Le poète anglo-irlandais Robert Graves, anthropologue de l’imaginaire

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robert-graves-portrait

Robert Graves (1895-1985)

    Robert Graves est né à Wimbledon d’une mère prussienne et d’un père irlandais, Alfred Perceval Graves (1846-1931), inspecteur des écoles publiques en Irlande et président de l’Irish Literary Society qui écrivit vers 1880 des ballades et de nombreuses anthologies de poésie et de musique populaires irlandaises qui font de lui l’un des précurseurs du Renouveau irlandais. C’est sans doute par cette filiation que Robert Graves, bien qu’anglais à l’état-civil, a été intégré dans l’anthologie de la poésie irlandaise publiée par John Montague.

    Après son expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale, Robert Graves est allés vivre à Oxford avec sa première épouse, Nancy Nicholson, et ses quatre enfants, mais il s’est vite senti à l’étroit dans la ville universitaire et sa situation financière était alors très instable. Le couple connait alors des difficultés et se sépare. Robert Graves présentera plus tard dans son autobiographie Adieu à tout cela, une description impressionnante de ses expériences de guerre et son rejet de l’hypocrisie de la société britannique. En 1925, il a rencontré Laura Riding, une poétesse  américaine et quatre années plus tard, en 1929, il prend le chemin de l’exil avec celle-ci pour l’île de Majorque dans un village paradisiaque de la côte Ouest prisé par les artistes, Deyà, où il fait construire une maison qu’il baptisa « Ca N’Alluny » qui signifie « Far House ». Concernant DeyàGertrude Stein lui aurait confié  : « C’est le paradis – si vous pouvez le supporter. » La maison est aujourd’hui un musée. L’exil représentait pour lui le moyen de renouer avec ses racines profondes et retourner aux sources intérieures de son héritage celtique. Il ne quittera son refuge que durant les dix premières années du règne de Franco et y retournera dés 1946 avec sa nouvelle épouse Beryl Pritchard

    « Des cent treize livres qu’il publia dans tous les genres, émergent surtout la trilogie Moi, Claude, qui fut un succès mondial, et des poèmes d’une facture traditionnelle qui traduisent une haute conception du sacerdoce poétique. La passion de Graves pour les formes anciennes n’empêcha pas, du reste, par l’intermédiaire de sa liaison avec la poétesse Laura Riding, son dialogue fructueux avec les « fugitifs » américains (Allen Tate, John Crowe Ransom, Robert Penn Warren). L’ascendance celtique se lit surtout chez Graves dans sa passion pour l’étude des mythologies ; les grands livres qui en résultèrent, parmi lesquels La Déesse blanche (1948) et Les Mythes grecs (1955), pour être contestés par les spécialistes, n’en contiennent pas moins des rapprochements audacieux qui font de Graves l’un des précurseurs de l’anthropologie de l’imaginaire. Comme Yeats, Graves oscille dans ses poèmes entre l’impersonnalité prônée par un T.S. Eliot, et la confession intime. Dans ce dernier registre, et par contraste avec la tendance chamanique dont témoigne l’autre versant de son œuvre, il fait souvent preuve d’une humeur sceptique et d’une ironie toutes terrestres. Un volume de ses Collected Poems a paru en 1975 ; ses Selected Poems sont régulièrement réimprimés en édition de poche. » – (Présentation des Editions Verdier.)

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Fragment

Trembles-tu, frissonnes-tu
Au murmure de l’amour ?
Sous le charme d’un mot
Le Temps cesse-t-il de se mouvoir,
Jusqu’à l’instant où œil gris et serein
S’éploie à l’envergure du ciel
Tandis que les nuées de sa chevelure
Passent comme tempêtes ?

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Sous les oliviers

Nous n’aurions jamais aimé si l’amour n’avait pas frappé
Plus vif que raison, et malgré la raison, :
Sous les oliviers, nos mains l’une dans l’autre nouées,
Nous fîmes tous deux silence :
Chacun attendant de l’autre en réponse
ce soupir de déraison,
Innocent, doux, audacieux, résistant, fier.

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Elle dit son amour en dormant presque

Elle dit son amour en dormant presque,
A la nuit,
A mi-mots à peine murmurés,
Tout comme frémit la terre en son sommeil d’hiver
Exprimant herbe et fleurs
Malgré la neige,
Malgré la neige qui tombe.

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La porte

Quand soudain elle entra,
Il sembla que la porte jamais ne pourrait se refermer,
Et d’ailleurs elle ne la ferma pas – elle, elle –
La pièce béait au surgissement de la mer
Qu’aucune porte ne pouvait contenir.

Cependant, quand finalement elle sourit, tête inclinée,
Pour me dire adieu,
Là où elle avait souri parut à la place
Une porte sombre qui n’en finissait pas de se fermer,
Les vagues refluèrent.

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Comme neige

C’est alors que, comme neige en nuit obscure,
En secret elle tomba. Le monde s’éveilla,
L’œil somnolent tout ébloui,
Si bien que certains marmottèrent : « trop de clarté, »
Et tirèrent les rideaux.
Comme neige, plus tiède que ne le craignent les doigts,
Et bonne pour le sol ;
Retenant les récits de la nuit
En des empreintes encore sensibles.

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Elle dit son amour

Elle dit son amour dans un demi-sommeil
Pendant les heures sombres
A demi-mots murmurés à voix basse
Comme la terre frémit dans son sommeil d’hiver
Et se revêt d’herbe et de fleurs
Malgré la neige
Malgré les rafales de neige.

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Aimez sans espoir

Aimez sans espoir, comme le jeune oiseleur
Enleva son haut chapeau devant la fille du seigneur :
Ainsi s’échappèrent les alouettes prisonnières,
Elles chantaient autour d’elle, qui cheminait altière.

Love Without Hope

Love without hope, as when the young bird-catcher
Swept off his tall hat to the Squire’s own daughter,
So let the imprisoned larks escape and fly,
Singing about her head, as she rode by.

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Amour malade

Ô Amour, nourris-toi de pommes tant que tu le peux,
Sens le soleil, chemine vêtu d’atours royaux,
Sourire innocent sur la chaussée céleste,

Même si horrifié tu écoutes aussi le cri
Qui lugubre fuse dehors dans le noir,
La bête aveugle et muette, la furie paranoïaque :

Aie chaud, profite de la saison, relève la tête,
Si exquise au rythme de son sang corrompu,
Cette gloire tremblante n’est pas à mépriser.

Prends ton plaisir dans le temporaire,
Marche dans l’espace entre nuit et nuit – un chemin lumineux,
Qui a de la tombe l’étroitesse, mais non la paix.

Sick Love

O Love, be fed with apples while you may,
And feel the sun and go in royal array,
A smiling innocent on the heavenly causeway,
Though in what listening horror for the cry
That soars in outer blackness dismally,
The dumb blind beast, the paranoiac fury:

Be warm, enjoy the season, lift your head,
Exquisite in the pulse of tainted blood,
That shivering glory not to be despised.

Take your delight in momentariness,
Walk between dark and dark—a shining space
With the grave’s narrowness, though not its peace.

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Être Poètes

Nous sommes deux amants d’une espèce
qui n’est pas insouciante,
Et notre amour n’est pas une curiosité
Comme des pousses de chèvrefeuille sur un chêne
ou un enfant muni de deux mains gauches) mais un fier appétit
De royale pensée et d’irréprochable agissement ;
Ce que les autres écrivent sur nous a peu de sens,
car ils vivent en un incertain entre-deux de négligence.

Par le fait d’être poètes, la mort nous est décernée :
Mort, ardente synthése paradisiaque
Pour ceux qui toujours se comportent en poètes,
Qui ne peuvent tomber sous l’ignoble malédiction
(Que ce soit par amour de soi ou par dédain
De la vérité) de ne jamais mourir, de ne jamais être né.

Traduit par Anne Mounic pour la
« Collection du Club des Poètes ».

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Le texte est tiré des Mythes Celtes (également connu sous le nom de la Déesse Blanche) de Robert Graves -un ouvrage autrefois fondamental, presque sacré pour nombres de sorcières britanniques.

Les saints l’insultent tous et tous les gens sensés
Que gouverne Apollon et ses canons dorés.
Pourtant, pour la trouver, moi j’ai fait le voyage
Jusqu’aux pays lointains qu’elle aurait habités,
Elle dont je voulais scruter plus que l’image,
Sœur de l’écho et du mirage.

Je faillis très souvent m’arrêter en chemin,
Abandonnant ma quête héroïque et têtue.
Dans les feux du volcan je crus bien l’avoir vue,
Sur la banquise, en dehors des pistes, plus loin
Que la grotte des septs dormeurs, et primordiale
La déesse au front blanc tels celui d’un lépreux
Aux yeux glauques, à la bouche rouge, aux cheveux
Jaune miel ondulant jusqu’à son ventre pâle.

Dans le jeune bois vert, la sève du printemps
Célèbre la Montagne-Mère en bouillonnant.
Et chaque chant d’oiseau s’élève alors plus tendre.
Mais moi je peux la voir même en l’âpre Novembre
Dans la magnificence de sa nudité.
Or je sais son passé de trahison. N’empêche :
Je prétends oublier sa froide cruauté
Sans me soucier du point où peut tomber sa flèche.

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Ne pas dormir de la nuit quelle joie,
Ne compter ni moutons ni les cloches qui sonnent,
Saluer dès l´aurore le concert des oiseaux,
Beaux enfants négligemment éveillés
Qui discutent en détails les fastes fantaisies
De la promesse qui vient –
Qu´aura-t-elle sur elle : du rouge, du pourpre,
du bleu ou du blanc pur et simple ?
Qu´importe après tout, magnifique !

Ne pas dormir de la nuit quelle joie,
Bien peu en profitent sinon moi
Qui ris et s´étire, et dès sorti du lit
Descends quatre à quatre, survolant le tapis
Pour suivre du temps le progrès,
Et allié reconnu de l´oiseau m´envoler,
Me percher sur une branche
Et parmi les oiseaux murmurer avec eux.

(Traduction BOL)

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LE « POT POURRI »
Robert Graves et son refuge « Ca N’Alluny » à Deyà (Majorque)

 

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Une réflexion au sujet de « Le poète anglo-irlandais Robert Graves, anthropologue de l’imaginaire »

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