Jules Michelet dans La Montagne (1866) : une description de Saint-Gervais et du Mont-Blanc

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Jules Michelet (1798-1874)

Jules Michelet (1798-1874)

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I – LE VESTIBULE DU MONT BLANC

    Le mont Blanc n’est point un passage. Il n’offre pas à mi-cote ces grandes routes des nations, où se croisent éternellement la France, l’Allemagne et l’Italie. Il est à part. Il faut aller tout exprès le saluer, voir cet illustre solitaire, dont la tête domine l’Europe.
   J’avais vu les Apennins, j’avais vu les Pyrénées, les grands monts hospitaliers du commerce et du voyageur,  le mont Cenis, le Simplon. Le Saint-Gothard, la rapide magie du Simplon. Je réservais le mont Blanc.
     Naguères, à tant de labeurs, j’avais ajouté un  labeur. Du fond de ma longue épopée qui me tient depuis si longtemps, j’avais lancé ce jet hardi, la Bible de l’humanité. Petit livre et grand élan de cœur et de volonté. J’avais, tout comme le globe, moi aussi, dressé ma montagne, un sommet, un pic assez haut pour embrasser toute la terre.
    Je me gardai bien d’aller me reposer à la mer. Je l’aime cette étrange fée. Elle a le secret de la vie, mais elle est si agitée ! Que de fois elle ajoutait sa tempête à mon orage ! J’allai calme à l’immobilité des Alpes, – non pas aux Alpes bruyantes qui semblent une éternelle fête de cascades et de beaux lacs, Je préférai le grand ermite, le géant muet, le mont Blanc. Chez lui seul j’espérais trouver assez de neige et de repos.
    Quand on arrive de Genève, par un pays médiocre et assez pauvre d’effet, à Sallenches, on est saisi par la grandeur de la scène qu’on découvre tout à coup. L’Arve tourne, et tout est changé. La surprise n’est pas ménagée. A gauche, une aiguille immense, Varens, d’un calcaire ruineux, mal soutenue de sapins, s’élève à pic sur la route, la menace. A droite, des collines boisées semblent le premier gradin d’un sérieux amphithéâtre qu’ailleurs on trouverait une autre montagne (elle a 5 à 6.000 pieds). Cependant derrière à distance, domine, d’une énorme hauteur, le neigeux, le morne dôme.

Pierre-Louis de la Rive - Le Mont-Blanc vu de Sallanches au coucher du soleil, 1802

Pierre-Louis de la Rive – Le Mont-Blanc vu de Sallanches au coucher du soleil, 1802

      Il ne faut pas arriver par ces rares beaux jours de l’été qui trompent sur toute contrée, qui parent tout, donnent à tout un uniforme sourire. La fantasmagorie brillante des accidents de la lumière égayerait jusqu’aux tombeaux. Le soleil est un grand menteur (la photographie le prouve). Il donnera même figure à la vallée la plus froide, la plus pauvre de Savoie, qu’aux replis brûlants du Valais qui sont déjà une Italie.
     J’arrivai par un jour gris, tel que ce pays en a la plus grande partie de l’année. Je pus le voir tel qu’il est, dans le bas, mesquin et pauvre, écrasé de ces hauteurs, avec l’Arve, un vaguement extravasé. Des jardinets, petits vergers. D’assez hautes sapinières. Et là-haut le froid géant.
    La surprise n’est pas petite de trouver là des eaux chaudes. Que les Pyrénées en donnent, que ces vieilles filles du feu prodiguent les sources brûlantes, cela semble naturel. Mais qu’ici, de ce manteau immense de neiges et de sapins, sourde la chaleur d’en bas, cela saisit, fait penser. On se dit : Derrière l’apparence, le froid décor de l’hiver, il y a un autre dessous, et quelqu’un qu’on ne voit pas. Les glaces (de 1,200 pieds d’épaisseur ? on le suppose) ne sont pour lui qu’un habit. Une personne de granit est dedans ensevelie, jadis enfantée de la terre, un de ses puissants soupirs, de ces élans vers la lumière qu’elle eut ténébreuse encore. Mais, dans son tombeau de neige, cette âme reste en intimité avec sa profonde mère et toujours elle en reçoit dessous le tiède épanchement.
     Les bains de Saint-Gervais sont tristes. Un noble parc de sapins longe un petit torrent rapide. Et peu à peu on se trouve dans une fente fort étroite, entre d’assez hautes collines environ de 600 pieds. L’eau est froide, le vent glacé. De là pourtant jaillit l’eau chaude. Elle a tout l’effet d’un miracle. Dans ces eaux de neige, un pêcheur trouva par hasard la source thermale. En d’autres temps elle eût suffi pour faire une religion. Dans les Pyrénées, à Vichy, à Bourbon, etc., toute eau est un dieu, le dieu Borbo, le dieu Gorgo, etc. (V. BARRY.) En Savoie, ces dieux sont des saints, saint Gervais et saint Protais.
     Lieu, de sa nature ascétique « Avant d’user des dons de Dieu, laisse ici le péché au seuil, ta secrète maladie de l’âme. » Voilà ce que dit ce lieu. Et c’est la sagesse même. Je ne sais pourtantsi lui-même serait propre à calmer les cœurs. Il est de ceux que les Esprits ont certainement hantés. Il est clos. Des deux côtés, les sapins planent d’en haut, et, rapprochés, lui font d’étranges ombres. Les brouillards, en longs dragons, y sont attirés de l’Arve, s’y plaisent, ne peuvent le quitter. Ce paysage sinueux, fuyant, promet je ne sais quoi. Il semble plein de mystères, de songes et d’illusions. On y voudrait plus de lumière.
     Sainte lumière, sois ma médecine! J’irai à la nymphe sombre, mais je veux la dominer. Quand on sort de ce lieu étroit, qu’on monte au haut Saint-Gervais, on le trouve gai et riant. Effet singulier du contraste. Saint-Gervais est fort sérieux. Je le trouve bien mieux que gai. Il est d’une beauté touchante et il m’a été au cœur.

les anciens thermes de Saint-Gervais

En 1865, une parisienne, Marie-Louise Pailleron, fait sa cure à Saint-Gervais. Voici comment elle décrit le paysage et ses alentours :  « Pour se rendre à Saint-Gervais pour prendre les eaux, il faut emprunter la route qui vient d’Ugine, allant aux Houches, traverser les deux Saint-Gervais (Le Fayet et le village même de Saint-Gervais), et l’on débouche alors sur une véritable splendeur: d’un côté la vallée de Sallanches et Sixt, de l’autre côté la chaîne du Mont-Blanc qui jaillit d’une coupe de lumière où tous les azurs du paradis sont mêlés. Au fond de la coupe, un torrent large comme un fleuve fait rage, s’irrite, écume et saute et… déborde. C’est l’Arve. » À cette époque, en 1865, la vie de Saint-Gervais était concentrée autour de l’établissement thermal. Aucune animation, le site assez sévère par lui-même recevait peu de soleil, puisque situé dans une gorge et entouré de sapins. Appuyé au fond de cette gorge, le vieil établissement d’autrefois occupait toute la largeur du vallon. Derrière l’établissement, un torrent, ronflant avec un bruit infernal, le Bon Nant. Trois sources sont exploitées à St-Gervais, d’après « le guide pratique du médecin et du malade » de l’époque. La quatrième est à ciel ouvert, au pied même de la cascade derrière l’établissement, au pied du glacier du Bonhomme. (Les Thermes de St-Gervais – Evelyne Anthoine, 2003)


Je n’étais pas à l’entrée qui domine le cours de l’Arve, et qui voit de loin Sallenches. Je vivais à l’autre bout dans une petite maison qui ne voyait rien de cela, la respectable maison des Gontard, qui trouvèrent l’eau chaude (d’autres en ont profité). Cette maison descendait un peu, se rapprochait du torrent, mais, sans le voir, n’en avait le bruit. L’église était à côté avec de grands arbres ombreux, un fort beau cimetière fleuri. Plus loin, au delà du torrent, quelques petits vergers en pente montant une haute colline, la fumée bleuâtre de quelques chaumières, des sapins. Finis mundi.

     La pluie devant les sapins, ces fumées, de lourds nuages qui montaient à nous, se traînaient, était-ce une chose bien gaie?
      Nous n’en éprouvions pas moins une certaine alacrité. La vie nous paraissait légère. Était-ce l’effet de l’air (à cette hauteur de 2.400 pieds) ? Etait-ce le dégagement de l’existence inférieure, des pensées d’un monde absent ?
Les lourds nuages de l’âme s’envolent sur ces hauteurs, ils s’en vont a la grande mer flottante de ceux que je vois errer sur notre vis-à-vis, sur ces cirques fantastiques qui simulent des personnes, aux aiguilles de Varens, sur les pointes du Mont-joye.
Je pensai aux amis absents, à la société languissante des grandes villes du bas-pays, de Seine ou du Rhin, de Hollande, aux épais brouillards de Londres. Je me disais, au moment surtout des jolies éclaircies quel avantage de monter ! que le monde n’est-il ici, allégé et affranchi

     De Paris à Genève, on a 1,600 livres de moins à et 2,400 de Genève ici. Lieu de liberté véritable ! Plus bas, plus haut, on respire moins.
     La charmante demoiselle du logis, vrai peuplier, plus svelte qu’on n’est en Savoie, son petit frère, un enfant, aidaient la jeune domestique au ménage, aux provisions qu’il fallait souvent chercher loin. Nous vivions un peu de hasard, avec cette confiance en Dieu des Antoine et des Pacôme attendaient quelquefois que le pain leur vint du ciel.
Dès que la pluie s’arrêta, pendant que j’écrivais encore, ma seconde âme, plus jeune, curieuse de voir le pays, alla à la découverte. Tournant l’église, elle alla vers Bionney (c’est le chemin de Notre-Dame de la Gorge, qui mènerait en Italie); mais l’intérêt, justement, était d’ignorer tout cela, d’aller en pays inconnu. Celle qu’elle avait avec elle, encore plus curieuse de voir, n’en savait pas davantage. Tout était encore bien mouillé. Les vénérables noyers qui datent, je crois, du temps où les ducs de Savoie allèrent à Jérusalem, rendaient le chemin fort humide, et jetaient des gouttes encore. C’était le jour du marché; la route était animée; chacun conduisait ses bêtes, vaches, oies, moutons, etc. Un paysan avisé, très fin, menait doucement, comme on mène une mariée, deux jolis petits porcs noirs. Ces paysans étaient fort polis, disaient : « Bonjour ! » Les femmes, vieilles avant l’âge, bonnes et laides (elles travaillent tant !) voyaient d’un œil maternel (parfois, ce semble, attendri), la jeune dame un peu pâle, comme on voit un enfant malade. Elles souriaient des détours qu’elle faisait au passage de leurs vaches, les évitant, leur cédant le chemin, avec un peu trop de respect. Le temps, lui aussi, était, on peut dire, un demi-malade, ne pouvant se décider entre le soleil et la pluie. Les avoines étaient par terre, attendant pour sécher, et ne pouvant pas rentrer. Pauvre petite récolte, maigre, bien aventurée.
      Cette pluie plaisait aux prairies; elles étaient très-fleuries. Elle plaisait aux ruisseaux. Il n’était jusqu’au plus petit qui ne jasât, murmurât. Plusieurs, gros, forts et rapides, d’un glouglou puissant, semblaient discorder avec ces lieux modestes et plutôt petits. Ils venaient de haut et de loin, étaient bien visiblement fils d’un monde supérieur. A certain détour du chemin, ce haut monde se révéla de côté, par un angle étroit (le glacier de Bionassey). C’était une montagne d’or, au soleil éclatant spectacle. On doubla, précipita le pas, pour voir de plus près. Mais déjà cet or mobile changeait; ce n’était plus qu’argent… Inconstance de la lumière L’argent devint simple neige. Et la neige, peu à peu, prenait des teintes de plomb.
Le retour en fut attristé, plus lent. Le jour avait baissé déjà, quoique ce fût en plein été. Elle rentra bien sérieuse, mais les mains pleines de fleurs.

     Le matin était léger, un peu froid, agréable et gai. On travaillait devant les neiges qui, cette année, au mois d’août, poudraient nos hautes collines.
     Puis, nous allions voir nos voisins, les sapins de la cataracte. Ces arbres graves du Nord, placés bas sur le froid torrent, et très-haut près des sommets, encadraient et protégeaient, aux gradins intermédiaires, des arbres plus délicats, poiriers, pommiers, de petits champs. Nous voyions avec respect ces vénérables résineux qui sont les aînés du monde, qui ont enduré tant de choses dans les âges les plus difficiles, et aujourd’hui encore soutiennent, défendent tant de lieux exposés. Ils semblent les frères naturels des populations souffrantes, méritantes, laborieuses. Nous fîmes tant de lieux exposés. Ils naturels des populations souf- laborieuses. Nous fîmes avec eux amitié.
Notre sapinière d’en face apparaissait à notre droite, sur le coin de la colline. Nous  passions le Pont du Diable (nom commun dans chaque pays). Nous remontions, traversions des vergers, une ferme, pauvre, mais hospitalière. Le fermier, homme fort doux, fin, âgé, avait été à Paris longtemps commissionnaire, avait rapporté des des économies, épousé une jolie femme qui n’était pas du pays. Ils avaient de beaux enfants, et, ce semble, une ombre d’aisance, aux années du moins où d’en haut le vent n’est pas trop glacé. L’ensemble était fort touchant; mais cet homme, déjà fort mûr, dont l’ainé n’avait que douze ans, arriverait-il à le voir assez grand pour travailler, le remplacer près de sa mère?

     La sapinière était fort belle. Elle faisait de sombres rideaux, l’un d’effet très-fantastique, qui tour a tour cachait, montrait les bains dans la profondeur; l’autre, plus loin, clair et gai, où l’on voyait la vallée tournoyante jusqu’à Sallenches. Dans l’épaisseur, certaines ruines, manifestement Celtiques, de leur noire antiquité, semblaient rendre plus ténébreuse la forêt, obscure d’elle-même.
     En s’éloignant, gravissant vers un lieu plus découvert, la vue embrassait Saint-Gervais, sa vallée, le chemin des glaciers. Vue étendue et trés-douce, humaine (ce mot-là dit tout). C’étaient au fond les prairies, les ruisseaux, et Je travail, des moulins à scier les planches, de minimes moissons d’avoine, de pauvres chalets qui n’ont nullement l’ampleur de ceux de la Suisse. Ils montaient fort haut sur les pentes. Au plus haut, les sommets étaient moins dépouillés que l’on n’eût cru. Ils témoignaient par un vert pâle que le géant n’était pas immuablement sévère.
     Tout cela grave, attendrissant par un temps couvert et tiède, dans l’attente de l’orage. Nous nous assîmes à mi-côte sur une même pierre étroite, en silence, et trop unis de pensées pour nous les dire. Quelques gens étaient aux champs hâtant leurs travaux, inquiets. La pluie allait venir encore; dans un mois ou deux l’hiver. L’incertain de toutes choses nous frappait. Tout était doux; on voyait bien peu les glaciers, par un angle étroit à peine; mais leur verdâtre sourcil ne promettait rien de sûr.

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Samuel Birmann - le glacier inférieur de Grindelwald, 1826

Samuel Birmann – le glacier inférieur de Grindelwald, 1826

Samuel Birmann - la Mer de Glace, août 1823

Samuel Birmann – la Mer de Glace, août 1823

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II – LE MONT BLANC – LES GLACIERS

     Bien avant d’aller au mont Blanc, j’avais vu le Grindelwald, un glacier très-accessible, dont les abords ne sont pas dénaturés, arrangés, comme ceux de bien d’autres glaciers où l’on a trop préparé des effets artificiels. Je l’avais vu tout à coup, non prévenu, par une brusque surprise, sans réfléchir, sans rappeler de vains souvenirs littéraires qui faussent l’impression vraie. Je l’eus naïve et très-forte d’étonnement et d’horreur.
     J’avais quitté le matin Interlaken et son affluence vulgaire. J’étais arrivé au village, descendu à Grindelwald dans un excellcnt hôtel. La pièce peu éclairée où j’entrai, n’offrait rien de remarquable; mais on ouvre une fenêtre… Je me retourne. Cette croisée, tout inondée de lumière, m’apparaît dans son cadre étroit plus que pleine, débordante de je ne sais quoi d’énorme, éclatant, en mouvement, et qui venait droit à moi.
     Vraiment, rien de plus formidable. chaos lumineux, qui semblait tout près déjà des vitres, voulait entrer. L’effet ne serait pas plus grand si un astre tout à coup touchait la terre elle-même et la foudroyait de lumière.
     Au second regard, je vis que cette chose monstrueuse n’était pas si près pourtant. Elle avait l’air d’être en marche, mais elle s’arrêtait à temps dans un lieu assez profond. Elle restait à mes pieds. Chose étrange qu’immobile, elle parût en mouvement ! Elle semblait saisie au passage, prise en route, pétrifiée.
     Il faut voir ces objets de loin. De près, sans vaine poésie, rien ne semblait plus grossier, plus âpre, plus rude. Figurez-vous une grande voie d’un blanc sale, large de demi-lieue peut-être avec de profonds sillons, des ornières fort enfoncées, brutalement cahotées. Quel épouvantable char, ou quelle charrette du diable a donc descendu par là ? Entre, se dressaient des cristaux, peu brillants, en pains de sucre, de 15 ou 20 pieds de haut, blanchâtres, et quelques-uns nuancés de bleu pâle, d’un certain vert de bouteille, équivoque et sinistre.
    Cette descente visiblement était un épanchement d’une très-vaste mer de glace dont on voyait au plus haut le bord, une ligne roide qui coupait dans le ciel bleu. Tout cela, miré au soleil, avaitune dureté sauvage, un grand effet d’indifférence superbe pour nous autres d’en bas, le dirai-je? un air d’insolence. Je ne m’étonne pas si Saussure, un esprit si calme, si sage, ayant gravi le glacier, sentit un mouvement de colère. – Moi aussi, je me sentais méprisé et provoqué par ces énormités sauvages. Je leur dis assez brusquement « Ne faites pas tant les fiers! Vous durez un peu plus que nous. Mais, montagne, mais, glacier, qu’est-ce que vos 10,000 pieds près des hauteurs de l’esprit ?»
     Je voulus les voir de plus près. Du village, je descendis, je touchai le bord, y entrai. Les ouvertures sont variables. En ce moment le glacier béait en bouches étroites, peu élevées, brillantes et polies au dehors. Dedans tout était glissant, avec de dangereuses pentes qui menaient je ne sais où. Ces pentes, une double et triple voûte bleuâtre, leurs cassures coupantes, aigres à l’œil, leur transparence, disaient de se défier. Rien n’était significatif plus qu’un joli bouquet de fleurs qui, depuis bien des années, restait enchâssé, se montrait à travers la glace avec ses vives couleurs. Engagé là, on est sûr d’y être bien conservé. Aucune image de mort ne frappe plus sensiblement que cette longue exhibition funéraire, cette éternité forcée qui joue tristement la vie, cette impossibilité de retourner à la nature et de rentrer dans le repos.

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     Le montagnard ne voit pas sa montagne comme nous. Il lui est fort attaché et il y revient toujours, mais l’appelle « le mauvais pays. » Les eaux blanchâtres et vitreuses de rapidité farouche qui s’échappent en bondissant, il les nomme « les eaux sauvages » La noire forêt de sapins, suspendue aux précipices, qui semble l’éternelle paix, elle est sa guerre, sa bataille. Aux plus rudes mois de l’année, quand tout autre travail cesse, il attaque la forêt. Guerre dure, pleine de dangers. Ce n’est pas tout de couper ces arbres et de les précipiter, il faut diriger leur chute; il faut les reprendre en route, régler les terribles bonds qu’ils font au lit des torrents (voy. dans Rambert, la Flottée). Le vaincu est souvent fatal au vainqueur, l’arbre au bûcheron. La forêt a ses histoires lugubres d’orphelins, de veuves. Pour la femme et la famille, une terreur pleine de deuil repose sur ces hauteurs dont les bois mêlés de neige se marquent au loin funèbrement par des taches de blanc et de noir.
     Les glaciers étaient jadis un objet d’aversion; on les regardait de travers. Ceux du mont Blanc s’appelaient en Savoie « les monts maudits.» La Suisse allemande, en ses vieilles légendes de paysans, met les damnés aux glaciers. C’est une espèce d’Enfer. Malheur à la femme avare, au cœur dur pour son vieux père, qui, l’hiver, l’éloigne du feu ! En punition, elle doit, avec un vilain chien noir, errer sans repos dans les glaces. Aux plus cruelles nuits d’hiver où chacun se serre au poêle, on voit la-haut la femme blanche, qui grelotte, qui trébuche aux pointes aigües des cristaux.
     Dans la vallée diabolique, où, de minute en minute, tonne et brise l’avalanche la Jungfrau, ce sont de damnés barons, de féroces chevaliers, qui doivent toujours, chaque nuit, l’un contre l’autre heurter, fracasser leurs fronts de fer.
     La légende Scandinave, de génie haut et terrible, a fantasquement exprimé les effrois de la montagne. Elle est pleine de trésors, gardés par des gnomes affreux, par un nain de force énorme. Au château des monts glacés, trône une impitoyable vierge, qui, le front ceint de diamants, provoque tous les héros, en rit d’un rire plus cruel que les traits aigus de l’hiver. Ils montent les imprudents, ils arrivent au lit mortel, et restent là enchaînés, faisant avec une épouse de cristal la noce éternelle.
     Cela ne décourage pas. La cruelle et l’orgueilleuse qui est au haut de la montagne, elle aura toujours des amants. Toujours on voudra monter. Le chasseur dit « C’est pour la proie. » Le grimpeur dit « Pour voir au loin. » Moi, je dis « Pour faire un livre. » Et je fais plus d’ascensions, je descends plus de précipices, assis à la table où j’écris, que les grimpeurs de la terre ne feront jamais aux  Alpes.
    Le réel dans tous ces efforts, est qu’on monte pour monter.
    Le sublime, c’est l’inutile (presque toujours). Le fameux passage par les glaces du Nord, trouvé au bout de trois cents ans, ce sera toujours l’inutile (s’il est vrai que ces glaces changent). L’ascension en ballon, c’est jusqu’ici l’inutile. L’ascension du mont Blanc a été fort peu utile. Les expériences qu’on y fait se faisaient un peu moins haut. Ce que Saussure a cherche vingt-sept ans, se préparant, tournant autour du mont Blanc, ce que Ramond, dix années, chercha de même au mont Perdu  – c’est surtout d’y avoir monté.
   De toutes les loteries furieuses qui troublent le cœur de l’homme, la plus noble, certainement, était la chasse aux chamois. Le péril en était l’attrait; c’était la chasse à la montagne plus qu’à l’animal timide. On la prenait corps à corps en ses plus scabreuses horreurs, où elle a pour se défendre le réel et l’illusion, glaces, brumes, abîmes, crevasses, les tromperies de la distance, les mensonges de la perspective, la ronde effrénée du vertige.
     D’autant plus on s’y acharnait. Ces hommes, dans tout le reste avisés, prudents, déliraient. L’amour, en ses ravissements, n’avait rien qui approchât de l’épouvantable plaisir de suivre la bête aux abîmes, aux bords étroits, impossibles, où le malin petit cornu s’amuse à attirer le fou. Le gouffre, sous son œil hagard, tournoie. Tourne sur sa tête le vautour plein d’appétit. Voilà une jouissance !.. Le père, l’autre année, fit le saut. C’est le tourb du fils. Un d’eux, à peine marié à une fille qu’il aimait fort, n’en disait pas moins à Saussure : « Monsieur, cela ne fait rien. Comme mon père y a péri, moi, il faut que j’y périsse. » En trois mois il tint parole.
     Quelle attention l’hiver, lorsqu’au coin du feu le chasseur, l’autorité de la contrée, disait ce qu’il avait vu en rôdant autour des glaciers! Quel frissonnement à l’entendre conter ce qu’il avait senti en regardant dans l’azur sinistre de la crevasse ! «Mais aussi disait-il encore, j’ai vu, sous des voûtes de 20, 50 pieds, parfois de 100 pieds de haut, des grottes tout étincelantes de cristaux qui vont presque à terre. Des cristaux ou des diamants. » Qui n’eût rêvé de ces récits ? combien palpitait le cœur du crédule Savoyard ! « Oh! qui eût pu monter là! c’était une fortune faite. Soixante années de misères, à ou ramoner, feraient moins. Un jour d’audace, un tour hardi suffirait. Quel mal de voler le diable ? C’est lui, ou ce sont ses fées qui gardent là leurs diamants. »
     Pour qu’il eût la témérité de monter, de dépasser la limite où va le chamois, il fallait ces bruits de trésors, l’imagination ignorante qui confondait les stalactites avec le cristal de roche, cristal et diamant, que sais-je ? On ne trouva pas cela, mais on trouva le mont Blanc.

ean-Antoine LINCK - Le Mont-blanc, vu du Prarion Fusain, encre et gouache sur papier teinté rose - 19,7 x 25,7 cm ©cliché Alain Bexon

Jean-Antoine LINCK – Le Mont-blanc, vu du Prarion

     Examinons les terreurs qui l’environnaient alors : Chamounix hélait ignoré, inconnu au pays même. On ne tournait guère, en bas, par la longue et triste vallée. C’était plutôt le passant qui, suivant le couloir de Notre-Dame de la Gorge (un chemin vers l’Italie), par hasard, était curieux et montait au Prarion, regardait de là le mont Blanc. Mais quel vis-à-vis terrible On est près de lui, à deux pas. Ce n’est pas, comme de loin, l’effet d’un immense cadavre, allongé, qui, à la tête et aux pieds, a d’autres Alpes. De près, on le voit en hauteur, seul, un immense moine blanc, enseveli dans sa chape et son capuchon de glace, mort, et cependant debout. D’autres y voient un éclat, un débris de l’astre mort, de la pâle et stérile lune, une planète sépulcrale au-dessus de la planète.
     La vaste calotte neigeuse a l’effet d’un cimetière. Pour monuments, des pyramides en sortent sombres, en deuil, en contraste avec la neige. Ces antiques filles du feu protestent contre les glaces; elles disent que ce blanc catafalque n’est rien en comparaison de l’infini ténébreux qui plonge et s’étend dessous.
     Si l’on va par Chamounix pour prendre le pied du mont, on se voit dans une impasse, lugubre huit mois de l’année (ne la jugez pas au moment où vient la foule bruyante, quelques jours, au grand soleil). La forcla du Prarion, la forcla de la Tête-Noire, serrent et ferment la vallée. On y est comme enfermé. Chateaubriand a senti que, sous le pied du colosse, sous cette énorme grandeur, on a peine à respirer. Combien on est plus à l’aise au mont Cenis, au Saint-Gothard. Leurs sommets, tout sérieux qu’ils peuvent être, n’en sont pas moins les grandes routes, les voies naturelles de toute vie animée. de chevaux, que de troupeaux, même d’oiseaux voyageurs. Le mont Blanc ne conduit à rien; c’est un ermite, ce semble, dans sa rêverie solitaire.
     Étrange énigme entre les Alpes. Tandis que toutes elles parlent par d’innombrables cours d’eau, tandis que le Saint-Gothard, expansif, généreusement verse, aux quatre vents, quatre fleuves qui font tant de bruit par le monde – le mont Blanc, ce grand avare, donne à peine deux petits torrents (qui grossiront, mais plus bas, enrichis par d’autres eaux). A-t-il des sorties souterraines? Tout ce qu’on voit, c’est qu’il reçoit toujours et donne très-peu. Doit-on croire que, discrètement, ce muet thésauriseur, amasse, pour la soif future, pour les sécheresses du globe, le trésor de la vie cachée ?
     Dès 1767, sur le glacier du Léchaud, on voyait nombre de grottes que les chercheurs de cristaux avaient creusées et fouillées. En 1784, un guide, disait-on, avait été heureux, en avait trouvé beaucoup dans un éboulement il aurait rapporté 500 livres pesant de grands cristaux, transparents, de belle teinte purpurine. Cela leur fit perdre la tête. Un des Balmat (famille illustre de guides, et intrépide entre toutes) monta et ne trouva rien qu’un épouvantable orage qui le mit fort en danger. Les Esprits de la montagne voulaient décourager, sans doute, les indiscrets, les téméraires qui touchaient à leur trésor.
    Mais un autre Esprit, par le monde, errait inquiet, curieux, intrépide, l’Âme du dix-huitième siècle qui ne se décourageait pas. De plus en plus, on regardait en haut; une ambition de Titan était chez tous. Le ballon fut inventé en 1783. Pilatre, Arlandes, les premiers des mortels, quittèrent la Terre.
     L’ascension du mont Blanc, provoquée par les savants, les Paccard et les Saussure, fut faite, en juin 86, par Jacques Balmat (de Chamounix). Balmat trouva le chemin et y mena Paccard (août 86), Saussure août 87).

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