Quand les âmes vagabondent : un conte de Saintine de 1861 et l’attelage ailé de Platon (Phèdre -370)


Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865)

Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865)

Joseph-Xavier Boniface dit Saintine, romancier et dramaturge français. En 1814, il est conscrit dans l’armée, mais ne participa à aucun combat. Se destinant à la profession de médecin, il suivit ensuite des études de médecine à l’Hôtel-Dieu de Paris et logeait alors rue du Vieux-Colombier. Se détournant le la médecine, il devint le secrétaire de Louis-Philippe de Ségur, alors académicien. C’est à cette occasion qu’il devint lauréat du concours de poësie organisé par l’Académie française. Il publie son premier volume de poésie, Poèmes, odes, épîtres en 1823, à l’âge de 25 ans. En 1836 il publie Picciola, un roman sur le comte de Charney, prisonnier politique enfermé au Piémont, qui fut traduit dans de nombreuses langues et connut un certain succès en Europe. Son père était professeur au collège de la Marche à Paris et sa mère, lingère au carrefour de Buci. Il est le frère cadet du pédagogue Alexandre Boniface (1790-1841)

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crédit photo Brice Bourrée

Le conte qui suit, « La vallée des âmes » est tirée d’un recueil de X.-B. Saintine publié en 1861 à Paris chez Hachette,  « Contes de toutes les couleurs ».

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     D’après la tradition indienne, au-dessous de la terre, à la seconde sphère des cieux inférieurs, que n’atteignent plus les rayons du soleil, existe une immense vallée, demi-sombre, demi-lumineuse. Là, le feuillage bleuâtre des arbres s’éclaire de lueurs phosphorescentes ; les plantes, rigides, anguleuses, ne sont autres que des cristallisations diversement coloriées, portant pour fleurs des épanouissements de pierreries, des ombelles de grenats, de topazes ou d’améthystes, tels qu’on en peut voir dans nos kaléidoscopes, et leurs facettes prismatiques reflètent en les multipliant les lueurs des arbres bleus.
    Au milieu de cette espèce de crépuscule lunaire, tout est silence. On n’entend ni le chant d’un oiseau ni le murmure d’une abeille ; la terre serait inhabile à y nourrir le moindre animal ayant vie. Les plaintes mêmes du vent se taisent sous l’immobile feuillage.
    Un grand lac, que n’alimente aucune source, aucun ruisseau, emplit les parties basses de la vallée, non de ses ondes coulantes et sonores, mais d’une couche profonde de blanches vapeurs qui baignent sans les mouiller le pied des berges, la base des promontoires, ou se développent, comme une légère écharpe de mousseline, autour des îles scintillantes.

Ghost wave

    Le mouvement n’est cependant pas tout à fait exclu de ce monde silencieux. Semblable à un linceul qui se soulève, parfois le miroir léthargique du lac se gonfle et s’anime à sa surface. À travers la vague vaporeuse, on voit glisser des formes, indécises d’abord, tant la substance dont elles sont composées paraît se mêler, à la substance même du lac ; mais bientôt les principales dispositions du corps humain, se montrant dans leur harmonie, se détachent de ce voile de brume qui les environne. Ces bras, ces épaules sans muscles, sans épiderme, aux contours douteux ; ces fronts que n’ombrage nulle trace de chevelure ; ces visages que le sang ne peut colorer, qui ne se plissent ni sous une ride ni sous un sourire, conservent néanmoins une sorte de physionomie ; ces yeux à peine indiqués comme une double tache brune, et d’où s’échappe un reste de regard ; ces lèvres effacées, ternes et closes, et, qui ne doivent s’ouvrir qu’à un suprême commandement, suffisent pour témoigner de la différence des sexes parmi tous ces pâles simulacres.
     Une fois hors du lac, ces hommes et ces femmes-nuages vont errer le long de la rive ou s’étendre sur les berges. À travers leur corps diaphane, on aperçoit la terre sur laquelle ils se tiennent couchés, on voit briller les pétales d’onyx et de topaze des fleurs, qui ne se sont pas même inclinées sous leur poids.
     Et parfois, prenant une attitude mélancolique, le coude posé sur le sol, la tête appuyée sur la main, ces ombres semblent rêver.
     À quoi rêvent-elles ?
     Peut-être à leur existence passée ; peut-être à leur existence future.
    Car cette vallée, c’est le séjour des âmes destinées à subir une nouvelle épreuve de la vie.

(X.-B. SaintineContes de toutes les couleurs, Paris : Hachette, 1861)

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Odilon Redon - winged-horse

Odilon Redon – les chevaux allés

Platon : l’attelage ailé des âmes (Phèdre, – 370 av. J.C.)

Platon     Supposons donc que l’âme ressemble aux forces combinées d’un attelage ailé et d’un cocher. Tous les chevaux et les cochers des dieux sont bons et de bonne race ; ceux des autres êtres sont formés d’un mélange. Chez nous d’abord, le chef de l’attelage dirige deux chevaux ; en outre, si l’un des coursiers est beau, bon et de race excellente, l’autre, par sa nature et par son origine, est le contraire du premier. Nécessairement donc la conduite de notre attelage est difficile et pénible. Mais pour quelle raison, un être vivant est-il donc désigné, tantôt comme mortel, tantôt comme immortel : c’est ce qu’il faut essayer d’expliquer. Tout ce qui est âme prend soin de tout ce qui est sans âme, fait le tour du ciel tout entier et se manifeste tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt les espaces célestes et gouverne le monde tout entier. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide ; là, elle établit sa demeure, prend un corps terrestre et paraît, par la force qu’elle lui communique, faire que ce corps se meuve de lui-même. Cet ensemble, composé et d’une âme et d’un corps, est appelé être vivant et qualifié de mortel par surnom. Quant au nom d’immortel, il ne peut être défini par aucun raisonnement raisonné ; mais, dans l’impossibilité où nous sommes de voir et de connaître exactement Dieu, nous nous l’imaginons comme un être immortel ayant une âme et possédant un corps, éternellement l’un à l’autre attachés. Toutefois, qu’il en soit de ces choses et qu’on en parle ainsi qu’il plaît à Dieu ! Recherchons, quant à nous, la cause qui fait que l’âme perd ses ailes et les laisse tomber. Elle est telle que voici. La force de l’aile est par nature de pouvoir élever et conduire ce qui est pesant vers les hauteurs où habite la race des dieux. De toutes les choses attenantes au corps, ce sont les ailes qui le plus participent à ce qui est divin. Or ce qui est divin, c’est le beau, le sage, le bon et tout ce qui est tel. Ce sont ces qualités qui nourrissent et fortifient le mieux l’appareil ailé de l’âme, tandis que leurs contraires, le mauvais et le laid, le consument et le perdent. Le grand chef, Zeus, s’avance le premier dans le ciel en conduisant son char ailé ; il règle tout, veille sur tout. Derrière lui, s’avance l’armée des dieux et des génies disposée en onze cohortes. Hestia, seule, reste dans le palais des dieux.

      [247] Tous ceux des autres qui comptent au nombre des douze dieux conducteurs, marchent en tête de leur cohorte, dans l’ordre qui fut prescrit à chacun d’eux. De nombreuses visions bienheureuses, de nombreuses évolutions divines animent donc l’intérieur du ciel, où la race des dieux bienheureux circule pour accomplir la tâche assignée à chacun. Derrière eux, marchent tous ceux qui veulent et qui peuvent les suivre, car l’envie n’a point place dans le chœur des dieux. Lorsqu’ils vont assister au repas et prendre part au festin, ils montent au travers des régions escarpées, jusqu’au plus haut sommet de la voûte du ciel. Toujours en équilibre, les chars des dieux sont faciles à conduire et montent aisément. Ceux qui les suivent, par contre, ne grimpent qu’avec peine, car le coursier doué d’une complexion vicieuse s’affaisse, s’incline vers la terre et s’alourdit, s’il n’a pas été bien dressé par ses cochers. Alors une tâche pénible et une lutte suprême s’offrent à l’âme de l’homme. Les âmes appelées immortelles, quand elles sont parvenues au sommet, passent au-dehors et vont se placer sur le dos même du ciel ; et, tandis qu’elles s’y tiennent, le mouvement circulaire les emporte, et elles contemplent l’autre côté du ciel. Aucun poète d’ici-bas n’a jusqu’ici chanté cette région supra-céleste, et jamais aucun dignement. Voici pourtant ce qu’elle est, car il faut oser dire la vérité, surtout quand on parle sur la Vérité même. L’Essence qui possède l’existence réelle. celle qui est sans couleur, sans forme et impalpable ; celle qui ne peut être contemplée que par le seul guide de l’âme, l’intelligence ; celle qui est la source du savoir véritable, réside en cet endroit. Pareille à la pensée de Dieu qui se nourrit d’intelligence et de science absolue, la pensée de toute âme, cherchant à recevoir l’aliment qui lui convient, se réjouit de revoir après un certain temps l’Être en soi, se nourrit et se rend bienheureuse en contemplant la vérité, jusqu’à ce que le mouvement circulaire la ramène à son point de départ. Durant cette révolution, elle contemple la justice en soi, elle contemple la sagesse, elle contemple la science, non cette science sujette au devenir, ni celle qui diffère selon les différents objets que maintenant nous appelons des êtres, mais la science qui a pour objet l’Être réellement être. Puis, quand elle a de même contemplé les autres êtres réels et qu’elle s’en est nourrie, elle plonge à nouveau dans l’intérieur du ciel, et rentre en sa demeure. Dès qu’elle y est rentrée, le cocher attache ses chevaux à la crèche, leur jette l’ambroisie, et les abreuve ensuite de nectar.

      Telle est la vie des dieux. [248] Parmi les autres âmes, celle qui suit et ressemble le mieux à la divinité, élève la tête de son cocher vers cet envers du ciel, et se laisse emporter par le mouvement circulaire. Mais, troublée par ses coursiers, elle ne contemple qu’avec peine les êtres doués d’une existence réelle. Telle autre, tantôt s’élève et tantôt s’abaisse ; et, violentée par ses chevaux, elle aperçoit certaine réalités tandis que d’autres lui échappent. Les autres âmes sont toutes avides de monter ; mais, incapables de suivre, elles sombrent dans le remous qui les emporte, se jettent les unes sur les autres et se foulent aux pieds, chacune essayant de se porter avant l’autre. De là un tumulte, une lutte et les sueurs d’une suprême fatigue. Par la maladresse des cochers, beaucoup d’âmes alors deviennent boiteuses, beaucoup brisent une grande partie de leurs ailes. Toutes, malgré leurs efforts répétés, s’éloignent sans avoir été admises à contempler l’Être réel ; elles s’en vont n’ayant obtenu qu’opinion pour pâture. La cause de cet intense empressement à découvrir la plaine de vérité, est que l’aliment qui convient à la partie la plus noble de l’âme provient de la prairie qui s’y trouve, et que la nature de l’aile ne peut s’alimenter que de ce qui est propre à rendre l’âme légère. Il est aussi une loi d’Adrastée. Toute âme, dit-elle, qui a pu être la suivante d’un dieu et contempler quelques vérités absolues, est jusqu’à un autre périodique retour à l’abri de tout mal ; et, si elle reste capable de toujours accompagner son dieu, elle sera pour toujours hors de toute atteinte. Lorsque l’âme pourtant, impuissante à suivre les dieux, ne peut point arriver à la contemplation, et que par malheur, en s’abandonnant à l’oubli et en se remplissant de vices, elle s’appesantit : alors, une fois appesantie, elle perd ses ailes et tombe sur la terre. Dès lors, une loi lui défend d’animer à la première génération le corps d’un animal, mais prescrit à l’âme qui a contemplé le plus de vérités, de générer un homme qui sera ami de la sagesse, ami du beau, des Muses ou de l’amour. L’âme qui tient le second rang doit donner un roi juste ou guerrier mais apte à commander ; celle du troisième rang produira un politique, un administrateur ou un homme d’affaires ; celle du quatrième, un gymnaste infatigable ou quelque homme versé dans la guérison des maladies du corps ; celle du cinquième mènera la vie d’un devin ou d’un initiateur ; celle du sixième conviendra à un poète ou à quelque autre imitateur celle du septième animera un artisan ou un agriculteur celle du huitième, un sophiste ou un flatteur du peuple celle du neuvième, un tyran. Dans tous ces états, quiconque a vécu en pratiquant la justice obtient en échange une destinée meilleure ; celui qui l’a violée tombe dans une pire.

       [249] Aucune âme d’ailleurs ne retourne avant dix mille années au point d’où elle était partie ; car, avant ce temps, elle ne recouvre pas ses ailes, à moins qu’elle n’ait été l’âme d’un philosophe loyal ou celle d’un homme épris pour les jeunes gens d’un amour que dirige la philosophie. Alors, au troisième retour de mille ans, si elles ont trois fois successivement mené la même vie, elles recouvrent leurs ailes et s’en retournent après la trois millième année vers les dieux. Quant aux autres âmes, lorsqu’elles ont achevé leur première existence, elles subissent un jugement. Une fois jugées, les unes vont dans les prisons qui, sont sous terre s’acquitter de leur peine ; les autres, allégées par l’arrêt de leur juge, se rendent en un certain endroit du ciel où elles mènent la vie qu’elles ont méritée, tandis qu’elles vivaient sous une forme humaine. Au bout de mille ans, les unes et les autres reviennent se désigner et se choisir une nouvelle existence ; elles choisissent le genre de vie qui peut plaire à chacune. Alors l’âme humaine peut entrer dans la vie d’une bête, et l’âme d’une bête, pourvu qu’elle ait été celle d’un homme jadis, peut animer un homme de nouveau, car l’âme qui jamais n’a vu la vérité ne saurait s’attacher à une forme humaine. Pour être homme, en effet, il faut avoir le sens du général, sens grâce auquel l’homme peut, partant de la multiplicité des sensations, les ramener à l’unité par le raisonnement. Or cette faculté est une réminiscence de tout ce que jadis a vu notre âme quand, faisant route avec Dieu et regardant de haut ce qu’ici-bas nous appelons des êtres, elle dressait sa tête pour contempler l’Être réel. Voilà pourquoi il est juste que seule la pensée du philosophe ait des ailes ; elle ne cesse pas, en effet, de se ressouvenir selon ses forces des choses mêmes qui font que Dieu même est divin. L’homme qui sait bien se servir de ces réminiscences, initié sans cesse aux initiations les plus parfaites, devient seul véritablement parfait. Affranchi des préoccupations humaines, attaché au divin, il est considéré comme un fou par la foule, et la foule ne voit pas que c’est un inspiré.

       C’est ici qu’en voulait venir tout ce discours sur la quatrième espèce de délire. Quand un homme, apercevant la beauté d’ici-bas, se ressouvient de la beauté véritable, son âme alors prend des ailes, et, les sentant battre, désire s’envoler. Impuissante, elle porte comme un oiseau ses regards vers le ciel, néglige les sollicitudes terrestres, et se fait accuser de folie. Mais ce transport qui l’élève est en lui-même et dans ses causes excellentes le meilleur des transports, et pour celui qui le possède et pour celui auquel il se communique. Cet homme que ce délire possède, aimant la beauté dans les jeunes garçons, reçoit le nom d’amant. Effectivement, comme nous l’avons dit, toute âme humaine a par nature contemplé les êtres véritables ; elle ne serait point entrée sans cela dans le corps d’un humain.

        [250] Mais, se ressouvenir à la vue des choses de la terre de cette contemplation, n’est point facile pour toute âme. Certaines âmes n’ont, en effet, que brièvement aperçu ce qui est dans le ciel ; d’autres, étant tombées sur la terre, ont eu le malheur de se laisser entraîner dans l’injustice par de mauvaises compagnies, et d’oublier les mystères sacrés qu’elles avaient alors contemplés. Il reste seulement un petit nombre d’âmes qui en ont gardé un souvenir suffisant. Quand donc ces âmes aperçoivent ici-bas quelque image des choses qu’elles ont vues dans le ciel, elles sont alors frappées d’étonnement et ne peuvent plus se contenir. Elles ignorent pourtant d’où leur provient ce trouble, car elles n’ont pas des perceptions assez claires. C’est qu’ici-bas, en effet, les images de la justice, de la sagesse et des autres biens des âmes, ne jettent aucun éclat, et c’est à peine si l’obscurité de nos organes permet à peu d’entre nous, en rencontrant ces images, de contempler le modèle de ce qu’elles figurent. Mais alors, la beauté était splendide à contempler, lorsque, mêlés à un chœur bienheureux, nous, à la suite de Zeus, les autres, à celle d’un autre dieu, nous contemplions ce ravissant spectacle, et qu’initiés à des mystères qu’il est permis d’appeler très heureux, nous les célébrions en un état parfait, exempts des maux qui nous attendaient dans le temps à venir, admis à contempler dans une pure lumière, comme des mystes et des épopées, des apparitions parfaites, simples, immuables et béatifiques, purs nous-mêmes et point encore scellés dans ce qu’aujourd’hui nous appelons le corps que nous portons, emprisonnés en lui comme l’huître en sa coquille. Que ces paroles soient un hommage au souvenir, grâce auquel le regret de ces visions d’alors vient de nous faire à présent trop longuement parler. Quant à la beauté, elle brillait, nous l’avons dit, parmi ces visions. Retombés sur la terre, nous voyons encore, par le plus clairvoyant de nos sens, cette même beauté très clairement resplendir. La vue est, en effet, la plus pénétrante des facultés sensitives du corps. La sagesse pourtant n’est point par elle aperçue ; elle susciterait de prodigieuses amours, si elle offrait à nos yeux une image aussi claire que celle de la beauté. Il en serait de même de toutes les essences dignes de notre amour. Mais pour le moment, la beauté seule jouit du privilège d’être l’objet le plus visible et le plus attrayant. L’homme pourtant dont l’initiation n’est point récente ou qui s’est laissé corrompre, ne s’élève pas promptement de la beauté d’ici-bas vers la beauté parfaite, quand il contemple sur terre l’image qui en porte le nom. Aussi, loin de se sentir frappé de respect à sa vue, il cède alors au plaisir à la façon des bêtes, cherche à saillir cette image, à lui semer des enfants, et, dans la frénésie de ses fréquentations, il ne craint ni ne rougit de poursuivre une volupté contre nature.

       [251] Mais l’homme, qui a été récemment initié ou qui a beaucoup contemplé dans le ciel, lorsqu’il aperçoit en un visage une belle image de la beauté divine, ou quelque idée dans un corps de cette même beauté, il frissonne d’abord, il sent survenir en lui quelques-uns de ses troubles passés ; puis, considérant l’objet qui émeut ses regards, il le vénère comme un dieu. Et, s’il ne craignait de passer pour un vrai frénétique, il offrirait comme à une statue divine ou à un dieu, des sacrifices à son aimé. À son aspect, comme sous l’emprise d’un frisson, il change de visage, une sueur et une chaleur étrange le saisissent. A peine, en effet, a-t-il reçu par les yeux les émanations de la beauté, qu’il s’échauffe et que se ranime la nature de ses ailes. Cette chaleur fait fondre tout ce qui, au temps de la croissance, était depuis longtemps fermé par un durcissement, et empêchait les ailes de pousser. Sous l’afflux nourrissant de ces émanations, la tige de l’aile se gonfle et prend, depuis la racine, un élan de croissance dans toute la forme de l’âme, car autrefois l’âme était tout ailée. En cet état l’âme entière bouillonne et se soulève. Elle souffre ce qu’ont à supporter ceux dont les dents se forment. Lorsqu’elles commencent à pousser, leur développement provoque tout autour des gencives une démangeaison et une irritation. L’âme souffre d’un pareil agacement lorsque ses ailes commencent à pousser, car la pousse des ailes occasionne une effervescence, une irritation et un prurit du même genre. Quand elle porte son regard sur la beauté d’un garçon, des parcelles s’en détachent et s’écoulent en elle – de là le nom dont on appelle le désir. En la pénétrant ces parcelles la raniment ; elle se réchauffe, se repose de la douleur et se réjouit. Mais, quand elle est séparée du bien-aimé, et qu’elle se dessèche, les bouches des issues par où sortent les ailes se dessèchent aussi, se ferment et empêchent le germe des ailes de se développer. Enfermés avec le désir dans l’intérieur de l’âme, ces germes bondissent comme un pouls agité, heurtent chacune des issues qui leur sont réservées, de sorte que l’âme entière, aiguillonnée de toutes parts, devient furieuse et affligée. D’un autre côté, pourtant, le souvenir du beau la réjouit. Ce mélange de douleur et de joie la tourmente par son étrangeté ; elle s’enrage dans sa perplexité ; sa frénésie l’empêche durant la nuit de dormir et de rester pendant le jour en place ; elle court, avide, là où elle croit pouvoir apercevoir celui qui détient la beauté. Quand elle l’a vu et qu’elle s’est imprégnée de désir, elle sent s’ouvrir ce qui s’était fermé naguère, elle se reprend à respirer, et, cessant de sentir aiguillons et douleurs, elle cueille en cet instant la volupté la plus suave.

         [252] Dès lors, l’amant ne voudrait plus volontairement se séparer de son aimé : personne ne lui est plus précieux ; il oublie mère, frères et tous ses compagnons, et si alors, en la négligeant, il perd sa fortune, il ne s’en soucie point. Les usages et les convenances qu’il se piquait auparavant d’observer, il les méprise tous. Prêt à être esclave, il consent à dormir où l’on voudra, pourvu que ce soit le plus près de son désir. Outre qu’il révère, en effet, celui qui détient la beauté, il ne trouve qu’en lui seul le médecin de ses plus grands tourments. Ce sentiment, bel enfant à qui s’adresse mon discours, les hommes l’ont appelé Éros. Quant au nom que lui donnent les dieux, tu en riras sans doute en l’apprenant, du fait de ta jeunesse. Certains Homérides, je crois, citent à propos d’Éros, deux vers tirés d’un poème en réserve, dont l’un est tout à fait injurieux et fort peu mesuré. Ils chantent ainsi :

     « Les mortels l’appellent Éros ailé
       Les immortels, Ptéros, parce qu’il donne des ailes. »

     On peut croire ou ne pas croire à ces vers. Mais la cause et la nature des ardeurs des amants sont exactement telles que je les ai décrites.

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l’attelage ailé des âmes de Platon par l’illustrateur indonésien Dwie Judha Satria. Les deux chevaux, l’un blanc, l’autre noir, représentent les deux côtés de la nature humaine. Le cheval blanc suit toujours les instructions de l’aurige alors que le cheval noir cherche à le contrecarrer. Le ciel que le char tente d’atteindre représente les vérités que nous voulons atteindre dans l’existence. L’aurige représente notre pensée fondamentale, le cheval blanc l’harmonie et le noir, les tentations et notre nature impulsive.

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Gaston Bachelard (1884-1962)Gaston Bachelard

     Dans son ouvrage l’Air et les Songes, le philosophe Gaston Bachelard a traité les thèmes du mouvement aérien ascensionnel et du vol ailé. C’est en s’appuyant sur les expériences du vol rêvé que Bachelard défini les caractéristiques de cette ascension. Certains des exemples littéraires sur lesquels il appuie sa démonstration sont tirés de L’Esprit des bêtes. Le monde des oiseaux, ornithologie passionnelle, un essai publié en 1853-55 par Alphonse Toussenel, un écrivain et journaliste français dont les études d’histoire naturelle lui servaient à exprimer ses idées philosophiques.

   Pour celui qui s’élève, l’horizon s’élargit et s’éclaire. L’horizon est pour lui l’immense auréole de la terre contemplée par l’être élevé; que cette élévation soit physique ou morale, peu importe. Celui qui voit loin a le regard clair, son visage s’illumine, son front s’éclaircit. La physique de l’idéal est une physique si cohérente qu’elle accepte toutes les réciproques. (…)
    Dés les premières pages du livre de Toussenel intitulé Le Monde des Oiseaux, nous avons la certitude que cette Histoire naturelle des Oiseaux a son centre d’intérêt dans une Histoire naturelle de la rêverie humaine. En effet, Toussenel évoque immédiatement l’expérience nocturne : « Quand vous aviez vingt ans, vous avez quelque fois senti dans le sommeil votre corps allégé quitter le sol et planer dans l’espace, défendu contre la loi de la gravitation par des forces invisibles. » Et tout de suite, en vertu de l’infinie douceur du vol onirique, Toussenel valorise le souvenir de la nuit  : « c’était, dit-il, une révélation que Dieu nous faisait et un avant-goût qu’il nous donnait de la vie aromate… » La vie aromale est une vie future qui nous attend quand nous serons rendu à notre état purement aérien, suivant de véritables harmonies fouriéristes de l’au-delà. Le vols est ainsi à la fois un souvenir de nos rêves et un désir de la récompense que Dieu nous donnera , aussi « nous envions le sort de l’oiseau et nous prêtons des ailes à celle que nous aimons, parce que nous sentons d’instinct  que, dans la sphère du bonheur, nos corps jouiront de la faculté de traverser l’espace comme l’oiseau traverse l’air ». On le voit, la Ptéropsychologie formule un idéal, une transcendance que réalise déjà une e expérience du rêve. L’homme suivant un idéal, deviendra un sur-oiseau qui, loin de notre atmosphère, traversera les espaces infinis entre les mondes, emporté dans sa réelle patrie, dans une patrie aérienne, par des forces « aromales ». « L’aile, attribut essentiel de la volatibilité, est cachet idéal de perfection dans presque tous les êtres. Notre âme, en s’échappant de l’enveloppe charnelle qui la retient en cette vie inférieure, s’incarne en un corps glorieux plus léger, plus rapide que celui de l’oiseau. » Peut-on, sans irrévérence, rapprocher Platon et Toussenel ? Dans Phèdre (trad. Mario Meunier), figure la même transcendance des ailes : « la force de l’aile est, par nature, de pouvoir élever et conduire ce qui est pesant vers les hauteurs où habite la race des dieux. De toutes les choses attenantes au corps, ce sont les ailes qui le plus participent à ce qui est divin. » Avec son matérialisme aérien, cette participation donne un sens très concret à la doctrine abstraite de la participation platonicienne. Dés qu’un sentiment s’élève dans le cœur humain, l’imagination évoque le ciel et l’oiseau.

Gaston Bachelard, l’Air et les Songes, extraits.

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Une réflexion au sujet de « Quand les âmes vagabondent : un conte de Saintine de 1861 et l’attelage ailé de Platon (Phèdre -370) »

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