L’esprit des lieux : New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights

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Hart Crane on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924.

    Hart Crane on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924. La photo a été prise sur le toit de la maison qu’occupait le poète dans les années vingt et qui a été démolie pour réaliser une voie rapide. Crane appréciait la vue sur l’East river. Voilà ce qu’il écrivait à sa mère et à sa grand-mère :  «Imaginez regardant par la fenêtre directement sur l’East River avec rien d’intermédiaire entre votre point de vue et la Statue de la Liberté, en bas le port, et la merveilleuse beauté du pont de Brooklyn à proximité juste à votre droite ! Tous les grands nouveaux gratte-ciel de Manhattan inférieure se dressent directement en face de vous, et il y a un flux constant de remorqueurs, paquebots, bateaux à voile, etc… en procession devant vous sur la rivière ! C’est vraiment un endroit magnifique à vivre « .

Ce point de vue lui a inspiré son poème le plus célèbre, « The Bridge ».

    Harold Hart Crane est né le 21 juillet 1899 dans le village de Garretsville, dans l’Ohio. Son père, Clarence Hart, était un confiseur qui avait fait fortune en inventant et en commercialisant les bonbons Life Savers. Les parents du poète, régulièrement en conflit, divorcent en 1916. Quelque temps après, il quitte la scolarité et s’installe à New York. Entre 1917 et 1924, il voyagera entre New York et Cleveland, travaillant à la fois comme rédacteur pour subvenir à ses besoins à New York, et comme employé dans l’entreprise de son père lorsqu’il se trouve à court d’argent. D’après ses lettres, il apparaît que c’est à New York qu’il se sent le plus chez lui, et c’est dans cette ville qu’il écrira la majeure partie de ses poèmes. Homosexuel, Hart Crane tombe amoureux d’un marin qui lui brise le cœur, ce qui lui inspire son poème Voyages. Disciple de Blake, Whitman et Rimbaud, en même temps qu’attiré par le transcendantalisme d’Emerson, le panthéisme de Tagore et les théories dionysiaques de Nietzsche, il a tenté de réconcilier la poésie et la civilisation américaine (le Pont, 1930), c’est un poète américain caractéristique du mouvement moderniste qui bouleversa le monde littéraire anglo-saxon dans les premières décennies du xxe siècle. Trouvant dans la poésie de T.S. Eliot une source tant d’inspiration que de provocation, il se démarque cependant de la vision pessimiste et ironique de ce dernier. Hart Crane écrit une poésie traditionnelle dans la forme, recourant à un vocabulaire archaïque et difficile. Même si sa poésie fut souvent critiquée du fait de son abord difficile, notamment par l’emploi d’images foisonnantes et d’une langue ardue, il s’est révélé être l’un des poètes les plus influents de sa génération. Il se suicidera le 27 avril 1932 en se jetant du pont d’un paquebot dans la mer des Caraïbes. Ses dernières paroles furent : « Goodbye, everybody ! »  Il a influencé plus de deux générations d’écrivains comme John BerrymanJack KerouacFrank O’Hara à Marianne Moore & Robert Lowell et a inspiré des œuvres des peintres comme Jasper Johns & Marsden Hartley (1877-1943). Elliott Carter a composé le morceau The Symphony for Three Orchestras d’après The Bridge.

    The Bridge constitue l’une de ses œuvres majeures : il s’agit d’une lettre dans laquelle il évoque son émerveillement pour le pont de Brooklyn et pour la technique moderne, symbole selon lui d’un lien entre l’ancien et le nouveau.

To Brooklyn Bridge

220px-TheBridge How many dawns, chill from his rippling rest
 The seagull’s wings shall dip and pivot him,
 Shedding white rings of tumult, building high
 Over the chained bay waters Liberty–

 Then, with inviolate curve, forsake our eyes
 As apparitional as sails that cross
 Some page of figures to be filed away;
 –Till elevators drop us from our day . . .

I think of cinemas, panoramic sleights
With multitudes bent toward some flashing scene
Never disclosed, but hastened to again,
Foretold to other eyes on the same screen;

And Thee, across the harbor, silver-paced
As though the sun took step of thee, yet left
Some motion ever unspent in thy stride,–
Implicitly thy freedom staying thee!

Out of some subway scuttle, cell or loft
A bedlamite speeds to thy parapets,
Tilting there momently, shrill shirt ballooning,
A jest falls from the speechless caravan.

Down Wall, from girder into street noon leaks,
A rip-tooth of the sky’s acetylene;
All afternoon the cloud-flown derricks turn . . .
Thy cables breathe the North Atlantic still.

And obscure as that heaven of the Jews,
Thy guerdon . . . Accolade thou dost bestow
Of anonymity time cannot raise:
Vibrant reprieve and pardon thou dost show.

O harp and altar, of the fury fused,
(How could mere toil align thy choiring strings!)
Terrific threshold of the prophet’s pledge,
Prayer of pariah, and the lover’s cry,–

Again the traffic lights that skim thy swift
Unfractioned idiom, immaculate sigh of stars,
Beading thy path–condense eternity:
And we have seen night lifted in thine arms.

Under thy shadow by the piers I waited;
Only in darkness is thy shadow clear.
The City’s fiery parcels all undone,
Already snow submerges an iron year . . .

O Sleepless as the river under thee,
Vaulting the sea, the prairies’ dreaming sod,
Unto us lowliest sometime sweep, descend
And of the curveship lend a myth to God.

Hart Crane

Traduction du poème en français par Jean Migrenne

Combien d’aubes, glacé des houles de sa nuit,
Le goéland va virer sur l’aile, piquer,
Tournoyer dans son vacarme blanc, ériger 
Sur les flots de la baie captifs la Liberté—
 
Puis, courbe idéale, se perdre à nos regards
Tel un vaisseau fantôme croisant sur les chiffres
Qu’un comptable bientôt classera aux sommiers;
—Du haut des ascenseurs tombe notre journée…
 
Je pense aux cinémas, ces fantasmagories
Où, jour après jour, se précipitent des foules
Fascinées par quelque mystère fulgurant,
A d’autres yeux annoncé sur le même écran; 
 
Et Toi, qui d’un bond argenté franchit le port,
Elan qu’imite le soleil, ton saut pourtant
A jamais figea un reste de mouvement,—
Implicite contrainte de ta liberté!
 
Métro, cellule ou galetas lâchent un fou
Vers tes parapets où il vacille un instant
Et, en chemise-voile dans le vent aigu,
Plonge, bouffon pour la caravane ébahie.
 
De poutrelle en rue sur Wall le ciel de midi
Fond en acétylène. Flèches aux nuages,
Les grues valsent tout l’après-midi…L’Atlantique
Nord est apaisé par ton souffle haubanné…
 
Obscur autant que pour les Juifs leur paradis
Est ton guerdon…Accolade que tu octroies
D’un anonymat que le temps ne peut lever:
Vibrantes rémissions par toi accordées.
 
O harpe et autel, du creuset de la fureur,
(Quel labeur banal tendrait tes cordes qui chantent!)
Formidable seuil de promesse prophétique,
Prière du paria et sanglot de l’amant,—
 
De nouveau les feux qui glissent sur ta parole
Une et vive égrènent l’immaculé soupir 
Des étoiles—en concentré d’éternité:
Et nous t’avons vu porter la nuit dans tes bras.
 
Dans ton oimbre au pied des piles j’ai attendu;
Seule l’obscurité te fait une ombre claire.
La cité ayant déballé ses incendies,
Voici que la neige noie une année de fer…
 
O Toi qui jamais ne dors, enjambant le fleuve,
La mer, les rêves que la prairie monte aux cieux,
Vers nous, très humbles, un jour penche-toi, descends,
Et que ta courbure confère un mythe à Dieu !

°°°
Emill Hopffer on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924.Emill Hopffer on the roof at 110 Columbia Heights, Brooklyn, 1924

 

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–––– les illustrations de « The Bridge » par le photographe Walker Evans –––––––––––––––––––––––

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Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29

Evans Brooklkyn Bridge, 1928-29Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29

Walker Evans - Brooklyn Bridge, 1928-29 - Paul Getty muséum

Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29 – Paul Getty muséum

Walker Evans - Brooklyn Bridge, 1928-29

 Walker Evans – Brooklyn Bridge, 1928-29

Walker Evans - Brooklyn Bridge, 1928-29

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Walker Evans in Ossining, 1929

Walker Evans in Ossining, 1929

    Lorsque le pont de Brooklyn (Brooklyn Bridge) fut ouvert à la circulation en 1883, c’était le plus grand pont suspendu au monde, et ses pylônes étaient les structures les plus élevées de l’hémisphère occidental. L’admiration inspirée par ce triomphe de l’ingénierie et de l’architecture diminua au fil des ans. En 1929, lorsque Walker Evans commença à le photographier, ce pont n’était plus guère considéré que comme un lien dénué de tout intérêt entre deux quartiers de New York, Brooklyn et Manhattan ; les banlieusards pressés qui le traversaient chaque jour ne le remarquaient pratiquement même plus. Ce qui est remarquable dans ces clichés de Walker Evans, c’est qu’il est parvenu à percevoir quelque chose que tout le monde connaissait d’une manière inédite, par conséquent, à redonner au pont de Brooklyn son ancien statut de merveille architecturale.
   Evans était déjà intéressé par la photographie quand il était enfant. Il collectionnait alors les cartes postales de quatre sous et prenait des photos de ses amis et des membres de sa famille avec un appareil Kodak bon marché. Jeune homme, il développa une passion pour la littérature, et il passa l’année 1927 à Paris avec l’ambition de devenir écrivain. À son retour, il reprit le passe-temps de son enfance en espérant appliquer des concepts littéraires tels que l’ironie et le lyrisme à la photographie. Comme les possibilités offertes par cette technique s’étaient beaucoup développées, la photographie était en train de se transformer. Elle n’avait plus seulement des fonctions documentaires et commerciales, et elle était devenue plus qu’un passe-temps populaire. La photographie commençait alors à être considérée comme une forme d’expression artistique. Cependant, cet art ne s’était pas encore libéré complètement à l’époque des règles qui régissaient la peinture en Occident au dix-neuvième siècle. Mais l’expérience européenne de Walker Evans l’avait converti aux strictes géométries de l’art moderne. Il détestait le côté précieux de la « photographie d’art », et il s’efforçait de capturer la sincérité d’un instantané dans ses photos.
    Depuis les fenêtres des chambres qu’il louait à Brooklyn Heights, Evans avait une très belle vue du pont de Brooklyn. Inspiré, il décida de regarder le pont de plus près et il enregistra ses impressions avec l’appareil photo ordinaire qu’il avait toujours dans la poche. La série de photos qu’il prit rend fort bien les formes géométriques austères mais audacieuses du pont. Ces images ont contribué à faire du pont de Brooklyn un emblème du modernisme et à en faire un motif populaire parmi nombre d’artistes américains contemporains.
    D’autres photographes avant lui avaient photographié des vues latérales du pont, mettant en valeur les formes hardies et les courbes majestueuses de la structure dans son ensemble, tout en montrant la silhouette des immeubles de Manhattan en arrière-plan. Evans, quant à lui, adopte un point de vue tout à fait différent, forçant l’observateur à voir le pont sous un angle nouveau. Sur l’une des photographies, les arches et les piliers énormes sont présentés à travers un treillis de câbles en acier. Le seul élément immédiatement identifiable dans la composition est le réverbère sur la droite, qui confère à l’image un ordre de grandeur, tout en semblant bizarrement étranger au contexte. Au premier abord, les lignes qui rayonnent dans tous les sens nous désorientent ; puis lorsque nos yeux se sont habitués au point de vue du photographe, nous découvrons que nous sommes sur la passerelle piétonnière centrale du pont de Brooklyn. La composition est légèrement asymétrique, ce qui suggère que Walker Evans a pris cette photo alors qu’il se tenait presque, mais pas tout à fait, au centre de la passerelle piétonnière du pont. L’angle aigu de la perspective, mis en valeur par les lignes des câbles qui s’éloignent rapidement, suggère qu’il a placé son appareil photo très bas, peut-être même directement sur le sol.
    Ce choix astucieux pour le positionnement de l’appareil photo donne l’impression que le pont de Brooklyn n’a aucune fonction utilitaire. Habituellement noire de monde et résonnant du vacarme des transports du vingtième siècle, l’artère semble étrangement silencieuse et désertée sur la photo, comme s’il s’agissait d’un monument uniquement dédié à l’appréciation esthétique. Ce poste d’observation inhabituel élimine également l’arrière-plan habituel de la ville et du fleuve, de telle sorte que le pont semble flotter dans un ciel vide. Comme Evans l’a détaché de son contexte urbain, le pont de Brooklyn semble aussi détaché de sa propre époque : les formes massives et les arches et piliers de style médiéval font penser aux portes d’une ancienne forteresse, tandis que les enchevêtrements de câbles en acier suggèrent une technologie futuriste encore inconnue du public. Sur cette image remarquablement compacte (la photo n’est pas plus grande que la poche de sa veste qui contenait son appareil photo), Evans introduit deux nouveaux concepts très importants qui allaient altérer pour toujours notre perception du pont de Brooklyn : il devient une icône de la modernité et un monument qui appartient déjà à l’histoire.

Article du Picturing America Artworks, Essays and Activities (pour l’article en anglais, c’est ICI.)

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Walker Evans, North from Brooklyn Bridge, 1960

Walker Evans – North from Brooklyn Bridge, 1960

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