avril 1932 en se jetant du pont d’un paquebot dans la mer des Caraïbes. Ses dernières paroles furent : « Goodbye, everybody ! »  Il a influencé plus de deux générations d’écrivains comme John BerrymanJack KerouacFrank O’Hara à Marianne Moore & Robert Lowell et a inspiré des œuvres des peintres comme Jasper Johns & Marsden Hartley (1877-1943). Elliott Carter a composé le morceau The Symphony for Three Orchestras d’après The Bridge.

    The Bridge constitue l’une de ses œuvres majeures : il s’agit d’une lettre dans laquelle il évoque son émerveillement pour le pont de Brooklyn et pour la technique moderne, symbole selon lui d’un lien entre l’ancien et le nouveau.

To Brooklyn Bridge

220px-TheBridge How many dawns, chill from his rippling rest
 The seagull’s wings shall dip and pivot him,
 Shedding white rings of tumult, building high
 Over the chained bay waters Liberty–

 Then, with inviolate curve, forsake our eyes
 As apparitional as sails that cross
 Some page of figures to be filed away;
 –Till elevators drop us from our day . . .

I think of cinemas, panoramic sleights
With multitudes bent toward some flashing scene
Never disclosed, but hastened to again,
Foretold to other eyes on the same screen;

And Thee, across the harbor, silver-paced
As though the sun took step of thee, yet left
Some motion ever unspent in thy stride,–
Implicitly thy freedom staying thee!

Out of some subway scuttle, cell or loft
A bedlamite speeds to thy parapets,
Tilting there momently, shrill shirt ballooning,
A jest falls from the speechless caravan.

Down Wall, from girder into street noon leaks,
A rip-tooth of the sky’s acetylene;
All afternoon the cloud-flown derricks turn . . .
Thy cables breathe the North Atlantic still.

And obscure as that heaven of the Jews,
Thy guerdon . . . Accolade thou dost bestow
Of anonymity time cannot raise:
Vibrant reprieve and pardon thou dost show.

O harp and altar, of the fury fused,
(How could mere toil align thy choiring strings!)
Terrific threshold of the prophet’s pledge,
Prayer of pariah, and the lover’s cry,–

Again the traffic lights that skim thy swift
Unfractioned idiom, immaculate sigh of stars,
Beading thy path–condense eternity:
And we have seen night lifted in thine arms.

Under thy shadow by the piers I waited;
Only in darkness is thy shadow clear.
The City’s fiery parcels all undone,
Already snow submerges an iron year . . .

O Sleepless as the river under thee,
Vaulting the sea, the prairies’ dreaming sod,
Unto us lowliest sometime sweep, descend
And of the curveship lend a myth to God.

Hart Crane

Traduction du poème en français par Jean Migrenne

Combien d’aubes, glacé des houles de sa nuit,
Le goéland va virer sur l’aile, piquer,
Tournoyer dans son vacarme blanc, ériger 
Sur les flots de la baie captifs la Liberté—
 
Puis, courbe idéale, se perdre à nos regards
Tel un vaisseau fantôme croisant sur les chiffres
Qu’un comptable bientôt classera aux sommiers;
—Du haut des ascenseurs tombe notre journée…
 
Je pense aux cinémas, ces fantasmagories
Où, jour après jour, se précipitent des foules
Fascinées par quelque mystère fulgurant,
A d’autres yeux annoncé sur le même écran; 
 
Et Toi, qui d’un bond argenté franchit le port,
Elan qu’imite le soleil, ton saut pourtant
A jamais figea un reste de mouvement,—
Implicite contrainte de ta liberté!
 
Métro, cellule ou galetas lâchent un fou
Vers tes parapets où il vacille un instant
Et, en chemise-voile dans le vent aigu,
Plonge, bouffon pour la caravane ébahie.
 
De poutrelle en rue sur Wall le ciel de midi
Fond en acétylène. Flèches aux nuages,
Les grues valsent tout l’après-midi…L’Atlantique
Nord est apaisé par ton souffle haubanné…
 
Obscur autant que pour les Juifs leur paradis
Est ton guerdon…Accolade que tu octroies
D’un anonymat que le temps ne peut lever:
Vibrantes rémissions par toi accordées.
 
O harpe et autel, du creuset de la fureur,
(Quel labeur banal tendrait tes cordes qui chantent!)
Formidable seuil de promesse prophétique,
Prière du paria et sanglot de l’amant,—
 
De nouveau les feux qui glissent sur ta parole
Une et vive égrènent l’immaculé soupir 
Des étoiles—en concentré d’éternité:
Et nous t’avons vu porter la nuit dans tes bras.
 
Dans ton oimbre au pied des piles j’ai attendu;
Seule l’obscurité te fait une ombre claire.
La cité ayant déballé ses incendies,
Voici que la neige noie une année de fer…
 
O Toi qui jamais ne dors, enjambant le fleuve,
La mer, les rêves que la prairie monte aux cieux,
Vers nous, très humbles, un jour penche-toi, descends,
Et que ta courbure confère un mythe à Dieu !

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Emill Hopffer on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924.Emill Hopffer on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924

 

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–––– les illustrations de « The Bridge » par le photographe Walker Evans –––––––––––––––––––––––

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Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29

Evans Brooklkyn Bridge, 1928-29Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29

Walker Evans - Brooklyn Bridge, 1928-29 - Paul Getty muséum

Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29 – Paul Getty muséum

Walker Evans - Brooklyn Bridge, 1928-29

 Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29

Walker Evans - Brooklyn Bridge, 1928-29

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Walker Evans in Ossining, 1929

Walker Evans in Ossining, 1929

    Lorsque le pont de Brooklyn (Brooklyn Bridge) fut ouvert à la circulation en 1883, c’était le plus grand pont suspendu au monde, et ses pylônes étaient les structures les plus élevées de l’hémisphère occidental. L’admiration inspirée par ce triomphe de l’ingénierie et de l’architecture diminua au fil des ans. En 1929, lorsque Walker Evans commença à le photographier, ce pont n’était plus guère considéré que comme un lien dénué de tout intérêt entre deux quartiers de New York, Brooklyn et Manhattan ; les banlieusards pressés qui le traversaient chaque jour ne le remarquaient pratiquement même plus. Ce qui est remarquable dans ces clichés de Walker Evans, c’est qu’il est parvenu à percevoir quelque chose que tout le monde connaissait d’une manière inédite, par conséquent, à redonner au pont de Brooklyn son ancien statut de merveille architecturale.
   Evans était déjà intéressé par la photographie quand il était enfant. Il collectionnait alors les cartes postales de quatre sous et prenait des photos de ses amis et des membres de sa famille avec un appareil Kodak bon marché. Jeune homme, il développa une passion pour la littérature, et il passa l’année 1927 à Paris avec l’ambition de devenir écrivain. À son retour, il reprit le passe-temps de son enfance en espérant appliquer des concepts littéraires tels que l’ironie et le lyrisme à la photographie. Comme les possibilités offertes par cette technique s’étaient beaucoup développées, la photographie était en train de se transformer. Elle n’avait plus seulement des fonctions documentaires et commerciales, et elle était devenue plus qu’un passe-temps populaire. La photographie commençait alors à être considérée comme une forme d’expression artistique. Cependant, cet art ne s’était pas encore libéré complètement à l’époque des règles qui régissaient la peinture en Occident au dix-neuvième siècle. Mais l’expérience européenne de Walker Evans l’avait converti aux strictes géométries de l’art moderne. Il détestait le côté précieux de la « photographie d’art », et il s’efforçait de capturer la sincérité d’un instantané dans ses photos.
    Depuis les fenêtres des chambres qu’il louait à Brooklyn Heights, Evans avait une très belle vue du pont de Brooklyn. Inspiré, il décida de regarder le pont de plus près et il enregistra ses impressions avec l’appareil photo ordinaire qu’il avait toujours dans la poche. La série de photos qu’il prit rend fort bien les formes géométriques austères mais audacieuses du pont. Ces images ont contribué à faire du pont de Brooklyn un emblème du modernisme et à en faire un motif populaire parmi nombre d’artistes américains contemporains.
    D’autres photographes avant lui avaient photographié des vues latérales du pont, mettant en valeur les formes hardies et les courbes majestueuses de la structure dans son ensemble, tout en montrant la silhouette des immeubles de Manhattan en arrière-plan. Evans, quant à lui, adopte un point de vue tout à fait différent, forçant l’observateur à voir le pont sous un angle nouveau. Sur l’une des photographies, les arches et les piliers énormes sont présentés à travers un treillis de câbles en acier. Le seul élément immédiatement identifiable dans la composition est le réverbère sur la droite, qui confère à l’image un ordre de grandeur, tout en semblant bizarrement étranger au contexte. Au premier abord, les lignes qui rayonnent dans tous les sens nous désorientent ; puis lorsque nos yeux se sont habitués au point de vue du photographe, nous découvrons que nous sommes sur la passerelle piétonnière centrale du pont de Brooklyn. La composition est légèrement asymétrique, ce qui suggère que Walker Evans a pris cette photo alors qu’il se tenait presque, mais pas tout à fait, au centre de la passerelle piétonnière du pont. L’angle aigu de la perspective, mis en valeur par les lignes des câbles qui s’éloignent rapidement, suggère qu’il a placé son appareil photo très bas, peut-être même directement sur le sol.
    Ce choix astucieux pour le positionnement de l’appareil photo donne l’impression que le pont de Brooklyn n’a aucune fonction utilitaire. Habituellement noire de monde et résonnant du vacarme des transports du vingtième siècle, l’artère semble étrangement silencieuse et désertée sur la photo, comme s’il s’agissait d’un monument uniquement dédié à l’appréciation esthétique. Ce poste d’observation inhabituel élimine également l’arrière-plan habituel de la ville et du fleuve, de telle sorte que le pont semble flotter dans un ciel vide. Comme Evans l’a détaché de son contexte urbain, le pont de Brooklyn semble aussi détaché de sa propre époque : les formes massives et les arches et piliers de style médiéval font penser aux portes d’une ancienne forteresse, tandis que les enchevêtrements de câbles en acier suggèrent une technologie futuriste encore inconnue du public. Sur cette image remarquablement compacte (la photo n’est pas plus grande que la poche de sa veste qui contenait son appareil photo), Evans introduit deux nouveaux concepts très importants qui allaient altérer pour toujours notre perception du pont de Brooklyn : il devient une icône de la modernité et un monument qui appartient déjà à l’histoire.

Article du Picturing America Artworks, Essays and Activities (pour l’article en anglais, c’est ICI.)

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Walker Evans, North from Brooklyn Bridge, 1960

Walker Evans – North from Brooklyn Bridge, 1960

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L’esprit des lieux : New-York, le Brooklyn Bridge – (III) un poème d’Enki

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Nina Papiorek - Brooklyn Bridge

Brooklyn Bridge

Sous le ciel gris de l’East River
S’étire le songe d’un rêveur.
Sur de hautes arches ogivales
on a tendu une immense toile
tressée de mille et un fils d’acier,
pour piéger, certains le prétendent,
les grands oiseaux marins
venus de l’horizon lointain.

Vous n’aurez jamais pu admirer,
John Augustus Roebling le rêveur,
le Brooklyn Bridge en sa splendeur.
Le rêve beaucoup trop grand, aura,
une fois encore, dévoré son enfant.

Les filins tressés n’ont attrapés
aucun des oiseaux convoités.
Ils volent trop haut dans les nuées…
Les américains sont pragmatiques,
ils ont alors décidé d’accrocher
sous l’immense toile inexploitée
un long ruban tout en acier;
et l’on peut désormais passer
de Manhattan à Brooklyn, à pied…

                   Enki    12 février 09 

Brooklyn Bridge, 1914

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