Illustres illustrateurs : William Blake illustrant le poème « Night Thoughts » d’Edward Young

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Edward Young (1683-1765)Edward Young (1683-1765)

     Edward Young était un poète romantique anglais à l’âme tourmentée, précurseur du romantisme qui a écrit une œuvre personnelle et profonde.  Fils d’un recteur d’Upham, il étudia au collège de Winchester, et avant même de quitter All Souls College à Oxford en 1719, commença sa carrière comme poète courtisan. Ses premières œuvres furent exclusivement des dédicaces et des poésies laudatives à l’intention des grands du royaume, cherchant à décrocher de la part de ces derniers pensions et emplois, entreprise peu couronnée de succès à une époque où le mécénat était en voie de disparition. À part ces productions de circonstance dont il ne semblait pas lui-même être très fier puisqu’il les omit de l’édition de ses œuvres, Young écrivit deux tragédies, Busiris, jouée avec beaucoup de succès à Drury Lane en 1719, et La Vengeance, imitée d’Othello (Revenge1721), considéré comme l’un des meilleurs drames anglais du temps. De 1725 et 1728, Young a publié une suite de sept satires morales sur la passion universelle, dans le genre d’Alexander Pope, dédiées à des grands du royaume. Publiée sous le titre de Love of Fame, the Universal Passion (« L’Amour de la Renommée, universelle passion », Londres,17251728, 2 part.), cette suite, composée de couplets saisissants et vigoureux et qualifiée par l’écrivain Samuel Johnson de « très grande réalisation » aurait rapporté à l’auteur 3 000 livres lui permettant de compenser les pertes qu’il avait subies dans le krach de 1720.

     En 1728, Young décida d’entrer dans les ordres malgré une jeunesse que certains ont décrit comme peu orientée vers la religion et la moralité. A ce propos, Pope a dit de lui qu’« Il possédait beaucoup de génie sublime, mais sans bon sens, de sorte que son génie, sans guide, était perpétuellement exposé à dégénérer dans l’affectation », mais qu’il « possédait un cœur excellent qui lui permit de soutenir, une fois qu’il l’eut assumé, le caractère ecclésiastique d’abord avec décence et ensuite avec honneur. » Il devint alors aumônier royal et obtint, en 1730 une cure à Welwyn. Il se maria en 1731 à Elizabeth Lee mais celle-ci mourut quelques années plus tard en 1740, précédée de peu dans sa mort par la fille qu’elle avait eue d’un précédent mariage et le mari de celle-ci.

Le chef-d’œuvre « Night thoughts »
   Ces événements funestes auraient été à l’origine chez Young d’une crise morale et d’une disposition lugubre et mélancolique qui l’aurait amené à écrire son fameux Night thoughts (Pensées nocturnes), long poème divisé en neuf nuits, publié de 1742 à1746, souvent réimprimé, et connu en France sous le titre des Nuits son poème Plaintes ou Pensées nocturnes sur la vie, la mort et l’immortalité (1742-1745), ou plus simplement par Nuits. Oeuvre de nature religieuse, morale et romanesque, ce long poème d’apparence désorganisée abonde en passages brillants et inaugurera le genre sombre et mélancolique du romantisme. Il met en scène « un chrétien qui paraît sincère, un moraliste satirique de l’école de Pope, habile à balancer les antithèses, et un déclamateur sentimental déployant ses chagrins avec une abondance déréglée d’images. L’immortalité de l’âme, la vérité du christianisme, la nécessité d’une vie religieuse et morale, tels sont les thèmes que Young s’efforce de renouveler en y ajoutant des personnages et des incidents de roman, qui représentaient des faits et des êtres réels.  » (Wikipedia).  Le thème de la mélancolie lugubre de Young s’inscrit dans le courant des œuvres traitant de la mélancolie que le poète écossais James Thomson a qualifié de « Mélancolie philosophique » dans son poème d’Automne, publié en 1830, telles que Il Penseroso de Milton en 1645, The Grave (le Tombeau) du poète également écossais Robert Blair publié en 1745 également illustré par William Blake ou Les Méditations du prêtre méthodiste James Harvey publié en 1745 et 1746. L’originalité du poème de Young réside dans sa subjectivité dans le mesure où l’auteur déclare faire appel à sa propre expérience.
   Le succès des Nuits fut énorme. Il a été traduit en français, allemand, italien, espagnol, portugais, suédois et hongrois. En France, c’est Pierre Le Tourneur qui traduisit les Nuits dans une prose plus emphatique et plus lugubre que les vers de l’original. Cette version (1769, 2 vol. in-8°) eut un immense succès, devint un classique de l’école romantique et assura à Young un succès plus grand que dans son pays. « Même si Young n’est pas l’’inventeur de la mélancolie et du clair de lune en littérature, il a beaucoup fait pour en répandre le goût. »  En Allemagne, quelques critiques le préférèrent à John Milton. Elle fut réimprimée une cinquantaine de fois. Guerber déclara à ce sujet que le recueil de poème de Young « devait se trouver en compagnie du Livre Saint dans tous les ménages pieux ». Par la suite Pierre Le Tourneur a donné une traduction des Œuvres complètes (Paris, 1796, 6 vol. in-18) de Young. Vers la fin des années 1800, la popularité du poète et de ses Night Thoughts avaient grandement diminué.
    Les Nuits furent suivies par un essai Conjectures on Original Composition (Conjectures sur la composition originale, 1759), qui eut une certaine influence en Europe continentale, particulièrement en Allemagne, comme testament préconisant l’originalité plutôt que l’imitation néoclassique.
   Malgré toutes ses imperfections, l’œuvre poétique de Young est restée l’une des principales de la poésie anglaise du XVIIIe siècle.

Les illustrations de William Blake
   William Blake a travaillé sur des illustrations pour une édition de Night Thoughts entre 1795 et 1797 pour l’éditeur Richard Edwards. Il réalisa 537 dessins à l’aquarelle dont 150 devaient faire l’objet d’une gravure. Contrairement à tous les autres éditions illustrées de classiques populaires de cette période, qui plaçaient des gravures en face du texte, les illustrations de Blake sont placées sur les mêmes pages que les poèmes, encerclant le texte. Mais seuls 43 dessins furent gravés, l’entreprise s’avéra être un échec commercial et dut finalement être interrompue.

    La traduction du texte des « Night Thoughts » présentée ci-après en accompagnement des illustrations de William Blake est celle de Pierre Le Tourneur accessible sur le site suivant de l’Université de Toronto : Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d’Hervey, etc : Young, Edward, 1683-1765 : Free Download & Streaming : Internet Archive.

    Les illustrations présentées ci-dessous sont tirées du très beau site Internet consacré à l’illustration : About 50 Watts – 50 Watts

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William Blake - illustration de Night Thoughts

William Blake - illustration de Night Thoughts

PREMIERE NUIT

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Les misères de l’humanité.

Capture d’écran 2014-01-21 à 13.33.37    Doux sommeil, toi dont le baume répare la nature épuisée. Hélas ! il m’abandonne. Semblable au monde corrompu, il fuit les malheureux. Exact à se rendre aux lieux où sourit la fortune, il évite d’une aile rapide la demeure où il entend gémir, et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
 Après quelques moments d’un repos agité, et depuis longtemps je n’en connais plus de tranquille, je me réveille… Heureux ceux qui ne se réveillent plus ! … Pourvu toutefois que les songes effrayants n’épouvantent pas les morts dans le fond des tombeaux.
     Quels flots tumultueux de rêves insensés ont battu mes sens pendant le sommeil de ma raison ! Comme j’errais de malheurs en malheurs ! J’éprouvais toutes les horreurs du désespoir pour des infortunes imaginaires. Rendu à moi-même et retrouvant ma raison, qu’aie-je gagné à m’éveiller ? Hélas ! Je n’ai fait que changer de maux, et je trouve la vérité plus cruelle encore que le mensonge. Les journées sont trop courtes pour suffire à ma douleur. Et la nuit, oui, la nuit la plus noire, au moment même où elle s’enveloppe des ténèbres les plus profondes, est encore moins triste que ma destinée, moins sombre que mon âme.

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William Blake – illustration de la Première Nuit d’Young.

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Enfant de poussière, héritier de la gloire,
Un ver… un Dieu… chez lui tout est contradictoire.
Qui peut s’interroger, s’observer sans effroi ?Capture d’écran 2014-01-21 à 15.30.05
Je pâlis, je recule… épouvanté de moi !
Dans ses propres foyers ma pensée étrangère
Me parcourt tout entier, cherche un jour qui l’éclaire :
Au travers de mes sens, mon âme veut se voir;
Et l’être intelligent ne peut me concevoir.
Oui, l’homme est, pour lui-même, un effrayant mystère :
Au sein de la bassesse, au sein de la misère,
Son front s’élève au ciel, de gloire environné :
Il est plus fier encore qu’il n’est infortuné.
Sur mes destins confus ma raison indécise
Flotte entre la terreur, la joie et la surprise :
Orgueilleux et souffrant, je m’admire et me plains;
Et je crois et je doute, et j’espère et je crains.
Qui peut me conserver, qui peut me m’ôter la vie ?
Un jour, il faudra bien qu’elle me soit ravie;
Mais aussi, rien ne peut m’enchaîner au tombeau;
L’âme y prend son essor vers un monde nouveau.
    Non, l’immortalité n’est point une chimère;
Sur ce grand intérêt la nature m’éclaire.
Ce ciel éblouissant, ce dôme lumineux
Laisse échapper vers moi, du centre de ses feux,
un rayon précurseur de la gloire suprême
Tout la peint à mes yeux, tout…, le sommeil lui-même.
Quand ce dieu taciturne abandonne au repos
Mes sens appesantis sous de mornes pavots,
Des vers de sa prison libre et débarrassée,
Mon âme suit encore le vol de la pensée.
Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs,Capture d’écran 2014-01-21 à 16.02.33
Elle foule tantôt la verdure et le saleurs :
Tantôt triste, pensive et s’enfonçant dans l’ombre,
Elle suit, effrayée, un bois lugubre et sombre.
D’un rocher, quelquefois, elle roule soudain;
Ses bras ensanglantés l’y suspendent en vain :
Elle retombe; un lac la reçoit dans sa chute;
Sa peur oppose à l’onde  une pénible lutte;
Elle se débat, nage, et regagnant le bord,
Sur le roc escarpé gravit avec effort.
Dans la course des vents quelquefois entraînée,
Elle s’élance et croit planer, environnée
De ces sylphes brillants, de ces esprits divers,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs :
Mais, soit que son erreur la console ou l’afflige,
De ses songes confus le bizarre prestige
Lui dit, que son instinct, son vol impérieux
L’élève vers sa source, en l’élevant aux cieux;
Qu’aux plaines de l’éther développant son aile,
Elle abandonne un corps appesanti, loin d’elle,
Que son être est plus noble, et qu’elle ne sort pas
De la vile poussière éparse sous ses pas.

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Capture d’écran 2014-01-23 à 07.52.07Les hommes vivent comme si ils ne devaient jamais mourir; à les voir agir, on dirait qu’ils n’en sont pas persuadés. Ils s’alarment pourtant, lorsque la mort frappe près d’eux quelque coup inattendu. Les cœurs sont dans l’effroi. Mais quoique nos amis disparaissent, et que nous soyons blessés nous-mêmes du coup qui les tue, la plaie ne par de pas à se cicatriser. Nous oublions que la foudre est tombée, dés que ses feux sont éteints. La trace du vol de l’oiseau ne s’efface pas plus vite dans les airs, ni le sillon du vaisseau sur les ondes, que la pensée de la morts dans le cœur de l’homme. Nous l’ensevelissons dans le tombeau même où nous enfermons ceux qui nous étaient chers : elle s’y perd avec les larmes dont nous avons arrosé leurs cendres. Quoi ! j’oublierais Philandre ! Non, jamais ! Comme mon cœur se gonfle ! qu’il est plein ! Non, quand je laisserais un libre cours à ma douleur, la nuit tout entière, la plus longue nuit ne l’épuiserait pas; et l’alouette légère viendrait encore troubler de ses chants mes tristes plaintes. Je l’entends déjà ! c’est sa voix perçante qui vient d’éclater dans les airs. Qu’elle est matinale à éveiller l’aurore !
    Tendre Philomène, comme toi, je cherche la nuit. Comme toi, le cœur blessé d’un trait qui le déchire, j’essaie d’assoupir mes douleurs par mes chants mélancoliques : nous envoyons ensemble nos accens vers les cieux. Nous n’avons que les étoiles pour témoins. Elle paraissent s’arrêter pour t’entendre : la nature entière est insensible à ma voix. Mais il fut des chantres sublimes dont la voix plus ravissante que la tienne charme tous les siècles. Dans ces heures de silence, enveloppé du noir manteau de la nuit, je cherche à me remplir de leur enthousiasme, pour tromper mes maux, et soulever mon âme sous le poids qui l’oppresse. Je me pénètre de leur transports, mais je ne peux m’élever à leur génie. Divin Homère, sublime Milton, privés tous deux de la lumière, vous chantiez dans des ténèbres involontaires : moi, je m’y enfonce par choix, et je les préfère à la clarté du jour. Oh ! que ne suis-je animé des mêmes feux qui vous embrasaient ! Que n’ai-je la voix du chantre de ma patrie qui a fait revivre sous nos yeux le chantre de la Grèce ! Pope a chanté l’homme : je chante l’homme immortel. Souvent je m’élance au-delà des barrières de la vie : car qui peut me plaire maintenant que l’immortalité ? Je suis malheureux. Ah ! si Pope, au lieu de s’arrêter dans le cercle étroit du temps, avait poursuivi la trace de son vol hardi, elle l’eût conduit aux portes brillantes de l’éternité. C’est lui qui se serait soutenu sur ses ailes de feu dans les hauteurs d’où tombe ma faiblesse. Il eût chanté l’immortalité de l’homme ! Il eût été le consolateur du genre humain et le mien !

Fin du chapitre de La Première Nuit (Night Thoughts d’Edward Young) – Traduction libre de Pierre Le Tourneur

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