Evolution : “La prochaine grande espèce qui disparaîtra? Probablement nous!”

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Evolution Männer

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article de Sophie Devillers, La Libre Belgique : “La prochaine grande espèce qui disparaîtra? Probablement nous!” – La Libre.be du 12 décembre 2013 via Paléoanthropologie

Pascal Picq

Pascal Picq

Vous insistez sur le fait que Darwin est plus que jamais d’actualité. Notamment en raison de la disparition actuelle de la biodiversité?

    En effet. La théorie de l’évolution, qui est une théorie du changement dans la nature, montre que les espèces n’évoluent pas seules. Il y a coévolution. La biodiversité est la fille naturelle de l’évolution et, sans diversité, pas d’évolution. Moins il y a de diversité, moins les espèces peuvent s’adapter : c’est la règle d’or. La biodiversité se construit dans le tissu des relations entre les espèces d’une même communauté écologique, avec toutes les formes de parasitismes et toutes les sortes de compétition, de prédation, d’entraide …etc. L’Homme fait partie de ces diversités. Mais depuis plusieurs milliers d’années et, avec une brutalité inouïe depuis un siècle, notre espèce fait disparaître des espèces sauvages et domestiques a un rythme effarant et, aussi, des langues et des cultures humaines. En agissant ainsi, nous mettons en danger le devenir de notre espèce.

Alors, la prochaine grande espèce qui disparaîtra, c’est nous ?

     Si on ne prend pas rapidement conscience des désastres en cours, c’est probable. Depuis que je suis né (1954) la population mondiale a été multipliée par trois ! A cela, vous ajoutez une consommation d’énergie multipliée en moyenne par cinquante par individu. La Terre ne peut plus le supporter. Cependant, la vraie question n’est pas la survie de l’homme en tant qu’espèce, mais celle de tous nos enfants. Nous assistons à une concentration phénoménale de l’urbanisation. Bientôt, 70% de la population mondiale vivra dans des mégapoles. Imaginez – et cela arrivera – qu’un agent pathogène débarque dans le Bénélux, une des régions les plus densément peuplée de la Terre ? Même si la médecine moderne a accompli des progrès fantastiques, nous ne sommes jamais sortis des mécanismes de la coévolution et de la sélection naturelle. Par exemple, il faut réapprendre à vivre avec des maladies que nous savons soigner mais qui nous protègent d’autres sources pathogènes avec lesquelles nous n’avons pas coévolué. Donc voilà le paradoxe de l’humanité actuelle : nous sommes plus de 7 milliards – quel succès !- mais si nous ne comprenons pas les enjeux des diversités, il y a de fortes chances que dans un avenir plus ou moins lointain, les populations qui assureront le devenir de notre espèce soient celles que nous méprisons et que certains appellent “primitives”. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles participent de notre diversité et qu’elles continuent à vivre avec leurs communauté écologiques ; une véritable assurance vie de notre espèce.

Pour vous, Darwin est partout … Même dans l’entreprise selon vous ! Parce que l’entreprise est une jungle ?

    Vous savez, une mauvaise compréhension de l’évolution conduit à une mauvaise économie. La loi du plus fort, la survie du plus apte, la compétition à outrance … ce sont des clichés que l’on retrouve en biologie et en économie, comme le “gène égoïste” à l’époque du libéralisme débridé des années Thatcher et Reagan. La sélection naturelle explique comment certains individus laissent une plus grande descendance que d’autres, et cela passe par une grande diversité de mécanisme comme la prédation, la compétition, mais aussi l’entraide et la coévolution (coopétition par exemple). Les entreprises sont comme des espèces, avec des individus différents apportant différentes contribution au succès à l’adaptation.

Un exemple concret 

From Life on White    La vie innove et s’adapte depuis plus de 3 milliards d’années et il est utile de connaître ces mécanismes dans une économie mondialisée de l’innovation. Mon intérêt et mon travail actuel sur ces question vient d’un constat : pourquoi l’Europe continentale n’est pas capable de faire émerger des GAFAT (Google, Apple, Facebook, Amazon, Tweeter) ? Parce que nos pays restent imprégnés par la pensée du grand Jean-Baptiste de Lamarck. L’innovation se comprend comme une réaction active à un changement d’environnement. C’est la parabole de la girafe qui allonge son cou pour attraper des feuilles. Traduction dans nos entreprises : le marché impose d’innover pour survivre et pour cela on mobilise notre créativité. Donc, nous somme bon pour nous adapter à un marcher préexistant. Par contre, nous sommes incapables de voir ce qui va changer le marcher (“change the world” selon Steve Jobs). En d’autres termes, si nous savons développer des filières existantes, nous sommes mauvais pour en faire émerger de nouvelles. Et c’est bien une question de culture, donc d’anthropologie et de vision du monde.

Quelle serait “l’entreprise darwinienne”, alors ?

     L’innovation lamarckienne vise à améliorer les produits, les services …. L’innovation darwinienne s’articule en trois temps : variation, sélection, développement. Dans la nature, nos gènes font de la variation, puis l’environnement sélectionne. Toutes les entreprises les plus innovantes (Google, 3M, Facebook …) suscitent de la variation de la part de leurs agents. Comme chez Darwin, elles ont compris que toute personne dans l’entreprise peut être capable d’innover car toute différence est une potentialité pour l’adaptation de l’espèce. Mais entendez-moi bien : il ne s’agit de copier telle ou telle espèce ou entreprise. Il faut mettre en place des mécanismes universels de l’innovation et de l’adaptation qui, évidemment, donneront des résultats qui dépendent des histoires de chacune et de leurs contextes.

Entretien : Sophie Devillers

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les photos d’Enki – graphisme d’hiver : le col de Leschaux dans les Bauges (Haute-Savoie)

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Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 12h 51 (IMG_157)6

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 13h 07 (IMG_1604)

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 13h 08 (IMG_1610)

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 13h 21 (IMG_1623)

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 14h 00

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 13h 09 (IMG_1612)

Graphisme d'hiver - col de Leschaux dans les Bauges - photo Enki le 16/02/2014 à 13h 09 (IMG_1616)

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Insomnia et Glorieuse dérive : poèmes d’Enki

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Nuit sur la ville

Insomnia

la nuit a plaqué sur la ville
son couvercle d’airain.
Les vivants imitent les morts
au bal des morts-vivants.
L’âme s’est exilée au fond d’elle-même
et arpente les rives du grand miroir
où elle se mire sans se reconnaître
et tente, encore et toujours, 
de percer l’énigme de l’ambigu oracle. 

Moi, je suis le seul mort
à vouloir continuer à  jouer au vivant
dans ce silence assourdissant
où la pensée, sourde et aveugle,
telle un oiseau fou en cage,
vole en tout sens et se heurte
à d’invisibles parois.

J’attends avec impatience
dans ce monde glaçant,
quelques signes de vie :
les premières notes timides
du chant de cristal du rouge-gorge,
le sifflement du merle noir
et la cacophonie des dix mille réveils
qui déchireront bientôt le silence
et laisseront enfin le Jour,
trublion et envahisseur,
par la blessure ouverte,
de déferler sur la ville.

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Capture d’écran 2013-08-05 à 14.27.56

           .
vendredi 14 mars 2014
3h du matin

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Wow! Look at that!

Glorieuse dérive

Quand chacun se complait
dans le rôle d’un péremptoire iceberg
voulant dominer l’autre
de sa pureté et de sa superbe
il ne reste alors qu’une issue :
dériver dans les courants…
et se laisser fondre…

Capture d’écran 2013-08-05 à 14.27.56

           .
lundi 17 mars 2014

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Ulysse et Calypso ou le choix de la condition humaine et le refus de l’immortalité


Homère (fin du VIIIe s. av. JC)

Homère (fin du VIIIe s. av. JC)

« Le monde naît, Homère chante. C’est l’oiseau de cette aurore ».  Victor Hugo

William Hamilton - Calypso,

William Hamilton – Calypso, « la nymphe bouclée » (détail), XVIIIe siècle°°°

L’Odyssée d’Homère : l’île paradisiaque d’Ogygie et la nymphe Calypso

(11) Déjà tous les soldats, qui avaient fui le cruel fléau, étaient rentrés dans leurs foyers, après avoir échappé aux périls de la mer et des combats. Un seul, cependant, désirant revoir son épouse et sa patrie, était retenu dans les grottes profondes de la nymphe Calypso, la plus auguste de toutes les déesses, qui souhaitait l’avoir pour époux. Mais lorsque dans le cours des années arriva le temps marqué par les dieux pour son retour à Ithaque, où lui et ses amis ne devaient pas encore éviter de nouveaux malheurs, tous les immortels le prirent en pitié, excepté Neptune, qui poursuivit sans cesse de sa haine implacable le divin Ulysse jusqu’au moment où ce héros atteignit sa terre natale.

     Rappelons la trame de l’histoire décrite par Homère dans l’ Odyssée : Ulysse, après bien des péripéties, est retenu durant dix années par la nymphe Calypso, fille d’Okeanos et de Téthys, sur l’île d’Ogygie (que les auteurs placent dans l’occident méditerranéen et que certains ont identifiés comme étant la presqu’île de Ceuta, en face de Gibraltar). La nymphe qui s’est éprise de lui désire ardemment l’épouser et le maintient captif de ses sortilèges dans un jardin enchanteur. Incapable de rentrer chez lui à Ithaque pour retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque, Ulysse désespère de revoir un jour son logis et se morfond, indifférent aux sollicitations de Calypso qui lui offre pourtant l’immortalité. Tous les dieux sont favorables à son retour, à l’exception de Poséidon qui lui en veut d’avoir rendu aveugle son fils, le cyclope Polyphème, et le poursuit de sa haine. Profitant de l’absence de Poséidon parti festoyer en Éthiopie, les autres dieux se rassemblent et Athéna demande à Zeus de permettre à Ulysse de rentrer. Zeus y consent ; la déesse réclame qu’Hermès soit envoyé auprès de Calypso afin de lui demander de libérer Ulysse.

(44) « O fils de Saturne, notre père, le plus puissant des rois, (…) mon cœur est dévoré de chagrin en pensant au sage Ulysse, à cet infortuné qui, depuis longtemps, souffre cruellement loin de ses amis, dans une île lointaine, entouré des eaux de la mer. C’est dans cette île ombragée d’arbres qu’habite une déesse, la fille du malveillant Atlas, de celui qui connaît toute la profondeur des mers et porte les hautes colonnes qui soutiennent la terre et les cieux. Sa fille retient ce malheureux versant des larmes amères : elle le flatte sans cesse par de douces et par de trompeuses paroles pour lui faire oublier Ithaque ; mais Ulysse, dont le seul désir est de voir s’élever dans les airs la fumée de sa terre natale, désire la mort. Et ton cœur n’est pas ému, ô puissant roi de l’Olympe ! Ulysse, près des vaisseaux argiens, et sur les rivages de Troie, a-t-il jamais négligé quelques-uns de tes sacrifices ? Pourquoi donc es-tu maintenant si fort irrité contre lui, ô Jupiter ? »

Arnold Böcklin - Ulysse et Calypso, 1880

Arnold Böcklin – Ulysse et Calypso, 1880

Le jardin de Calypso : Odyssée, Chant V, vers 55 à 75

     « Quand, au bout du monde, Hermès aborda l’île, il sortit en marchant de la mer violette, prit terre et s’en alla vers la grande caverne, dont la Nymphe bouclée avait fait sa demeure.
     Il la trouva chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuia, dont les fumées embaumaient l’île. Elle était là-dedans, chantant à belle voix et tissant au métier de sa navette d’or. Autour de la caverne, un bois avait poussé sa futaie vigoureuse : aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles, qui vivent dans la mer et travaillent au large.
     Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éployait ses rameaux, toute fleurie de grappes, et près l’une de l’autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violettes. Dès l’abord en ces lieux, il n’est pas d’Immortel qui n’aurait eu les yeux charmés, l’âme ravie.
     Le dieu aux rayons clairs restait à contempler. »        –  Traduction de V. Bérard

     On remarquera que ce jardin paradisiaque n’est aucunement un jardin artificiel qui aurait été créé par les sortilèges de la nymphe Calypso mais un florissant et luxuriant jardin naturel que la nature elle-même avait enfanté et dont la beauté sensuelle flattait tous les sens et charmait quiconque, qu’il soit mortel ou immortel.

Jan Bruegel l'Ancien - Ulysse et Calypso, 1616

Jan Bruegel l’Ancien – Ulysse et Calypso, 1616


Calypso vue par Paul Valéry. Dans ce poème en prose, le poète choisit de mettre l’accent sur les thèmes du désir et de l’attente, de la symbolique sexuelle et de la réversibilité

C.A.L.Y.P.S.O.

     CALYPSO à peine apparue au regard du jour sur le seuil de sa grotte marine, tout devenait ardent et amer dans les âmes, et tendre dans les yeux.

     ELLE s’introduisait subtilement au monde visible, s’y risquant peu à peu avec mesure. Par moments et mouvements de fragments admirables, son corps pur et parfait se proposait aux cieux, se déclarant enfin seul objet du soleil.

     MAIS jamais n’allait si avant dans l’empire de la pleine lumière que tout son être se détachât du mystère des ombres d’où elle émanait.

     ON eût dit qu’une puissance derrière elle la retînt de se livrer tout entière aux libertés de l’espace, et qu’elle dût, sous peine de la vie, demeurer à demi captive de cette force inconcevable, dont sa beauté n’était peut-être qu’une manière de pensée, ou la figure d’une Idée, ou l’entreprise d’un désir, qui s’incarnât dans cette CALYPSO, à la fois son organe et son acte, aventurée.

     C’EST par quoi, et par la prudence de ses manœuvres délicatement prononcées et reprises, et par toute sa chair frémissante et nacrée, elle faisait songer qu’elle fût je ne sais quelle part infiniment sensible de l’animal dont sa grotte eût été la conque inséparable.

     ELLE semblait tenir et appartenir à cette conque qui s’approfondissait en ténèbres que l’on devinait tapissées d’une substance vivante, dont l’épanouissement autour d’elle, sur la roche sombre des bords, l’environnait de festons frissonnants par fuites propagées et de plis curieusement irritables, d’où germaient des gouttes brillantes.

   CALYPSO était comme la production naturelle de ce calice de chair humide entr’ouverte autour d’elle.

     CALYPSO à peine apparue et formée sur le seuil de sa grotte marine, elle créait de l’amour dans la plénitude de l’étendue. Elle le recevait et le rendait avec une grâce, une énergie, une tendresse et une simplicité qui n’ont jamais été qu’à elle.
     Mais non sans un caprice qui lui était, sans doute, une loi.

     C’est qu’il arrivait toujours qu’elle se reprenait et retirait, sans que l’on pût jamais connaître la cause, ni prévoir l’évènement de cette reprise funeste; et, quelquefois, elle se dérobait, fondait comme un reptile, à même l’étreinte la plus forte; et quelquefois se rétractait, aussi prompte et vive qu’une main effleure un fer rouge s’arrache.
     Et sur elle se refermait le manteau vivant de sa conque.

     Il s’élevait aussitôt sous le ciel des malheurs et des maux incomparables. Toute la mer s’enflait et ruait contre le roc, brisant, sacrifiant sur lui un nombre énorme de ses ondes le plus hautes. Des naufrages se voyaient çà et là sur l’amplitude d’eau bouleversée. Elle grondait et frappait terriblement dans les cavités submergées de l’île dont les antres mugissaient des blasphèmes abominables et des injures les plus obscènes, ou exhalaient des plaintes qui perçaient le cœur.

Paul ValéryC.A.L.Y.P.S.O., Histoires brisées – La Jeune Parque, édit nef Poésie / Gallimard pp.59 à 61

Le thème du désir, de l’attente et de l’amour contrarié

    C’est de manière subtile, avec lenteur et précautions que la nymphe sort de sa grotte marine et se risque dans le monde visible telle une créature marine maladroite et craintive. Sa lenteur et son hésitation créent l’impression qu’une force puissante et mystérieuse émane de la grotte et tente de la retenir. Lorsqu’elle parvient à s’en libérer, au seuil de sa grotte, Calypso dispense et reçoit l’amour dans toute sa plénitude et son étendue mais malgré son intensité et sa perfection cet amour ne peut être que de courte durée et s’éteint de manière inéluctable. Sous l’emprise sans doute de cette force invisible issue des profondeurs de la grotte, la nymphe se retire soudainement et disparaissait dans les profondeurs de son antre dans une ambiance d’apocalypse, de souffrance et de mort. À noter que cette issue ne s’appliquera pas au héros Ulysse dont la nymphe est tombée éperdument amoureuse au point de lui promettre l’immortalité mais il est vrai que héros bénéficie des faveurs de Zeus

le thème de l’assimilation de la grotte au sexe féminin

Pompéi - la Conque de Vénus.png

Conqua Venerea par Jean Baptiste René Robinet.png


Jean-Pierre Vernand

Ulysse selon J.P. Vernand
Dans le texte qui suit, J.P. Vernand nous montre pourquoi, selon lui, dans l’Odyssée, Ulysse préfère quitter la nymphe Calypso et affronter les errances et les épreuves du retour. Il s’agit pour lui d’assumer sa condition d’homme et sa destinée de héros.

« Ils étaient au logis tous les autres héros qui de la mort avaient sauvé leur tête…, il ne restait que lui à toujours désirer le retour et sa femme car une nymphe auguste le retenait de force, à l’écart, au creux de ses cavernes, Calypso, la toute divine, qui brûlait de l’avoir pour époux.» I, 11-15 (repris au chant V).

   Tiré de καλύπτειν, « cacher », le nom de Calypso, dans sa transparence, livre le secret des pouvoirs qu’incarne la déesse : au creux de ses cavernes, elle n’est pas seulement « la cachée » ; elle est aussi, elle est surtout « celle qui cache ». Pour « cacher » Ulysse, comme le font Thanatos et Eros, Mort et Amour , Calypso n’a pas eu à l’enlever, à le « ravir ». Sur ce point elle diffère des divinités dont, auprès d’Hermès, elle invoque l’exemple pοur justifier son cas et qui, afin de satisfaire leur passion amoureuse à l’égard d’un humain, l’ont emporté avec elles dans l’Au-delà, le faisant d’un coup disparaître tout vivant de la surface de la Terre. Ainsi Eôs a « ravi » Tithon ou Hémerè Orion. Cette fois c’est Ulysse naufragé qui s’en est venu lui-même à l’extrême occident, au bout du monde, échouer chez Calypso, sur son antre rocheux, ce « nombril des mers », embelli d’un bois, de sources ravissantes et de molles prairies, évoquant la « prairie en fleurs », érotique et macabre, où chantent les Sirènes pour charmer et perdre ceux des marins qui les écoutent.

    L’île où l’homme et la nymphe cohabitent, coupés de tout, de tous, dans la solitude de leur face à face amoureux, de leur isolement à deux, se situe dans une sorte d’espace en marge, de lieu à part, éloigné des dieux, éloigné des hommes. C’est un monde de l’ailleurs qui n’est ni celui des Immortels toujours jeunes, bien que Calypso soit une déesse, ni celui des humains soumis au vieillissement et à la mort, encore qu’Ulysse soit un homme mortel, ni celui des défunts, sous la Terre, dans l’Hadès ·: une sorte de « nulle part » où Ulysse a disparu, englouti sans laisser de trace, et où il mène désormais une existence entre parenthèses. Comme les Sirènes, Calypso, qui peut, elle aussi, chanter d’une belle voix, charme Ulysse en lui tenant sans cesse des litanies de douceurs amoureuses : θέλγει, elle l’« enchante », elle l’ensorcelle afin qu’il oublie Ithaque. Oublier Ithaque, c’est, pour Ulysse, couper les liens qui le relient encore à sa vie et aux siens, à tous ses proches qui, de leur côté, s’attachent au souvenir de lui, soit qu’ils espèrent, contre toute attente, le retour d’un Ulysse vivant, soit qu’ils s’apprêtent à édifier le mnèma funéraire d’un Ulysse mort. Mais tant qu’il demeure reclus, « caché » chez Calypso, Ulysse n’est dans la condition ni d’un vivant, ni d’un mort. Bien que toujours en vie, il est déjà, et par avance, comme retranché de la mémoire humaine. Pour reprendre les mots de Télémaque, en I, 235, il est devenu, par le vouloir des dieux, d’entre tous les hommes, invisible, αἷστος. Il a disparu « invisible et ignoré », – hors de portée de ce que peuvent atteindre le regard et l’oreille des hommes. Si au moins, ajoute le jeune garçon, il était mort normalement sous les murs de Troie ou dans les bras de ses compagnons d’infortune, « il aurait eu sa tombe et quelle grande gloire, μέγα κλέος, il aurait laissé, pour l’avenir, à son fils » ; mais les Harpyes l’ont enlevé : homme de nulle part, les vivants n’ont plus rien à faire avec lui ; privé de remembrance, il n’a plus de renom ; évanoui, effacé, il a disparu « sans gloire », ἀκλεῖος. Pour le héros dont l’idéal est de laisser après soi une « gloire impérissable », pourrait-il rien avoir de pire que de disparaître ainsi ἀκλεῖος sans gloire ? Qu’est-ce donc alors que la séduction de Calypso propose à Ulysse pour lui faire « oublier » Ithaque ? D’abord, bien sûr, d’échapper aux épreuves du retour, aux souffrances de la navigation, à tous ces chagrins dont elle sait à l’avance, étant déesse, qu’ils l’assailliront avant qu’enfin il ne retrouve sa terre natale. Mais ce ne sont là encore que bagatelles. La nymphe lui offre bien davantage. Elle lui promet, s’il accepte de demeurer près d’elle, de le rendre immortel et d’écarter de lui pour toujours la vieillesse et la mort. À la façon d’un dieu, il vivra en sa compagnie immortel, dans l’éclat permanent du jeune âge : ne jamais mourir, ne pas connaître la décrépitude du vieillissement, tel est l’enjeu de l’amour partagé avec la déesse. Mais, dans le lit de Calypso, il y a un prix à payer pour cette évasion hors des frontières qui bornent la commune condition humaine. Partager dans les bras de la nymphe l’immortalité divine, ce serait, pour Ulysse, renoncer à sa carrière de héros épique. En ne figurant plus, comme modèle d’endurance, dans le texte d’une Odyssée qui chante ses épreuves, il devrait accepter de s’effacer de la mémoire des hommes à venir, d’être dépossédé de sa célébrité posthume, de sombrer, même éternellement vivant, dans la nuit de l’oubli : au fond, une immortalité obscure et anonyme, comme est anonyme la mort de ceux des humains qui n’ont pas su assumer un destin héroïque et qui forment dans l’Hadès la masse indistincte des « sans nom ». L’épisode de Calypso met en place, pour la première fois dans notre littérature, ce qu’on peut appeler le refus héroïque de l’immortalité. Pour les Grecs de l’âge archaïque, cette forme de survie éternelle qu’Ulysse partagerait avec Calypso ne serait pas vraiment « sienne » puisque personne au monde n’en saurait jamais rien ni ne rappellerait, pour le célébrer, le nom du héros d’Ithaque. Pour les Grecs d’Homère, contrairement à nous, l’important ne saurait être l’absence de trépas – espoir qui leur paraît, pour des mortels, absurde – mais la permanence indéfinie chez les vivants, dans leur tradition mémorielle, d’une gloire acquise dans la vie, au prix de la vie, au cours d’une existence où vie et mort ne sont pas dissociables. Sur la rive de cette île où il n’aurait qu’un mot à dire pour devenir immortel, assis sur un rocher, face à la mer, Ulysse tout le jour se lamente et sanglote. Il fond, il se liquéfie en larmes. Son αἰῶν, son « suc vital », s’écoule sans cesse, dans le πόθος, le regret de sa vie mortelle, comme, à l’autre bout du monde, à l’autre pôle du couple, Pénélope, de son côté, consume son αἰῶν en pleurant par regret d’Ulysse disparu. Elle pleure un vivant qui est peut-être mort. Lui, dans son îlot d’immortalité, coupé de la vie comme s’il était mort, pleure sur sa vivante existence de créature vouée au trépas. Tout à la nostalgie qu’il éprouve à l’égard de ce monde fugace et éphémère auquel il appartient, notre héros ne goûte plus les charmes de la nymphe. S’il s’en vient le soir dormir avec elle, c’est parce qu’il le faut bien. Il la rejoint au lit, lui qui ne le veut pas, elle qui le veut.

    Ulysse rejette donc cette immortalité de faveur féminine qui, en le retranchant de ce qui fait sa vie, le conduit finalement à trouver la mort désirable. Plus d’ἐρός, plus de ἱμέρος, – plus d’amour ni de désir pour « la nymphe bouclée », – mais θανάτειν ἱμέρεται, il désire mourir. Le retour, Pénélope, l’épouse, Ithaque, la patrie, le fils, le vieux père, les compagnons fidèles, – et puis mourir, – voilà tout ce vers quoi, dans le dégoût de Calypso, dans le refus d’une non-mort qui est aussi bien une non-vie, tout ce vers quoi se porte l’élan amoureux, le désir nostalgique, le pothos d’Ulysse : vers sa vie, sa vie précaire et mortelle, les épreuves, les errances sans cesse recommencées, ce destin de héros d’endurance qu’il lui faut assumer pour devenir lui-même : Ulysse, cet Ulysse d’Ithaque dont aujourd’hui encore le texte de l’Odyssée chante le nom, raconte les retours, célèbre la gloire impérissable, mais dont le poète n’aurait rien eu à dire – et nous rien à entendre –, s’il était demeuré loin des siens, immortel, « caché » chez Calypso… »

Bodinier Guillaume - Ulysse dans l'ile de Calypso, premier quart XIXe siècleBodinier Guillaume – Ulysse dans l’ile de Calypso, premier quart XIXe siècle

calypso-ulysse


Robert Pogue Harrison

Ulysse et Calypso selon Robert Harrisson
Robert Harrison a exercé comme directeur du Département de Littérature française et italienne à l’Université de Stanford. Dans son ouvrage Jardins, réflexions, il envisage

     (La caverne de l’île d’Ogygie) est le lieu enchanté où Calypso invite Ulysse à partager éternellement ses jours en sa compagnie, avec l’immortalité en sus. Mais on connait l’histoire : Ulysse, indifférent à l’offre, passe ses journées entières sur la plage abandonnée, tournant le dos au paradis terrestre, boudant, pleurant, se languissant de retourner chez lui à Ithaque, la rude et rocailleuse, auprès de sa femme vieillissante. Rien ne peut le consoler d’être exilé loin de « la terre de ses ancêtres », du labeur et des responsabilités qui l’y attendent. Calypso ne saurait apaiser en son cœur le désir de retrouver ses repères et son identité humaine, dont il est privé sur son jardin insulaire. Il a beau savoir que la mort l’attend après quelques dizaines d’années de vie sur Ithaque, rien ne le ferait renoncer au désir de revenir sur cette autre sorte d’île, bien plus austère.

     Ce qui manque à Ulysse sur l’île de Calypso – ce qui l’y tient en exil –, c’est qu’il n’a plus à s’occuper ni à se soucier de rien. Plus précisément, il se languit du monde où les hommes doivent se soucier ou s’occuper de quelque chose : dans son cas, le monde de la famille, de la terre nourricière et de la lignée. Ces préoccupations liées à la condition terrestre, devenues sans objet dans un jardin perdu hors du monde au milieu des mers, taraudent le fond de son cœur, le conduisent chaque jour sur la plage et l’empêchent de se sentir chez lui dans l’île de Calypso.

« Si ton cœur pouvait savoir de quels chagrins
le sort doit te combler avant ton arrivée à la terre natale, 
c’est ici, près de moi, que tu voudrais rester pour garder ce logis et rester un dieu »

     Mais Calypso est une déesse  – une « toute divine » – et elle peut difficilement comprendre à quel point Ulysse, parce qu’il est humain, est retenu par ces préoccupations, malgré ou peut-être à cause des fardeaux qu’elles lui imposent.

Max Beckmann - Ulysse et Calypso, 1946

Max Beckmann – Ulysse et Calypso, 1946

Si l’Ulysse d’Homère reste à ce jour un archétype de l’homme mortel, c’est que ces préoccupations, cet engagement, cette attention aux êtres eta ux choses l’enserrent de leur étreinte implacable. Une parabole ancienne nous est parvenue à travers les âges, qui raconte brillamment pourquoi la déesse Cura, déesse de l’inquiétude, a acquis tant d’emprise sur la nature humaine :

    « En traversant un fleuve, Cura vit de la boue crayeuse, s’arrêta, pensive, et se mit à façonner  un homme. Pendant qu’elle se demandait ce qu’elle avait fabriqué survint JupiterCura lui demanda delui donner l’esprit, ce qu’elle obtint facilement de Jupiter. Comme Cura voulait lui imposer son nom,Jupiter l’interdit, et dit que c’était le sien qu’il fallait lui donner. Pendant que Cura et Jupiter se disputaient au sujet du nom, surgit la Terre en personne, pour dire qu’il fallait lui imposer son nom puisqu’aussi bien c’était son corps qu’elle avait offert. Ils prirent Saturne pour juge; Saturne paraît leur avoir rendu un jugement différent : « toi, Jupiter, puisque tu as donné l’esprit , tu dois à la mort recevoir son esprit; toi, Terre, qui lui a offert le corps, reçoit le corps; puisque c’est Cura qui a, la première, façonné le corps, tout le temps de sa vie c’est Cura qui en aura la possession, mais puisqu’il y a controverse sur son nom, il s’appellera homme, parce qu’il apparaît que c’est de l’humusqu’il a été fait. »

    En attendant que Jupiter récupère son esprit et la terre sa dépouille mortelle, « homme » appartient corps et âme à Cura, qui le « possède » tant qu’il vit (Cura teneat, quamdiu vexerait). Si le personnage d’Ulysse figure poétiquement l’emprise de Cura sur les hommes, on comprend qu’il lui soit difficile de s’abandonner aux bras de Calypso. Une autre déesse, moins joyeuse que la Nymphe, a déjà la mainmise sur lui et le rappelle sur ses terres, labourées, cultivées et entretenues avant lui par ses aïeux qui s’en sont occupés. Puisque Cura a pétri « homme » avec l’humus, il est bien « naturel » que sa créature se soucie avant tout de la terre dont elle tient sa substance vitale. Pour cette raison, c’est avant tout « la terre de ses ancêtres » – Homère le répète à plusieurs occasions – qui rappelle Ulysse à Ithaque. Cette terre n’est pas seulement pour lui un repère géographique, c’est aussi une réaliste matérielle : le sol cultivé par ses ancêtres, et où leurs corps sont inhumés.
    Si Ulysse avait été contraint de rester sur l’île de Calypso pour le restant de ses jours éternels, tout en gardant son humanité, il se serait très certainement mis au jardinage, aussi redondante que soit une telle activité dans un tel environnement. c’est que les hommes de son espèce, tenaillés par Cura, ressentent le besoin irrépressible de se soucier de quelque chose et de s’y dévouer. Rien de comparable entre un jardin sorti de terre grâce au travail et aux efforts personnels et des jardins fantastiques où les choses existent toujours déjà, spontanément, s’offrant gratuitement au plaisir. Et si l’on avait pu observer depuis le ciel le lopin de terre cultivé par Ulysse sur l’île, on aurait vu une sorte d’oasis –l’oasis de Cura – trouer le paysage familier de Calypso. Car, contrairement aux paradis terrestres, les jardins nés de la main de l’homme, élaborés et entretenus par la culture, conservent la trace et la signature de l’industrie humaine  à laquelle ils doivent leur existence. C’est la marque de Cura. (…)

    A cet égard, n’oublions pas qu’Adam, tel « homme » dans la fable de Cura, était fait d’argile, de terre, d’humus. Comment une créature faite d’un tel matériau pourrait-elle jamais, en sa nature profonde, se sentir chez elle dans un jardin où tout est fourni ? Un homme fait comme Adam ne peut pas ne pas entendre l’appel de la terre à se réaliser dans l’action. Le besoin de se consacrer à la terre, d’en faire son lieu de vie, ne serait-ce qu’en se soumettant à ses lois, suffirait à expliquer pourquoi le séjour d’Adam au jardin d’Eden était au fond une forme d’exil et en quoi son expulsion était une forme de rapatriement.
    Quand Jupiter eut insufflé dans la matière dont il était fait « homme », ce dernier se mua en une substance humaine d’essence à la fois spirituelle et matérielle. Issu de l’humus, il s’adonna à la culture, ou plus précisément à la culture de soi. C’est pourquoi, l’esprit humain, comme la terre qui donne son corps à « homme », est une sorte de jardin – non pas un jardin édénique offert à notre jouissance, mais un jardin  dont les fruits proviennent de notre activité et de notre sollicitude. C’est aussi pourquoi la culture humaine, dans ses expressions tout à la fois domestiques, institutionnelles et poétiques, doit son efflorescence à la semence d’un Adam déchu. La vie éternelle avec Calypso, aux Champs Elysées ou dans le « jardin du soleil », a sans doute son charme propre, mais les hommes aiment par-dessus tout ce qu’ils créent ou entretiennent et cultivent avec ardeur.

Honoré Daumier - le désespoir de Calypso, 1842

Honoré Daumier – le désespoir de Calypso, 1842

Dans le vain espoir d’oublier
L’ingrat pour qui son coeur sanglote,
Cette nymphe avait dans sa grotte
Fait tendre un joli papier.

Fénelon. Variante du L. XI :

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Ulysse et Calypso
le pot-pourri

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Quand les âmes vagabondent : un conte de Saintine de 1861 et l’attelage ailé de Platon (Phèdre -370)


Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865)

Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865)

Joseph-Xavier Boniface dit Saintine, romancier et dramaturge français. En 1814, il est conscrit dans l’armée, mais ne participa à aucun combat. Se destinant à la profession de médecin, il suivit ensuite des études de médecine à l’Hôtel-Dieu de Paris et logeait alors rue du Vieux-Colombier. Se détournant le la médecine, il devint le secrétaire de Louis-Philippe de Ségur, alors académicien. C’est à cette occasion qu’il devint lauréat du concours de poësie organisé par l’Académie française. Il publie son premier volume de poésie, Poèmes, odes, épîtres en 1823, à l’âge de 25 ans. En 1836 il publie Picciola, un roman sur le comte de Charney, prisonnier politique enfermé au Piémont, qui fut traduit dans de nombreuses langues et connut un certain succès en Europe. Son père était professeur au collège de la Marche à Paris et sa mère, lingère au carrefour de Buci. Il est le frère cadet du pédagogue Alexandre Boniface (1790-1841)

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crédit photo Brice Bourrée

Le conte qui suit, « La vallée des âmes » est tirée d’un recueil de X.-B. Saintine publié en 1861 à Paris chez Hachette,  « Contes de toutes les couleurs ».

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     D’après la tradition indienne, au-dessous de la terre, à la seconde sphère des cieux inférieurs, que n’atteignent plus les rayons du soleil, existe une immense vallée, demi-sombre, demi-lumineuse. Là, le feuillage bleuâtre des arbres s’éclaire de lueurs phosphorescentes ; les plantes, rigides, anguleuses, ne sont autres que des cristallisations diversement coloriées, portant pour fleurs des épanouissements de pierreries, des ombelles de grenats, de topazes ou d’améthystes, tels qu’on en peut voir dans nos kaléidoscopes, et leurs facettes prismatiques reflètent en les multipliant les lueurs des arbres bleus.
    Au milieu de cette espèce de crépuscule lunaire, tout est silence. On n’entend ni le chant d’un oiseau ni le murmure d’une abeille ; la terre serait inhabile à y nourrir le moindre animal ayant vie. Les plaintes mêmes du vent se taisent sous l’immobile feuillage.
    Un grand lac, que n’alimente aucune source, aucun ruisseau, emplit les parties basses de la vallée, non de ses ondes coulantes et sonores, mais d’une couche profonde de blanches vapeurs qui baignent sans les mouiller le pied des berges, la base des promontoires, ou se développent, comme une légère écharpe de mousseline, autour des îles scintillantes.

Ghost wave

    Le mouvement n’est cependant pas tout à fait exclu de ce monde silencieux. Semblable à un linceul qui se soulève, parfois le miroir léthargique du lac se gonfle et s’anime à sa surface. À travers la vague vaporeuse, on voit glisser des formes, indécises d’abord, tant la substance dont elles sont composées paraît se mêler, à la substance même du lac ; mais bientôt les principales dispositions du corps humain, se montrant dans leur harmonie, se détachent de ce voile de brume qui les environne. Ces bras, ces épaules sans muscles, sans épiderme, aux contours douteux ; ces fronts que n’ombrage nulle trace de chevelure ; ces visages que le sang ne peut colorer, qui ne se plissent ni sous une ride ni sous un sourire, conservent néanmoins une sorte de physionomie ; ces yeux à peine indiqués comme une double tache brune, et d’où s’échappe un reste de regard ; ces lèvres effacées, ternes et closes, et, qui ne doivent s’ouvrir qu’à un suprême commandement, suffisent pour témoigner de la différence des sexes parmi tous ces pâles simulacres.
     Une fois hors du lac, ces hommes et ces femmes-nuages vont errer le long de la rive ou s’étendre sur les berges. À travers leur corps diaphane, on aperçoit la terre sur laquelle ils se tiennent couchés, on voit briller les pétales d’onyx et de topaze des fleurs, qui ne se sont pas même inclinées sous leur poids.
     Et parfois, prenant une attitude mélancolique, le coude posé sur le sol, la tête appuyée sur la main, ces ombres semblent rêver.
     À quoi rêvent-elles ?
     Peut-être à leur existence passée ; peut-être à leur existence future.
    Car cette vallée, c’est le séjour des âmes destinées à subir une nouvelle épreuve de la vie.

(X.-B. SaintineContes de toutes les couleurs, Paris : Hachette, 1861)

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Odilon Redon - winged-horse

Odilon Redon – les chevaux allés

Platon : l’attelage ailé des âmes (Phèdre, – 370 av. J.C.)

Platon     Supposons donc que l’âme ressemble aux forces combinées d’un attelage ailé et d’un cocher. Tous les chevaux et les cochers des dieux sont bons et de bonne race ; ceux des autres êtres sont formés d’un mélange. Chez nous d’abord, le chef de l’attelage dirige deux chevaux ; en outre, si l’un des coursiers est beau, bon et de race excellente, l’autre, par sa nature et par son origine, est le contraire du premier. Nécessairement donc la conduite de notre attelage est difficile et pénible. Mais pour quelle raison, un être vivant est-il donc désigné, tantôt comme mortel, tantôt comme immortel : c’est ce qu’il faut essayer d’expliquer. Tout ce qui est âme prend soin de tout ce qui est sans âme, fait le tour du ciel tout entier et se manifeste tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt les espaces célestes et gouverne le monde tout entier. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide ; là, elle établit sa demeure, prend un corps terrestre et paraît, par la force qu’elle lui communique, faire que ce corps se meuve de lui-même. Cet ensemble, composé et d’une âme et d’un corps, est appelé être vivant et qualifié de mortel par surnom. Quant au nom d’immortel, il ne peut être défini par aucun raisonnement raisonné ; mais, dans l’impossibilité où nous sommes de voir et de connaître exactement Dieu, nous nous l’imaginons comme un être immortel ayant une âme et possédant un corps, éternellement l’un à l’autre attachés. Toutefois, qu’il en soit de ces choses et qu’on en parle ainsi qu’il plaît à Dieu ! Recherchons, quant à nous, la cause qui fait que l’âme perd ses ailes et les laisse tomber. Elle est telle que voici. La force de l’aile est par nature de pouvoir élever et conduire ce qui est pesant vers les hauteurs où habite la race des dieux. De toutes les choses attenantes au corps, ce sont les ailes qui le plus participent à ce qui est divin. Or ce qui est divin, c’est le beau, le sage, le bon et tout ce qui est tel. Ce sont ces qualités qui nourrissent et fortifient le mieux l’appareil ailé de l’âme, tandis que leurs contraires, le mauvais et le laid, le consument et le perdent. Le grand chef, Zeus, s’avance le premier dans le ciel en conduisant son char ailé ; il règle tout, veille sur tout. Derrière lui, s’avance l’armée des dieux et des génies disposée en onze cohortes. Hestia, seule, reste dans le palais des dieux.

      [247] Tous ceux des autres qui comptent au nombre des douze dieux conducteurs, marchent en tête de leur cohorte, dans l’ordre qui fut prescrit à chacun d’eux. De nombreuses visions bienheureuses, de nombreuses évolutions divines animent donc l’intérieur du ciel, où la race des dieux bienheureux circule pour accomplir la tâche assignée à chacun. Derrière eux, marchent tous ceux qui veulent et qui peuvent les suivre, car l’envie n’a point place dans le chœur des dieux. Lorsqu’ils vont assister au repas et prendre part au festin, ils montent au travers des régions escarpées, jusqu’au plus haut sommet de la voûte du ciel. Toujours en équilibre, les chars des dieux sont faciles à conduire et montent aisément. Ceux qui les suivent, par contre, ne grimpent qu’avec peine, car le coursier doué d’une complexion vicieuse s’affaisse, s’incline vers la terre et s’alourdit, s’il n’a pas été bien dressé par ses cochers. Alors une tâche pénible et une lutte suprême s’offrent à l’âme de l’homme. Les âmes appelées immortelles, quand elles sont parvenues au sommet, passent au-dehors et vont se placer sur le dos même du ciel ; et, tandis qu’elles s’y tiennent, le mouvement circulaire les emporte, et elles contemplent l’autre côté du ciel. Aucun poète d’ici-bas n’a jusqu’ici chanté cette région supra-céleste, et jamais aucun dignement. Voici pourtant ce qu’elle est, car il faut oser dire la vérité, surtout quand on parle sur la Vérité même. L’Essence qui possède l’existence réelle. celle qui est sans couleur, sans forme et impalpable ; celle qui ne peut être contemplée que par le seul guide de l’âme, l’intelligence ; celle qui est la source du savoir véritable, réside en cet endroit. Pareille à la pensée de Dieu qui se nourrit d’intelligence et de science absolue, la pensée de toute âme, cherchant à recevoir l’aliment qui lui convient, se réjouit de revoir après un certain temps l’Être en soi, se nourrit et se rend bienheureuse en contemplant la vérité, jusqu’à ce que le mouvement circulaire la ramène à son point de départ. Durant cette révolution, elle contemple la justice en soi, elle contemple la sagesse, elle contemple la science, non cette science sujette au devenir, ni celle qui diffère selon les différents objets que maintenant nous appelons des êtres, mais la science qui a pour objet l’Être réellement être. Puis, quand elle a de même contemplé les autres êtres réels et qu’elle s’en est nourrie, elle plonge à nouveau dans l’intérieur du ciel, et rentre en sa demeure. Dès qu’elle y est rentrée, le cocher attache ses chevaux à la crèche, leur jette l’ambroisie, et les abreuve ensuite de nectar.

      Telle est la vie des dieux. [248] Parmi les autres âmes, celle qui suit et ressemble le mieux à la divinité, élève la tête de son cocher vers cet envers du ciel, et se laisse emporter par le mouvement circulaire. Mais, troublée par ses coursiers, elle ne contemple qu’avec peine les êtres doués d’une existence réelle. Telle autre, tantôt s’élève et tantôt s’abaisse ; et, violentée par ses chevaux, elle aperçoit certaine réalités tandis que d’autres lui échappent. Les autres âmes sont toutes avides de monter ; mais, incapables de suivre, elles sombrent dans le remous qui les emporte, se jettent les unes sur les autres et se foulent aux pieds, chacune essayant de se porter avant l’autre. De là un tumulte, une lutte et les sueurs d’une suprême fatigue. Par la maladresse des cochers, beaucoup d’âmes alors deviennent boiteuses, beaucoup brisent une grande partie de leurs ailes. Toutes, malgré leurs efforts répétés, s’éloignent sans avoir été admises à contempler l’Être réel ; elles s’en vont n’ayant obtenu qu’opinion pour pâture. La cause de cet intense empressement à découvrir la plaine de vérité, est que l’aliment qui convient à la partie la plus noble de l’âme provient de la prairie qui s’y trouve, et que la nature de l’aile ne peut s’alimenter que de ce qui est propre à rendre l’âme légère. Il est aussi une loi d’Adrastée. Toute âme, dit-elle, qui a pu être la suivante d’un dieu et contempler quelques vérités absolues, est jusqu’à un autre périodique retour à l’abri de tout mal ; et, si elle reste capable de toujours accompagner son dieu, elle sera pour toujours hors de toute atteinte. Lorsque l’âme pourtant, impuissante à suivre les dieux, ne peut point arriver à la contemplation, et que par malheur, en s’abandonnant à l’oubli et en se remplissant de vices, elle s’appesantit : alors, une fois appesantie, elle perd ses ailes et tombe sur la terre. Dès lors, une loi lui défend d’animer à la première génération le corps d’un animal, mais prescrit à l’âme qui a contemplé le plus de vérités, de générer un homme qui sera ami de la sagesse, ami du beau, des Muses ou de l’amour. L’âme qui tient le second rang doit donner un roi juste ou guerrier mais apte à commander ; celle du troisième rang produira un politique, un administrateur ou un homme d’affaires ; celle du quatrième, un gymnaste infatigable ou quelque homme versé dans la guérison des maladies du corps ; celle du cinquième mènera la vie d’un devin ou d’un initiateur ; celle du sixième conviendra à un poète ou à quelque autre imitateur celle du septième animera un artisan ou un agriculteur celle du huitième, un sophiste ou un flatteur du peuple celle du neuvième, un tyran. Dans tous ces états, quiconque a vécu en pratiquant la justice obtient en échange une destinée meilleure ; celui qui l’a violée tombe dans une pire.

       [249] Aucune âme d’ailleurs ne retourne avant dix mille années au point d’où elle était partie ; car, avant ce temps, elle ne recouvre pas ses ailes, à moins qu’elle n’ait été l’âme d’un philosophe loyal ou celle d’un homme épris pour les jeunes gens d’un amour que dirige la philosophie. Alors, au troisième retour de mille ans, si elles ont trois fois successivement mené la même vie, elles recouvrent leurs ailes et s’en retournent après la trois millième année vers les dieux. Quant aux autres âmes, lorsqu’elles ont achevé leur première existence, elles subissent un jugement. Une fois jugées, les unes vont dans les prisons qui, sont sous terre s’acquitter de leur peine ; les autres, allégées par l’arrêt de leur juge, se rendent en un certain endroit du ciel où elles mènent la vie qu’elles ont méritée, tandis qu’elles vivaient sous une forme humaine. Au bout de mille ans, les unes et les autres reviennent se désigner et se choisir une nouvelle existence ; elles choisissent le genre de vie qui peut plaire à chacune. Alors l’âme humaine peut entrer dans la vie d’une bête, et l’âme d’une bête, pourvu qu’elle ait été celle d’un homme jadis, peut animer un homme de nouveau, car l’âme qui jamais n’a vu la vérité ne saurait s’attacher à une forme humaine. Pour être homme, en effet, il faut avoir le sens du général, sens grâce auquel l’homme peut, partant de la multiplicité des sensations, les ramener à l’unité par le raisonnement. Or cette faculté est une réminiscence de tout ce que jadis a vu notre âme quand, faisant route avec Dieu et regardant de haut ce qu’ici-bas nous appelons des êtres, elle dressait sa tête pour contempler l’Être réel. Voilà pourquoi il est juste que seule la pensée du philosophe ait des ailes ; elle ne cesse pas, en effet, de se ressouvenir selon ses forces des choses mêmes qui font que Dieu même est divin. L’homme qui sait bien se servir de ces réminiscences, initié sans cesse aux initiations les plus parfaites, devient seul véritablement parfait. Affranchi des préoccupations humaines, attaché au divin, il est considéré comme un fou par la foule, et la foule ne voit pas que c’est un inspiré.

       C’est ici qu’en voulait venir tout ce discours sur la quatrième espèce de délire. Quand un homme, apercevant la beauté d’ici-bas, se ressouvient de la beauté véritable, son âme alors prend des ailes, et, les sentant battre, désire s’envoler. Impuissante, elle porte comme un oiseau ses regards vers le ciel, néglige les sollicitudes terrestres, et se fait accuser de folie. Mais ce transport qui l’élève est en lui-même et dans ses causes excellentes le meilleur des transports, et pour celui qui le possède et pour celui auquel il se communique. Cet homme que ce délire possède, aimant la beauté dans les jeunes garçons, reçoit le nom d’amant. Effectivement, comme nous l’avons dit, toute âme humaine a par nature contemplé les êtres véritables ; elle ne serait point entrée sans cela dans le corps d’un humain.

        [250] Mais, se ressouvenir à la vue des choses de la terre de cette contemplation, n’est point facile pour toute âme. Certaines âmes n’ont, en effet, que brièvement aperçu ce qui est dans le ciel ; d’autres, étant tombées sur la terre, ont eu le malheur de se laisser entraîner dans l’injustice par de mauvaises compagnies, et d’oublier les mystères sacrés qu’elles avaient alors contemplés. Il reste seulement un petit nombre d’âmes qui en ont gardé un souvenir suffisant. Quand donc ces âmes aperçoivent ici-bas quelque image des choses qu’elles ont vues dans le ciel, elles sont alors frappées d’étonnement et ne peuvent plus se contenir. Elles ignorent pourtant d’où leur provient ce trouble, car elles n’ont pas des perceptions assez claires. C’est qu’ici-bas, en effet, les images de la justice, de la sagesse et des autres biens des âmes, ne jettent aucun éclat, et c’est à peine si l’obscurité de nos organes permet à peu d’entre nous, en rencontrant ces images, de contempler le modèle de ce qu’elles figurent. Mais alors, la beauté était splendide à contempler, lorsque, mêlés à un chœur bienheureux, nous, à la suite de Zeus, les autres, à celle d’un autre dieu, nous contemplions ce ravissant spectacle, et qu’initiés à des mystères qu’il est permis d’appeler très heureux, nous les célébrions en un état parfait, exempts des maux qui nous attendaient dans le temps à venir, admis à contempler dans une pure lumière, comme des mystes et des épopées, des apparitions parfaites, simples, immuables et béatifiques, purs nous-mêmes et point encore scellés dans ce qu’aujourd’hui nous appelons le corps que nous portons, emprisonnés en lui comme l’huître en sa coquille. Que ces paroles soient un hommage au souvenir, grâce auquel le regret de ces visions d’alors vient de nous faire à présent trop longuement parler. Quant à la beauté, elle brillait, nous l’avons dit, parmi ces visions. Retombés sur la terre, nous voyons encore, par le plus clairvoyant de nos sens, cette même beauté très clairement resplendir. La vue est, en effet, la plus pénétrante des facultés sensitives du corps. La sagesse pourtant n’est point par elle aperçue ; elle susciterait de prodigieuses amours, si elle offrait à nos yeux une image aussi claire que celle de la beauté. Il en serait de même de toutes les essences dignes de notre amour. Mais pour le moment, la beauté seule jouit du privilège d’être l’objet le plus visible et le plus attrayant. L’homme pourtant dont l’initiation n’est point récente ou qui s’est laissé corrompre, ne s’élève pas promptement de la beauté d’ici-bas vers la beauté parfaite, quand il contemple sur terre l’image qui en porte le nom. Aussi, loin de se sentir frappé de respect à sa vue, il cède alors au plaisir à la façon des bêtes, cherche à saillir cette image, à lui semer des enfants, et, dans la frénésie de ses fréquentations, il ne craint ni ne rougit de poursuivre une volupté contre nature.

       [251] Mais l’homme, qui a été récemment initié ou qui a beaucoup contemplé dans le ciel, lorsqu’il aperçoit en un visage une belle image de la beauté divine, ou quelque idée dans un corps de cette même beauté, il frissonne d’abord, il sent survenir en lui quelques-uns de ses troubles passés ; puis, considérant l’objet qui émeut ses regards, il le vénère comme un dieu. Et, s’il ne craignait de passer pour un vrai frénétique, il offrirait comme à une statue divine ou à un dieu, des sacrifices à son aimé. À son aspect, comme sous l’emprise d’un frisson, il change de visage, une sueur et une chaleur étrange le saisissent. A peine, en effet, a-t-il reçu par les yeux les émanations de la beauté, qu’il s’échauffe et que se ranime la nature de ses ailes. Cette chaleur fait fondre tout ce qui, au temps de la croissance, était depuis longtemps fermé par un durcissement, et empêchait les ailes de pousser. Sous l’afflux nourrissant de ces émanations, la tige de l’aile se gonfle et prend, depuis la racine, un élan de croissance dans toute la forme de l’âme, car autrefois l’âme était tout ailée. En cet état l’âme entière bouillonne et se soulève. Elle souffre ce qu’ont à supporter ceux dont les dents se forment. Lorsqu’elles commencent à pousser, leur développement provoque tout autour des gencives une démangeaison et une irritation. L’âme souffre d’un pareil agacement lorsque ses ailes commencent à pousser, car la pousse des ailes occasionne une effervescence, une irritation et un prurit du même genre. Quand elle porte son regard sur la beauté d’un garçon, des parcelles s’en détachent et s’écoulent en elle – de là le nom dont on appelle le désir. En la pénétrant ces parcelles la raniment ; elle se réchauffe, se repose de la douleur et se réjouit. Mais, quand elle est séparée du bien-aimé, et qu’elle se dessèche, les bouches des issues par où sortent les ailes se dessèchent aussi, se ferment et empêchent le germe des ailes de se développer. Enfermés avec le désir dans l’intérieur de l’âme, ces germes bondissent comme un pouls agité, heurtent chacune des issues qui leur sont réservées, de sorte que l’âme entière, aiguillonnée de toutes parts, devient furieuse et affligée. D’un autre côté, pourtant, le souvenir du beau la réjouit. Ce mélange de douleur et de joie la tourmente par son étrangeté ; elle s’enrage dans sa perplexité ; sa frénésie l’empêche durant la nuit de dormir et de rester pendant le jour en place ; elle court, avide, là où elle croit pouvoir apercevoir celui qui détient la beauté. Quand elle l’a vu et qu’elle s’est imprégnée de désir, elle sent s’ouvrir ce qui s’était fermé naguère, elle se reprend à respirer, et, cessant de sentir aiguillons et douleurs, elle cueille en cet instant la volupté la plus suave.

         [252] Dès lors, l’amant ne voudrait plus volontairement se séparer de son aimé : personne ne lui est plus précieux ; il oublie mère, frères et tous ses compagnons, et si alors, en la négligeant, il perd sa fortune, il ne s’en soucie point. Les usages et les convenances qu’il se piquait auparavant d’observer, il les méprise tous. Prêt à être esclave, il consent à dormir où l’on voudra, pourvu que ce soit le plus près de son désir. Outre qu’il révère, en effet, celui qui détient la beauté, il ne trouve qu’en lui seul le médecin de ses plus grands tourments. Ce sentiment, bel enfant à qui s’adresse mon discours, les hommes l’ont appelé Éros. Quant au nom que lui donnent les dieux, tu en riras sans doute en l’apprenant, du fait de ta jeunesse. Certains Homérides, je crois, citent à propos d’Éros, deux vers tirés d’un poème en réserve, dont l’un est tout à fait injurieux et fort peu mesuré. Ils chantent ainsi :

     « Les mortels l’appellent Éros ailé
       Les immortels, Ptéros, parce qu’il donne des ailes. »

     On peut croire ou ne pas croire à ces vers. Mais la cause et la nature des ardeurs des amants sont exactement telles que je les ai décrites.

Dwie-Judha-Satria-chariot-allegory

l’attelage ailé des âmes de Platon par l’illustrateur indonésien Dwie Judha Satria. Les deux chevaux, l’un blanc, l’autre noir, représentent les deux côtés de la nature humaine. Le cheval blanc suit toujours les instructions de l’aurige alors que le cheval noir cherche à le contrecarrer. Le ciel que le char tente d’atteindre représente les vérités que nous voulons atteindre dans l’existence. L’aurige représente notre pensée fondamentale, le cheval blanc l’harmonie et le noir, les tentations et notre nature impulsive.

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Gaston Bachelard (1884-1962)Gaston Bachelard

     Dans son ouvrage l’Air et les Songes, le philosophe Gaston Bachelard a traité les thèmes du mouvement aérien ascensionnel et du vol ailé. C’est en s’appuyant sur les expériences du vol rêvé que Bachelard défini les caractéristiques de cette ascension. Certains des exemples littéraires sur lesquels il appuie sa démonstration sont tirés de L’Esprit des bêtes. Le monde des oiseaux, ornithologie passionnelle, un essai publié en 1853-55 par Alphonse Toussenel, un écrivain et journaliste français dont les études d’histoire naturelle lui servaient à exprimer ses idées philosophiques.

   Pour celui qui s’élève, l’horizon s’élargit et s’éclaire. L’horizon est pour lui l’immense auréole de la terre contemplée par l’être élevé; que cette élévation soit physique ou morale, peu importe. Celui qui voit loin a le regard clair, son visage s’illumine, son front s’éclaircit. La physique de l’idéal est une physique si cohérente qu’elle accepte toutes les réciproques. (…)
    Dés les premières pages du livre de Toussenel intitulé Le Monde des Oiseaux, nous avons la certitude que cette Histoire naturelle des Oiseaux a son centre d’intérêt dans une Histoire naturelle de la rêverie humaine. En effet, Toussenel évoque immédiatement l’expérience nocturne : « Quand vous aviez vingt ans, vous avez quelque fois senti dans le sommeil votre corps allégé quitter le sol et planer dans l’espace, défendu contre la loi de la gravitation par des forces invisibles. » Et tout de suite, en vertu de l’infinie douceur du vol onirique, Toussenel valorise le souvenir de la nuit  : « c’était, dit-il, une révélation que Dieu nous faisait et un avant-goût qu’il nous donnait de la vie aromate… » La vie aromale est une vie future qui nous attend quand nous serons rendu à notre état purement aérien, suivant de véritables harmonies fouriéristes de l’au-delà. Le vols est ainsi à la fois un souvenir de nos rêves et un désir de la récompense que Dieu nous donnera , aussi « nous envions le sort de l’oiseau et nous prêtons des ailes à celle que nous aimons, parce que nous sentons d’instinct  que, dans la sphère du bonheur, nos corps jouiront de la faculté de traverser l’espace comme l’oiseau traverse l’air ». On le voit, la Ptéropsychologie formule un idéal, une transcendance que réalise déjà une e expérience du rêve. L’homme suivant un idéal, deviendra un sur-oiseau qui, loin de notre atmosphère, traversera les espaces infinis entre les mondes, emporté dans sa réelle patrie, dans une patrie aérienne, par des forces « aromales ». « L’aile, attribut essentiel de la volatibilité, est cachet idéal de perfection dans presque tous les êtres. Notre âme, en s’échappant de l’enveloppe charnelle qui la retient en cette vie inférieure, s’incarne en un corps glorieux plus léger, plus rapide que celui de l’oiseau. » Peut-on, sans irrévérence, rapprocher Platon et Toussenel ? Dans Phèdre (trad. Mario Meunier), figure la même transcendance des ailes : « la force de l’aile est, par nature, de pouvoir élever et conduire ce qui est pesant vers les hauteurs où habite la race des dieux. De toutes les choses attenantes au corps, ce sont les ailes qui le plus participent à ce qui est divin. » Avec son matérialisme aérien, cette participation donne un sens très concret à la doctrine abstraite de la participation platonicienne. Dés qu’un sentiment s’élève dans le cœur humain, l’imagination évoque le ciel et l’oiseau.

Gaston Bachelard, l’Air et les Songes, extraits.

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Home, sweet home – Douglas House à Harbour Springs (Michigan), architecte Richard Meier

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Richard MeierRichard Meier en 1967

   Richard Meier est né en 1934 à Newark, New Jersey (États-Unis). En 1963, il crée son agence dans son appartement de New York, sa première commande étant une maison pour ses parents à Essex Fells, New Jersey (États-Unis). En parallèle à son activité d’architecte, il enseigne à la Cooper Union (1962-1973), à Yale (1975-1977) puis à Harvard (1980-1981). Il est l’auteur de plusieurs maisons particulières dont la célèbre Douglas House à Harbour Springs (1973), somptueuse demeure qui surplombe le Lac Michigan. Son travail sur la lumière, la couleur blanche, l’espace et la forme le rapproche de Le Corbusier. Il s’est forgé une solide réputation en matière muséographique. Il construisit pour la première fois en France en 1989, à l’issue du concours pour la réalisation du siège de Canal+, Quai André Citroën. Il obtient le Prix Pritzker en 1984, et exerce dans le cadre de l’agence Richard Meier & Partners.

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Richard Meier – Douglas House

Richard Meier - Douglas House

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La Douglas House à Harbour Springs (Michigan)

    Cette maison, construite au début des années soixante dix  à Harbor Springs, Michigan pour Jim et Jean Douglas est l’œuvre culminante de la première période que l’on peut qualifier de rationaliste de réalisations architecturales de Meier où toutes les idées qu’il avait développé précédemment dans les expériences réalisées dans les maisons unifamiliales ont abouties à une structure plus équilibrée et imaginative. Elle est devenu un symbole de cette période de rationalisme et a été classée en 2007 par l’American Institute of Architects comme l’une des 150 meilleures réalisations dans sa liste des « architectures préférées de l’Amérique ».

   La maison a été bâtie sur les pentes d’une colline boisée dominant le lac Michigan.  Certains critiques l’ont présentée comme « flottant » sur la cime des arbres. Pour notre part, elle nous semble plutôt « jaillir » du sous-bois comme si elle voulait s’en extraire pour accrocher la lumière et la vue.  la maison est une structure parallélépipédique verticale en béton qui se développe sur 5 niveaux . Les premiers niveaux sont constitués d’une lourde enveloppe close en béton armé qui a pour mission d' »ancrer » la maison dans la pente. Les niveaux supérieurs se développent dans une structure de béton, de métal et de verre qui contraste violemment avec son assise en béton armé et apparaît comme une structure cristalline et légère qui chercherait à s’extraire de la gangue lourde et massive incrustée dans le sol. Les pièces de vie sont aménagées dans les niveaux supérieurs et bénéficient, grâce aux immenses baies vitrées, d’un éclairement maximum et de la vue sur le lac Michigan. Les parties en béton des façades sont peintes en blanc, ce qui confère à l’ensemble un aspect immaculé qui renforce encore le contraste avec l’environnement naturel.

    Richard Meier déclare lui-même qu’il n’a pas cherché à fondre la construction dans le paysage mais tout au contraire à créer avec celui-ci un fort contraste visuel. L’architecte décrit ainsi la relation qui unit son œuvre à la nature qui l’entoure :

   « Sur la raideur de la pente dominant l’eau, la maison semble avoir été déposée sur le site et abandonnée tel une sorte d’objet manufacturé qui aurait atterri dans un environnement naturel. Le dialogue dramatique entre la blancheur de la maison et les bleus et les verts primaires de l’eau, les arbres et le ciel permet à la maison non seulement d’affirmer sa présence, mais d’améliorer, par contraste, la beauté de son environnement naturel « . (Richard Meier, architecte. New York: Oxford University Press, 1976. p.87)

coupe transversale sur le terrain

Douglas House - Coupe transversale (crédit Mark Turibius Jongman-Sereno)

Douglas House – Coupe transversale (crédit Mark Turibius Jongman-Sereno)

Douglas House - vue axonométrique

    L’architecte enfonce encore le clou lorsqu’il assume, auprès de ses enfants, le choix de la couleur blanche qui augmente encore l’impact de la construction sur son environnement :

    « Une conversation en cours que j’avais eu avec mes enfants, Joseph et Ana, au cours de la dernière année, tournait autour de la question : « Quelle est ta couleur préférée ? « … Alors, deux d’entre eux se tournent vers moi et disent: ‘Papa, quelle est ta couleur préférée ? Chaque fois que nous jouions à ce jeu, ma réponse était la même: Blanc.
    «Mais papa, disait Joseph, tu ne peux pas choisir blanc. Blanc n’est pas une couleur, le blanc n’est pas dans le ciel, tu dois choisir une couleur qui est, comme le rouge ou vert ou bleu ou jaune. Et j’expliquais alors, à chaque fois, que le blanc était la couleur la plus merveilleuse de toutes, parce que dans ce l’on peut y trouver toutes les couleurs de l’arc en ciel « . (Richard Meier. de Richard Meier. Richard Meier: Architecte 1964-1984. p.8.)

    Cette anecdote est révélatrice de l’idéologie et de l’attitude des architectes se rattachant au mouvement rationaliste. Pour ces architectes, qui défendaient une architecture fondée sur des concepts nouveaux tels que la réalisation d’un espace créé de manière libre à partir des besoins réels et des possibilités offertes par les nouvelles structures et les matériaux modernes, le rejet de toute ornementation superfétatoire, l’assujettissement des formes aux fonctions, l’architecture était un combat et chaque construction était étudiée pour être un « manifeste » des idées nouvelles. De là, une certaine affirmation voire une agressivité vis à vis de l’architecture traditionnelle et de l’environnement. Le choix de la couleur blanche faisait partie de cette stratégie. En dehors de l’architecture méditerranéenne, le blanc était peu utilisé dans l’architecture occidentale, les façades exprimaient les teintes naturelles des matériaux utilisés dans leur construction (marbre, calcaire, granit, molasse, briques, etc..), ou bien des teintes naturelles pour leurs enduits (ocre, pastels ou blanc cassé). Par l’utilisation du blanc pur, les nouvelles constructions se distinguaient du tout-venant et accédaient au statut d’œuvre d’art à l’instar de ces sculptures antiques au marbre immaculé.

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Meier - Douglas House - passerelle d'accès au dernier niveau

Douglas House – passerelle d’accès au dernier niveau

Richard Meier - Douglas house - plan de toiture avec passerelle

Richard Meier – Douglas house – plan de toiture avec passerelle

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Plan et aménagement intérieur

    Pour les volumes intérieurs, Richard Meier a créé de riches compositions formelles. L’accès à la maison s’effectue à deux niveaux différents par l’intermédiaire de passerelles, à la façon de pont-levis donnant accès à une tour. L’entrée principale s’effectue à l’arrière de la construction par un volume étroit et sombre qui débouche sur le grand espace vitré qui se développe sur deux niveaux. Cette organisation de l’espace crée pour les arrivants un effet de surprise et d’éblouissement.

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Richard Meier

   Si la façade côté lac est largement vitrée et abrite les pièces de vie, la façade arrière qui donne sur le versant de la colline ne possède que de petites ouvertures et abritent selon les niveaux, les chambres, les sanitaires et la cuisine. Pour ne pas obstruer la vue sur le lac, les escaliers ont été positionnés aux angles de la construction côté colline. Richard Meier s’est également occupé de l’ameublement la maison pour ses clients, Jim et Jean Douglas, il a conçu une partie du mobilier lui-même et s’est aussi inspiré de dessins de Le Corbusier et Mies van der Rohe.

Richard Meier - Douglas House - niveau  supérieur d'entréeRichard Meier – Douglas House – niveau  supérieur d’entrée

Richard Meier - Douglas House - niveau supérieurRichard Meier – Douglas House – niveau supérieur

Richard Meier - Douglas House - niveau intermédiaireRichard Meier – Douglas House – niveau intermédiaire

Richard Meier - Douglas House - niveau inférieur

Richard Meier – Douglas House – niveau inférieur

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George Caleb Bingham, peintre du mythe américain

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George Caleb Bingham (1811-1879) - autoportrait vers 1834-35George Caleb Bingham (1811-1879) – autoportrait vers 1834-35

   George Bingham (Comté d’Augusta, Virginie, 1811 – Kansas City, Missouri, 1879) était le deuxième des sept enfants nés de Henry Vest et Mary Bingham Modifier. Vivant dans une grande ferme, George a montré très tôt un vif intérêt pour le dessin. Quand il avait sept ans, son père a perdu la plupart des biens de la famille pour couvrir les dettes d’un ami et la famille a du quitté la Virginie pour le Missouri et y construire une nouvelle vie. La famille s’installe à Franklin, un village sur les rives de la rivière Missouri. C’était l’été de 1819 et ses parents n’ont pas tardé à contribuer à leur nouvelle communauté. Son père a ouvert une auberge et construit une usine de tabac, a acheté des terres agricoles et est devenu un leader civique. La mère de Bingham qui était une femme instruite a bientôt commencé une école pour les filles, l’une des premières à l’ouest du fleuve Mississippi. Lorsque George avait neuf ans, un peintre de renommée nationale nommé Chester Harding est venu à Franklin pour terminer un portrait du célèbre Daniel Boone. George a visité le studio de Harding et l’a regardé peindre et cette expérience a certainement nourri l’intérêt du jeune garçon dans le portrait. À la fin de 1823, la vie du jeune George a de nouveau été bouleversée. Son père est mort du paludisme et sa mère, couverte de dettes, a dû abandonner l’ensemble de leurs biens et déplacer sa famille à travers le fleuve à la ferme Bingham dans le comté de Saline.

Arrow Rock : maison Bingham

Arrow Rock : maison Bingham

C’est là, près du village de Arrow Rock, qu’elle a élevé sa famille. Elle a poursuivi son école et employé un professeur d’art, Mattie Wood, qui a également donné des cours d’art à George. Lorsque George n’étudiait pas, il aidait sa mère à la ferme et à l’école. George Bingham a peint le mythe américain, représentant des scènes qui soulignent le rôle positif des colons dans l’apport de la civilisation vers les terres sauvages. Scènes de chasse et vie quotidienne sur les fleuves (série des « bateliers ») ont contribué à forger sa renommée nationale dès 1840Engagé dans le parti démocrate, il exprime sa passion pour la politique en peignant une série de tableaux représentant la liesse populaire lors des périodes d’élections. Il est parti se former en Europe en 1856 et son style a ensuite évolué vers un trait plus incisif.

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George Caleb Bingham - Chasseurs de fourrures descendant le Missouri, 1845

George Caleb Bingham – Chasseurs de fourrures descendant le Missouri, 1845

George Caleb Bingham - mariniers descendant le Missouri, 1846

George Caleb Bingham – mariniers descendant le Missouri, 1846

George Caleb Bingham - The Wood Boat, 1850

George Caleb Bingham – The Wood Boat, 1850

George Caleb Bingham - le retour des chasseurs de fourrures, 1851

George Caleb Bingham – le retour des chasseurs de fourrures, 1851

George Caleb Bingham - Lac entre les montagnes, vers 1856-1859

George Caleb Bingham – Lac entre les montagnes, vers 1856-1859

George Caleb Bingham - View of Pikes Peak, 1872

George Caleb Bingham – View of Pikes Peak, 1872

George Caleb Bingham - Depicting raftsmen playing cards, date inconnue

George Caleb Bingham – Depicting raftsmen playing cards, date inconnue

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