Gaston Miron (1928-1996), poète du Québec : poèmes des amours fluides

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Gaston MironGaston Miron (1928-1996)

Ouvrages de poésie publiés.

  • Deux Sangs, (avec Olivier Marchand), Montréal, éditions de l’Hexagone, 1953
  • L’Homme rapaillé, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1970
  • Courtepointes, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1975
  • L’Homme rapaillé, Paris, éditions Maspero, 1981
  • L’Homme rapaillé, Montréal, éditions de l’Hexagone, 1994
  • L’Homme rapaillé, Montréal, éditions Typo, 1998
  • L’Homme rapaillé, Montréal, éditions Poésie/Gallimard Nrf, 1999
  • Poèmes épars, Montréal, éditions de l’Hexagone, 2003

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Jeune fille

Jeune fille plus belle que toutes nos légendesla Dame à la licorne - Tapisserie du Moyen Âge, (fin XVe siècle)
de retour à la maison que protègent les mères
secrète et enjouée parmi les êtres de l’été
elle aimait bien celui qui cache son visage

sur mon corps il ne reste que bruine d’amour
au loin les songes se rassemblent à sa taille
pour les bouquets d’eau de ses yeux trop beaux
les yeux qu’elle a lui font trop mal à l’âme

jeune fille plus perdue que toute la neige
les ans s’encordent sur mes longueurs de solitude
et toujours à l’orée de ta distance lointaine
tes mille essaims de sourires encore m’escortent

j’en parle à cause d’un village de montagnes
d’où s’envolent des rubans de route fragiles
toi et moi nous y fûmes plusieurs fois la vie
avec les bonheurs qui d’habitude arrivent

je parle de ces choses qui nous furent volées
mais les voudra la mort plus que l’ombre légère
nous serons tous deux allongés comme un couple
enfin heureux dans la mémoire de mes poèmes

Gaston Miron (L’Homme Rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994

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Carte du tendreCarte du tendre

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Mon bel amour

Mon bel amour navigateur
mains ouvertes sur les songes
tu sais la carte de mon coeur
les jeux qui te prolongent
et la lumière chantée de ton âme

qui ne devine ensemble
tout le silence les yeux poreux
ce qu’il nous faut traverser le pied secret
ce qu’il nous faut écouter
l’oreille comme un coquillage
dans quel pays du son bleu
amour émoi dans l’octave du don

sur la jetée de la nuit
je saurai ma présence
d’un voeu à l’azur ton mystère
déchiré d’un espace rouge-gorge

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Ma ravie (extrait)

J’écris pour te dire que je t’aime
Que mon coeur qui voyage tous les jours 
— Le coeur parti dans la dernière neige 
Le coeur parti dans les yeux qui passent 
Le coeur parti dans le vent des cordages 
Le coeur parti dans les ciels d’hypnose —
Revient le soir comme une bête atteinte
Qu’es-tu devenue mon amour comme hier 
Moi j’ai noir dans la tête j’ai froid dans la main
J’ai l’ennui comme un disque rengaine 
J’ai peur d’aller seul peur de disparaître demain 
Sans ta vague à mon corps sans ta voix de mousse humide 
C’est ma vie que j’ai mal et ton absence
Le temps saigne.
Quand donc aurai-je de tes nouvelles
J’écris pour te dire que je t’aime 
Que tout finira dans tes bras amarré
Que je t’attends dans la saison de nous deux.
Qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine
Que sans toi il ne reviendra plus
.
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Sandro Botticellli -  La Primavera, détail - 1478-82

L’été

Voici l’été de ton nom murmuré
le grand été vert tout autour de ta maison
et si doux quand glisse dessus ton regard
voici les miels de somnolence
à ton cou d’herbes folles
l’oubli collier de mésanges
 
je soufflais sur toi un vent de puits
alors les yeux avouaient
leur beauté d’années-lumière
et sous ma main de parfaite innocence
naissait ton corps le parfait pays
 
voici l’été profond dans ton oreille
mais pour moi l’été cratère où tu n’es pas
le grand châle bleu de l’espace où mourir.

(Gaston Miron, Poèmes épars, 2003)

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Le Non Verbal
à S. qui m’érotise
 
Par le rose pourpre de sa poitrine
mes lèvres de papillon et de salive
ses seins sont agacés de soir
l’animal fou de mon désir s’élance.

(Gaston Miron, Poèmes épars, 2003)

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Sandro Botticelli - la naissance de Vénus, détail - 1485

Plus belle que les larmes

Jeune fille plus belle que les larmes
qui ont coulé plus qu’averses d’avril
beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur
où passaient les longs-courriers de mes désirs
mémoire, ô colombe dans l’espace du coeur
je me souviens de sa hanche de navire
je me souviens de ses épis de frissons
et sur mes fêtes et mes désastres
je te salue toi la plus belle
et je chante

Gaston Miron (extrait de La marche à l’amour in L’Homme Rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994 ou Les poèmes, Gallimard, 2007)

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Poème de séparation 1

Comme aujourd’hui quand me quitte cette fille
chaque fois j’ai saigné dur à n’en pas tarir
par les sources et les noeuds qui s’enchevêtrent
je ne suis plus qu’un homme descendu à sa boue
chagrins et pluies couronnent ma tête hagarde
et tandis que l’oiseau s’émiette dans la pierre
les fleurs avancées du monde agonisent de froid
et le fleuve remonte seul debout dans ses vents

je me creusais un sillon aux larges épaules
au bout son visage montait comme l’horizon
maintenant je suis pioché d’un mal d’épieu
christ pareil à tous les christs de par le monde
couchés dans les rafales lucides de leur amour
qui seul amour change la face de l’homme
qui seul amour prend hauteur d’éternité
sur la mort blanche des destins bien en cible

je t’aime et je n’ai plus que les lèvres
pour te le dire dans mon ramas de ténèbres
le reste est mon corps igné ma douleur cymbale
nuit basalte de mon sang et mon coeur derrick
je cahote dans mes veines de carcasse et de boucane

la souffrance a les yeux vides du fer-blanc
elle rave en dessous feu de terre noire
la souffrance la pas belle qui déforme
est dans l’âme un essaim de la mort de l’âme

Ma Rose Stellaire Rose Bouée Rose
Ma Rose Éternité
ma caille de tendresse mon allant d’espérance
mon premier amour aux seins de pommiers en fleurs
dans la chaleur de midi violente

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Poème de séparation 2

Tu fus quelques nuits d’amour en mes bras
et beaucoup de vertige, beaucoup d’insurrection
même après tant d’années de mer entre nous
à chaque aube il est dur de ne plus t’aimer

parfois dans la foule surgit l’éclair d’un visage
blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente
autour de moi l’air est plein de trous bourdonnant
peut-être qu’ailleurs passent sur ta chair désolée
pareillement des éboulis de bruits vides
et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes

si j’ai ma part d’incohérence, il n’empêche
que par moments ton absence fait rage
qu’à travers cette absence je me désoleille
par mauvaise affliction et sale vue malade
j’ai un corps en mottes de braise où griffe
un mal fluide de glace vive en ma substance

ces temps difficiles malmènent nos consciences
et le monde file un mauvais coton, et moi
tel le bec du pivert sur l’écorce des arbres
de déraison en désespoir mon coeur s’acharne
et comme, mitraillette, il martèle
ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi

Gaston Miron

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Je t’écris

Je t’écris pour te dire que je t’aime
que mon coeur qui voyage tous les jours
— le coeur parti dans la dernière neige
le coeur parti dans les yeux qui passent
le coeur parti dans les ciels d’hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte

Qu’es-tu devenue toi comme hier
moi j’ai noir éclaté dans la tête
j’ai l’ennui comme un disque rengaine
J’ai peur d’aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c’est ma vie que j’ai mal et ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t’écris pour te dire que je t’aime
que tout finira dans tes amarré
que je t’attends dans la saison de nous deux
qu’un jour mon coeur s’est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

Quand nous serons couchés côte à côte
dans la crevasse du temps limoneux
nous reviendrons de nuit parler dans les herbes
au moment que grandit le point d’aube
dans les yeux des bêtes découpées dans la brume
tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde
c’est Avec toi que je veux chanter
sur le seuil des mémoires les morts d’aujourd’hui
eux qui respirent pour nous
les espaces oubliés

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Ma désolée sereine

Ma désolée sereine
ma barricadée lointaine
ma poésie les yeux brûlés
tous les matins tu te lèves à cinq heures et demie
dans ma ville et les autres
avec nous par la main d’exister
tu es la reconnue de notre lancinance
ma méconnue à la cime
tu nous coules d’un monde à l’autre
toi aussi tu es une amante avec des bras
non n’aie pas peur petite avec nous
nous te protégeons dans nos puretés fangeuses
avec nos corps revendiqués beaux
et t’aime Olivier
l’ami des jours qu’il nous faut espérer
et même après le temps de l’amer
quand tout ne sera que mémento à la lisière des ciels
tu renaîtras toi petite
parmi les cendres
le long des gares nouvelles
dans notre petit destin
ma poésie le coeur heurté
ma poésie de cailloux chahutés

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Avec toi

I

Je voudrais t’aimer comme tu m’aimes, d’une
seule coulée d’être ainsi qu’il serait beau
dans cet univers à la grande promesse de Sphinx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t’aimer
comme il le faudrait ainsi qu’il serait bon
ce que je veux te dire, je dis que je t’aime

l’effroi s’emmêle à l’eau qui ourle tes yeux
le dernier cri de détresse vrille à ma tempe
(nous vivons loin l’un de l’autre à cause de moi
plus démuni que pauvreté d’antan) (et militant)
ceux qui s’aimeront agrandis hors de nos limites
qu’ils pensent à nous, à ceux d’avant et d’après
(mais pas de remerciements, pas de pitié, par
amour), pour l’amour, seulement de temps en temps
à l’amour et aux hommes qui en furent éloignés

ce que je veux te dire , nous sommes ensemble
la flûte de tes passages, le son de ton être
ton être ainsi que frisson d’air dans l’hiver
il est ensemble au mien comme désir et chaleur

II

Je suis un homme simple avec des mots qui peinent
et je ne sais pas écrire en poète éblouissant
je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle
et j’ahane à me traîner pour aller plus loin
déchéance est ma parabole depuis des suites de pères
je tombe et tombe et m’agrippe encore
je me relève et je sais que je t’aime

je sais que d’autres hommes forceront un peu plus
la transgression, des hommes qui nous ressemblent
qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée
c’est en eux dans l’avenir que je m’attends
que je me dresse sans qu’ils le sachent, Avec toi

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water lily floating

Vérité irréductible

Vérité irréductible
O ton visage comme un nénuphar flottant
et le temps c’est le choeur des aulnes
regretter continu sur des rives insensées

ton âme est quelque part
sur les collines de chair oubliée
et le temps c’est mon soulier
creuser contre le ciel

vivre mon angoisse poudrait
éclairait l’obscure arête de ma transparence
le temps c’est ton visage à aimer blanc

dans cette ville qui m’a jeté ses mauvais sorts
ton passage dure encore creuset de feu
le temps c’est une ligne droite et mourante
de mon oeil à l’inespéré

(Gaston Miron)

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Chaque jour

Chaque jour je m’enfonce dans ton corps
et le soleil vient bruire dans mes veines
mes bras enlacent ta nudité sans rivages
où je déferle pareil à l’espace sans bords

sur les pentes d’un combat devenu total
au milieu de la plus quotidienne obscurité
je pense à toi tel qu’au jour de ma mort
chaque jour tu es ma seule voie céleste

malgré l’érosion des peines tourmenteuses
je parviens à hisser mon courage faillible
je parviens au pays lumineux de mon être
que je t’offre avec le goût d’un cours nouveau

amour, sauvage amour de mon sang dans l’ombre
mouvant visage du vent dans les broussailles
femme, il me faut t’aimer de mon âge
comme le temps précieux et blond du sablier

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Quand je te retrouve

Quand je te retrouve après les camarades
le monde est agrandi de nos espoirs de nos paroles
et de nos actions prochaines dans la lutte
c’est alors de t’émouvoir que je suis enhardi
avec l’intensité des adieux désormais dénoués
et de l’aube recommencée sur l’autre versant
lorsque dans nos corps et autour
lorsque dans nos pensées emmêlées
lentement de sondes lentement de salive solaire
jonchés de flores caressés de bêtes brûlantes
secoués de fulgurants déplacements de galaxies
où des satellites balisent demain de plus de dieux
ainsi de te prendre dans le tumulte et l’immensité
lucide avec effervescence
tu me hâtes en toi consumant le manège du désir
et lors de l’incoercible rafale fabuleuse
du milieu de nous confondus sans confins
se lèvent et nous soulèvent
l’empan et le faîte de l’étreinte plus pressante
que la fatalité
noueuse et déliée, chair et verbe, espace
que nous formons largués l’un dans l’autre

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Ce que la mer…

Ce que la mer chante à des milles d’ici
la force de ton ventre, le besoin absolu
de m’ériger en toi
voici que mes bras de mâle amour s’ébranlent
pour les confondre en une seule étendue

ce que la terre dans l’alchimie de ses règnes
abandonne et transmue en noueuses genèses
de même je l’accomplis en homme concret
dans l’arborescence de l’espèce humaine
et le destin qui me lie à toi et aux nôtres

si j’étais mort avant de te connaître
ma vie n’aurait jamais été que fil rompu
pour la mémoire et pour la trace
je n’aurais rien su de mon corps d’après la mort
ni des grands fonds de la durée
rien de la tendresse au long cours de tes pages
cette vie notre éternité qui traverse la mort

et je n’en finis pas d’écouter les mondes
au long de tes hanches…

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Frêle frileuse

Frêle frileuse femme qui vas difficilement
(son absence fait mal en creux dans ton ventre)
d’un effort à l’autre et dans l’espérance diffuse
tiens debout en vie aux souffles des nécessités

diaphane fragile femme belle toujours d’une flamme
de bougie, toi aussi tu as su, tes yeux s’effarent
(l’humidité de l’ennui, ta fraîcheur qui s’écaille)
patiente amoureuse femme qui languis de cet homme

mince courageuse femme qui voiles ton angoisse
(tu oublies ses rencontres, ses liens clandestins)
sans toujours le vouloir il te mêle à sa souffrance
ce monde qui nous entoure auquel ses bras se donnent

La justice est-il écrit est l’espoir de l’homme
(il se mépriserait lui-même du mépris qu’on lui porte)
elle pense: c’est en toi qu’est ancrée ma présence
il pense: c’est par elle unanime que je possède ma vie

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Arrière-souvenir
Pour Isabelle

Au milieu des désirs
des ressacs de la ville
incessant son souvenir
comme un fond de ciel qui brille

ô souvenir soleilleux
d’Isabelle et de la vie
la rosée du merveilleux
sur mon âme de prairie

ah

de ce que fut le monde
et souviens-toi de toi
à ces jours de joie blonde
tu fus quelque roi

te souviens de la chère
d’elle et des floraisons
elle fut la première
à te faire oraison

comme avant que grondent
les chien de ton destin
l’âme était une ronde
et la terre un jardin

(Gaston Miron, « Arrière-souvenir», in la revue Amérique française, vol. 11, numéros 6, 1953 et repris dans Poèmes épars, 2003). La dédicace s’adresse à Isabelle Montplaisir, que Miron rencontre et fréquente au cours de l’hiver et du printemps 1952 à l’Ordre de Bon Temps.

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Le temps de toi

Il fait un temps fou de soleil carrousel
la végétation de l’ombre partout palpitante
le jour qui promène les calèches du bonheur
le ciel est en marche sur des visages d’escale
puis d’un coup le vent s’éprend d’un arbre seul
il allume tous les rêves de son feuillage

Belle vie où nos mains foisonnent je te coupe
je reçois en plein coeur tes objets qui brillent
voici des silences comme des revolvers éteints
mes yeux à midi comme des étangs tranquilles
les fleurs sont belles de la santé des femmes

Le temps mon amour le temps ramage de toi
continûment je te parle à voix de passerelles
beaucoup de gens murmurent ton nom de bouquet
je sais ainsi que tu es toujours la plus jolie
et naissante comme les beautés de chaque saison
il fait un monde heureux foulé de vols courbes

Je monte dans les échelles tirées de mes regards
je t’envoie mes couleurs vertes de forêt caravelle
il fait un temps de cheval gris qu’on ne voit plus
il fait un temps de château très tard dans la braise
il fait un temps de lune dans les sommeils lointains

(Gaston Miron)

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Montréal - vue du Mont Royal

Montréal – vue du Mont Royal

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La marche à l’amour

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t’aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j’affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j’ai un coeur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers
ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
ouvre-moi tes bras que j’entre au port
et mon corps d’amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l’ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l’amour dénoué
j’allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d’être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d’aval
j’aime
que j’aime
que tu t’avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
par ce temps profus d’épilobes en beauté
sur ces grèves où l’été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d’eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d’outaouais
puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorge
terre meuble de l’amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendressesmais que tu m’aimes et si tu m’aimes
s’exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu’importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d’éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m’emportent sens dessus dessous
je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d’or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

Gaston Miron (L’Homme Rapaillé, série La marche à l’Amour (7 poèmes)  Montréal, l’Hexagone, 1994) 

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Parle-moi

Parle-moi parle-moi de toi parle-moi de nous
j’ai le dos large je t’emporterai dans mes bras
j’ai compris beaucoup de choses dans cette époque
les visages et les chagrins dans l’éloignement
la peur et l’angoisse et les périls de l’esprit
je te parlerai de nous de moi des camarades
et tu m’emporteras comblée dans le don de toi

jusque dans le bas-côté des choses
dans l’ombre la plus perdue à la frange
dans l’ordinaire rumeur de nos pas à pas
lorsque je rage butor de mauvaise foi
lorsque ton silence me cravache farouche
dans de grandes lévitations de bonheur
et dans quelques grandes déchirures
ainsi sommes-nous un couple
toi s’échappant de moi
moi s’échappant de toi
pour à nouveau nous confondre d’attirance
ainsi nous sommes ce couple ininterrompu
tour à tour désassemblé et réuni à jamais

 

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Art poétique

J’ai la trentaine à bride abattue dans ma vie
je vous cherche encore pâturages de l’amour
je sens le froid humain de la quarantaine d’années
qui fait glace en dedans, et l’effroi m’agite

je suis malheureux ma mère mais moins que toi
toi mes chairs natales, toi qui d’espérance t’insurges
ma mère au cou penché sur ton chagrin d’haleine
et qui perds gagnes les mailles du temps à tes mains

dans un autre temps mon père est devenu du sol
il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils
mon père, ma mère, vous saviez à vous deux
nommer toutes choses sur la terre, père, mère

j’entends votre paix
se poser comme la neige…

(Gaston Miron, « J’avance en poésie », in L’homme rapaillé)

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Au sortir du labyrinthe
Quand détresse et désarroi et déchirure
te larguent en la brume et la peur
lorsque tu es seule enveloppée de chagrins
dans un monde décollé de la rétine
alors ta souffrance à la mienne s’amarre, et pareils
me traversent les déserts de blancheur aiguë

Tu es mon amour dans l’empan de ma vie
ces temps nôtres sont durs parmi les nôtres
je tiens bon le temps je tiens bon l’espérance
et dans cet espace qui nous désassemble
je brillerai plus noir que ta nuit noire

Ce qu’aujourd’hui tu aimes et que j’aime
comme hier habitée toujours tu m’aimeras
comme désormais désertée je t’aimerai encore
il nous appartient de tout temps à jamais
ma naufragée dans un autre monde du monde

Je ne mourrai plus avec toi
à la croisée de nous deux

(Gaston Miron, « Poèmes de l’amour en sursis » in L’homme rapaillé)

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Cantique des horizons

(sur un ton faussement valéryen)

Ne vois-tu pas ma blonde
quelque petit bateau
courir les hautes eaux
les légendes du monde

quelque petit bateau
qui nargue les ondines
dans le vent de matines
sur la ligne des eaux

et que n’as-tu ô chère
la vive déraison
de créer ta vision
d’en humer les chimères

la vive déraison
de tendre ta chair nue
aux lunes inconnues
du seuil de ta vision

ô berceuse ma mie
avec moi t’accordant
dans l’haleine du temps
et d’espace magie

que ne souffres-tu pas
aux souffles des partances
d’échapper loin là-bas
le poids de ta naissance

(Gaston Miron, Deux sangs, 1953) *Initialement « Berceuse d’horizons » dans la première édition en 1953. Plus tard, Miron lui donnera ce titre.

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Ce monde sans issue

Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie
dans le feu des épées de vent dans tes cheveux
parmi les éclats sourds de béton sur tes parois
ta longue et bonne tête de la journée
ta tête de pluie enseignante
et pelures
et callosités
ta tête de mort

et ne pouvant plus me réfugier en Solitude
ni remuer la braise dans le bris du silence
ni ouvrir la paupière ainsi
qu’un départ d’oiseau dans la savane
que je meure ici au cœur de la cible
au cœur des hommes et des horaires
car il n’y a plus un seul endroit
de la chair de solitude qu ne soit meurtri
même les mots que j’invente
ont leur petite aigrette de chair bleuie

souvenirs, souvenirs, maison lente
un cours d’eau me traverse
je sais, c’est la Nord de mon enfance
avec ses mains d’obscure tendresse
qui voletaient sur mes épaules
ses mains de latitudes de plénitude

et mes vingt ans et quelques dérivent
au gré des avenirs mortes, mes nuques
dans le vide

(Gaston Miron, L’homme rapaillé)

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Chagrin

Le temps et l’avalanche
hiver comme un mort qui bleuit
la sainte folie
reste écrouée
dans ma face hurlante et baignante

en bruits de fleurs de givre
la vie se vide
et dans l’enclos du chagrin
les bêtes à cornes
haleine rompue repassent

(Gaston Miron, « Six courtepointes, 1954-1975 »,
in L’homme rapaillé)

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Corolle ô fleur
(sur un ton faussement mallarméen)

Corolle ô fleur ton sourire
ouverte échappe des abeilles d’or
reviennent les soirs bruns ivres
Infante des jeux du sort
née la beauté aux arches de tes rives
nos yeux marée sur ton corps
enfante pour eux les perles de vivre

(Gaston Miron, Deux sangs, 1953)

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Corps second

C’est en nous
et c’est nous dans son propre
ébranlement
tourbillon
corps de la danse second
arborescent
multiplié
éros
noué et dénoué
lierre
oiseau
origine
de fluide et de feu
sève
musique
vibrations
âme et limon
du beat
fondamental
ma tête est
mille fois moins que
la tête d’une épingle
c’est en elle pourtant
que danse
la terre

(In 100,000 prétextes pour danser, Les Grands Ballets Canadiens, 1976. Aussi dans Gaston Miron, Poèmes épars, 2003, p. 121)

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