Topos du Fuji et pathos nippon (I) : 4 vues du mont Fuji de Dazai Osamu (1938)

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Dazai Osamu (1909-1948)Dazai Osamu (1909-1948)

le mont Fuji vue de Tokyo

le mont Fuji vue de Tokyo et d’un village voisin

me Mont Fuji vu d'un village voisin

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    Le titre de ce recueil « Cent vues du mont Fuji » est évidemment un clin d’œil de l’auteur au célèbre peintre Hokusai qui avait peint une série d’estampes de la montagne sacrée des japonais durant la période 1834-1840. A la mi-septembre 1938, sur les conseil du romancier Ibuse Masuji, Dazai Osamu fait une retraite qui allait durer soixante jours dans les montagnes de Misaka, dans la province de Kôshû (préfecture de Yamanashi), un endroit retiré du monde avec une vue extraordinaire sur le mont Fuji. Voici comment il présente dans son récit les circonstances qui l’avait conduit à effectuer ce séjour.

le surgissement du Fuji et la route de Misaka

   « Il y a trois ans, pendant l’hiver, quelqu’un m’avait révélé une terrible réaliste – quelque chose qui pour moi était inimaginable : j’en fus tout désemparé. Le soir, dans mon appartement, je me mis tout seul à vider verre sur verre. Je bus ainsi, sans dormir ne fût-ce qu’un instant. Au petit matin, je me rendis aux toilettes et là, à travers la grille de ma fenêtre, j’aperçus le Fuji : petit, tout blanc, et qui penchait un peu vers la gauche. Ce Fuji-là, je ne peux pas l’oublier. Dehors, j’entendis passer très vite à bicyclette, sur l’asphalte de la rue, le marchand de poissons : « Tiens, on voit bien le Fuji ce matin ! Brr… c’est qu’il ne fait pas chaud ! » se murmurait-il ; et moi, j’étais là, debout dans le noir, à promener ma main sur la fenêtre et à pleurer toutes les larmes de mon corps ! Je souhaite bien ne plus jamais connaître une pareille expérience !
   En 1938, au début de l’automne, désireux de prendre un nouveau départ, je me munis d’une valise – une seule – et entrepris de voyager.
    Je me rendis dans la province de Kôshû. Ce qui caractérise les montagnes de cette province, c’est l’étrange douceur de leurs lignes qui donnent l’impression de n’aller nulle part. Un certain Kojima Usui, dans sa présentation des paysages japonais, dit que « les plus incorrigibles atrabilaires cherchent asile dans ces montagnes pour se retirer du monde ». Les montagnes de cette région sont d’une certaine manière « le bas de gamme » de toutes les montagnes… Un autobus brinquebalant me conduisit en une heure de la ville de Kôfu au col de Misaka. »

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dans les montagnes de Misaka

Photo montrant l’ancienne route de Kôfu au col de Misaka :

La route de Kamakura (Misakaji) reliant le bassin de Kofu dans le sud de Shizuoka est une ancienne route qui remonte à l’Antiquité. Cette photographie montre le village de Fujinoki (aujourd’hui Misaka-machi, Fuefuki, la préfecture de Yamanashi). Fujinoki était un « Tenma-shuku » (une ville de poste où les voyageurs ont changé chevaux) sur le côté du bassin de Kofu, vers le col Misaka de la route de Kamakura. Misaka Pass est au fond à gauche, vu vers le sud du côté du bassin de Kofu.

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"Kohshu Misaka Suimen" in "Fugaku Thirty-six Scenery" by KATSUSHIKA Hokusai

Reflet du mont Fuji dans le lac Kawaguchi, vue depuis le col de Misaka.

Cette estampe fait partie des 36 vues du Mont Fuji  ( 冨嶽三十六景, Fugaku-sanjūrokkei ) depuis différents lieux et suivant les saisons, réalisées par le célèbre peintre Katsushika Hokusai (1760-1849) et qui font partie d’une série de 46 estampes éditées entre 1831-1833. Cette série est aujourd’hui très célèbre car elle marque l’intégration dans les thèmes de la tradition japonaise (la plus ancienne représentation du mont Fuji semble datée du XIe siècle) des modes de représentation occidentaux, et en particulier de la perspective utilisée dans la peinture occidentale.

A view from the observatory by Fujimi-bashi (Fuji- viewing Bridge) on Route 137

une vue prise de l’observatoire sur la route 137 (photo  Fujimi-bashi – Fuji- viewing Bridge) la composition avec les deux lignes de crête des montagnes rappelle l’estampe de Hokusai. C’est ce paysage qui met mal à l’aise Dazai Osamu parce que trop parfait et convenu…

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Le col de Misaka et la maison de thé de Tenka Chaya

    « Le col de Misaka : mille trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Au sommet de ce col, une petite maison de thé : Tenka Chaya. Depuis le début de l’été, M. Ibuse Masuji était venu se retirer à l’étage de cette maison pour y écrire. Je le savais. Je voulais moi aussi y séjourner un certain temps : pourvu que cela ne dérangeât pas M. Ibuse, je souhaitais louer une chambre à côté de la sienne.
    M. Ibuse, dans sa retraite studieuse, ne vit pas d’inconvénient à m’avoir pour voisin. depuis ce jour-là, bon gré mal gré, il me fallut quotidiennement faire face au mont Fuji. Ce col, situé à un point stratégique sur la route de Kamakura reliant Kôfu à la route du Tôkaido, était considéré comme un observatoire idéal pour contempler le versant nord du Fuji : on disait même, depuis toujours, que c’était là l’un des trois plus beaux points de vue sur le Fuji; en bas le lac Kawaguchi qui déployait ses eaux comme une étendue blanche et froide; et des deux côtés du Fuji, des montagnes blotties tranquillement autour du lac, qu’elles enserraient. Au premier coup d’œil, j’avais ressenti une sorte de confusion – presque de honte. C’était vraiment une peinture comme on en trouve dans les bains publics : un décor de théâtre – tout à fait ce qu’attend le touriste : j’en fus gêné ! »

le Fuji vu du col de Misaka

le Fuji vu du col de Misaka

la maison de thé Tenka Chaya au col de Misaka où Dazai Osamu a séjourné en 1938 en compagnie d'Isube Masuji et où il a écrit son essai

la maison de thé Tenka Chaya  (maison-de-thé « au-dessous-du-ciel ») au col de Misaka où Dazai Osamu a séjourné en 1938 en compagnie d’Isube Masuji et où il a écrit son essai

la maison de thé Tenka Chaya au col de Misaka - chambre de Dazai Osamu

la maison de thé Tenka Chaya au col de Misaka – chambre de Dazai Osamu

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Japan Alps and Lake Motosu Saiko Kawaguchi and Mt Fuji from Mitsu Pass

Japan Alps and Lake Motosu Saiko Kawaguchi and Mt Fuji from Mitsu Pass

Mt Fuji of Mitsu Pass

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excursion avec M. Ibuse Masuji au col de Mitsu.

    « Deux ou trois jours après mon arrivée, M. Ibuse s’accorda une pause dans son travail, et nous décidâmes – c’était un bel après-midi – de grimper jusqu’au col de Mitsu. Ce col est à mille sept cent mètres au-dessus du niveau de la mer : un peu plus haut, donc, que celui de Misaka. La pente est très escarpée : il nous fallut ramper jusqu’au sommet – ce qui nous prit une heure environ. Me frayant un chemin, à quatre pattes, à travers le lierre, je ne donnais pas de moi-même une image très avantageuse, loin de là. M. Ibuse, parfaitement équipé pour la circonstance, se déplaçait avec agilité, mais moi, je n’avais pas de vêtement d’alpinisme : j’avais pris une veste d’intérieur réservée à la clientèle de la maison de thé, mais comme elle était trop courte, elle laissait apparaître mes jambes poilues sur plusieurs centimètres; un vieil homme qui était là m’avait prêté des tabi équipés de semelles en caoutchouc ; bref, je faisais peine à voir. J’avais bien essayé d’améliorer un peu les choses en mettant une ceinture et aussi un vieux chapeau de paille que j’avais trouvé accroché à un mur; mais je n’en paraissais que plus ridicule, et M. Ibuse, qui n’était pourtant pas du genre à mépriser les gens sur leur aspect, avait l’air un peu désolé de me voir ainsi. « Bah ! un homme, ça ne doit pas trop se soucier de son apparence ! » murmura-t-il pour me consoler, et avec une gentillesse que je n’oublierai jamais. Arrivé au sommet, nous nous trouvâmes tout d’un coup pris dans la brume. Debout au bord de la falaise, à l’endroit qui servait d’observatoire, nous aurions bien aimé contempler le panorama, mais c’était à présent totalement impossible : on ne voyait plus rien. M. Ibuse, enveloppé dans la brume, s’assit sur un rocher. A présent, il fumait tranquillement. Il lâcha un pet. Il n’avait pas l’air ravi. A l’endroit même qui servait de point de vue, il y avait, alignées, trois maisons de thé : nous en choisîmes une, à l’aspect modeste et qui était tenu par un vieux coupe afin d’aller y prendre un thé bien chaud. « Dommage ! vint nous dire la patronne, une femme âgée. Cette brume ça n’était pas de chance ! » Mais peut-être que, d’un instant à l’autre, le ciel allait se dégager : le Fuji était là, juste au-dessus de nous ! Elle alla nous chercher quelque part une grande photographie du Fuji, vint se placer au bord du précipice, tint à deux mains l’image au-dessus de sa tête aussi haut qu’elle le pût et, sans ménager sa peine, se lança dans les explications : « Le Fuji était exactement à cet endroit, faisait telle hauteur, était comme ceci, comme cela, etc. » Elle ne ménageait pas son énergie ! En sirotant notre thé et en regardant ce Fuji-là, nous éclatâmes de rire. C’était un très beau Fuji ! Nous ne regrettions même plus d’avoir été pris dans la brume. »

Fuji YamaAerial-view-of-snow-capped-crater-located-on-the-highest-peak-of-Mt.Fuji_°°°

Le Fuji : un nénuphar blanc

    Le surlendemain, si je ne me trompe, M. Ibuse quitta le col de Misaka; je partis avec lui pour Kôfu. Je devais, à Kôfu, être présenté à une jeune femme en vue d’un mariage éventuel. Il m’accompagna jusqu’à l’endroit où vivait cette personne, à l’écart de la ville. M. Ibuse était vêtu très simplement, en habits de montagne. Je portais un kimono d’été et une veste légère. Le jardin était rempli de roses. Accueillis par la mère, nous passâmes au salon ; nous procédâmes aux salutations de rigueur ; et la jeune personne en question arriva. Je restai d’abord sans lever les yeux sur elle. M. Ibuse et la mère discutaient comme on peut le faire entre gens du même âge, et, soudain, M. Ibuse murmura :
    – Tiens, le Fuji !
    Et il regarda au-dessus de moi. Je me retournai et regardai dans la même direction que lui. Il y avait là, suspendue dans un cadre, une photo prise par avion : le cratère du Fuji. On aurait dit un nénuphar blanc. Je l’observai un moment, repris lentement ma position initiale et jetai un coup d’œil sur mon éventuelle « future ». C’était dit : quelques fussent les difficultés à affronter, c’était elle que j’épouserais.    Tout cela grâce à cette vision du mont Fuji…
     Le même jour, M. Ibuse repartit pour Tokyo et moi, je regagnai le col de Misaka. Septembre, octobre… Jusqu’à la mi-novembre, à l’étage de la maison de thé, lentement mais sûrement, je poursuivis mon travail ; ayant pour tout interlocuteur – et jusqu’à l’épuisement ! – ce paysage que je n’aimais guère : l’une des trois plus belles vues sur le Fuji !

nénuphar blanc

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