Poésie clamée dans un monde de sourds : Alexandra Pizarnik

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Alejandra Pizarnik (1936-1972)

Alejandra Pizarnik (1936-1972)

    Alejandra Pizarnik naît à Avellaneda, une petite ville proche de Buenos Aires le 29 avril 1936. Ses parents sont des immigrants juifs de Galicie, émigrée en 1934 qui continueront toute leur vie à parler le yiddish ayant des difficultés avec la langue espagnole. Son vrai nom était Flora Alejandra Pozkarnik mais celui-ci a été simplifié par les fonctionnaires de l’état-civil en Alejandra Pizarnik. Sa difficulté d’être se manifeste très tôt par son hésitation dans le choix de ses études qui passeront successivement de l’étude le la  Philosophie et des Lettres au journalisme et enfin à la peinture. Finalement la jeune fille décidera « qu’elle ne peut et ne veut qu’écrire ses rêves ». Elle commence à les réaliser en 1955, à l’âge de 19 ans en publiant un premier recueil qui obtient un grand succès,  elle mène alors une vie littéraire et sociale importante, se liant avec des poètes et surtout avec la poétesse argentine surréaliste Olga Orozco qui deviendra sa grande amie et son âme sœur. Entre 1960 et 1964, pour échapper à la tutelle de sa mère et « s’en sortir », elle quitte l’Argentine pour la France où elle a un oncle qui vit en région parisienne . “Ma seconde fugue a été mon départ en France”, note-t-elle le 11 novembre 1960, dans son journal. Elle restera quatre années à Paris, travaillant comme pigiste pour un journal espagnol tout en étudiant la littérature française à la Sorbonne. Elle s’intègre à la vie littéraire de la capitale française et se lie d’amitié avec André Pieyre de Mandiargues, Octavio Paz, Julio Cortazar, Yves Bonnefoy, Henri Michaux… Elle écrit pour des journaux et des revues et traduit aussi des poètes comme Artaud, Michaux, Aimé Césaire et Yves Bonnefoy.

   En 1964, elle décide de rentrer brusquement à Buenos Aires qu’elle ne quittera dés lors que rarement vivant dans une minuscule chambre où elle écrivait ses ébauches de poèmes et de textes sur un tableau noir et où était était épinglée cette phrase d’Artaud : « Il fallait d’abord avoir envie de vivre ». Bien qu’elle soit reconnue et obtienne de nombreux prix, son mal de vivre va peu à peu prendre le dessus :  » Ma vie manque, je manque à ma vie. » (Journal). Elle se pose des problèmes d’identité découvrant tardivement sa judéité et se pensant plus juive qu’argentine alors qu’elle n’est que peu influencée par la future et la religion juive. Elle bâtira alors sa judéité sera celle de la juive errante sans racines alors qu’elle est profondément attachée à la culture argentine. Ses rapports avec sa mère à la fois haïe et adorée sont complexes et son besoin d’amour, parfois bisexuel, est à la fois insatiable et stérile :  « Faire l’amour pour être, quelques heures durant, le centre de la nuit » (Journal). L’âme tourmentée et douloureuse, à la manière d’Artaud en qui elle se reconnaît, elle reste marquée par une première analyse entreprise dans sa jeunesse, analyse qu’elle finira par reprendre en 1971. Mais son mal-être ne fait qu’empirer, après deux tentatives de suicide en 1970 et 1971, l’usage des drogues, de la cigarette et de l’alcool la fera séjourner cinq mois en asile psychiatrique où elle subira une cure de désintoxication mais à l’occasion d’une sortie pour le week-end, elle avale, intentionnellement ou pas, une dose massive de psychotropes et meurt le 25 septembre 1972 à l’âge de 36 ans. “Elle a peut-être juste souhaité dormir” suggère son amie Ana Becciú, qui lui avait rendu visite la veille. En 1960, elle avait écrit dans son journal :“Le mieux c’est encore de dormir” mais elle y avait aussi noté : “ne pas oublier de me suicider”…

Dans sa chambre, sur le petit tableau noir où elle inscrivait à la craie des ébauches de poèmes, on retrouvera ce texte, daté de septembre 1972 :

Criatura en plegaria                     Créature en prière
rabia contra la niebla                   en rage contre la brume

escrito en                                         écrit
el crepúsculo                                  au crépuscule

contra                                               contre
la opacidad                                     l’opacité

no quiero ir                                     je ne veux plus aller
nada más                                         nulle part
que hasta el fondo                         qu’aux tréfonds

oh vida                                             Oh ! Vie
oh lenguaje                                      Oh i langage
oh Isidoro                                        Oh ! Isidore

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Alejandra Pizarnik (1936-1972)

Présence

ta voix
là où les choses ne peuvent s’extraire
de mon regard
elles me dépouillent
font de moi une barque sur un fleuve de pierres
si ce n’est ta voix
pluie seule dans mon silence de fièvres
tu me détaches les yeux
et s’il te plaît
que tu me parles
toujours 

(traduction Silvia Baron Supervielle)

     Le chien de l’hiver mordille mon sourire. C’était sur le pont. J’étais nue et je portais un chapeau à fleurs et je traînais mon cadavre également nu et avec un chapeau de feuilles mortes. 

(Un songe où le silence est d’or, traducteur inconnu)

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Exercice pour la main gauche

En passant dans l’obscurité
vers un nuage de silence
vers un nouveau silence compact
qui brûlera lorsque je ferai silence
différemment
ce sera comme un tatouage
comme ses yeux bleus
soudain enchâssés dans les paumes
de mes mains
indiquant l’heure du silence
le plus beau
auquel nul n’a jamais imposé silence
alors
je n’aurai plus peur
d’être moi et de parler de moi
car je serai diluée dans le silence
ce que je dis est promesse

(extrait du Journal 1964 traduction Anne Picard)

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L’Obscurité des eaux

     «J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un silence plein de formes et de visions (dis-tu). Et tu cours désolée comme l’unique oiseau dans le vent.  »

(L’Enfer musical, traduction Jacques Ancet,)

Derrière la parole le chaos.
Le hurlement n’accède à aucun monde.
Je chante.
Nulle invocation.
Rien que des noms qui reviennent.

Tu choisis la blessure, le lieu
où nous parlons notre silence.
Et tu fais de ma vie
cette cérémonie trop pure.

(Les travaux et les nuits, 1965).

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Le Réveil (El Despertar, 1958)

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et s´est envolée
et mon cœur est devenu fou
il hurle à la mort
et sourit à mes délires
à l´insu du vent…

Que ferai-je de ma peur?
Que ferai-je de ma peur?

La lumière de mon sourire ne danse plus
les saisons ne brûlent plus les colombes de mes songes.
Mes mains se sont dénudées
et sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts.

Ô Seigneur
l´espace condamne mon être.
Et derrière lui des monstres
boivent mon sang
C´est le désastre.
C´est l´heure du vide sans vide,
il est temps de verrouiller mes lèvres,
d´écouter crier les condamnés,
contempler chacun de mes noms
suspendus dans le néant…

Ô Seigneur
jette les cercueils de mon sang…
Je me souviens de mon enfance,
lorsque j´étais vieille
et que les fleurs mouraient entre mes mains
car la danse sauvage de mon allégresse
leur détruisait le cœur.

Je me souviens des sombres matins de soleil
quand j´étais petite fille,
c´était hier,
c´était il y a des siècles.

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et a dévoré mes espérances.

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et que ferai-je de ma peur?

Les Aventures perdues (Las aventuras perdidas, 1958) – Traduction Noëlle-Yábar Valdez.

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Alejandra Pizarnik

Présence d’ombre

Quelqu’un parle. Quelqu’un me dit.
Extraordinaire le silence de cette nuit.
Quelqu’un projette son ombre sur le mur de ma chambre.
Quelqu’un me regarde avec mes yeux qui ne sont pas les miens.

Elle écrit comme une lampe qui s’éteint, elle écrit comme une lampe qui s’allume. Elle marche en silence. La nuit est une vieille femme la tête pleine de fleurs. La nuit n’est pas la fille préférée de la reine folle.
Elle marche en silence vers la profondeur la fille des rois.
De démence la nuit, de temps nul. de mémoire la nuit, d’ombres toujours.

(traduction Jacques Ancet)

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Celle des yeux ouverts

la vie joue dans le jardin
avec l’être que je ne fus jamais

et je suis là

danse pensée
sur la corde de mon sourire

et tous disent ça s’est passé et se passe

ça va passer
ça va passer
mon cœur
ouvre la fenêtre

vie
je suis là

ma vie
mon sang seul et transi
percute contre le monde

mais je veux me savoir vivante
mais je ne veux pas parler
de la mort
ni de ses mains étranges.

(Œuvre poétique © Actes Sud 2005, La dernière innocence (1956)

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Ceux de l’obscur 
 
Pour que les mots ne suffisent pas, une mort dans le cœur est nécessaire. 
La lumière du langage me couvre comme une musique, image mordue par les chiens de la peine, et l’hiver grimpe sur moi l’amoureuse plante du mur. 
Quand j’espère cesser d’espérer, survient ta chute au-dedans de moi.

Je ne suis rien qu’un dedans.  

(L’Enfer musical, traduction Jacques Ancet)

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Yeux primitifs

 Là où la peur ne raconte ni contes, ni poèmes, elle ne forme pas de figures de terreur et de gloire.

Un vide gris est mon nom, mon pronom.

Je connais la gamme des peurs et cette manière de commencer à chanter tout doucement dans le défilé qui reconduit vers mon inconnue que je suis, mon émigrante de moi.

J’écris contre la peur. Contre le vent et ses serres qui se loge dans mon souffle.

Et quand, au matin, tu crains de te retrouver morte (et qu’il n’y ait plus d’images) : le silence de l’oppression, le silence d’être là simplement, voilà en quoi s’en vont les années, en quoi s’en est allée la belle allégresse animale.

( L’enfer musical © Ypsilon.éditeur 2012, traduit par Jacques Ancet)

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Alejandra Pizarnik (1936-1972)

En l’honneur d’une perte

     La certitude pour toujours d’être de trop à l’endroit où les autres respirent. De moi je dois dire que je suis impatiente qu’on me donne un dénouement moins tragique que le silence. Joie féroce quand je rencontre une image qui m’évoque. À partir de ma respiration désolante je dis : qu’il y ait du langage là où il doit avoir du silence.
Quelqu’un ne s’énonce pas. Quelqu’un ne peut pas s’assister. Et toi tu n’as pas voulu me reconnaître quand je t’ai dit ce qu’il y avait en moi qui était toi. La vieille terreur est revenue : n’avoir parlé de rien avec personne.

      Le jour doré n’est pas pour moi. Pénombre du corps fasciné par son désir de mourir. Si tu m’aimes je le saurai même si je ne vis pas. Et je me dis : vends ta lumière étrange, ton enclos invraisemblable.
Un feu dans le pays non vu. Images de candeur proche. Vends ta lumière, l’héroïsme de tes jours futurs. La lumière est un excédent de trop de choses beaucoup trop lointaines.

Je réside dans d’étranges choses.

(Cahier Jaune © Ypsilon, traduit par Jacques Ancet)

 

    Un jour, peut-être, trouverons-nous refuge dans la réalité véritable. En attendant, puis-je dire jusqu’à quel point je suis contre ?

     Je te parle de solitude mortelle. Il y a de la colère dans le destin parce que s’approche, parmi les sables et les pierres, le loup gris. Et alors ? Parce qu’il brisera toutes les portes, parce qu’il jettera les morts pour qu’ils dévorent les vivants, pour qu’il n’y ait que des morts et que les vivants disparaissent. N’aie pas peur du loup gris. Je l’ai nommé pour vérifier qu’il existe et parce qu’il y a une volupté inexprimable dans le fait de vérifier.

     Les mots auraient pu me sauver, mais je suis bien trop vivante. Non, je ne veux pas chanter la mort. Ma mort…le loup gris…la tueuse venue du lointain…N’y a-t-il âme qui vive dans la ville ? Parce que vous êtes morts. Et quelle attente peut se changer en espérance si vous êtes tous morts ? Quand cesserons-nous de fuir ? Quand tout cela arrivera-t-il ? Oui quand ? Où ça ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? Et pour qui ?

(Cahier Jaune © Ypsilon, traduit par Jacques Ancet)

 

                       I-
nul ne me connaît je parle la nuit
nul ne me connaît je parle mon corps
nul ne me connaît je parle la pluie
nul ne me connaît je parle les morts
 
                       II-
rien que des mots
ceux de l’enfance
ceux de la mort
ceux de la nuit des corps
 
                      III-
le centre
d’un poème
est un autre poème
le centre du centre
est l’absence

au centre de l’absence
mon ombre est le centre
du centre du poème

                   XIII-
une idée fixe
une légende enfantine
une déchirure
le soleil
comme un grand animal sombre

il n’y a que moi
il n’y a quoi dire

                 XVIII-
tu reflètes des paroles qui parlent seules
dans des poèmes stagnants je fais naufrage
tout en moi parle avec son ombre
et chaque ombre avec son double

(Alejandra Pizarnik, Los pequeños cantos, 1971, Les petits chants, 1971, traduit par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)

      Je voulais que mes doigts de poupée pénètrent dans les touches. Je ne voulais pas effleurer le clavier comme une araignée. Je voulais m’enfoncer, me clouer, me fixer, me pétrifier. Je voulais entrer dans le clavier pour entrer à l’intérieur de la musique pour avoir une patrie. Mais la musique bougeait, se pressait. Quand un refrain reprenait, alors seulement s’animait en moi l’espoir que quelque chose comme une gare s’établirait ; je veux dire : un point de départ ferme et sûr ; un lieu depuis lequel partir, depuis le lieu, vers le lieu, en union et fusion avec le lieu. Mais le refrain était trop bref, de sorte que je ne pouvais pas fonder une gare puisque je n’avais qu’un train un peu sorti des rails, qui se contorsionnait et se distordait.

     Alors j’abandonnai la musique et ses trahisons parce que la musique était toujours plus haut ou plus bas, mai non au centre, dans le lieu de la rencontre et de la fusion. (Toi qui fus ma seule patrie, où te chercher ?

     Peut-être dans ce poème que j’écris peu à peu.)

Alejandra Pizarnik, extrait de « Figures du pressentiment », in l’Enfer musical (1971), Œuvre poétique, traduction de Silvia Baron Supervielle, Actes Sud, 2005,

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AlejandraPizarnik1

     Sources

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