illustre illustrateur : Lynd Ward, graveur sur bois expressionniste – le roman sans paroles Vertigo (1937).

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Lynd Ward (1905-1985)

Lynd Ward (1905-1985)

     Lynd Kendall Ward était un artiste américain et conteur, connu pour les six séries de « romans sans paroles » utilisant le procédé de la gravure sur bois, de ses trois livres d’images pour enfants et ses illustrations pour quelques deux cent livresSes romans sans paroles ont fortement influencé le développement de la bande dessinée. Il a également pratiqué l’aquarelle, la peinture à l’huile, le dessin à au pinceau et à l’encre et la lithographie. Il est né en 1905 à Chicago d’un père anglais de religion méthodiste émigré aux Etat-Unis en 1891 après avoir lu le livre Aspects sociaux du christianisme écrit par l’économiste progressiste Richard Theodore Ely et d’une mère américaine née dans le Missouri. Peu de temps après la naissance, il est atteint de  tuberculose ; ses parents l’emmènent alors au nord de Sault Sainte Marie au Canada pendant plusieurs mois pour récupérer. Il récupère en partie mais souffrira des séquelles de cette maladie tout au long de son enfance. Dans l’espoir d’améliorer sa santé, la famille déménage à Oak Park, Illinois où son père deviendra pasteur à l’Église méthodiste épiscopale Euclid Avenue. Ward a été tôt attiré par les activités artistiques et a décidé de devenir un artiste après que l’un de ses professeurs lui ait fait découvrir que son nom écrit à l’envers signifiait « draw » (dessiner). Ward étudiera par la suite les beaux-arts à Columbia Teachers College à New York. Il se marie le 11 Juin 1926 avec Mai Yonge McNeer, une future journaliste, peu de temps après avoir obtenu leurs diplômes, et partent en Europe pour leur lune de miel. Ils s’installeront un an en Allemagne, à Leipzig, où Ward suivra des cours à l’Académie nationale des arts graphiques sous la direction des professeurs  Alois Kolb pour la gravure, Georg Alexander Mathey pour la lithographie et  Hans Alexander Theodore Mueller pour la gravure sur bois. Ce dernier exercera une influence déterminante sur la suite de son œuvre. Ward sera également fortement influencé par le travail de l’artiste flamand graveur sur bois Frans Masereel illustrateur de nombreux romans et notamment son « roman sans parole » Mon Livre d’Heures. Lynd Ward - autoportrait, 1930   De retour aux Etats-Unis en 1927, ses productions artistiques éveillent l’intérêt des éditeurs de livres et une première commande lui est confié en 1928 pour illustrer un conte de Dorothy Rowe : le cerf mendiant : contes des enfants japonais pour lequel il exécutera huit dessins au pinceau. Sa femme Mai a collaboré avec lui pour cette production et écrira en 1929 un autre livre de contes japonais, Prince Bantam qui sera également  illustré par Ward. D’autres illustrations ont été exécutés à l’époque pour le livre pour enfants Little Blacknose de Hildegarde Swift, et le livre de poèmes Ballad of Reading Gaol d’Oscar Wilde.     Après avoir découvert l’œuvre de l’artiste allemand Otto Nückel « Destin » (1926), Ward décide de créer son propre roman sans paroles « Homme de Dieu » qui sera publié en 1929 par Smith & Cap, une semaine avant le krach de Wall Street; au cours des quatre années qui suivront, plus de 20.000 exemplaires de l’ouvrage seront vendus. Il réalisera par la suite cinq autres de ces œuvres : tambour de fou (1930), pèlerinage sauvage (1932), Prélude à un million d’années (1933), Romances sans paroles (1936) et Vertigo (1937). Au total,  Ward illustré plus d’une centaine de livres pour enfants, dont plusieurs avec la collaboration de sa femme, Mai McNeer. À partir de 1938, Ward a fréquemment illustré les productions de la société d’éditions « the Heritage Limited Editions Club’s series of classic works ». Il était bien connu pour les thèmes politiques de son œuvre, abordant souvent des questions du travail et de classe. En 1932, il fonde Equinox, une coopérative de presse. Il a été membre de la Société des Illustrateurs, de la Society of American Graphic Arts, et de  la National Academy of Design. Il a pris sa retraite en 1979 à son domicile de Reston, en Virginie où il est décédé le 28 Juin 1985, deux jours après son 80e anniversaire.

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Lynd Ward - Vertigo, 1937

Vertigo, la jeune fille

Vertigo, 1937 : une satire sociale.

    Vertigo est le chef-d’œuvre incontesté de Ward, un roman épique sur le thème de l’individu pris dans la spirale de économie américaine en perdition des années trente. Composé de 230 bois gravés, il a demandé deux ans de réalisation, il est l’aboutissement d’une démarche commencée en 1929 avec la publication et le succès du premier roman sans paroles créé par Ward, la série God’s Man. Vertigo met en scène une jeune violoniste, son fiancé malheureux et un vieux magnat des affaires. Vertigo est divisé en trois histoires : la première, « The Girl », présente la vie d’une jeune violoniste de 1929 à 1935, la seconde, « Mr Ederly », présente une année de la vie d’un magnat de l’industrie âgé, la troisième, « The Boy », présente une semaine au cours de laquelle le petit ami de la jeune fille descend aux Enfers. Trois existences apparaissent ainsi interconnectées. Les images montrent comment a jeune femme et le garçon souffrent du fait des décisions du vieil homme et de la manière dont celui-ci vit du sacrifice des deux amants.

Lynd Ward - Vertigo, le carrousel, 1937

Le Carroussel

la déclaration    

  Après l’obtention de leurs diplômes de fin d’étude, elle caresse le projet de devenir violoniste soliste, lui désire être architecte de la ville nouvelle où poussent les gratte-ciel. Les deux jeunes gens se déclarent mutuellement leur flamme dans une fête foraine après que le jeune homme ait offert un anneau de fiançailles à la jeune fille mais, de la même manière que cette fête subit l’assaut d’un orage estival, leurs projets se briseront contre la grande dépression d’octobre et la tempête financière qui a suivi. Le jeune garçon qui cherchait un emploi dans le but de se marier sombrera dans la précarité et deviendra vagabond. Le père de la jeune fille, licencié, veut de suicider dans une escroquerie à l’assurance au bénéfice de sa fille mais sera sauvé par celle-ci mais deviendra aveugle. La jeune fille se retrouve en charge de cet homme et voit sa carrière compromise, elle devra vendre son violon et faire la queue aux soupes populaires. Quand au magnat de l’industrie, vieil homme solitaire qui tient dans sa main le destin de milliers d’êtres humains et qui, par quelques coups de téléphone, ordonnent vagues de licenciement, répression de mouvements de grève et complots politiques, il deviendra gravement malade mais sera sauvé in extremis par une transfusion sanguine dont le donneur est le jeune homme réduit pour survivre à vendre son sang... Le magnat est au sommet de la pyramide alors que c’est un vieillard mourant, les deux jeunes gens sont à la base, privés de tout espoir d’atteindre le rêve américain auquel ils avaient cru qui se révèle un leurre à l’instar des panneaux publicitaires que le jeune homme côtoie dans sa déchéance… L’histoire se termine de manière ambigüe en boucle, le jeune homme retrouvant la jeune fille dans une fête foraine mais la fête est amère. Le manège dans lequel ils se retrouvent n’est plus le carrousel dans lequel ils s’étaient déclarés leur amour mais un montagne russe où ils se voient emportés, terrorisés, à une vitesse vertigineuse vers le vide.

Lynd Ward - Vertigo, 1937

la jeune fille joue à son père devenu aveugle

Lynd Ward - Vertigo, 1937

les montagnes russes

     La plupart des « romans sans paroles » créés par Ward traitaient du sort d’individus piégés par des systèmes d’oppression et d’aliénation, ou par la pauvreté. Dans la plupart de ces romans, ces forces négatives étaient représentées de manière abstraite, mythique, ou même pas visible. C’est seulement avec la série tambour de Fou (1930) que le système d’oppression est désigné de manière plus claire. Dans Romances sans parole, l’horreur du monde des années 1930  était représentée dans les images terrifiantes, des rats ou des symboles mais c’est dans Vertigo que nous est donnée la représentation la plus complète et réaliste des victimes de la Grande Dépression en Amérique et des causes de leur situation. Les gravures de la série désignent sans ambigüité les puissants dont les actes sont à l’origine de la souffrance. Nous pouvons blâmer «le système» et nous devons le faire mais attaquer « le système » ne doit pas nous empêcher de dénoncer le comportement criminel des responsables.

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La main de Lynd Ward

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Vertigo, le pot-pourri
cliquer sur l’image pour l’agrandir

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Percy, Gordon, Mary, Claire et les autres au pays du Mont-Blanc ou le quator infernal – (1)…

 

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Jean-Antoine Linck - Vue de Genève depuis Cologny

Jean-Antoine Linck – Vue de Genève depuis Cologny

Francois Diday - Le Mont Blanc et l'Arve vus de Sallanches

François Diday – le Mont Blanc et l’Arve vus de Sallanches

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Percy et Mary Shelley, Byron et Claire Clairmont

Le quator infernal : Percy et Mary Shelley, Byron et Claire Clairmont°

    Entre le 10 juin et le 20 juillet 1816, le temps est exécrable au-dessus du lac de Genève. Des orages terribles se succèdent jour après jour, les roulements de tonnerre rompent le silence et les éclairs trouent le velours noir de la nuit. La température est anormalement basse pour la saison, il neige et il a même gelé alors que l’on est en plein été. Dans la grande et belle demeure que l’un d’entre eux a loué au bord du lac, quatre jeunes anglais à l’âme romantique s’évertuent à tuer le temps en imaginant des histoires fantastiques et lugubres. Le  plus âgé n’a que 28 ans, il est arrivé à Genève précédé d’une réputation sulfureuse de poète décadent et maudit, c’est le jeune homme qui a loué la villa, tout à la fois poète et Lord, George Gordon Byron. Avec lui se trouve un autre jeune poète de quatre années son cadet, Percy Bisshe Shelley, sa maîtresse, Mary Wollstonecraft Godwin âgée de 19 ans et la demi-sœur de celle ci, Mary Jane Clairmont plus connue sous le nom de Claire Clairmont, âgée elle de 18 ans, qui est devenue la maîtresse de Byron. Si deux d’entre eux, Byron et Shelley, sont déjà célèbres, l’une des jeunes filles Mary, qui deviendra Mary Shelley le sera bientôt après avoir écrit un roman qui connaîtra un immense succès. L’un des accompagnateurs de Byron, le sieur Polidori qui remplit pour celui-ci le double rôle de médecin et de secrétaire connaîtra également un succès littéraire avec un roman écrit au même moment. Ce que tous ces anglais ignorent, c’est qu’un volcan s’est réveillé quinze mois plutôt à plus de 11.000 km de là, sur une petite île de l’archipel indonésien, et que l’éruption terrible qui a accompagné son réveil  exercera une influence importante sur leur existence.

Vue de Genève et Mont-Blanc depuis Pregny, vers 1815/1820 - émail signé J-L Richter et A-J Troll.

Vue de Genève et Mont-Blanc depuis Pregny, vers 1815/1820 – émail signé J-L Richter et A-J Troll.

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Les protagonistes

Mary Wollstonecraft Godwin

20070418klplylliu_147.Ies.SCO   Née en 1797 à Somers Town, un faubourg de Londres, elle est la fille de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft militante du droit des femmes et de l’écrivain politique William Godwin considéré aujourd’hui comme l’un des pères de l’anarchisme. Elle ne connaîtra jamais sa mère, morte de septicémie des suites de ses couches alors qu’elle n’est âgée que de onze jours. Mary idéalisera toute sa vie cette mère absente. Elle a alors une demi-sœur de trois années son aînée, Fanny Imlay, née d’une première liaison de sa mère. Son père se remariera quatre ans plus tard avec Mary Jane Clarmont qui a déjà un fils et est déjà enceinte sans que l’on sache aujourd’hui qui en était le père. Claire Clarmont naîtra en 1798 et sera donc la sœur cadette de Mary Wollstonecraft Godwin. Son père fera en sorte que Mary bénéficie d’une éducation étendue et l’encourage à adhérer à ses théories politiques libérales. En 1814, elle a alors 17 ans, Mary entame une liaison avec un ami et admirateur de son père, le poète Percy Bysshe Shelley. Shelley était alors alors marié avec Harriet Westbrook avec laquelle il avait eu une petite fille née l’année précédente, Lanthe Shelley, et Harriet était de nouveau enceinte. Le 26 juin 1814 ils se déclarent mutuellement leur amour sur la tombe de la mère de Mary au cimetière de Saint-Pancras, lieu où ils avaient l’habitude de se rencontrer secrètement. Shelley demande la main de la jeune fille à Godwin mais se heurte à un refus. Les tourtereaux décident alors de fuir et le 28 juillet le couple prend le chemin du continent en compagnie de Claire Clairmont, la demi-sœur cadette de Mary. Ils effectueront un voyage rocambolesque à travers la France en compagnie d’un âne, une mule ou sur une carriole et termineront leur périple à Lucerne en Suisse d’où ils devront regagner l’Angleterre par le Rhin en septembre 2014 par manque d’argent. Mary étant tombée enceinte durant le voyage, un bébé naîtra en janvier 2015, prénommé William, à peine quatre mois après la naissance de Charles, l’autre fils de Shelley, Harriet ayant accouché entre temps.

St Pancras Old Church et son cimetière. Au premier plan, la rivière Fleet, aujourd'hui souterraine.

St Pancras Old Church et son cimetière où les deux amoureux se retrouvaient. Au premier plan, la rivière Fleet, aujourd’hui souterraine.

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Percy Bysshe Shelley

5115-percy-shelley    Il est né en 1792 près d’Horsham dans le Sussex. Fils de baronet, il fait ses premières études à Brentford dans un établissement à la discipline sévère puis au collège d’Eton où son aspect fragile et efféminé en feront le souffre-douleur de ses camarades. Il se réfugie alors dans les études, la chimie, l’occultisme et l’écriture. Son premier roman, de style gothique, a été écrit à l’âge de seize ans suivi d’ouvrages de poésies. Etudiant à Oxford où il s’est lié d’amitié avec Thomas Jefferson Hogg, il en est exclu avec ce dernier pour avoir écrit et publié un pamphlet, la Nécessité de l’athéisme (1811). Renié par son père, il part pour Londres, où il s’entiche d’une jeune fille, Harriet Westbrook, qu’il enlève et épouse en 1811, il a alors dix-neuf ans et la jeune fille en a seize.. Un enfant naîtra de cette union en 1813, Lanthe. Ses écrits révolutionnaires (Declaration of Rights Dublin, 1812. et The Devil’s Walk (1812) lui attirent les foudres du gouvernement et l’oblige à se déplacer sans cesse pour éviter une arrestation. C’est durant un séjour en Écosse et au Pays de Galles qu’il il écrit son premier grand poème : la Reine Mab (1813). Mais le mariage avec Harriet se délite; séparé d’elle alors qu’elle est enceinte, il fait la connaissance, en mai 1814, des filles du philosophe Godwin qu’il admire et dont il est devenu l’ami. Il semble qu’il ait d’abord été attiré par l’aînée, Fanny, que Godwin éloigne prudemment de lui mais c’est finalement sur la plus jeune, Mary, alors âgée de 17 ans, qu’il jette son dévolu et avec laquelle il débute une liaison malgré l’opposition catégorique du père. Bravant l’hostilité de celui-ci, il l’enlève et s’enfuit avec elle et sa demi-sœur Claire Clairmont en France, puis en Suisse.

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Mary Jane Clairmont (1798-1879)

 Claire_Clairmont,_by_Amelia_Curran    Plus connue sous le nom de Claire Clairmont, elle est la fille que Mary Jane Vial Clairmont, la seconde femme du philosophe William Godwin,, a eu en 1798 d’une union précédente. Godwin l’a épousé quatre années après la mort de sa première femme, Mary Wollstonecraft, en 1801.  La petite Claire sera donc élevé au domicile familial en compagnie de ses deux demi-sœurs : Mary, la fille de Mary Wollstonecraft et de Godwin et Fanny Imlay, la fille que Mary Wollstonecraft avait eu d’une première liaison.
     Mary Jane Vial Clairmont, la nouvelle épouse de Goldwin avait tendance dans la famille à favoriser ses propres enfants et Claire fut par exemple la seule à prendre des cours de français qu’elle parlait parfaitement. C’était une jeune fille vive et jolie aux cheveux noirs et bouclés qui possédait un beau teint et des yeux noirs brillants. Elle était imaginative et émotive mais se laissait vite déborder par ses humeurs et ses impulsions. Elle possédait un vif sens de l’humour. Très bonne chanteuse et pianiste accomplie, elle était de bonne compagnie mais ne bénéficiait pas du talent du reste de la famille pour l’écriture. On peut se faire une idée de l’image qu’elle se projetait d’elle même en lisant l’annotation qu’elle avait écrit dans son journal lors de la lecture du Roi Lear : « Qu’est-ce que doit faire pauvre Cordelia – AMOUR ET SILENCE » et « Oh ! c’est vrai – L’AMOUR VERITABLE ne pourra jamais se montrer au grand jour – il courtise les clairières secrètes. » On s’est interrogé sur la nature des relations qui unissaient Claire Clairmont et Shelley; on sait que Shelley était un partisan de l’amour libre et qu’il avait proposé à son ami Hogg de « partager » Harriet mais celle-ci s’y était opposée. En faisant allusion à Mary et ClaireHogg parlait en plaisantant de « Shelley et ses deux femmes. » Les relations du trio ne pouvait que faire jaser d’autant plus près qu’après leur retour de leur première virée sur le continent, Claire a refusé de rejoindre ses parents et continué bizarrement à vivre avec sa demi-sœur et l’amant de celle-ci.

   Mais jouer le second rôle ne pouvait convenir à l’ambitieuse Claire Clairmont. Il lui fallait être l’égale de sa demi-sœur et pour cela, se trouver elle-aussi un amant de poète. Elle choisit le poète le plus célèbre et en même temps le plus décrié d’Angleterre, George Gordon Byron, qui incarnait l’image même du héros romantique et le poursuivit de ses assiduités, lui écrivant tous les jours, d’abord pour des prétextes futiles puis finalement pour lui déclarer son admiration et son amour. Byron alors déprimé par le scandale provoqué par l’échec de son mariage, sa liaison incestueuse avec sa demi-sœur Augusta Leigh et sa bisexualité a fini par céder et entama avec elle une liaison. Byron avait prévu de faire un séjour en Suisse pour fuir le climat délétère pour lui de l’Angleterre où il était accusé de sodomie et d’inceste, aussitôt la jeune femme exhorta sa sœur et Shelley de se rendre également en Suisse. Claire aurait voulu que sa liaison avec Byron  soit fondée sur l’amour et la passion romantique mais le poète n’eut jamais de véritables sentiments pour elle. Voilà ce qu’il disait au sujet de la jeune femme et sa présence en Suisse dans une lettre datée du 20 Janvier 1817.

«Vous savez sans doute que j’ai vu un jour surgir une étrange fille, qui s’était présentée à moi peu de temps avant que je quitte l’Angleterre, mais ce que vous ne savez pas, c’est que je l’ai retrouvée avec Shelley et sa sœur à Genève. Je ne l’ai jamais aimé, ni fait semblant de l’aimer, mais un homme est un homme, et si une jeune fille de dix-huit ans vient caracoler autour de vous à toutes les heures de la nuit, la suite se devine aisément… La conséquence de tout cela, c’est qu’elle est tombée enceinte et est revenue en Angleterre pour aider à peupler cette île désolée. » 

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la façade Ouest de Newstead-Abbey, 1813

la façade Ouest de Newstead Abbey (Nottinghamshire), 1813

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George Gordon Noel Byron

Lord Byron    Né à Londres en 1788, George Gordon, fils de John Byron, capitaine aux gardes, et de sa seconde femme Catherine Gordon de Gight, d’une famille d’Aberdeenshire descendant des Stuarts, n’a que peu connu son père, mort quand il avait trois ans mais qui avait eu le temps de dissiper la fortune de sa femme. Celle-ci se retira avec son fils à Aberdeen et y vécut pauvrement. C’est donc dans les montagnes de l’Écosse que Byron passa sa première enfance qui fut triste et maladive sous la coupe d’une mère au caractère aigri, capricieux et emporté qui l’accablait tour à tour de caresses et de mauvais traitements. C’est pendant cette période qu’il développa cette irritabilité et cette susceptibilité excessives qui figurent parmi les principaux défauts de son caractère. D’une beauté remarquable, il avait une démarche claudiquante à la suite d’un accident survenu à sa naissance et cette infirmité, quoique légère, fut pour lui une source constante d’amertume. Il connut son premier amour à l’âge de neuf ans et éprouva une seconde passion pour l’une de ses cousines, Margaret Parker âgée d’à peine treize ans mais qui mourut l’année suivante à la suite d’un accident. C’est à cette occasion qu’il composa ses premiers vers. En 1798, son grand-oncle William lord Byron décède et il hérite de la pairie, du domaine de Newstead-Abbey et d’une fortune. Sa mère l’envoya au collège de Harrow où il se fit remarquer par son indiscipline et sa haine de toute tâche imposée. À Newstead-Abbey, en 1803, à l’âge de quinze ans, il s’éprit d’une jeune fille du voisinage, Mary Chaworth alors âgée de dix sept ans qui lui préféra un autre. Le jeune Byron envoyé à Trinity College à Cambridge, se consola par de nombreuses amours et scandalisa bientôt l’Université par son indiscipline et ses frasques. C’est à Cambridge qu’il publia en 1807 son premier recueil de poésies Hours of Idleness, où il décrit ses passions précoces et fait preuve de scepticisme et de misanthropie. Il sortira diplômé de Cambridge en 1808 continuant de défrayer la chronique par ses nombreuses aventures scandaleuses En 1809, Le titre hérité de son grand-oncle lui permet de siéger à la Chambre des Lords où il rejoint l’opposition. La même année le jeune poète réplique aux critiques qui lui sont adressées par une satire, English Bards and Scotch Reviewers (1809) en s’attaquant à l’establishment. Las des débats parlementaires, il décide de partir pour une tournée de deux années dans les pays méditerranéens : Portugal, Espagne, Albanie, Turquie puis Grèce. Revenu en Angleterre en 1811, il se remet à l’écriture et publie en 1812 les deux premiers chants de Childe Harold’s Pilgrimage où il décrit ses impressions de voyage et ses propres aventures et qui obtint un immense succès : « Je me réveillais un matin, dit-il, et j’appris que j’étais célèbre. » Sa popularité s’accrut encore après le discours qu’il prononça à la Chambre Haute contre les mesures de rigueur prises par le gouvernement pour étouffer les émeutes d’ouvriers. De 1812 à 1814, d’autres publications : Giaour, Bride of Abydos, Corsair et Lara, augmentent sa notoriété. Byron devint alors l’idole de la jeunesse dorée de Londres. Sa production littéraire au cours de cette période met en scène de farouches et sombres personnages tourmentés par le remord ou le désir de vengeance. Il entretenait alors une relation étroite avec sa demi-sœur, Augusta Byron, qui tombe enceinte et donne naissance à une fille dont on le soupçonne d’être le père. Donnant l’impression de vouloir se ranger, il épouse alors, à l’étonnement de ceux qui le connaissent, Annabella Milbanke, la fille d’un baronnet du comté de Durham, qui s’était éprise de lui : « Elle est si bonne que je voudrais devenir meilleur ». Le mariage le rendit dans un premier temps heureux mais dès le mois de mars les époux allaient s’installer à Londres près de Hyde Park, et c’est là qu’éclata leur incompatibilité d’humeur. Lady Byron, jolie, intelligente, distinguée, mais imbue de tous les préjugés de la haute société britannique était dévote et faisait preuve d’une vertu hautaine et sans nuances alors que Byron professait le mépris le plus profond pour toutes les conventions sociales, la respectabilité et le dogme religieux. Excédé, il ne tarda pas à délaisser sa jeune épouse qui entre temps était devenue enceinte. En même temps, les problèmes financiers du couple s’aggravèrent du fait des libéralités du poète au point qu’il avait du, en novembre 1815, vendre sa bibliothèque et que les huissiers faisaient le siège de leur maison. Le 10 décembre 1815 Annabella accoucha d’une fille, Augusta-Ada, et le 6 janvier Byron, qui ne communiquait plus avec elle que par lettres, lui écrivit qu’elle devait quitter Londres aussitôt que possible pour vivre avec son père en attendant qu’il ait pris des arrangements avec ses créanciers. Elle partit huit jours après rejoindre ses parents à Kirkby Mallory et s’occupa de faire déclarer son mari « insane », affirmant qu’elle ne le reverrait jamais plus. Cette séparation, jointe au fait qu’on le soupçonnait d’inceste avec sa demi-sœur et de sodomie, fit scandale; Byron fut accusé de toutes sortes de vices monstrueux, et la presse anglaise, toujours hypocritement vertueuse le compara à Néron, Héliogabale, Caligula, Henri VIII. Il n’osa plus se montrer en public et se résolu à quitter l’Angleterre en avril 1816 pour traverser l’Allemagne et la Suisse où il s’installa quelque temps. C’est là qu’il retrouvera le couple Shelley et Claire Clairmont avec laquelle il avait eu une liaison avant son départ. Il ne reviendra jamais en Angleterre.

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Eruption du Tambura - illustration Greg Harlin

Eruption du Tambura – illustration Greg Harlin

« I had a dream, which was not all a dream.
The bright sun was extinguish’d, and the stars
Did wander darkling in the eternal space,
Rayless, and pathless, and the icy earth
Swung blind and blackening in the moonless air;
Morn came and went – and came, and brought no day« 

De silence entouré, je dormais; j’eus un songe
Dont l’effrayant tableau n’était pas tout mensonge,
Le soleil n’était plus; sur l’obscur firmament
Tous les astres éteints erraient aveuglément,
Et la terre, durcie en un globe de glace,
Roulait sombre au milieu de l’éternel espace,
A l’heure que le tems prescrit à son retour
Le matin se leva sans ramener le jour (…)

« Darkness » (1816) by Lord Byron

Le volcan Tombora

mount-tambora    Certains pourront être étonnés que nous ayons placé le volcan indonésien Tombora parmi les protagonistes de ces événements. On comprendra dans les lignes qui vont suivre qu’il est effectivement un des éléments essentiels de l’histoire; sans lui, il est certain que les existences de Mary Wollstonecraft Godwin et du sieur Polidori auraient été différentes de même que la forme et le contenu de certaines des productions littéraires de Shelley et Byron.
    Le 5 avril 1815, le volcan, situé sur l’île indonésienne de Sumbawa, entre soudainement en éruption dans une détonation fracassante audible à plus de 1 400 km de distance. Cette manifestation déjà très importante n’est pourtant rien comparée à ce qui devient 5 jours plus tard la plus violente éruption volcanique dont nous gardons la trace.. On estima la puissance de son éruption à huit fois celle de l’éruption du Vésuve, soit plus de dix mille fois les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki réunies. Des raz de marée s’abattirent sur les îles à plusieurs centaines de kilomètres de distance. L’activité volcanique tua directement 11 000 personnes. À ces victimes s’ajoutèrent celles des tsunamis, de la famine et des épidémies qui sévirent sur Sumbawa et Lombok et qui tuèrent 49 000 personnes. Le phénomène se solda par l’émission dans l’atmosphère d’une quantité inhabituelle de cendres éjectant dans les couches supérieures de l’atmosphère des quantités immenses de poussière volcanique et d’aérosols sulfurés qui bloqueront les rayons solaires. On estime la quantité de matière émise et projetées dans l’atmosphère à près de 150 km3. La cendre envoyée dans la stratosphère fit plusieurs fois le tour de la Terre, causant, au début de l’été, de magnifiques couchers de soleil rougeoyants, que s’ingéniera à peindre William Turner. Les conséquences sont qu’en 1816 plusieurs régions du monde observent ainsi un changement climatique, avec une chute de température de plusieurs degrés Celsius. L’impact sur l’agriculture est si violent que l’Europe, qui ne s’était pas encore rétablie suite aux guerres napoléoniennes, va affronter famines et maladies qui feront plus de 200.000 victimes. Des émeutes de subsistance éclatèrent en Grande-Bretagne et en France, et les magasins de grains furent pillés. La violence fut la pire en Suisse, pays privé d’accès à la mer, où la famine força le gouvernement à déclarer l’état d’urgence. Des tempêtes d’une rare violence, une pluviosité anormale avec débordement des grands fleuves d’Europe (y compris le Rhin) sont attribuées à l’événement, comme l’été 1816, particulièrement froid et pluvieux, avec des chutes de neige et l’apparition du gel au mois d’août. Les Alpes suisses furent particulièrement touchées, à tel point que pendant l’été 1816, il y neigeait presque toutes les semaines. 

William Turner - Sunset

William Turner – Sunset

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Jean-Antoine Linck - Vue du Mont-Blanc et d'une partie de Genève,

Jean-Antoine Linck – Vue du Mont-Blanc et d’une partie de Genève

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Le séjour dans les Alpes du clan Shelley et de Byron

   C’est le 25 avril 1816 que Byron quitte l’Angleterre pour fuir le scandale que son comportement avait provoqué. Il a fait construire un grand carrosse napoléonien avec bibliothèque et coffre de vaisselle. Il est accompagné du courrier Berger, du valet Fletcher, du page Rushton et du sieur Polidori qui remplit les deux rôles de secrétaire et de médecin. L’équipage traverse les Pays-Bas, descend le Rhin et arrive le 15 mai au célèbre Hôtel d’Angleterre de Dejean à Sécheron, situé à l’entrée de Genève sur la route de Lausanne. Le poète Shelley, sa compagne Mary et la demi-sœur de Mary, Claire Clairemont avec qui il avait eu, avant son départ, une liaison, étaient arrivés deux semaines avant lui.
    Le clan Shelley avait rencontré les plus grandes difficultés pour atteindre Genève. De Dijon ils s’étaient dirigés vers le Jura, où le temps était devenu si mauvais que Shelley avait renoncé à emprunter le col de la Faucille et avait traversé les montagnes par un col plus accessible qui permettait de relier Nyon mais sur la route, la neige se mit à tomber dru et ils durent louer les services de quatre chevaux et dix hommes pour les guider et manoeuvrer leur attelage.  Mary écrivit dans son journal : « … jamais (je n’ai vu) de scène plus horriblement désolée. » Ils s’étaient installés eux aussi à Hôtel Dejean d’où la vue et les abords du lac avaient été fort appréciés :  « Des fenêtres nous pouvons voir le magnifique lac… la rive opposée en pente et couverte de vignes… les crêtes des montagnes noires s’élançant loin au-dessus, mêlées aux Alpes enneigées, le majestueux Mont Blanc, le plus haut et le roi de tous… Nous avons loué un bateau, et chaque soir, aux environs de six heures, nous naviguons sur le lac, ce qui est délicieux… » (Mary Shelley)
    Shelley et Byron qui partageaient la même passion pour la navigation (Shelley mourra quelques années plus tard au cours d’un naufrage)  louèrent un bateau pour naviguer sur le lac Léman. Quelque temps après, le 1er juin, le clan Shelley déménagea de l’autre côté du lac à la Maison Chapuis qu’ils avaient louée à Montalègre, en-dessous de Cologny ; le 7 juin, Shelley et Byron achètent leur propre bateau, un bateau à voile ouvert construit en Angleterre et connu pour être le premier bateau sur le lac possédant une quille. Ils feront de fréquentes sorties sur le lac. Le 10 juin, Byron se rapproche d’eux en louant la belle et grande Villa Belle Rive appartenant à la famille Diodati située juste au-dessus de la maison des Shelley, séparée d’elle par une vigne. elle présente l’avantage de posséder un port privé sur le lac.

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Villa Belle Rive que Byron avait loué à Cologny près de Genève et qu’il nommait villa Diodati du nom de ses propriétaires. Dans le roman Frankenstein, la maison de Victor a pour nom Belrive. 

Le Prince - Julie et Saint-Preux sur le lac Léman, 1824

Le Prince – Julie et Saint-Preux sur le lac Léman, 1824

Théodore Rousseau - Orage sur le Mont-Blanc, commencé en 1834, terminé entre 1863 et 1867

Théodore Rousseau – Orage sur le Mont-Blanc, commencé en 1834, terminé entre 1863 et 1867

William Turner - Orage, tempête de neige et avalanche sur le Val d'Aoste, 1836-1837

William Turner – Orage, tempête de neige et avalanche sur le Val d’Aoste, 1836-1837

Calamé - Orage à la Handeck, 1839

Calamé – Orage à la Handeck, 1839

    Cet été-là, par suite de l’éruption du volcan Tambora (se reporter au chapitre ci-dessus) la météo est des plus mauvaise, interdisant toute excursion en plein air.  Les quatre amis et leur entourage se voient contraints de passer la plus grande partie de leur temps dans la villa Belle Rive. Claire, qui était venue à Genève dans ce but s’employait à renouer avec Byron et pour tuer le temps, le groupe lisait des traductions françaises d’histoires effrayantes d’esprits vagabonds et de fantômes gothiques traduits de l’allemand. Les coups de tonnerre et les éclairs provoqués par les orages incessants qui éclataient au-dessus de leurs têtes créaient une ambiance d’apocalypse propices à la lecture de ces histoires sinistres. Selon Mary Shelley, c’est Byron qui, pour pimenter les soirées, eut l’idée d’organiser entre les divers participants un concours d’histoires lugubres : chacun devait écrire sa propre histoire de spectres…  C’est cette compétition qui donna naissance à plusieurs œuvres littéraires majeures : outre les poèmes et écrits de Shelley et de Byron, les romans Frankestein de Mary Shelley et Vampire de Polidori. Dans tous ces écrits, les Alpes, qui apparaissaient alors aux participants comme le siège d’une apocalypse météorologique,  vont servir de décor fantastique.

William Turner - Orage sur le lac de Thun en Suisse

William Turner – Orage sur le lac de Thun en Suisse
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XCII

     L’aspect du ciel est changé ! Quel Changement ! Ô nuit, orages, ténèbres, vous êtes admirablement forts et néanmoins attrayants dans votre force comme l’éclat d’un oeil noir dans la femme. Au loin, de roc en roc, et d’écho en écho, bondit le tonnerre animé. Ce n’est plus d’un seul nuage que partent les détonations, mais chaque montagne a trouvé une voix et à travers un linceul de vapeurs, le jura répond aux Alpes qui l’appellent.

XCIII

     Et la nuit règne : nuit glorieuse ! tu n’as pas été faite pour le sommeil ! Laisse-moi partager tes sauvages et ineffables délices et m’identifier à la tempête et à toi ! Le lac étincelle comme une mer phosphorescente et la pluie ruisselle à grands flots sur la terre. Pendant quelque temps tout redevient ténèbres ; puis les montagnes font retentir les éclats de leur bruyante allégresse, comme si elles se réjouissaient de la naissance d’un jeune tremblement de terre.

XCIV

     Il est un endroit où le Rhône rapide s’ouvre un passage entre deux rochers, semblables à deux amans que le ressentiment a séparé ; bien que leur cœur soit brisé par cette séparation, il ne peuvent plus se réunir, tant est profond l’abîme ouvert entre eux ! Et cependant, lorsque leurs âmes se sont ainsi mutuellement blessées, l’amour était au fond de la fureur cruelle et tendre qui est venue flétrir leur vie dans sa fleur; puis ils se sont quittés : l’amour lui-même s’est éteint, ne leur laissant plus que des hivers à vivre et des combats intérieurs à livrer.

XCV

     C’est là, c’est à l’endroit où le Rhône se fraie une issue, que les ouragans les plus furieux se sont donnés rendez-vous. Ils sont plusieurs qui ont pris ce lieu pour théâtre de leurs ébats; ils se lancent de main en main des tonnerres qui flamboient et éclatent au loin : le plus brillant de tous a dardé ses éclairs entre ces rocs séparés, comme s’il comprenait que là où les ravages de la destruction ont fait un tel vide, la foudre dévorante ne doit rien laisser debout.

XCVI

     Cieux, montagnes, fleuves, monts, lacs, éclairs, seul avec le vent, les nuages, le « tonnerre et une âme capable de vous comprendre, vous méritiez bien que je veillasse, pour vous contempler. Le roulement lointain de vos voix expirantes est l’écho de ce qui ne meurt jamais en  moi, – si toutefois je dors. Mais où allez-vous, ô tempêtes ? Êtes-vous comme celles qui grondent dans le cœur de l’homme ? ou bien, semblables aux aigles, y a-t-il là haut un nid qui vous attende ?

XCVIII

     L’aurore a reparu avec sa rosée matinale, son haleine embaumée, ses joues rougissantes, son sourire écarte les nuages ; joyeuse comme si la terre ne contenait pas un seul tombeau, elle ramène le jour, nous pouvons y reprendre la marche de notre existence et moi, ô Léman, je puis continuer à méditer sur tes rives, où tant d’objets réclament mon attention.  

Byron : Œuvres.

Lynd Ward - Frankenstein, 1934

Lynd Ward – Frankenstein, 1934

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  A ce stade, on pourrait considérer que l’histoire faite d’amours enflammés souvent contrariés où les protagonistes apparaissent immatures et inconséquents s’apparente à un vaudeville mais à l’instar des contes lugubres énoncés dans la villa Belle Rive à Genève, le vaudeville tournera bientôt à la tragédie. A peine revenu des Alpes, Shelley et Mary  Wollstonecraft apprennent coup sur coup le suicide le 9 octobre 2016 de la demi-sœur de Mary et de Claire, Fanny Imlay, celle qui n’avait pas été invitée à participer à la folle équipée du premier voyage en Europe et quelques semaines plus tard, le 16 décembre 1816, de la jeune épouse délaissée de Shelley, Harriet, qui s’est noyée dans la rivière Serpentine à Londres. L’autopsie montrera qu’elle était enceinte, apparemment d’un autre homme que Shelley. Trois années plus tard, le 2 juin 1819, c’est leur jeune fils William, conçu lors du premier voyage en Europe, qui décède à l’âge de trois ans à Rome apparemment victime du choléra ou de la typhoïde. Le 20 avril 1822, c’est la petite Clara Allegra Byron, fille illégitime de Claire Clairmont et de Byron, qui meurt en Italie à l’âge de cinq ans dans un couvent où son père l’avait confié à des religieuses après en avoir eu la garde. Son prénom Allegra avait été choisi en référence au Mont Allègre dominant Genève où leurs relations avait commencé.  Le 8 juillet 1822, à l’âge d’à peine trente ans, Shelley meurt en Méditerranée lors d’un naufrage au large de La Spezia. Deux années plus tard, le 19 avril 1824, c’est au tour de Byron de disparaître, victime d’une mauvaise fièvre contractée en Grèce alors qu’il s’apprêtait à combattre les Turcs à la bataille de Lépante.

Louis Edouard Fournier - les funérailles de Shelley, 1889

Louis Edouard Fournier – les funérailles de Shelley, 1889

Byron sur son lit de mort - auteur inconnu

Byron sur son lit de mort – auteur inconnu

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à suivre…

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le flou dans l’art pictural ou l’éloge de la myopie…

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Charles-François Daubigny - la confluence de la Seine et de l'Oise, 1868

Charles-François Daubigny – la confluence de la Seine et de l’Oise, 1868

Eloge du flou

     » Le flou caractérise la vie bien plus que le net, qui fige la réalité dans une représentation avec tous les plans nets, telle une nature morte, comme son nom l’indique. Dans la nature, les choses ne sont pas fixes. Et le flou en traduit les vibrations. Le flou frotte les choses entre elles, qui se confondent alors avec tout leur environnement. De ce fait le flou harmonise la vision, bien plus que la netteté ne le fait, puisqu’au contraire elle sépare tout. Donc nous voyons plus selon la vision floue, impressionniste, que selon la vision nette de l’art classique. D’ailleurs dans la représentation picturale, deux sortes de flou se distinguent : le flou inachevé, qui se retrouve dans l’esquisse ou dans l’impressionnisme, et le flou dilué ou le sfumato. Le premier est dû à un manque de quelque chose, tandis que le second est crée par un rajout de matière pour fusionner les tons. Ce second flou, né à la Renaissance, marque une rupture fondamentale dans la représentation formelle, en quoi consiste-t-elle ? En tout cas, si le flou est un manque de détails visuels par rapport au net, il apporte néanmoins quelque chose en plus par des effets mental et émotionnel – le sfumato exprime la grâce. Ces caractéristiques du flou sont pour moi des qualités, que je tiens à démontrer, en démontant le point de vue jugeant à tort le flou comme un défaut. Ces attributs justifient l’intérêt, voire « l’indispensabilité » de la photo. C’est parce que le flou est précaire que la photo s’avère nécessaire dans l’appropriation de l’apparition du flou. Le caractère immédiat de la photo traduit l’instantanéité du flou. « 

ELCHINGER, Julia (2010Un « éloge du flou » dans et par la photographie – http://scd-theses.u strasbg.fr/2142/01/ELCHINGER_Julia_2010.pdf

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Le Livre du Coeur de l'Amour épris  Texte de René D'Anjou  Enluminures de Barthélémy d'Eyck

Le Livre du Coeur de l’Amour épris – Texte de René D’Anjou – Enluminures de Barthélémy d’Eyck, vers 1460-1467 – (Manuscrit de Vienne.)

« Après avoir subi une terrible tempête qui les a laissés transis, Cœur et Désir se sont endormis. Le lendemain au lever du soleil, alors que Désir dort encore profondément, son compagnon déchiffre l’inscription gravée sur la pierre : c’est la fontaine de Fortune. Boire de son eau et en répandre la moindre goutte sur le perron suffit à déclencher la tempête. »

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le clair-obscur chez Barthélémy d’Eyck (vers 1460-1467)

Pour certaines des enluminures réalisées pour Le Livre du Coeur de l’Amour épris écrit     par René d’Anjou, le peintre Barthélémy d’Eyck, pour rendre l’ambiance imprécise de l’aube naissante ou de la nuit, a utilisé comme l’explique dans les lignes suivantes de l’historien d’art Marcel Brion, la technique picturale du tremblement qui introduit dans la miniature une impression de flou :  »  A la ligne de partage entre obscurité et pleine lumière (antinomie) se situe une zone intermédiaire où elle se rencontrent, celle du clair-obscur, un entre-deux mystérieux, fascinant et effrayant qui attirent les artistes de la Renaissance par sa forme d’expression dramatique hautement émouvante, qui frappe les sens, l’imagination et la sensibilité et conduit à l’extraordinaire, au surnaturel.
Cette incantation de la Nuit, le miniaturiste du Cœur d’Amour épris en avait eu conscience et l’avait traduite avec une sorte de « tremblement » particulièrement évident dans les marines nocturnes des Demoiselles de la Mer et dans le puissant sommeil des chevaliers, endormis sous l’immense ciel étoilé. « Marcel Brion, la peinture romantique.

Le Livre du Coeur de l'Amour épris  Texte de René D'Anjou  Enluminures de Barthélémy d'Eyck, vers 1460-1467

Le Livre du Coeur de l’Amour épris –  Texte de René D’Anjou –  Enluminures de Barthélémy d’Eyck, vers 1460-1467 – (Manuscrit de Vienne.)

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Leonard de Vinci - Mona Lisa, 1503-1506

Leonard de Vinci – Mona Lisa, 1503-1506

Le flou du tableau est caractéristique de la technique du sfumatoCette technique a été notamment employée pour la représentation du paysage et au niveau des yeux dans la mise en ombrage.

la technique du sfumato

    Le sfumato parfois appelé glacis est une technique de peinture qui a été mise au point à la Renaissance par Léonard de Vinci pour produire dans ses toiles un effet vaporeux donnant au sujet des contours imprécis. Elle doit son nom au fait que le sujet peint était représenté sans lignes ni contours à la façon de la fumée. En italien, sfumato, dérivé de fumo, « fumée » signifie « évanescent ».
 La technique mise au point par Léonard de Vinci consiste à superposer plusieurs dizaines de couches de peinture extrêmement fines (de l’ordre de 1 à 3 microns). Le sfumato est parfois utilisé pour donner une impression de profondeur. Il ne doit pas être confondu avec la perspective atmosphérique, pour laquelle la technique du sfumato peut aussi être employée.

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Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

le flou métaphysique des peintres romantiques

     Dans son ouvrage sur la Naissance de l’art romantique, Pierre Watt (Flamarrion, 1998, 2012) insiste sur le caractère métaphysique de l’utilisation du flou dans la peinture des peintres romantiques et de leurs précurseurs. Il ne s’agit pas pour eux, comme chez Barthélémy d’Eyck, de rendre par une technique picturale appropriée une imprécision de perception résultant de conditions particulières du paysage ou de la scène représentée (obscurité, semi-obscurité) mais de se libérer de l’emprise stérilisante de la perception empirique des sens qui ne permet pas de saisir l’essence cachée des choses :

Caspar David Friedrich - Lacroix dans la montagne, le retable de Tetschen, 1808 - Dresde, Galerie Neue Meister    « La mort des sens corporels est le début de la plus haute connaissance. Au corps physique de l’observateur, les romantiques substituent donc le corps mystique de l’artiste. A la raison se substituent donc le cœur et l’âme comme sources de l’art. A l’œil physique, enfin, se substitue l’œil de l’esprit. (…) Chez Friedrich, l’œil de l’esprit s’ouvre lorsque l’œil du corps se ferme. Si les deux n’agissent pas en même temps, l’un ne va cependant pas sans l’autre. « Le peintre ne doit pas seulement peindre ce qu’il voit devant lui – mais aussi ce qu’il voit en lui. Et s’il ne voit rien en lui, qu’il renonce à peindre ce qu’il voit devant lui » (Friedrich, Carus, 1988) «   – Pierre Watt, Naissance de l’art romantique, Symboles.

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Les « voiles mystiques » de la Nature

    Lorsque l’on est capable de se libérer du bruit assourdissant produit par la perception immédiate des sens, on peut enfin percevoir le langage secret de la Nature. L’artiste est l’un des rares élus qui possède la capacité de déchiffrer ce langage : « L’art de voir la nature est presque autant une chose à acquérir que l’art de lire les hiéroglyphes égyptiens. » (Constable). La nature offre elle-même les moyens d’élaborer un langage symbolique nouveau. Il suffit de l’observer et de discerner en elle les phénomènes qui permettent d’approcher la vérité cachée. Parmi ces phénomènes, les effets de brume, de nuages, l’obscurité et la pénombre, le manteau neigeux, par l’effet de distanciation avec la réalité immédiatement visible qu’ils opèrent permet d’approcher l’essence même de la nature et du paysage. C’est ce que Pierre Watt nomme le « voile mystique » qui permet d’élever l’empirique au symbolique et de citer le peintre Friedrich : « un paysage « enveloppé de brume paraît plus vaste, il anime l’imagination et renforce l’attente, semblable à une fille voilée ». La brume et ses corollaires, le brouillard et les nuages, ne sauraient par conséquent être soumis à une étude scientifique, qui pour reprendre les termes de Friedrich, déchirerait le voile. Métaphorisée sur un mode érotique propre à exprimer le désir inassouvi de voir, la brume est immédiatement saisie comme symbole. Dissimulant le paysage, elle n’en réduit pas la signification, mais l’ouvre au contraire à l’inépuisable, remettant en tension le monde fini et son fondement infini. » – (Naissance de l’art romantique, Symboles.)

Caspar David Friedrich - Deux hommes au bord de la mer, au coucher du soleil (1817) - Berlin, National Galerie

Caspar David Friedrich – Deux hommes au bord de la mer, au coucher du soleil (1817) – Berlin, National Galerie

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Caspar David Friedrich - Cimetière d'un cloître dans la neige, 1817   Pour Caspar Friedrich, la neige possède également la même portée symbolique que la brume ou la pénombre, elle agit comme un voile posé sur le monde visible : « Qui possède les yeux et les sens qui conviennent » pour reconnaître « le grand linge blanc, quintessence de la plus haute pureté, sous laquelle la nature se prépare à une nouvelle vie ». Dans le tableau de ce peintre peint en 1826, le Cimetière sous la neige, Pierre Watt décrit l’action de la neige comme une « naturalisation » de l’histoire en recouvrant les tombes, les traces, les monuments, les masquant ainsi à nos regards : ‘Effaçant ce qui, dans ces tableaux, pourrait donner lieu à un récit, elle se présente comme un objet sans contenu, c’est-à-dire un objet susceptible d’être investi par un plus haut contenu. La peinture romantique ne fait jamais l’économie du monde naturel. Elle le peint, non pas comme une fin en soi, mais comme l’ « enveloppe transparente » d’un élément éternel. » (Naissance de l’art romantique, Symboles.)

Caspar David Friedrich - Paysage d'hiver avec église," 1811

Caspar David Friedrich – Paysage d’hiver avec église, » 1811

BAL41023Caspar David Friedrich – Uttewalder grund.

FRIEDRICH_Caspar_David_The_WatzmannCaspar David Friedrich – le Watzmann

le Watzmann dans les Alpes bavaroises    Dans le Watzmann qui représente un sommet des Alpes bavaroises à l’aube naissante, Friedrich parvient à créer, grâce à un léger effet de brume et à la mise en scène de plans successifs qui vont de la pénombre la plus sombre à la lumière la plus claire, une étrange atmosphère éthérée propre à l’imagination et le rêve. L’esprit idéalise alors la scène en éprouvant un sentiment d’élévation vers la pureté et l’infini. Certains pourront éprouver un sentiment voisin à la visualisation d’une photo du mont Watzmann mais de manière nettement moins intense. Par sa manière d’interpréter la montagne et la représenter, Friedrich aura réussi à révéler la ou une vérité cachée, celle, pour lui, de la présence divine et de sa pureté. Nulle besoin, pour cela, de mettre en valeur une croix ou un clocher d’église comme il l’a souvent fait dans son œuvre, la vision lumineuse et éthérée du sommet immaculé qui émerge de la brume et de la pénombre qui règne dans la vallée, suffit

Joseph Mallord William Turner - Hannibal franchissant un col dans les Alpes, 1812

Joseph Mallord William Turner – Hannibal franchissant un col dans les Alpes, 1812

   D’autres peintres ont fait disparaître ou atténué le sujet du tableau derrière des effets de brume ou de pénombre. C’est le cas de Turner dont la peinture va, au fil du temps, se dématérialiser à l’extrême. Ce que Friedrich obtient avec la mise en scène d’un faible éclairage crépusculaire ou nocturne, Turner l’obtient, à l’inverse, par la mise en scène de la clarté aveuglante du soleil qui brouille elle aussi la perception du monde et projette le spectateur vers un espace infini.

Joseph Mallord William Turner - Morceau de mer avec orage surgissant

Joseph Mallord William Turner – Morceau de mer avec orage surgissant

1844 - Turner -  Rain, Steam and Speed, the Great Western Railway

Turner –  Rain, Steam and Speed, the Great Western Railway, 1844

Joseph Mallord William Turner - paysage dans le Val d'Aoste, 1840-50

Joseph Mallord William Turner – paysage dans le Val d’Aoste, 1840-50

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Claude Monet - Impression, soleil levant, 1872

Claude Monet – Impression, soleil levant, 1872

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l’impressionnisme, un art du flou ?

    Les historiens de l’art considèrent que la technique de peinture impressionniste a été inventé au cours de l’été 1869 par Renoir et Monet lorsqu’ils peignirent le restaurant La Grenouillère sur l’île de Croissy.

Pierre Auguste Renoir - la Grenouillère, 1869

Claude Monet - Bain à la Grenouillère, 1869

 

 

 

 

La Grenouillère – tableaux de Monet à gauche et de Renoir à droite

     Avec l’invention du tube de peinture souple par l’industrie à partir de la moitié du XIXe siècle, les peintres parisiens sortent de leurs ateliers pour peindre en plein air. C’est également l’époque du développement rapide des lignes de chemin de fer à partir de la capitale en direction des villes de la proche banlieue devenus aisément accessibles qui vont désormais devenir des lieux de loisir très fréquentés. Claude Monet est l’un des laudateurs de la peinture en plein air, il presse ses amis peintres de quitter le confort de leurs ateliers et de peindre « devant le motif » et de saisir celui-ci en situation dans la luminosité de l’instant. Lui-même, qui se passionnait pour la représentation des effets évanescents des reflets aquatiques et qui défendait l’idée qu’un tableau peint en plein air devait être exécuté et si possible achevé sur place avait fait aménager un petit atelier flottant à partir duquel il mettait en pratique ses théories. Pour tous ces peintres novateurs, la rupture avec les pratiques du style académique mis en œuvre dans des ateliers, était brutale, il s’agissait de capter au plus vite les effets produits sur les éléments du paysage par les variations continuellement changeantes de luminosité et d’aspect sous l’action du vent qui fait mouvoir les nuages et la surface de l’eau et de la position du soleil selon le moment de la journée. La nécessité de réagir rapidement faisait que le peintre n’avait plus le temps de mélanger et d’assortir ses couleurs comme dans son atelier et encore moins de les disposer par couches successives sur un fond préparé d’avance comme les anciens peintres le pratiquaient. Il devait alors déposer ses couleurs sur la toile par touches rapides privilégiant l’effet d’ensemble plutôt que le traitement des détails. (Gombrich – Histoire de l’art).

   Cette pratique avait pour conséquence la réalisation de tableaux à l’apparence inachevée, voire baclée qui déroutaient les critiques et le public. De plus le public contemplait les tableaux de la manière traditionnelle, le nez collé au tableau pour en scruter les moindres détails alors qu’un tableau impressionniste doit se contempler de loin pour que l’on puisse l’appréhender en vue d’ensemble, d’où une complète incompréhension. Voici comment un critique réputé présentait une exposition de tableaux impressionnistes en 1876 : « Le passant inoffensif entre, attiré par les affiches, et un terrible spectacle s’offre à sa vue. Cinq ou six déments, dont une femme, se sont réunis pour exposer leurs œuvres. J’ai vu des gens éclater de rire devant ces tableaux; quand à moi, j’ai souffert. Ces prétendus artistes se veulent intransigeants, « impressionnistes ». Ils prennent une toile, de la peinture et un pinceau, répandant de la couleur au hasard et apposent leur signature. C’est comme si les pensionnaires de Charenton ramassaient les cailloux du chemin, croyant trouver des diamants. »

1877 - Claude Monet - Gare Saint-Lazare, le pont de l'Europe

Claude Monet – Gare Saint-Lazare, le pont de l’Europe, 1877

Claude Monet - Trouée de soleil dans le brouillard, Maison du parlement à Londres, 1904

Claude Monet – Trouée de soleil dans le brouillard, Maison du parlement à Londres, 1904 

Georges Seurat - la Seine à Courbevoie, 1885

Georges Seurat – la Seine à Courbevoie, 1885

  Georges Seurat et Paul Signac, inventeur du pointillisme se distinguent de l’impressionnisme en poussant à l’extrême la décomposition du tableau en petites touches de couleur primaires et complémentaires qui se recomposent à distance par mélange optique pour recréer des couleurs secondaires.

Paul Signac - port de Rotterdam, 1907

Paul Signac – port de Rotterdam, 1907

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Peinture hyper-réaliste contemporaine

Gregory Thielker ou voir le monde à travers un pare-brise par temps d’orage…

    Dans la peinture contemporaine, plusieurs artistes ont repris à leur compte la mise en scène de l’imprécis et du flou pour la représentation des sujets qu’ils traitent. C’est le cas notamment du peintre hyper réaliste américain Gregory Thielker qui peint des scènes et des paysages qu’on imagine perçus au travers du pare-brise d’une voiture ruisselant de pluie. Le monde réel apparait ainsi déformé, voire méconnaissable, et se métamorphose en un jeu pictural et poétique de formes imprécises, de lumières et de couleurs. Les peintures sont réalisées à partir des centaines de photographies prises lors de la conduite dans les orages avec les essuie-glaces éteints.

   « Mes plus récentes peintures et dessins explorent la sensation de percevoir le paysage de l’intérieur d’une voiture en conduisant sous la pluie. Je suis fasciné par l’évolution constante de la perception qui en résulte et aussi la façon dont l’eau sur le pare-brise interagit avec ce paysage. Ces peintures reflètent mon intérêt pour la manière dont la route définit et contrôle la façon dont nous vivons le paysage. Du point de vue routier, nous ne voyageons pas seulement d’un endroit à un autre, nous découvrons le paysage de manière complexe et variée. J’utilise le ruissellement de l’eau sur le pare-brise pour créer comme une lentille de déplacement dans le but de montrer la façon dont nous percevons l’environnement : elle permet à la fois d’éclaircir et d’obscurcir notre perception. Les perspectives glissent et se compriment, tandis que les formes et les couleurs se confondent. Je travaille aussi sur les relations qui existent entre surface et profondeur, entre planéité et illusion. Ces images sont nés hors de l’expérience réelle et entretiennent une relation étroite avec la spécificité de la peinture : sa fluidité, sa transparence et sa capacité de superposition et de mélange. Je me situe dans une lignée de peintre qui vont de Caspar David Friedrich à Gerhard Richter.

   Gregory Thielker vit et travaille entre Washington DC (Etats-Unis) et New Delhi (Inde). Il est professeur assistant en art à l’Université du New Jersey.  il a obtenu la bourse Fulbright du département d’Etats Américains pour ses travaux sur la Grand Trunk Road en Inde. Son travail à été exposé internationalement et a été publié dans The Independent, La Repubblica, et le Washington Post.

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Under the Unminding Sky : pot-pourri

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Karin Kneffel ou l’illusion réaliste

     En Europe, à Dusseldorf, une artiste allemande, Karin Kneffel, ancienne élève du peintre Gerhard Richter crée des collections de peintures à l’huile hyper-réalistes au point qu’on peut les prendre pour des photographies. Dans la série « Rainy windows », les tableaux représentent des scènes à travers des vitrages embués par la condensation sur sur lesquels perlent des gouttes d’eau. Dans certains tableaux, la surface embuée a été rayée par des motifs représentant des croix ou a servie de support à des inscriptions. L’observateur, selon les toiles, se situe soit à l’intérieur des locaux découvrant à travers la vitre le paysage extérieur, soit à l’extérieur, découvrant le volume intérieur. Les scènes représentées peuvent être soit floues lorsqu’elles sont perçues à travers les parties embuées de la vitre, soit précises mais alors déformées lorsqu’elles sont visualisées à travers les motifs tracés ou les gouttes. Photoréalisme contre abstraction, intérieur contre extérieur, présent contre passé, transparence contre opacité, l’artiste parvient à maîtriser toutes ces notions contradictoires dans cette série de peintures. A partir de là, elle créé des images très belles sur le plan formel et les couleurs mais ambiguës par l’effet de brouillage qui imposent au public un effort de compréhension des scènes représentées. Ces scènes n’ont pas été choisies au hasard, par les personnages ou les objets qu’elles représentent, elles sont à l’origine d’un nouveau questionnement (certains intérieurs sont des reconstitutions de réalisations de l’architecte Mies van der Rohe réalisées à partir de photos d’époque). De plus, le vitrage intermédiaire ne se contente pas d’être un écran neutre entre le public et la scène qu’il tente de comprendre et décoder; par les motifs ou les inscriptions qu’il porte, il interfère en permanence sur la vision, interpelle le spectateur et gêne sa perception d’ensemble de la scène. L’artiste utilise la réflectivité, l’opacité et la transparence pour établir une confusion entre environnements spatiaux réels et fictifs. Bien que chaque peinture soit basée sur la réalité, l’image est essentiellement une surface sur laquelle l’artiste peut détruire l’illusion avec l’un de ses doigtsLes contrastes résultant de l’utilisation de la lumière et les ombres dans les tableaux de Karin Kneffel offrent une texture vivante et que le caractère hyper réaliste de la technique utilisée rend presque tangible. L’œuvre d’art est pleine de détails, visibles à première vue, et la combinaison de ces détails crée un paysage extraordinaire d’être découvert par le spectateur.

    La contemplation d’une toile de Karin Kneffel ne peut en aucun cas être sereine, elle est troublante, parfois irritante et conduit le spectateur à un état de tension lié à l’incertitude ou bien à un état onirique s’il se laisse porter par le caractère fantasmagorique des images. C’est le but recherché par l’artiste : « Dans ma pratique artistique, je souhaite produire un sentiment de doute, exprimant quelque chose que je n’ai pas encore bien saisi. (…) Ce que vous voyez au premier abord dans mes photos, semble plausible, mais c’est pourtant un mensonge et une tromperie, » et  encore :  « L’art, d’un certain point de vue, est un mensonge. Et c’est pourquoi il peut exprimer la vérité de la réalité de la vie quotidienne sans concurrence avec elle. La réalité de la peinture est une chose, la réalité de la vie quotidienne en est une autre. » 

Rainy Window – pot-pourri

Avec tous mes remerciements à Corinne pour m’avoir fait connaître cette artiste…

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