toponymie de l’Arpitanie : quand la terre vous aspire : sagne, seigne, siglen, sillingy, silans

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sagne du plateau Bayard au nord de Gap

sagne du plateau Bayard au nord de Gap

    Les lieux-dits construits à partir de Sagne ou les Sagnes sont très fréquents. Sagne est un nom générique pour désigner les lieux humides, les marécages, les lieux où l’eau stagne, «prairie recouverte d´eau croupissante, marais abondant en joncs» (Pégorier) et par extension, les lieux où poussent les laiches ou carex, au point de désigner ces plantes elles-mêmes. C’est ainsi que la sagne est aussi un des noms communs d´une plante aquatique, la massette d´eau (Typha sp.), dont les feuilles séchées servaient jadis à rempailler.
    C’est ce nom commun qui serait à l’origine des noms de lieux en Sagne, Sagnes, Sagneta, Sagnettaz, Sagnettes, Sagneule, Sagny, Saignatte, Saignattes, Saigne, Saignes, Saigneules, Saignolat, Saignoles, Saignolet, Saignotte, Sargnatte, Sargneux, Seignat, Seigne, Seignerets, Seignes, Seignolet.

pelouse alpine humide du lac Combal dans le val Veny (Massif du mont Blanc)

sagne ou seigne : pelouse alpine humide du lac Combal dans le val Veny (Massif du mont Blanc) – Crédit photo T. Nalet, 2011

Origine
  Sagne viendrait viendraient du roman sanha, sainha, sayna, sana, bas latin sagna, saignia, saina, sania, latin sanies, « sang corrompu, sanie, pus, fluide épais, liquide visqueux », ou selon Michaud, directement du gaulois *sagna, sania, « marais, marécage, lieu humide » correspondant au latin stagnum, « eau stagnante, nappe d’eau ». Certains rattachent le terme à une racine pré-indoeuropéenne de type *seg- (d’où viendrait aussi Seine) et donc préceltique. Dans ce dernier cas, après leur invasion de ce qui deviendra la Gaule, les celtes auraient intégré ce vocable et continué à l’utiliser pour dénommer les lieux. Ce terme s’est retrouvé dans l’ancien français Seigne (CNTRL); le franco-provençal  Sagne/Seigne (Bossard, Boyer) ; l’occitan Sagno (Mistral) / Sagna, prononcé sagne (Honnorat),  Sagnàs = « gros marais » (Honnorat, Arnaud) et Sanhe, Sanha, Sanhàs (prononcer Sagne).

le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)    On retrouve également cette racine dans le verbe gallois sugn-o, « sucer » et le breton sun-a qui sert de nom commun au marais, endroit où la terre vous « suce »Falc’Hun, dans les noms de lieux celtiques, explique ainsi divers toponymes au Pays de Galles et en Bretagne qui utilisent cette racine pour qualifier des endroits humides et marécageux : Ker-zun-ou à Pouldergat et à Saint-Ségal (Finistère), Sugn-draeth, « marais de grève » au Pays de Galles pour un lieu où l’on s’enlise dans les sables mouvants, des « sables suceurs ». Cette racine expliquerait aussi l’appellation de divers lieux ailleurs en France : Soing en Haute-Saône, Soings-en-Sologne (Loire-et-Cher), Suisnes (Seine-et-Marne), Souane (Manche), Sugny (Ardennes) avec un dérivé en -acum > y, ainsi que Sogny-aux-Moulins, Sogny-en-l’Angle (Sugniacum en 1152) et Soigny, tous dans le département de la Marne, Soignolle-en-Brie et Soignolles-en-Montois (Seine-et-Marne), Signéville (Sugnévilla en 1140) en Haute-Marne, Songy (Marne), Songieu (Ain), Songeons (Oise), Songeson (Jura) et Doulezon (Gers) composé avec dol, « prairie ». Tous ces toponymes ont en commun d’être situés dans, ou à proximité, de zones humides ou marécageuses.
    Falc’Hun rattache à cette famille les noms de lieux en siglen et sillin en postulant sur un ancien terme gaulois *sigleniacos qui aurait signifié « lieu où il y a un marais, un marécage ». Les dictionnaires gallois citent en effet un terme gallois siglen, pour désigner ces lieux particuliers. De là proviendraient les noms de lieux Seignelay (Selenayum au XVe siècle) dans l’Yonne, Sillegny (Moselle), Sillingy (Haute-Savoie) au nord-ouest d’Annecy, Seigland, hameau de Foissy-lés-Vezaly (Yonne, Selaincourt (Siglini Curtis en 836) en Meurthe-et-Moselle, Villecelin (Cher), Selune (Manche), Sillans (Silans au XIe siècle) dans le Var, Sillans (Silans au XIIIe siècle) en Isère, le château de Silandais à Chavagne (Île-et-Vilaine), Seilh (Haute-Garonne), Sigloy (Loiret), La Seille, nom de plusieurs rivières dans les départements de la Saône-et-Loire, du Vaucluse et de la Moselle), la Selle dans l’Aisne et l’Oise. En Bretagne, Ker-zilin à Cléder, Lancelin à Lesneven, Silin-ou à Penmarc’h dans le Finistère. En dehors de France, on retrouverait ce radical en Suisse alémanique pour la rivière la Sihl à l’est d’Einsieden, en Italie du nord, ancienne Gaule cisalpine, dans Sil-an-dro, « le marais-de-la-vallée » à proximité de l’Adige.

    Pour Jean-Marie Ploneis (la toponymie celtique, l’origine des noms de lieux en Bretagne), le gallois siglen « marécage, fondrière », cité par Falc’Hun, formé à partir d’un radical sigl- est devenu en Bretagne silin par palatisation et assimilation du g par le i. Comme Falc’Hun, il explique par ce terme le toponyme Silin/ou « les marécages » à Penmarc’h (Finistère) mais aussi Celin/o, près des marais de Pen-en-Toul à Baden (Morbihan), Goas/selin à Berrien, Lan/celin à Lesneven,t Ker/zilin à Cleder (ces trois derniers toponymes dans le Finistère) et peut-être Ville/celin dans le Cher que l’on explique en général par le nome de personne d’origine germanique Asceline, courant au Moyen Âge.

Toponymes de ce type en Arpitanie
Nous avons essayé de retrouver des toponymes relevant de ces différents types dans les secteurs du domaine franco-provençal que nous connaissons.

le mont Blanc vu du col de la Seigne – crédit  photo Tarmachan Mountaineering

le mont Blanc vu du col de la Seigne – crédit  photo Tarmachan Mountaineering

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1) toponymes du type Sagne, Seigne : le col de la Seigne (2.516 m) 
   Situé entre la vallée des Chapieux via la vallée des Glaciers  (France) et le val Veny en vallée d’Aoste (Italie), c’est un passage incontournable de la randonnée du Tour du mont Blanc fréquenté de tout temps par les voyageurs, les commerçants et les contrebandiers  qui circulaient entre le Faucigny et l’Italie.
    Un guide décrit le sentier entre la Ville des Glaciers et le col comme un sentier très bien tracé qui serpente dans les alpages et se gravit sans difficulté. Au bout de deux heures de marche, les lacets qui vous font prendre du dénivelé laissent place à une grande traversée où la vue se dégage sur une partie beaucoup moins raide. Le sentier passe alors de combes en mamelons et traverse de nombreux petits ruisseaux. C’est sans doute cette étendue moins raide imprégnée d’humidité par la présence de cet écheveau de ruisseaux, une sagne ou seigne,  qui a donné son nom au col.

sous le col de la Seigne, côté Ville des Glaciers – crédit site Haute-Tarentaise-net

la zone parcourue de ruisseaux sous le col de la Seigne, côté Ville des Glaciers (crédit site Haute-Tarentaise-net). Le photographe a écrit en légende : « Encore un peu de chemin à parcourir avant d’atteindre le col de la Seigne, dans un chemin parfois bien défoncé, et surtout boueux… »

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2) toponymes du type sigl- ou sign- (forme initiale avant mutation)

   Le dictionnaire topographique de la France cite un ancien lieu-dit dénommé Signisey qu’il décrit comme un ancien fief de Bâgé, à (ou près) de Saint-Trivier-de-Courtes dans l’Ain (« Domus de Signisiey cum formalités et fossatis, 1272 cité par Guichenon, Bresse et Bugey). Toujours dans l’Ain, ill existe une ferme dénommée Signoré dans la commune de Bouligneux. il faudrait mener une analyse géographique et historique pour savoir si ces lieux font référence ou non à des zone humides et de marécages.

3) toponymes du type sillin : Sillingy en Haute-Savoie

Extrait de la carte géologique au 1/50 000 du BRGM : zones humides Sillingy 74

Extrait de la carte géologique au 1/50 000 du BRGM : zones humides Sillingy 74

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    Dans l’article consacré à la commune de Sillingy, le site Wikipedia écrit que le nom du village « vient très probablement du nom de la tribu vandale des Silingii, arrivés dans la région avec les Burgondes au Vème siècle, le suffixe -inge, -ingii, signifiant peuple. La région aujourd’hui polonaise de la Silésie tire également son nom du nom des vandales Silinges« . Cette  explication s’appuie sur un texte écrit par un habitant de la commune relayé par un bulletin municipal et sur un ouvrage sur les Burgondes écrit par un auteur suisse en 1970, Odet Perrin. Cette hypothèse ne s’appuie que sur l’homonymie entre le nom de cette peuplade germanique et du lieu. A ce titre, tous les lieux de France très répandus qui portent le nom de Breton, Bretonnière ou Bretonneux sont des lieux où des bretons se sont implantés dans un lointain passé alors qu’on sait aujourd’hui qu’une grande part d’entre eux sont issus du francique brestoineux qui signifiait  « marécageux, boueux et terres émergeant des marécages »…  Sur quels faits incontestables, inscriptions, témoignages d’époque, vestiges archéologiques s’appuie t’on pour délivrer cette vérité première ? Aucun. Il est plus sage de considérer que le nom de la commune a pour origine la caractéristique physique la plus importante du site à savoir la présence de plusieurs marais dans la partie basse de la commune qui forme cuvette, alimentés par de nombreux ruisseaux. Le suffixe -ing ne découle pas du suffixe germanique -ingen (les gens de …) et serait lié comme le pensait Falc’Hun à l’évolution d’un mot celtique désignant le marais : d’un *siglen-iacos celtique devenu sillingy par métathèse du g et évolution classique du suffixe -iacos en y. 

Sillingy 74 - zone humide en bordure du ruisseau de Seysolaz

Sillingy 74 – zone humide en bordure du ruisseau de Seysolaz

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4) toponymes du type sillin : Silans/Sillin dans l’Ain

   Il existe plusieurs Silans/Sylans dans le département de l’Ain : dénomination de lacs dans les communes de Charix, Poizat et Neyrolles (Lacus Silani en 1144 et Sillans en 1522, archives de l’Ain), deux lieux-dits dans les communes de Bénonces et Briord, deux localités : un hameau dans la commune de Corbonod (orthographiés Silans et Sillans dans les textes anciens) et une localité détruite dans la commune d’Izernore (Silans en 1419).

Vue_du_lac_de_Sylans

Sylans : exploitation de la glace

Lac de Sylans (communes de Poizat et Neyrolles dans l’Ain. Le lac qui résulte d’un effondrement ayant formé un verrou dans la cluse de Nantua est sujet à des variations de niveau importantes qui peuvent atteindre quatre à cinq mètres. En 1865, on décida d’exploiter la glace très pure qui recouvrait le lac en hiver et on construisit, pour la stocker, des doubles murs en pierre emplis de sciure pour l’isolation. Avec la création de la ligne de chemin de fer La Cluse-Bellegarde en 1882, vint wagons par jour livraient la glace à Paris, Lyon, Marseille, Toulon et même Alger…

   Une rivière qui marquait la limite des possessions de la Chartreuse des Portes portait l’ancien nom de Silaonia (Rivus qui dicitur Silaonia, 1209, Archives de l’Ain)

   Un hameau de la commune de Massignieu-de-Rives porte le nom de Silliens (Syllins en 1433, Sillins en 1447, Sillin au cadastre, Sillien en 1847 et Silliens en 1872)

Un lieu-dit de la commune de Leyment s’appelle Sillieux.

Un hameau de la commune d’Arbinieu s’appelle Sillignieu ou Sellignieu (Dodo de Sillinieu en 1149, Siligniou en 1444, Sillignieux en 1844, Sellignieux en 1847 et Sillignieu en 1894)

Un hameau de la commune de Bâgé-la-Ville s’appelle Les Grands-Sillons.

Silonge est un ancien territoire dans (ou près) de la commune de Bénonces.

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