Toponymie : la chasse aux dols en Arpitanie et ailleurs…

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l’Arpitanie

Francoprovencal-Arpitan-Map*Arpitanie : terme désignant l’aire linguistique à cheval sur plusieurs pays européens ayant  la langue romane arpitane en commun, c’est à dire le franco-provençal. L’aire géographique est constituée des provinces française du Lyonnais, du Forez, du Mâconnais, de Bresse, de Savoie, de Franche-Comté et du Dauphiné, les cantons de la Suisse romande, le Val d’Aoste et une partie du Piémont en Italie. Il est également employé dans deux petites localités des Pouilles, Faeto et Celle di San-Vito, vestiges d’une ancienne colonie suisse.  Au nord de cette aire se trouve une zone mixte où les parlers sont intermédiaires entre le français et le francoprovençal : Chalonnais, Franche-Comté, Jura suisse. Précisons que jusqu’à l’invasion romaine menée par Jules César, cette région était terre celtique occupée par un peuple celtique du nom d’Allobroges, « les gens d’ailleurs » de allo « étranger » et broga, « peuple » et que de nombreux noms d’origine celtique se sont maintenus dans la langue arpitane et dans les noms de lieux.

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Dahu par Philippe Semeria    Vous avez sans doute entendu parler du « dahu » ou « dahut », cet animal mythique de Haute-Savoie dont deux pattes latérales sont plus courtes que les autres pour pouvoir se ternir droit sur les pentes des montagnes que des Savoyards facétieux proposent de chasser à des touristes naïfs… Eh bien, je vous invite à chasser le dol en Arpitanie, c’est à dire dans la région montagneuse anciennement de civilisation et de langue celtique à cheval sur trois pays : la France, la Suisse et le nord de l’Italie (Val d’Aoste). Rien à voir avec la chasse au dahu, cette chasse est tout à fait sérieuse puisqu’elle concerne la recherche de nom de lieux bâtis sur le radical « dol » qui signifie  « courbe », « méandre » et par extension « terre cultivée en bordure d’une rivière ».
     Pour en savoir plus sur le toponyme « dol » vous reporter à l’article de ce blog intitulé : « Toponymie : histoire de dol ou naissance d’une passion », c’est ICI.

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–––– Lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

       Je commençais donc sur le tard une nouvelle carrière de « limier » en me lançant dans la traque des « dol » de ma région. Je commençait tout naturellement par la haute-Savoie et la région d’Annecy. Mes armes ? les livres de Falc’Hun et de quelques autres toponymistes,  les cartes IGN au 1/25.000e de la région d’Annecy que j’avais déjà complétées par d’autres commandées à l’IGN. Je consultais également à la Bibliothèque d’Annecy quelques ouvrages anciens sur la toponymie et en particulier le dictionnaire toponymique de la Haute-Savoie élaboré au XIXe siècle par l’érudit Charles Marteaux qui offrait l’intérêt de présenter un grand nombre de lieux classés par ordre alphabétique. Si des « dol » existaient, ils devaient apparaître dans ce document soit au grand jour à la lettre D, ce qui aurait été presque trop facile, soit sournoisement camouflés à l’intérieur d’autres mots derrière des préfixes pour ne pas être découverts. Certains, encore plus malins – Falc’Hun l’avait bien montré – avaient pu, en profiter de l’usure du temps et modifier de manière importante leur aspect extérieur en n’apparaissant plus sous leur forme première.

    C’est le cœur battant, porté par la foi et l’enthousiasme du néophyte, que j’engageais mes premières enquêtes sous le regard interrogateur et même un peu inquiet de ma famille qui ne comprenait pas l’intérêt que pouvait représenter la recherche de mots compliqués compris par personne et qui d’ailleurs n’intéressaient plus personne… Si je m’étais livré à la pratique de l’orpaillage dans le lit du Chéran, ils auraient trouvé cela tout aussi fou, mais au moins cette action aurait été légitimée par un but utilitaire.

lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie)lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie)

     La chance a voulu que je découvris rapidement ma première pépite. Je n’en ai eu aucun mérite, celle-ci se trouvait bien visible, totalement à découvert, à quelques km d’Annecy en bordure du torrent la Fillière dans sa traversée de la commune de Groisy. Au lieu-dit Le Plot, au carrefour de deux vallées, la Fillière, en provenance de la vallée de Thorens, a un cours méandreux et reçoit les eaux du ruisseau le Daudens. Le lieu apparaît encaissé  entre les pentes boisées du relief à l’exception d’une étroite bande plate qui suit le cours de la filière sur laquelle s’est développé le hameau du Plot et du secteur situé au confluent des deux cours d’eau, constitué d’une zone plate sur laquelle les hommes se sont installés. La carte IGN fait apparaître sur les premières pentes situées au Nord-Est du site un petit groupe de constructions dénommé Dollay et plus près du lit de la Filière, à l’intérieur de la zone alluvionnale formée par l’un de ses méandres, une indication « ancien moulin » sur un groupe de constructions qui s’avéra après recherches se nommer « le moulin Dollay ». Ce site répondait de manière complète aux critères posés par Falc’Hun pour définir un dol : zone plate accompagnant le méandre ou la rive d’une rivière, installation humaine située sur les premières pentes pour se protéger des crues et peut-être aussi pour ne pas empiéter sur l’espace cultivable.

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    En me reportant au « Répertoire des noms de lieux de l’arrondissement d’Annecy établi d’après le cadastre de 1730 », je constatais que tel n’était pas l’avis de Charles Marteaux qui faisait découler le lieu-dit Dollay, Doulay à Groisy, avec moulin sur la Fillière du nom d’homme avec diminutif Dollet hérité du nom d’homme germanique Dodilus + ittum; (1523) Doleis, SF2, 500; Dolley, Pourpris.
   Charles Marteaux fait également référence à un autre toponyme intitulé Dolaine, Dholaine, Dolaine à Seynod, n. de Gouville : ? qui pourrait dériver du patois Dolênä, ou de terre à Dolin, issu du nom d’homme germanique Dodlenus, Dodlinus attesté par Longnon dans son Polyptique de l’abbaye de Saint Germain des Prés de 1895 ou bien Dodolinus, nom d’homme attesté au VIIe siècle et Dolinus.

    Mais je ne suis pas étonné, à l’époque de Charles Marteaux (1814-1892), architecte de son état, l’étude des langues celtiques en était à son balbutiement et l’on avait l’habitude de faire dériver presque systématiquement les noms de lieux de noms d’homme latin ou germanique

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–––– lieu-dit Crêt Dolet à Menthonnex-en-Bornes (H-S) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Crêt Dolet

    Les toponymes, c’est comme les champignons, lorsque l’on en trouve un il y a de fortes probabilités qu’en on trouve d’autres à proximité. J’examinais donc de manière détaillée la carte IGN au 1/25.000e du secteur. Aucun autre « dol » repéré le long des rivières et des ruisseaux mais à km à vol d’oiseau en direction du Nord-Ouest, je tombe sur un Crêt Dolet, nom d’une petite éminence arrondie dominant le village de Menthonnex-en-Bornes.

Il est courant que les toponymes initialement appliqués à des emplacements situés dans la vallée « montent » en altitude pour désigner le sommet qui les domine, j’examinais donc soigneusement les environs de mon éminence pour savoir si un « dol » était présent mais restais bredouille; par contre, à proximité immédiate, se trouvait un autre crêt, jumeau du premier, intitulé « Les Rondets ». A l’examen des courbes de niveau, cette éminence est elle aussi circulaire… Deux crêts de forme arrondie appelés l’un Dolet et l’autre Rondet… Or, que signifie « dol » en celte ancien sinon  » arrondi », « courbe » qui est la forme prise par les méandres des rivières. On peut donc penser que le lieu a été primitivement dénommé dol, « le rond » par les paysans gaulois ou bien doletum, « lieu où il y a des dols » lors de la période romaine au cours de laquelle le sens initial de dol était encore compris par les paysans gallo-romains. Par évolution naturelle du nom selon les lois de la phonétique, le mot doletum est devenu dolet, mais le sens original n’était déjà plus connu, d’où la décision prise, de nombreux siècles plus tard, lorsque les paysans locaux ont de nouveau souhaiter donner un nom compréhensible et évocateur à ces deux éminences de forme arrondie qui dominaient leur village d’utiliser un nom de leur langue romane qui exprimait cette rotondité :  Les rondets. Le crêt dolet n’était donc plus qu’un vestige incompris de l’ancienne langue qui s’est maintenu dans les mémoires et le langage telle une ruine antique se dressant dans le paysage.
     J’ai rencontré ultérieurement le même phénomène aux environs de Lyon où deux collines voisines ont pour appellation deux noms différents, l’une celte, l’autre latine pour désigner un même végétal qui y poussait en abondance.

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–––– toponymes en dol dans la cluse de Bonneville ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lieux-dit Delu, Doucet & Madeleine   A Treize kilomètres de Groisy, sur les communes de Cornier et de Scientrier, on trouve plusieurs toponymes qui pourraient s’apparenter à des « dols » celtiques.
   Précisons que dans la cluse de Bonneville, l’Arve entre les verrous de Cluses et de Belle-Combe divaguait dans le passé dans une plaine constituées terrasses alluvionnaires jusqu’au moment où au XIXe siècle ses rives ont été canalisées. Les terrains bordant la rivières, sujets à des inondations fréquentes étaient utilisées occasionnellement pour la pâture mais les terrasses surplombantes, très fertiles, à l’abri des inondations, étaient cultivées.
   Ce pourrait être l’origine de toponymes en dol tel le lieu-dit la Madeleine, hameau de plaine lové dans la courbe d’un ruisseau homonyme (ruisseau de la Madeleine) et dont le nom n’a rien à voir avec la Marie Magdalena de la Bible à laquelle certaine églises sont dédiées. Le lieu dit voisin Les Diezs désigne peut-être lui aussi un ancien dol (un ancien dol-ia, « lieu où il y a un dol » ?).
    On retrouve un ruisseau de la Madeleine affluent de l’Arve sur sa rive droite, sur les communes d’Ayse et de Bonneville. Là également, on peut imaginer que le nom est passé du dol situé en bordure de l’Arve au ruisseau qui le traversait.
   En quittant Cornier et en se dirigeant vers le nord, un peu avant le verrou de Bellecombe où la route menant au Chablais traverse l’Arve, on trouve, juste avant le pont, et sur des terrains plats dominant une courbe de la rivière et au pied de l’éminence boisée portant les ruines d’un château, un lieu-dit Delu correspondant exactement aux critères définie spar le toponymiste Falc’Hun. A proximité immédiate, on trouve deux toponymes qui renforce cette hypothèse, les noms de lieux Doucet et bois de Doucet qui selon la théorie défendue par Falc’Hun proviendraient d’un ancien celtique « Dol coet » ou dol du bois, attesté encore aujourd’hui par la présence effective de bandes boisées.

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–––– le point du vue d’autres toponymistes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

G.R. Wipf
Pour G.R. Wipf, dans son ouvrage « Noms de lieux des pays franco-provençaux », 1982 (édition des Imprimeries réunies de Chambéry), le radical dol, qu’on trouve dans des noms de lieux, de montagnes et de rivières, a trois origines différentes :

  • d’une part, une forme du radical celtique *dol qui aurait eu primitivement le sens de « table » (breton dol, « table » qui a donné dolmen, « table de pierre ») et qui aurait servi à nommer des monts au sommet aplati, tels que, par exemple, la Dôle dans le Jura.
  • une autre forme du même radical *dol, relevé par Falc’hun, au sens de « méandre », éventuellement « île » et qui est corroborée pour la région franco-provençale par des noms de lieux liés à des méandres : Dolomieu (Isère), Champ-Dollon (Genève), Champdolent (canton de Vaud; Champdollen au XVe siècle), plusieurs Chandolin (Vaalis), Doucy-en-Bauges (Savoie, de Dolciaco au XIIIe siècle : « forêt du méandre ») et Doucy-en-Tarentaise (Savoie; de Dauciaco au XIIIe siècle, même sens).
  • un radical préceltique *dor- qui est peut-être à l’origine du dur celtique « eau » et qu’on retrouve lié à des hydronymes et à des oronymes dont la mutation la plus courante est r/l et qui serait à l’origine d’un certains nombre de noms de rivières et de montagnes en dol : dor > dol. Tel serait le cas des rivières Dolon (Isère) et Doleure   (Isère/Drôme) qui ne paraissent pas particulièrement sinueuses, des monts Dolent et Dolin et de la commune de Doussard (Haute-Savoie; curtem Dulciatis au IXe siècle).

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