Hommage à Robin Williams : poème « O Captain ! My Captain ! » de Walt Whitman (1865)

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Walter "Walt" Whitman (1819-1892)

Walter « Walt » Whitman (1819-1892)

« O Captain ! My Captain ! » est un poème de Walt Whitman composé en hommage au président des États-Unis Abraham Lincoln, assassiné en 1865. Le poème parut la même année dans un appendice intitulé « Drum-Taps » à la dernière version de Leaves of Grass.

O Captain! My Captain! 

O Captain! My Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather’d every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring

But O heart! heart! heart!
O the bleeding drops of red,
Where on the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead.

O Captain! My Captain! rise up and hear the bells;
Rise up-for you the flag is flung-for you the bugle trills;
For you bouquets and ribbon’d wreaths-for you the shores a-crowding;
For you they call, the swaying mass, their eager faces turning

Here Captain! dear father!
This arm beneath your head;
It is some dream that on the deck,
You’ve fallen cold and dead.

My Captain does not answer, his lips are pale and still;
My father does not feel my arm, he has no pulse nor will;
The ship is anchor’d safe and sound, its voyage closed and done;
From fearful trip the victor ship comes in with object won

Exult, O shores, and ring, O bells!
But I with mournful tread,
Walk the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead.

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Voici le MP3 du poème en anglais. J’ignore le nom du récitant…

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Robert Williams (1951-11 août 2014)
Adieu, l’artiste !
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Robin Williams (1951-11 août 2014) dans le rôle de John Keating, le prof de littérature du film de Peter Weir Dead Poets Society  (Le Cercle des Poètes disparus) qui invite ses élèves à l’appeler : « Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! ».
Un prof démiurge et passionné comme on aurait aimé en avoir eu au cours de nos études, une classe entière d’ados découvrant et appréciant la poésie… Rêvons un peu, ça ne peut pas faire de mal…
 
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Video YouTube d’un extrait du Cercle des poètes disparus

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Traduttore, traddittore, voici deux traductions de ce poème en français.
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Ô Capitaine ! Mon Capitaine !

Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Notre voyage effroyable est terminé
Le vaisseau a franchi tous les caps, la récompense recherchée est gagnée
Le port est proche, j’entends les cloches, la foule qui exulte,
Pendant que les yeux suivent la quille franche, le vaisseau lugubre et audacieux.

Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Ô les gouttes rouges qui saignent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu, froid et sans vie.

Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Lève-toi pour écouter les cloches.
Lève-toi: pour toi le drapeau est hissé, pour toi le clairon trille,
Pour toi les bouquets et guirlandes enrubannées, pour toi les rives noires de monde,
Elle appelle vers toi, la masse ondulante, leurs visages passionnés se tournent :

Ici, Capitaine ! Cher père !Ce bras passé sous ta tête,
C’est un rêve que sur le pont
Tu es étendu, froid et sans vie.
Mon Capitaine ne répond pas, ses lèvres sont livides et immobiles;

Mon père ne sent pas mon bras, il n’a plus pouls ni volonté.
Le navire est ancré sain et sauf, son périple clos et conclu.
De l’effrayante traversée le navire rentre victorieux avec son trophée.

Ô rives, exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d’un pas lugubre,

J’arpente le pont où gît mon capitaine,
Étendu, froid et sans vie.

Walt Whitman

Feuilles d’herbe –Traduction par Léon Bazalgette.
Mercure de France, 1922 (I et II, pp. 80-81).
 

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Une traduction de même traducteur avec de légères modifications

Ô Capitaine ! mon Capitaine ! 

Ô Capitaine ! mon Capitaine ! fini notre effrayant voyage,
Le bateau a tous écueils franchis, le prix que nous quêtions est gagné,
Proche est le port, j’entends les cloches, tout le monde qui exulte,
En suivant des yeux la ferme carène, l’audacieux et farouche navire ;

Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Oh ! les gouttes rouges qui lentement tombent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Ô Capitaine ! mon Capitaine ! lève-toi et entends les clo­ches ;
Lève-toi — c’est pour toi le drapeau hissé — pour toi le clai­ron vibrant,
Pour toi bouquets et couronnes enrubannés — pour toi les rives noires de monde,
Toi qu’appelle leur masse mouvante aux faces ardentes tournées vers toi ;

Tiens, Capitaine ! père chéri !
Je passe mon bras sous ta tête !
C’est quelque rêve que sur le pont,
Tu es étendu mort et glacé

Mon Capitaine ne répond pas, pâles et immobiles sont ses lèvres,
Mon père ne sent pas mon bras, il n’a ni pulsation ni vouloir,
Le bateau sain et sauf est à l’ancre, sa traversée conclue et finie
De l’effrayant voyage le bateau rentre vainqueur, but gagné ;

Ô rives, Exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d’un pas accablé,
Je foule le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Walt Whitman

Feuilles d’herbe –Traduction par Léon Bazalgette (1873-1928)
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A propos du tableau « Face à la lune » du peintre chinois Ma Yuan (fin XIIe – début XIIIe siècle)

–––– Le tableau « Face à la Lune » ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

En buvant seul sous la Lunepoème de Tang Li Bai (701-762)
月下独酌

Un pichet de vin au milieu des fleurs :             花间一壶酒
Je suis seul à boire sans compagnon.               独酌无相亲。
Ma coupe levée, je convie la lune claire :         举杯邀明月,
Avec mon ombre, nous voilà trois !                  对影成三人。

La lune, hélas ! ne sait pas boire,
Et mon ombre me suit sans comprendre.
Amies d’un instant, lune et ombre,
Débordons de printemps !

La lune vacille à mon chant :
A ma danse, l’ombre s’ébat.
Dans la joie, nous veillons ensemble :
Ivres, chacun s’en retourne.

 Amies inanimées de toujours
Au Fleuve des Nues, prenons rendez-vous !

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Ma Yuan - Face à la Lune

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En face de la Lune : composiion 2Ma Yuan – Face à la Lune – tableau déroulant – encre et couleurs sur soie, 149,7 cm x 78,2 cm, Musée national du Palais, Taipei 

    Le tableau « Face à la Lune » représente une scène qui se situe une nuit d’automne dans un paysage montagneux éclairé par la pleine lune. Curieusement, l’astre lumineux, alors qu’il apparait comme l’un des thèmes essentiels du tableau, est représenté de manière minuscule dans la partie supérieure droite, au point qu’on le distingue à peine; la faiblesse de sa taille ne l’empêche nullement d’illuminer la voute du ciel et la masse brumeuse qui occupe l’espace resté vide entre les aiguilles et les falaises aux à-pics impressionnants.
   Sur une plateforme dominant le vide, un lettré est assis et porte un toast à l’astre de la nuit. Un peu à l’écart se tient un serviteur debout, porteur d’un récipient. Cette scène fait allusion au poème « En buvant seul sous la lune » du poète Tang Li Bai (李白, 701-762) (consulter l’article de Paul Emond consacré à ce poème, c’est ICI ). 

Ma Yuan - Face à la Lune (détail)

    Bien que ce tableau ne comporte ni signature, ni cachet de l’artiste, il a été traditionnellement attribué au peintre Ma Yuan. On retrouve effectivement dans sa composition certains des principes et techniques propres à ce peintre. C’est ainsi que  le centre de gravité de la composition, qui se caractérise par le nombre et la densité des objets et sujets traités, ici arbres, rochers, plateforme et personnages, se trouve placé dans l’un des coins du tableau (celui du bas à gauche) laissant en grande partie vide ou baigné par la brume le reste du tableau. Ce système était fortement utilisé par Ma Yuan qu’on avait affublé pour cela du sobriquet de « Ma le coin »; il permet au spectateur, après une première fixation du regard sur un point d’attache lourdement chargé de laisser divaguer ensuite librement son œil dans un espace vide ou aéré et de donner libre cours au développement de sa pensée et de son imagination. La seconde technique utilisée par Ma Yuan consistait à structurer le tableau le long de lignes de forces, en général des diagonales . C’est ainsi que dans « Face à la Lune », à partir d’une raie de lumière oblique qui rompt la masse obscure de l’angle bas-gauche, les deux sujets essentiels de la scène, le lettré et la lune, se succèdent sur une diagonale ascendante qui partage le tableau en deux. Une autre diagonale qui s’oppose à la première en étant orientée vers le bas marque le développement de la branche principale d’un pin des montagne (symbole de longévité) qui semble vouloir protéger de sa ramure le lettré. Dans la composition d’ensemble du tableau ces deux diagonales transversales se mêlent aux lignes verticales induites par l’élancement des falaises et des pics qui montent à l’assaut du ciel et par celle induite par le vide du ciel qui, dans le sens contraire, de haut en bas, semble s’engouffrer comme dans un entonnoir dans le précipice qui s’ouvre aux pieds du lettré. Ces effets de verticalité sont encore renforcés par la proportion étirée du tableau dont les côtés sont deux fois plus hauts que larges. 

    Le lettré, confortablement assis et qui porte sereinement un toast à la lune apparaît comme un pôle d’équilibre et de stabilité au centre de ce maelstrom de forces violentes et contraires que la nature met en jeu mais que la subtilité d’agencement du tableau mise en œuvre par l’artiste équilibre et apaise. Il en résulte que le spectateur éprouve le sentiment confus et troublant de la perception d’une ambiance tout à la fois dramatique et sereine. On touche ici à la différence fondamentale qui fonde les arts de la représentation occidentale et asiatique du paysage. En occident, le paysage est représenté en tant qu’objet unique et singulier, l’artiste s’attachant surtout à représenter sa spécificité et sa différence même s’il ne s’interdit pas de « l’interpréter » et de projeter sur son œuvre ses propres constructions mentales. En Chine, la représentation du paysage vise à exprimer avant tout une certaine vision du monde fondée sur le rôle de l’esprit et du souffle qui anime l’univers, le « ch’i ». La nature, le cosmos tout entier sont le jeu de forces contraires bipolaires complémentaires qui à la fois s’attirent et se repoussent et sont condamnées à cohabiter harmonieusement dans un équilibre fragile sans cesse mis en cause qui se doit d’être renouvelé. Le rôle du lettré et du peintre est de percevoir et exprimer, à travers le mouvement et la multiplicité des formes crées par la nature (son impermanence), le rythme de l’esprit, le principe cosmique qu’elles expriment et le sens de l’universel. Il s’agit de peindre le naturel dans sa dynamique de mouvement et de vie mais de façon très concrète et sans exaltation. Cette compréhension des principes cachés qui animent le mouvement du monde prend la forme d’une révélation et n’est pas accessible par le commun des mortels, elle ne concerne que quelques personnalités privilégiées marquées du sceau du génie, elle constitue alors le Tao, « la Voie, le chemin » qui symbolise  l’union de la dualité Yin-Yang en mouvement et qui invite à se remettre en phase avec l’authenticité primordiale de la nature, de la vie et de ses rythmes.  La peinture renvoie à la cosmologie. Du Vide originel naissent les Dix mille êtres (c’est-à-dire toute chose).  « Le Tao d’origine est conçu comme le Vide suprême d’où émane l’Un qui n’est autre que le Souffle primordial. Celui-ci engendre le deux, incarné par les deux souffles vitaux que sont le Yin et le Yang. Le Yang, en tant que force active, et le Yin, en tant que douceur réceptive, par leur interaction, régissent les multiples souffles vitaux dont les Dix mille êtres du monde créé sont animés. Toutefois, entre le Deux et les Dix mille êtres prend place le Trois. » (François ChengVide et Plein, p. 59).

Ma Yuan - L"espace du vide (Face à la Lune)

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L’espace du vide

    Dans le tableau « Face à la lune », la composition est partielle, décentrée et laisse une part importante au vide (ciel, brume). Le Vide constitue une notion centrale de la pensée chinoise, image de l’infini, de l’illimité, il est aussi paradoxalement virtualité et racine de vie. Le xu est immense et presque uniforme, c’est du vide  à l’état pur et pourtant il est chargé d’émotions complexes que le spectateur est libre de faire vivre à son gré dans la sérénité ou dans l’angoisse. Loin d’être un espace inerte et mort, il est le lieu du Tao, la voix des dix mille êtres.
     Nombre de critiques de Ma Yuan qualifiaient ses tableaux de « paysages incomplets » car ils présentaient souvent un rocher escarpé sans sommet ni pied, une montagne touchant au ciel sur un arrière-plan de petits monts, une barque dans le vide,. Cette technique permettait au peintre de mettre en relief l’objet principal du tableau et offrait au spectateur la possibilité de laisser libre cours à son imagination.
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Ma Yuan - technique du pinceau (détail du tableau Face à la Lune)

Technique du pinceau

     Dans la technique de Ma Yuan, le pinceau a pénétré et circulé sur la toile avec dextérité tandis que les dégradés d’encre produisent un contraste harmonieux entre lumière et obscurité.  Dans ce type de peinture, comme dit l’axiome traditionnel, «le pinceau s’arrête à mi-course tandis que l’idée atteint son plein développement». Le coup de pinceau large, angulaire et tranchant, du type dit «taillé à la hache», dérivé de son maître Li Tang et porté maintenant à sa perfection, contraste dans sa violence incisive et nerveuse avec l’atmosphère rêveuse et contemplative des sujets traités. Un critique a fait remarquer que « c’est précisément grâce à cette fermeté et à cette rigueur du métier que Ma Yuan échappe aux périls de la sentimentalité et de la banalité ». Les thèmes souvent repris – « poète contemplant la lune », « pêcheur solitaire sur le fleuve hivernal », etc. – relèvent d’un ordre romantique où la figure humaine, au lieu d’être oubliée au milieu de l’univers, prend la pose sur l’avant-scène et concentre sur elle toute la charge émotionnelle de l’œuvre ; mais la concision tranchante du pinceau réussit toujours à préserver cet art de toutes déclamation et emphase creuse. Malgré tout ce que les recettes de composition présentent de trop prévisible et de trop infaillible, la verve du pinceau, la franchise de l’exécution confèrent à ces peintures une pureté qui désarme les critiques par ailleurs les plus prévenus contre elles »

Ma Yuan - Face à la lune (détail)

Ma Yuan – Face à la lune : arbre  (détail)

Ma Yuan – Face à la lune : rocher (détail)

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Caractère chinois 道 dào

Caractère chinois 道 dào

  Un ouvrage s’est chargé de définir le Tao et le codifier quelques six siècles avant notre ère, c’est le fameux Tao Tö King que la tradition a attribué à Lao Tseu. Certains des aphorismes de ce texte permettent de mieux comprendre le sens de la peinture chinoise :

  • le Tao qui est intangible, permanent et ineffable est à l’origine de tous les éléments et êtres de l’univers. Il faut revenir au primordial, à l’authenticité, à l’essence même des choses et se méfier des apparences trompeuses : « Celui qui ne perd pas sa racine peut durer » (Lao Tseu)
  • l’un des effets du Tao est la vertu ( 德).
  • Rôle essentiel de l’espace vide (wuun 無), par exemple, c’est l’espace intérieur d’un récipient qui lui permet de remplir sa fonction. 
  • Valorisation de la mise en retrait de soi, de la passivité et de la quiescence, par lesquelles on exerce une puissance naturelle et critique de la force et de l’affirmation et de la richesse : le faible est souvent porteur d’une énergie vitale et d’une force future; définir certaines choses comme belles en définit inévitablement d’autres comme laides ; Toute action provoque inévitablement une réaction qui peut être dangereuse.
  • Valorisation de la régression qui permet le renouvellement : tout retourne au Tao pour se ressourcer.

     On comprend mieux à la lecture de ces principes la raison de l’économie de moyens et de traits de la peinture de Ma Yuan, l’absence de tout effet ostentatoire, l’importance donnée dans ses tableaux à l’expression du vide : ciel, masses brumeuses ou étendue d’eau, l’immobilité de ses personnages le plus souvent représentés en contemplation des phénomènes naturels, tous empreints de maîtrise de soi et de sérénité.

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–––– Quelques autres tableaux de Ma Yuan –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Ma Yuan - Danser et chanter

Ma Yuan – Danser et chanter (le retour du travail des paysans)

Ma Yuan - exemple d'expression du Vide

Ma Yuan – Bel exemple d’expression du Vide

Ma Yuan - contemplation

Ma Yuan – Contemplation

Ma Yuan - Lettré devant une cascade, vers 1200

Ma Yuan – Lettré devant une cascade, vers 1200

Ma Yuan - Walking on Path in Spring,

Ma Yuan – Promenade sur un chemin au printemps

Pêcheur solitaire sur le fleuve en hiver, Ma Yuan, 1195, Song du Sud. Détail d'un rouleau vertical, soie, 141 x 36cm. Tokyo National Museum.

 Ma Yuan – Pêcheur solitaire sur le fleuve en hiver, 1195, Song du Sud. Détail d’un rouleau vertical, soie, 141 x 36cm. Tokyo National Museum.

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Le paysage vu de Chine (I) . Extrait de « Cette étrange idée du beau » de François Jullien

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François Jullien, octobre 2013

François Jullien - Cette étrange idée du Beau

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A) – François Jullien – « Cette étrange idée du beau »

Ou « transmettre l’esprit » au travers du tangible (Extrait du chapitre VIII)

   Un « paysage » : ses cimes et ses ravins, ses roches et ses forêts, ses brouillards montant des vallons et ses torrents; ou bien des bras d’eau immenses, quelques îlots qu’on entrevoit vaguement et des saules, sur la rive, laissant transparaître le passage du vent. Comment ces paysages, eux qu’a tant peint en Chine le pinceau des Lettrés, « porteraient »-ils en eux, (…), l’infini de l’esprit ? Car il y a bien cette physicalité massive, ces flancs larges d’assise, ces rochers pesants, ces troncs rugueux; mais ce sont là autant d’actualisation d’une énergie qui tantôt se densifie, se durcit, s’opacifie; et tantôt se dilue, se diffuse et devient expansive. Cette matérialité n’est pas inerte, mais elle laisse apparaître la poussée qui la fait advenir. Les moindres contrastes créent en eux de l’échange : ils tendent cette matérialité et la rendent active. Que signifierait donc l’ « esprit d’un paysage », dés lors qu’il ne s’agit plus seulement, par projection et métaphorisation faciles, comme on en a pris l’habitude en Europe, de transposer dans les choses, qui ne seraient que des « choses », l’état d’esprit d’un sujet  – lui seul leur « prêtant » la vie ?

Ma Yuan - Sage contemplant une cascade

Ma Yuan – Sage contemplant une cascade

     Quelques formules prises dans les tout premiers textes consacrés en Chine à la peinture de paysage (aux IVe-Ve siècles : Zong Bing, Wang Wei) nous mettent ainsi sur la voie de ce qui ne peut que remettre en cause, d’un seul coup, à la fois notre physique et notre métaphysique. N’oublions pas d’ailleurs que ce qu’on traduit ici par « paysage » « montagne(s) – eaux (x) » (shan-shui), loin de s’offrir à la perception unitaire d’un sujet, celui-ci sous son regard y découpant l’horizon, dit exemplairement ce jeu des polarités : celles non seulement du Haut et du Bas, mais aussi du vertical et de l’horizontal, de ce qui a forme (la montagne) et de ce qui n’a pas forme (l’eau), de l’immobile et du mouvant, de l’opaque et du transparent… Le paysage condense ainsi et concentre en lui les interactions qui ne cessent de tisser le monde et de l’habiter : de l’animer. C’est pourquoi il est dit que « le paysage contient bien en lui de la matérialité mais tend au spirituel » (Zong Bing : zhi you er qu ling). Aussi le Sage et le paysage sont-ils effectivement, en Chine, mis en parallèle : « le Sage par son esprit donne la norme de la Voie, dao, et les hommes de bien de comprendre »; de même, « le paysage par son actualisation sensible rend aimable la Voie, et les hommes épris d’humanité s’en réjouissent ».

Fan Kuan - Voyageurs traversant montagnes et torrent, entre 1000 et 1020 - Google Art Project

Fan Kuan – Voyageurs traversant montagnes et torrent, entre 1000 et 1020 – Google Art Project

      Arrêtons-nous par conséquent sur ce qui, ici, (…) promeut le Paysage en voie de la sagesse. Car pourquoi cette « actualisation physique » des montagnes et des eaux (xing), loin de s’opposer à la « dimension d’esprit » (shen) par son caractère inerte, perceptif-objectif, comme le fait d’ordinaire la nature en contexte européen, rend-elle au contraire sensible – « aimable », « séduisant », est-il dit – l’enseignement de l’Esprit (on peut même comprendre plus précisément, à cette époque et dans ce contexte : l’enseignement du Bouddha) ? Lisons plus avant sans les brusquer par nos concepts ces formules où se défont les conditions du dualisme : « L’esprit, lui qui s’enracine dans ce qui n’a pas d’extrémités, s’héberge dans les actualisations sensibles et émeut/est ému selon les catégories des choses; aussi la cohérence interne (li) pénètre-t-elle jusqu’aux ombres et aux traces… » (Zong Bing. « Hua shanshui xu »). (…) Il est question ici d’une dimension d’esprit (shen), et comme telle invisible, mais elle ne se situe pas à part : elle « s’héberge » ou « se loge » (qi) nulle part ailleurs que dans le sensible; elle reste partie prenante des incitations réciproques engendrant le procès des choses, au leu de s’en détacher. C’est pourquoi, tandis que les Sages, est-il dit, brillent sur d’innombrables générations, les dix mille phénomènes (qu, au sens du visaya bouddhique) « fondent l’essor de leur pensée » (rong qi shense). On se demandera alors, s’enfonçant à tâtons dans le parallélisme : comment du physique (du tangible) peut-il « fondre » de l’idéel (spirituel) ? (…) Car qu’est-ce que « fondre » (rong) dévoile soudain d’un autre possible, le sinogramme (qui le désigne) évoquant des vapeurs chaudes qui se lèvent  et se dissipent et, par suite, toute forme de fusion, de liquéfaction ou de conciliation ? « Fondre » dit ainsi la transition où du physique (de l’opaque) se dissout et s’évase, s’indétermine et devient expansif; par suite s’ouvre à l’imperceptible et à l’illimité : « fondre » est le verbe antidualiste par excellence. Cette formule, si coulante en chinois, sondons-la donc dans ce qu’elle ne dit pas et qu’elle côtoie allègrement sans plus s’inquiéter; méditons-la dans cet écart qu’elle creuse incidemment sans plus alerter : du physique (du sensible) n’est plus l’autre séparé de la pensée, tels deux « domaines » à part l’un de l’autre (selon la formule définitive du dualisme classique : res extensa / res cogitans *); mais la « fondant », ou se fondant en elle, et la laissant « s’exhaler », supprime d’emblée toute extériorité de principe entre eux; (…) « Ce qui s’enracine dans les actualisations sensibles fond (en soi) du spirituel » (Wang Wei, « Xu hua« ) (…) Ou, comme le dira encore le Shitao en des termes voisins, à la fin de cette tradition picturale (au début du XVIIIe siècle) : le paysage – « montagnes – eau » – offre (présente) du spirituel (jiang ling); ou, en considérant à part mais en parallèle les deux termes de la polarité : la mer « peut offrir du spirituel par son animation »; la montagne « peut véhiculer de la pulsation ».

Wu Zhen - pêcheurs (détail), 1345 - Shanghai Museum

Wu Zhen – pêcheurs (détail), 1345 – Shanghai Museum

   En termes européens (importés), la question est donc bien, dévisageant notre métaphysique : comment peut-on concevoir la distinction du sensible et du spirituel sans être conduit pour autant au dualisme sur lequel le « beau » est juché ? On rappellera alors, de façon générale, que les chinois ne pensant pas en terme d’Être mais de procès des choses, non pas en terme de qualités mais de capacités (de), non pas en terme de modèle et d’imitation, mais plutôt de cours et de viabilité (dao), ne conçoivent effectivement au départ qu’une seule et même réalité : l’énergie animante ou le qi 气 (li 厘, l’autre terme du binôme à l’époque classique et que nous traduisons d’ordinaire par raison, est la « veinure » ou cohérence interne qui permet le déploiement régulé de cette énergie). Tout ce qui existe, par conséquent, aussi bien l’homme que la montagne, est une individuation-concentration – ou, disons : actualisation – de ce souffle-énergie en son fond invisible (tai-xu) et lui conférant sa forme tangible. (…) La dimension spirituelle (shen) et l’actualisation sensible (xing) ne seront plus que les deux modes opposés et complémentaires – en interaction constante – de ce même déploiement d’énergie. S’il n’y a donc pas l' »esprit » et la « matière », telles deux entités séparées, c’est que nous n’avons affaire, en fait, qu’à des opérations : de spiritualisation d’une part et de matérialisation de l’autre, en transition continue de l’une à l’autre et s’activant réciproquement. « Esprit » s’entend ainsi comme lorsqu’on parle d’ « esprit du vin » : se décantant, se subtilisant et se volatilisant jusqu’à l’imperceptible (pourquoi d’ailleurs, en Europe, avons-nous séparé ces deux sens d' »esprit », physique d’une part, religieux et philosophique de l’autre ?). Car soit cette même énergie se condense, se concentre et forme le tangible : ce concret est concrétion (d’où vient l’opacité des corps : mouvement yin); soit, ou plutôt en même temps, corrélativement, elle (se) fond, se répand, s’anime et forme l' »esprit » (comme capacité communicante et régulante : mouvement yang). Mais les deux restent indissociables et coopèrent à l’avènement de tout réel : au point que l’artère énergétique structurant le relief de la montagne, que scrute le géomancie, se nomme du même terme (mai) que celle où se transmet la pulsation viale – et dont s’occupe l’acupuncteur – à l’intérieur du corps humain.

Liang Kai  - surfant sur la route enneigée, (13e siècle)

Liang Kai  – surfant sur la route enneigée, (13e siècle) 

    Commence alors à se faire jour, s’élucidant lentement, ce qui de prime abord, sans doute, n’aurait pas fait sens : ces premiers textes portant sur la peinture de paysage en Chine ne parlent pas de « beau ». Mais je demande : pourquoi auraient-ils eu besoin du « beau » et celui-ci, pour eux, serait-il un enjeu ? Car s’il n’y a pas séparation de principe entre le sensible et le spirituel, pourquoi faudrait-il l’intervention du beau chevillant l’un à l’autre est errant d’union et de médiation entre eux : faisant pénétrer le spirituel au cœur de la matière sensible comme ouvrant le sensible à l’ailleurs de l’idée ? A travers sa tension entre la Montagne et l’Eau, le paysage engendre « offre » – « fond » du spirituel, est-il dit en chinois, le décante, le dégage et le laisse « émaner », et cette seule détermination est suffisante. L’énergie animante (qi) s’y déploie en fonction même de ses polarisés : à la fois concentre de l’opacité dans les flancs de la montagne et déborde d’élan dans ses cimes et dans ses torrents, ou se répand en brumes éparses, voilant de lointain même la proximité, et ouvre la configuration sur de l’illimité. La montagne à elle seule est condensation d’énergie, tel le corps du dragon nous décrit-on, en se dressant et se repliant, en s’inclinant et s’incurvant, en mêlant l’inerte à l’alerte, le massif et l’acéré, le rocheux et l’herbeux, le dense et le clairsemé, le désert et l’habité… Elle « acquiert de la physiqualité par son assise » en même temps qu’elle « offre de l’animation par sa spiritualité », « devient fantasmagorique par ses transformations », « désobscurcit l’esprit par son humanité », « se tend en lignes contrastées par son mouvement », etc; (Shitao, chap. 18)

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Glossaire

  •  qi ou chi : c’est une notion essentielle des cultures chinoise et japonaise qui désigne un principe fondamental formant et animant l’univers et la vie. Le  est à l’origine de l’univers et relie les êtres et les choses entre eux : « nous ne possédons pas le chi, nous sommes le chi ! » Il est présent dans toutes les manifestations de la nature et dans le corps humain. La notion de qi n’a aucun équivalent précis en Occident. Les notions les plus approchantes sont les notions grecque de πνεῦμα / pneûma (« souffle »), et latine spirites (« esprit ») dérivé de spirare, souffler. Le concept en Inde de prana, soma ou d’ojas s’en approche
  • *res extensa / res cogitans Le RES COGNITAS correspond à la chose pensante, et LE RES EXTENSA au « corps » qui occupe l’espace. Descartes considérait l’âme et le corps comme deux substances indépendantes l’une de l’autre. C’est dans son ouvrage les Méditations métaphysiques, paru en 1641, qu’il sépare la res extensa (l’étendue, ou matière mesurable, dont le corps) et la res cogitans (la pensée, ou âme découvrant Dieu).

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Environs d’Annecy : excursion au pied de la Tournette

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   Ce vendredi 8 août, le soleil est enfin revenu. Vite, une excursion est programmée dans le massif de la Tournette…

En route vers le Col des Nantets, ravin en forêt (IMG_4168) - photo Enki

En route vers le Col des Nantets, ravin en forêt (IMG_4168) – photo Enki

Les Dents de Lanfon bien plantées sur leur gencive (IMG_4199) - photo Enki

Les Dents de Lanfon bien plantées sur leur gencive (IMG_4199) – photo Enki

Le contrefort Sud des Dents de Lanfon (IMG_4177) - photo Enki

Le contrefort Sud des Dents de Lanfon (IMG_4177) – photo Enki

Capture d’écran 2014-08-08 à 18.53.03

Dents de Lanfon et lac d’Annecy – vue panoramique (IMG_4196) – photo Enki

Vue panoramique sur le massif des Bauges (IMG_4191) - photo Enki

Vue panoramique sur le massif des Bauges avec le chalet La Froulaz (IMG_4191) – photo Enki

Au premier plan : le col et le chalet de l'Aulp et en arrière plan le massif des Bauges (IMG_4184) - photo Enki

Au premier plan : le col et le chalet de l’Aulp et en arrière plan le massif des Bauges (IMG_4184) – photo Enki

le menu du chalet La Froulaz au-dessus du col des Nantets (IMG_4192) - photo Enki

le menu du chalet La Froulaz au-dessus du col des Nantets (IMG_4192) – photo Enki

Avant l'ascension de la Tournette (encore en forme...) Henrik, Elisa et Mike (IMG_4166) - photo Enki

Avant l’ascension de la Tournette (encore en forme…) Henrik, Elisa, Mike et Gracie (IMG_4166) – photo Enki

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Gracie et les enfants…

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Gracie (IMG_4174) - photo Enki

Gracie (IMG_4174) – photo Enki

   Assis sur la terrasse du chalet de l’Aulp, je donne des ordres à Gracie : « Gracie! Comme here! Sit down! » Je lui parle parfois en anglais, non pas par snobisme mais parce que Gracie a été élevée juste après sa naissance par une famille où l’on parlait anglais et que sa famille d’accueil est également bilingue. L’anglais est en quelque sorte, si je peux m’exprimer ainsi, sa « langue maternelle »...
   A côté de nous une petite fille âgée d’à peine  cinq à six ans parait fascinée par Gracie et la voit obéir à mon ordre. Elle n’a évidemment rien compris à ce que je disais. Elle me regarde, interrogative, et me demande : « Tu lui a parlé en langage chien ? » 

    A une table voisine de la mienne, un petite fille encore plus jeune fixe intensément Gracie. Elle a l’air vivement intéressée. Elle est apparemment en compagnie de ses grands-parents qui la surveille de près. Elle manifeste tant d’intérêt que je lui demande si elle souhaite caresser Gracie. Sans attendre sa réponse, son grand-père s’interpose : – Oh non ! surtout pas ! elle a une terreur panique des chiens … – Il ne m’avait pourtant pas semblé que la petite fille était traumatisée. Tant pis …

   Un peu plus tard, un jeune garçon à peine plus âgé me demande si il peut la caresser. Je lui réponds par l’affirmative. Il me confie que sa famille avait, il y a encore quelques mois, elle aussi, un bouvier bernois mais que celui-ci était mort de maladie. Il a l’air tout triste. Je lui demande alors quel était le nom de son chien – Walter ! me réponds t’il vivement – Je lui indique alors que ma chienne s’appelle Gracie – Il me demande alors candidement pourquoi elle ne s’appelle pas Walter – Je tente de lui expliquer que chaque chien doit avoir un nom particulier, tout comme les humains, mais il insiste, Gracie doit s’appeler Walter ! Pour lui un bouvier bernois ne peut s’appeler que Walter… Pour ne pas le décevoir, je lui réponds que je vais y réfléchir…

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Poème Le Sphinx : Heinrich Heine de nouveau victime d’une femme fatale…

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Heinrich Heine (1797-1856) peint par Moritz Daniel

Heinrich Heine (1797-1856) peint par Moritz Daniel

    Heine possède à un haut degré, à un degré excessif peut-être, cette faculté de dissocier la sensibilité et L’intelligence qui étonne si fort les Allemands. Au moment même qu’il éprouve, qu’il exprime ses peines ou ses joies d’amant ou de poète, il se regarde jouir, il se regarde souffrir, surtout souffrir, et il se juge spectateur ironique d’un spectacle dont il est aussi l’auteur et facteur. L’Allemand s’enfonce dans son rêve, y disparait tout entier, esprit et sentiment : l’esprit de Heine demeure en dehors du nuage, lumineux et attentif.   –  Le Mercure de France

    Ce n’est pas un vain cliquetis d’antithèses de dire littérairement d’Henri Heine qu’il est cruel et tendre, naïf et perfide, sceptique et crédule, lyrique et prosaïque, sentimental et railleur, passionné et glacial, spirituel et pittoresque, antique et moderne, moyen-âge et révolutionnaire. Il a toutes les qualités et même, si vous voulez, tous les défauts qui s’excluent ; c’est l’homme des contraires, et cela sans effort, sans parti pris, par le fait d’une nature panthéiste qui éprouve toutes les émotions et perçoit toutes les images. (…) Ce qui suit le poète à travers ces mutations perpétuelles et ce qui le fait reconnaître, c’est son incomparable perfection plastique. Il taille comme un bloc de marbre grec les troncs noueux et difformes de cette vieille forêt inextricable et touffue du langage allemand à travers laquelle on n’avançait jadis qu’avec la hache et le feu ; grâce à lui, l’on peut marcher maintenant dans cet idiome sans être arrêté à chaque pas par les lianes, les racines tortueuses et les chicots mal déracinés des arbres centenaires ; — dans le vieux chêne teutonique, où l’on n’avait pu si longtemps qu’ébaucher à coups de serpe l’idole informe d’Irmensul, il a sculpté la statue harmonieuse d’Apollon ; il a transformé en langue universelle ce dialecte que les Allemands seuls pouvaient écrire et parler sans cependant toujours se comprendre eux-mêmes.   –  Gérard de Nerval

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–––– poème Die Sphinx (le Sphinx), écrit à Paris en 1839 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867) - Œdipe et le Sphinx (détail), 1808-1827

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867) – Œdipe et le Sphinx (détail), 1808-1827

« La femme est le monstre de l’homme à moins que ce soit l’homme qui est le monstre de la femme »  –  Diderot (Le rêve de D’Alembert)

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   La vie sentimentale de Heinrich Heine fut une longue suite de désillusions. Lors de son séjour de formation à Hambourg chez son oncle Salomon, il tombe amoureux de sa cousine Amélie mais celle-ci lui préfère un autre homme avec qui elle se marie. Cet amour contrarié lui inspirera le recueil de poèmes Le Livre des Chants ( Buch der Lieder). Désespéré, il quitte alors Hambourg pour étudier dans diverses universités d’Allemagne, Bonn, Goettingue et Berlin. A peine remis de sa peine de cœur avec Amélie, c’est sur la jeune sœur de celle-ci, Thèrèse qu’il jette son dévolu et poursuit de ses assiduités. Le résultat ne sera pas plus heureux. Ces deux échecs auront une influence profonde sur son  œuvre poétique, les amours décrits dans ses poèmes y étant le plus souvent malheureux et la femme aimée présentée sous les traits d’une femme fatale ou versatile. Ce n’est qu’à partir de 1834 que Heine connaîtra une vie sentimentale apaisée, après avoir fait la connaissance d’une jeune grisette parisienne, Eugénie Mirat, qu’il épousera en 1841.

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LE SPHINX (le Livre des Chants)                                                       DIE SPHINX  (Buch der Lieder)

C’est l’antique forêt pleine d’enchantements.                               Das ist der alte Märchenwald !
On y respire, au bord de leurs frêles calices,                                Es duftet die Lindenblüte!
Le doux parfum des fleurs. — Les clairs rayonnements            Der wunderbare Mondenglanz
De la lune en mon coeur versent mille délices.                           Bezaubert mein Gemüte.

J’allais parmi la mousse embaumée, et tandis                              Ich ging fürbaß, und wie ich ging
Que sous mes pas errants craquait la morte branche                Erklang es in der Höhe.
Il se fit quelque bruit dans les airs : — j’entendis                         Das ist die Nachtigall, sie singt
La voix du rossignol chanter, sonore et franche !                      Von Lieb und Liebeswehe.

Il chante ses amours, le jeune rossignol !                                      Sie singt von Lieb und Liebesweh,
Il chante leurs gaietés et leurs douleurs sans trèves,                  Von Tränen und von Lachen,
Et si tristement pleure, hélas ! que mes vieux rêves                  Sie jubelt so traurig,sie schluchzet so froh,
Se raniment soudain et reprennent leur vol.                               Vergessene Träume erwachen. 

— Je poursuivis ma route à travers la nature,                              Ich ging fürbaß, und wie ich ging
Dans les herbes, songeant et le coeur en émoi. —                        Da sah ich vor mir liegen,
Comme j’allais, je vis s’élever devant moi                                      Auf freiem Platz, ein großes Schloß,
Un grand château gothique à la haute toiture.                            Die Giebel hoch aufstiegen.

Je jetai sur ses murs désolés un coup d’oeil :                                 Verschlossene Fenster, überall
— Sa porte était fermée et sa fenêtre close,                                    Ein Schweigen und ein Trauern;
Et partout la tristesse accablante et le deuil;                                 Es schien, als wohne der stille Tod
La mort paraissait vivre en ce château morose.                          In diesen öden Mauern

Au seuil était un sphinx. — A la fois effrayant                             Dort vor dem Tor lag eine Sphinx
Et charmant, il avait d’un lion la poitrine                                    Ein Zwitter von Schrecken und Lüsten,
Et la griffe cruelle, et de la plus divine                                           Der Leib und die Tatze wie ein Löw,
Femme il avait les reins et le front souriant.                                Ein Weib an Haupt und Brüsten

O femme ! son regard appelait de sauvages                                  Ein schönes Weib! Der weiße Blick
Voluptés ! et sa lèvre au sourire puissant,                                    Er sprach von wildem Begehren;
Qui n’avait point subi du temps les durs ravages,                      Die stummen Lippen wölbten sich
S’offrait pleine d’ardeurs, de désirs et de sang.                            Und lächelten stilles Gewähren.

Le rossignol chantait si doucement dans l’arbre !                      Die Nachtigall, sie sang so süß –
Saisi soudainement d’un charme inapaisé,                                  Ich konnt nicht widerstehen –
Ne pouvant résister à la lèvre de marbre,                                     Und als ich küßte das holde Gesicht,
J’y vins mettre un joyeux et violent baiser.                                   Da wars um mich geschehen.

La figure impassible, alors, prit une vie;                                        Lebendig ward das Marmorbild,
La pierre soupira; le frisson courut dans                                       der Stein begann zu ächzen –
sa veine; — elle vivait ! — et sa bouche ravie                               Sie trank meiner Küsse lodernde Glut
but avec soif le flot de mes baisers ardents.                                   Mit Dürsten und mit Lechzen.

Elle aspira mon souffle entier, la charmeresse !                          Sie trank mir fast den Odem aus –
Sa poitrine gonflait en sa rebellion.                                                Und endlich, wollustheischend,
Elle étreignis mon corps dans une chaude ivresse,                     Umschlang sie mich, meinen armen Leib
Le déchirant avec ses griffes de lion.                                               Mit den Löwentatzen zerfleischend.

O souffrance et plaisirs infinis ! Doux martyre !                         Entzückende Marter und wonniges Weh!
Pendant que son baiser m’énivrait en vainqueur,                      Der Schmerz wie die Lust unermeßlich!
Comme un poison charmeur qui tue et vous attire,                   Derweilen des Mundes Kuß mich beglückt,
— Ses griffes me faisaient des blessures au coeur.                       Verwunden die Tatzen mich gräßlich.

Le rossignol chanta, des frissons plein son aile :                          Die Nachtigall sang: „O schöne Sphinx!
­—  » O sphinx ! Amour ! pourquoi mêler jusqu’à la                     O Liebe! was soll es bedeuten,
mort, A tes félicités la douleur éternelle !                                       Daß du vermischest mit Todesqual
Et pourquoi le baiser si la bouche vous mort ?                            All deine Seligkeiten?

« O toi, beau sphinx ! Amour mystérieux ! révèle                         O schöne Sphinx! O löse mir
à nos coeurs, tout remplis de tes désirs brûlants,                         Das Rätsel, das wunderbare!
cette énigme fatale et sans cesse nouvelle.                                     Ich hab darüber nachgedacht
­­— Moi, j’y songe déjà depuis près de mille ans.                            Schon manche tausend Jahre.“

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Gustave Moreau (1826-1898) - Œdipe et le Sphinx (détail), 1864

Gustave Moreau (1826-1898) – Œdipe et le Sphinx (détail), 1864

Heinrich Lossow (1840-1897) - Le Sphinx et le poète, 1868

Heinrich Lossow (1840-1897) – Le Sphinx et le poète, 1868

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   Deux autres traductions du poème très voisines ont été publiée par des revues de l »époque : le Magazine littéraire et  Bibliopolis (textes différents présentés en italique)

LE SPHINX (le livre des chants)                                                       

C’est l’antique forêt aux enchantements. On y respire la senteur des fleurs du tilleul ; le merveilleux éclat de la lune remplit mon cœur de délices. 

J’allais, et, comme j’avançais il se fit quelque bruit dans l’air : c’est le rossignol qui chante d’amour et de tourments d’amour. 

Il chante l’amour et ses peines, et ses larmes et ses sourires; il s’agite si tristement, (il jubile si tristement,) il se lamente si gaiement, que mes rêves oubliés se réveillent! 

J’allai plus loin, et, comme j’avançais, je vis s’élever devant moi, dans une clairière, un grand château à la haute toiture. 

Les fenêtres étaient closes , et tout alentour était empreint de deuil et de tristesse; on eût dit que la mort taciturne demeurait dans ces tristes murs. 

Devant la porte était un sphinx d’un aspect à la fois effrayant et attrayant (et délicieux), avec le corps et les griffes d’un lion, la tête et les seins d’une femme. 

Une belle femme ! son regard appelait de sauvages voluptés (de sauvages désirs) ; le sourire de ses lèvres arquées était plein de douces promesses. (un sourire prometteur arquait ses lèvres muettes)

Le rossignol chantait si délicieusement! Je ne pus résister, et, dès que j’eus donné un baiser à cette bouche mystérieuse, (et dés que j’eus baisé cette bouche charmante,) je me sentis pris dans le charme.

La figure de marbre devint vivante. La pierre commençait à jeter des soupirs (la pierre se mit à soupirer,). Elle but toute la flamme de mon baiser avec une soif dévorante. (Avec une soif dévorante, elle aspira la flamme de mon baiser.)

Elle aspira presque le dernier souffle de ma vie , et enfin , haletante de volupté , elle étreignit et déchira mon pauvre corps avec ses griffes de lion. 

Délicieux martyre, jouissance douloureuse, souffrance et plaisirs infinis! Tandis que le baiser de cette bouche ravissante m’enivrait, les ongles des griffes me faisaient de cruelles plaies. (Tandis que le baiser m’enchante, les griffes me déchirent cruellement.)

Le rossignol chanta : « toi, beau sphinx, ô amour! pourquoi mêles- tu de si mortelles douleurs à toutes les félicités? ( » O beau sphinx ! O amour ! Pourquoi mêles-tu les tourments de la mort à toutes tes félicités?) 

« O beau sphinx! ô amour! révèle-moi cette énigme fatale. — Moi, j’y ai réfléchi déjà depuis près de mille ans. » 

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Gustave Moreau (1826-1898) - Œdipe et le Sphinx, 1864

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Autre version du poème de Heine

Le Sphinx

Voici l’antique forêt aux enchantements !
Les fleurs du tilleul embaument,
Et l’éclat merveilleux de la lune
Tient mon âme ensorcelée.

J’allais mon chemin, et comme j’avançais,
Une mélodie retentit dans les airs.
C’est la voix du rossignol, il chante
L’amour et le mal d’amour.

Il chante l’amour et le mal d’amour,
Il chante les larmes et le rire.
Si triste est sa joie, si joyeuse ses sanglots !
Des rêves oubliés s’éveillent.

J’allais mon chemin, et comme j’avançais,
Je vis se dresser devant moi,
Au beau milieu d’une clairière,
Un grand château aux pignons élancés.

Les fenêtres étaient closes; partout,
C’était le silence, comme si la mort, entre ces murs déserts,
Avait établi sa muette demeure.

Devant le portail était couché un sphinx,
Monstre hybride inspirant frayeur et volupté :
Il avait d’un lion le corps et les griffes,
D’une femme la tête et les seins.

O l’admirable femme ! Son regard brillant
Disait de farouches désirs,
Ses lèvres muettes s’arquaient
D’un sourir plein de promesses.

Le rossignol chantait si délicieusement-
Je ne pus résister d’avantage :
Je posais mes lèvres sur ce doux visage,
C’en était fait de moi.

La statue de marbre s’anima,
La pierre se mit à soupirer :
Elle but, avec une vorace avidité,
L’ardente flamme de mes baisers.

A peine pouvais-je respirer encore-
Enfin, haletante de volupté,
Elle m’étreingnit, déchirant mon pauvre corps
De ses griffes de lion.

Martyre délicieux, souffrance enivrante !
Douleur et plaisir infinis !
Tandis que des lèvres le baiser m’enchante,
Les griffes me font d’horribles blessures.

Le rossignol chantait : « O beau sphinx !
O Amour ! Pourquoi mêles-tu
De si mortels tourments
A tes divins extases ?

O beau sphinx,dis-moi le mot
De cette étrange énigme ! 
Je l’ai cherché, je le cherche encore,
Depuis des milliers d’années. »

Heinrich HeineLivre des Chants Tome I

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    Le poète romantique italien Ippolito Nievo, compagnon de Garibaldi, a aussi composé un poème à partir du poème de Heine et de la version en prose de Gérard de Nerval. En voici la traduction effectuée par Yves Branca, juin 2002, revu en octobre 2009

C’est l’antique forêt des enchantements.
Le parfum qui vient du tilleul en fleur
Et les rayons presque bleus de la lune
De magiques délices comblent le cœur.

Je fais un pas, à l’entour de moi vire
Dans l’air un son qui vainc toute parole.
C’est le rossignol qui d’amour soupire,
C’est le rossignol qui d’amour se plaint.

D’amour se plaint, pleure et sourit ensemble ;
Et si triste est ce tendre désir,
Et si joyeuses, ces lamentations
Que mes rêves morts dévêtent l’oubli.

Je m’enfonçais dans ces bois, et à mesure
Que j’avançais, là, en face de moi,
Un château s’élevait sur un plateau,
Un grand château, aux toitures aiguës.

Fenêtres et portes semblaient fermées,
Deuil et tristesse tout autour régnaient :
On devinait que la muette mort
Habitait cette livide demeure.

Un sphinx se tenait assis au portail
D’aspect enchanteur et ensemble horrible,
Qui sur son corps et ses pattes de lion
Avait visage et poitrine de femme.

Qu’elle était belle! De ses regards ardents
Elle inspirait des voluptés sauvages ;
Et de ses courbes lèvres souriantes
Une douceur de promesses coulait.

Le rossignol se dépensait en si doux lais !…
Oh, tout à délirer me poussa.
Mais quand je baisai ces lèvres fatales
Je fus saisi, le maléfice entra en moi.

Le marbre s’avivait, et peu à peu
Apprenait les soupirs la pierre muette,
Qui avidement de mes baisers le feu
But ; et sa soif semblait encore accrue.

Presque à son dernier souffle ma vie
Elle aspira, jusqu’à ce que la prît
Si atroce d’amour la frénésie
Que ses griffes de lion m’étreignirent.

Martyre cher, malheureuse douceur
Et tourments et plaisirs sans limites !
Quand de ses baisers je buvais l’ivresse
De plaies me couvraient les griffes cruelles.

Et le rossignol chantait: – Ô amour, sphinx !
Pourquoi mêles-tu tes joies à ces tourments ?
Quelle est la splendeur où puisent nos chants ?
Je le cherche peut-être depuis mille ans.

                         °°°

       Dans un autre poème, Heine va revenir au thème de la femme-sphinx, mais une femme-sphinx dénuée sur le plan physique de tout attribut animal. C’est par essence que la femme est un sphinx et détient le pouvoir de divination. Elle pose aux hommes une nouvelle énigme, celle qui lui est propre et touche à sa nature profonde et dont la résolution présenterait un danger mortel pour l’humanité toute entière. Une nouvelle fois, la femme est présentée comme un être mystérieux et paraît investie de pouvoirs non humains qui présente un danger mortel pour l’homme. Dieu merci, la femme ne possède pas la clé de la résolution de l’énigme et son ignorance a pour effet de protéger le monde.   (cité par Sophie Boyer, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire, le langage moderne de l’amour – éd. de l’Harmattan, 2004).

Le vrai sphinx, il est dans un corps
Tout pareil au corps de la femme :
Fadaise, tout autre accessoire
De la morphologie du lion.

Ténèbre et mort, telle est la clef
De l’énigme de ce vrai sphinx :
Plus simple à deviner fut celle
Du fils et époux de Jocaste.

Il est heureux que la bavarde
Ne sache pas sa propre énigme :
Prononçant le mot clef, la femme
Nous ferait s’écrouler le monde.

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Dans un poème tardif à l’atmosphère onirique lugubre, Heine mettra en scène une dernière fois la femme-sphinx.

Rêvant j’ai vu par une nuit d’été
De gris bâtiments blêmes sous la lune,
Ouverts à tous les vents, vestiges ruinés
Des splendeurs de la Renaissance.

Sortant des gravats, seule une colonne,
Çà et là dresse un métope dorique
Et semble braver d’un œil ironique
Du haut firmament la foudre immanente.

Brisés, dispersés, épars sur le sol,
Portiques, frontons et frises sculptées
Mi-bêtes, mi-gens, centaures et faunes
Chimères et sphinx, mythiques figures.

Gisant cà et là, des femmes de pierres,
Et l’herbe a poussé sur ces effigies;
Triste syphilis, le temps en partie
Des nymphes rongea le sublime nez.

°°°

Franz von Stuck - le Baiser du Sphinx, 1895

Franz von Stuck – le Baiser du Sphinx, 1895

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     Les Grecs semblent avoir donné une interprétation érotique du mythe du Sphinx. La sphinge au buste de belle jeune fille aurait précipité vers la mort les jeunes hommes incapable de résoudre ses énigmes. Une autre version du mythe décrit la sphinge se rendant quotidiennement au marché de Thèbes pour s’y procurer des victimes. Certaines représentations grecques comme la poterie présentées ci-après paraissent montrer le viol d’un jeune homme par cette créature. C’est cette scène que représente le tableau de Franz von Stuck.

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     Jan Herman, Steven Engels et Alex Demeulenaere dans leur essai «  »Littératures en contact: mélanges offerts à Vic Nachtergaele » (Presses Universitaires de Louvain) font remarquer que le Sphinx du poème de Heine n’est ni le Sphinx grec, créature vivante, ni le  Sphinx égyptien, créature de pierre. C’est un Sphinx hybride fait de marbre qui dans un premier temps se féminise (ein Weiss an Haupt und Brusten) puis s’anime (Lebendig ward das Marmobild) sous l’effet du baiser déposé sur ses lèvres. Nul besoin d’énigme non résolue pour que la sphinge déchire le cœur du jeune homme de ses griffes puissantes. Ce n’est pas Œdipe et le Sphinx de Delphes que Heine, amoureux trop souvent éconduit, met en scène dans ce poème, c’est l’homme amoureux et la femme fatale, figure féminine castratrice et vorace incontournable créée de toute pièce par les hommes du XIXe siècle, qui le mène à sa perte. D’autres comme Baudelaire et le poète symboliste Albert Samain s’y laisseront tenter.

Beauté (Les Fleurs du mal), Baudelaire

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

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La Chimère (Evocations), Albert Samain

La chimère a passé dans la ville où tout dort,
Et l’homme en tressaillant a bondi de sa couche
Pour suivre le beau monstre à la démarche louche
Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d’or.

Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps…
Il va toujours, l’oeil fixe, insensible et farouche…
Le soir tombe… il arrive; et dès le seuil qu’il touche,
Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts.

Alors soudain la bête a bondi sur sa proie
Et debout, et terrible, et rugissant de joie,
De ses grilles de fer elle fouille, elle mord.

Mais l’homme dont le sang coule à flots sur la terre,
Fixant toujours les yeux divins de la Chimère
Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor.

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Emeraude (Evocations), Albert Samain

 Vision de forêts dans l’eau glauque – Émeraude.
Étangs luisant dans les jardins comme des yeux,
Beaux yeux cruels pareils aux bois mystérieux
Où la panthère d’or, Amour, ondule et rôde.

Printemps de la couleur. Rêve sentimental
De feuillée en fraîcheur mirée à la rivière
Et d’âme rebaignée en la candeur première
De la verdure peinte en un vierge cristal.

Et mauvais rêve aussi de la femme mauvaise
Dont le lourd regard vert, brûlant comme la braise,
Au coeur ensorcelé distille le poison.

Mers vertes – vision de naufrages tragiques…
Émeraudes. Grands yeux fascinants et magiques
Du vieux sphynx allongé – fatal – à l’horizon.

°°°Evocations) 

Félicien Rops (1833-1898) - Le Sphinx, entre 1878 et 1881

Félicien Rops (1833-1898) – Le Sphinx, entre 1878 et 1881

Fernand Khnopff (1858-1921) -  la caresse du Sphinx,  1896

Fernand Khnopff (1858-1921) –  la caresse du Sphinx,  1896

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Refuge du Couvercle : réflexions sur la montagne + extrait de « l’amateur d’abîme » de Samivel (1940)

–––– Autour du refuge du couvercle (massif du Mont-Blanc) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––

à gauche, le glacier de Talèfre, les Courtes, Ravanel, Mummery, Triolet et Isabelle - photo Hélène Brandt - collection Saugy

En montant à l’aiguille du Moine (1926) : à gauche, le glacier de Talèfre, les Courtes, Ravanel, Mummery, Triolet et Isabelle – photo Hélène Brandt – collection Saugy

la cordée Ravanel-Fontaine au pied des Aiguilles ravanel-Mummery qu'elle va conquérir (photo Emile Fontaine, collection Jacques Perret)

la cordée Ravanel-Fontaine au pied des Aiguilles ravanel-Mummery qu’elle va conquérir (photo Emile Fontaine, collection Jacques Perret)

   Je ne me suis rendu qu’une seule fois au refuge du couvercle au début des années soixante dix. C’était pour gravir l’aiguille du Moine. Dans le beau site de photos anciennes consacré à l’alpinisme de Luc Saugy (c’est ICI), j’ai retrouvé une photo en noir et blanc du panorama que nous découvrions lors de la marche d’approche conduisant à l’aiguille. On distingue sur la ligne de crête les deux aiguilles élancées Ravanel et Mummery gravies pour la première fois, l’une en 1902 et l’autre en 1903, par le guide chamoniard Joseph Ravanel dit « le Rouge » et Emile Fontaine. L’évocation de Ravanel nous ramène au refuge du Couvercle puisque, à la fin de sa vie, ce guide prestigieux tiendra plusieurs années ce refuge avec son épouse. A gauche des deux pointes, on distingue l’échancrure du col des Cristaux dont j’avais pu apprécier la pertinence de sa dénomination puisque lors de l’ascension de la face nord des Courtes sur le versant du glacier d’Argentière, je m’étais retrouvé à assurer Bernard, mon compagnon de cordée, assis sur un amas de cristaux fabuleux. Saisi par la folie des gemmes, j’avais alors rempli de cristaux, avec avidité, mon sac à dos et mes poches, à ras bord. Tant de cupidité méritait de la part de l’Esprit de la montagne un châtiment exemplaire. Sur la route du retour qui nous conduisait à travers le glacier d’Argentière au refuge, l’excès de poids causé par ma rapîne fit effondrer un pont de neige et je fus précipité dans une crevasse. Je ne dus mon salut qu’à la présence d’esprit et la rapidité de réaction de Bernard qui enraya ma chute. J’avais hérité de cet évènement un sentiment de mauvaise conscience qui me poursuivit longuement jusqu’au jour où je tombais sur cette citation de Bachelard : « Le cristallier est celui qui porte, en quelques manières, ses mains dans des amas d’étoiles pour en caresser les pierreries ». Ce n’était donc pas la cupidité qui m’avait conduit à voler le trésor des cimes mais le noble désir de brasser les étoiles ! – Merci, Bachelard…

cristalliers se détachant sur une paroi devant les Droites et les Courtes

Cristalliers se détachant sur une arête devant les Courtes (à gauche), les Droites (au centre) et l’Aiguille Verte

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–––– Réflexion dur la montagne (Extrait de « l’amateur d’abîme » de Samivel, 1940) ––––––––––––––

L'ancien refuse du couvercle - photo Luc Saugy

L’ancien refuge du couvercle – Photo Hélène Brandt 1926, collection Luc Saugy *

intérieur du refuge du Couvercle en juillet 1924 - photo George TerroyPierre Chevalier et Guy Labour au refuge du couvercle en 1927

l’ancien refuge du Couvercle en juillet 1924 (à gauche, photo George Terroy) et à droite en 1927 avec Pierre Chevalier et Guy Labour

 Samivel (1907-1992)   La lecture d’un passage de « l’Amateur d’abîme » de Samivel me ramène au refuge du Couvercle. Ce passage met en scène trois alpinistes qui séjourne dans le refuge. Prenant prétexte de la construction du nouveau refuge du Couvercle à proximité de l’ancien, deux d’entre eux ont engagés une conversation animée sur le thème du tourisme en montagne, débat qui porte sur la question suivante : la montagne doit elle être réservée à une élite méritante légitimée par son approche empreinte de spiritualité ou par l’effort physique ou bien doit-elle s’ouvrir au tourisme de masse par l’aménagement de son territoire au risque de détruire le fragile équilibre de son milieu naturel ? Chacun des deux protagonistes défend une opinion opposée et le troisième en qui on a aucune peine à reconnaître Samivel lui-même joue pour la circonstance le rôle de statue du Commandeur et prend le parti d’une protection du domaine montagnard face aux intérêts mercantiles pour en préserver sa pureté et son caractère sacré : « Le destin de ces grandes montagnes n’est pas d’être vues par les foules. Elles leur ont été données de loin, comme un rêve bleu flottant au dessus des plaines, et le plus humble d’entre nous peut comprendre ce signe. Mais pour entrer en familiarité avec elles, il faut au préalable franchir une multitude d’obstacles placés là comme atant d’épreuves et dont tous ne sauraient triompher. Le supprimer artificiellement, c’est compre l’ordre naturel des choses ; et rien de bon n’en est jamais sorti. Oui messieurs les entrepreneurs de spectacles naturels, construisez des « Kulm », des routes, des funiculaires ou des téléphériques ; montez les gens en cars, en bennes, en wagons, en ascenseurs, en paniers à salade, en tout ce qu’il vous plaira ; débarquez-les en vrac dans un désert, et collez-les avec des coussins sous les fesses devant le plus eau pays du monde : ils bailleront, messieurs, à raison de trois cent francs l’heure ! Il est vrai que ces trois cents francs iront dans vos poches : tout s’explique. »
   L’Amateur d’abîme a été écrit en 1940. Samivel sera fidèle toute sa vie à cette ligne de conduite. En 1967 il fait paraître un roman  « Le Fou d’Edenberg » qui décrit l’histoire d’un village de montagne en but au projet délirant de promoteurs. Enfin, en 1973, il s’opposera vigoureusement à la réalisation de la Route des Grandes Alpes qui devait relier à travers les alpages, par le col du Joly, le Beaufortain à sa chère vallée des Contamines-Montjoie où il possède un chalet. Il dénonce alors « le saccage du seul espace naturel de moyenne montagne encore intact sur les versants français du mont Blanc ». En but aux édiles locaux et à la population de la vallée qui défendent majoritairement le projet pour des raisons économiques, il vend son chalet et quitte la vallée promettant de ne plus revenir. Finalement le projet sera abandonné pour des raisons financières.

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Extrait de « l’Amateur d’abîme » de Samivel :

     Le « Couvercle », c’est un colossal morçeau de protogine, superbement poli par les orages et posé de telle façon qu’une de ses faces surplombe la pente en auvent. Avec cela, pesant à lui seul à peu près autant que trois locomotives Pacific dernier modèle. Dans quelques milliers d’années, le mastodonte reprendra sans doute son petit bonhomme de chemin vers la vallée, mais pour l’heure il est apprivoisé. On l’a coiffé en guise de calotte, d’une table d’orientation, et ses vastes flancs abritent une cabane qui fait tout juste l’effet de la tête du dompteur dans la gueule du lion. C’est l’ancien refuge, trop petit pour contenir les ribambelles contemporaines. Ainsi lui as-t-on annexé une véritable auberge bâtie sur une grande plate-forme, soixante mètres plus à l’ouest. Autrefois il y avait assez de place, et maintenant il y en a presque trop : c’est mon avis, et c’est aussi celui d’Alain. (Nous sommes tous les trois couchés sur une dalle chaude comme une poêle russe en attendant l’heure du dîner. Bob tire ferme sur sa pipe…)

ALAINLes refuges sont faits pour abriter les alpinistes avant ou après la course, et non pour servir d’auberges ou de buts de promenades aux simples badauds…

BOBPardon! Je ne vois pas de quel droit tu prétends réserver la haute montagne à ton usage personnel! Pourquoi veux-tu empêcher les gens d’y venir? Je suis d’avis qu’il faut, au contraire, l’aménager du mieux possible afin de permettre au plus grand nombre d’y accéder !

ALAINC’est de la démagogie alpine !

BOB…La montagne appartient à tout le monde !

   Brave Bob ! Excellent Bob !… Il me fait irrésistiblement penser à ce monsieur propriétaire d’un nez de canard et qui proclame ses droits imprescriptibles à l’aquilin. La montagne appartient à tout le monde à peu près comme chacun de nous a le droit de naître beau, bien fait et intelligent. Par malheur, la nature ne s’embarasse nullement de soucis égalitaires…

   Voilà bien un des godants les plus communs de l’époque: tout le monde doit être à même de profiter également de toutes les sortes de plaisirs. C’est oublier que les plus rares d’entre eux ne peuvent être éprouvés qu’individuellement ou par un très petit nombre de gens à la fois. Une solitude au moins relative, et le silence, sont par exemple, les conditions les plus précieuses du plaisir alpin, et la présence d’une foule leur est mortelle. Les papiers gras affluent, mais les dieux s’en vont pour toujours.

    Pour parler de façon plus générale, il semble d’ailleurs que notre temps ait perdu le sens du plaisir, oublié ses véritables sources. On l’a identifié grossièrement avec cette euphorie à fleur de peau qui résulte de la cessation de l’effort. Alors que, bien au contraire, c’est cet effort même qui en est la première condition. Et plus il sera pénible et long, plus intense sera la satisfaction finale. Il faillira de l’acte comme une fleur superbe, ce pur, simple, efficace plaisir, le seul vrai, et rejettera dans l’ombre ces mornes contrefaçons dont se contentes les foules moutonnières.

   Ils disent vrai, ces vieux dictons méprisés, que l’on répète machinalement sans en saisir le profond réalisme: Pas de plaisir sans peine. C’est ainsi et pour avoir négligé ce léger détail, notre civilisation, avec toutes les mécaniques de plus en plus perfectionnées qu’elle découvre chaque jour pour supprimer « la peine », est en train tout simplement de supprimer du même coup le plaisir de vivre. C’est pourquoi il y a tant de gens occupés à se décrocher la mâchoire dans de véhicules plus ou moins aérodynamiques. C’est pourquoi encore les plaisirs de l’alpinisme, qui découlent par essence d’un effort pénible et personnel, sont inaccessble au plus grand nombre.

    « Mais, dira quelqu’un, c’est seulement un coté de la question: il n’y a pas que la grimpée, la solitude et le silence… Que faites-vous donc des bienfaits de l’altitude en elle-même et de la beauté des panoramas? Ah! ah! Nous vous tenons ! … – Point du tout ! – Comment le soleil se lève-t-il d’autre façon, l’air est-il moins pur au Jungfraujoch pour les voyageurs du funiculaire que pour les rares obstinés qui l’ont gravi à pied? Et n’est-il pas excellent que cette machine ait mis à la portée du plus grand nombre des biens dont la plupart n’auraient sans cela jamais profité? – Et qui vous dit qu’ils en profitent? Je vous soutiens le contraire, preuves en main, et vous déclare que ces montagnes ont des portes invisibles que les foules ne franchiront jamais. C’est le même lever de soleil, bien sûr ! Le spectacle est identique. Mais ce sont les spectateurs qui ne sont pas les mêmes hommes. Vous oubliez qu’une chose, c’est que « laideur » ou « beauté » sont avant tout des sentiments. Rien n’est ni beau, ni laid en soi et nous n’en jugeons qu’en vertu de nos propres réactions. Pour l’alpiniste qui parvient avec ses jambes au sommet d’une montagne, la découverte des originales mises en scène des grandes altitudes apparaîtra comme le fruit naturel et mérité de ses peines, et ce sentiment leur conférera une valeur sans égale. C’est ainsi que la morale se mêlera pour une fois à l’estéthique. Songez encore que toutes ces longues heures d’ascension préalable auront constitué une initiation naturelle à l’univers des cimes et un entraînement physique indispensable, en sorte qu’il se trouvera juste au bon moment dans un état de réceptivité propre à démultiplier la force de ses impressions. Dans ces instants-là, un coup d’oeil hâtif en apprend souvent plus qu’une heure d’observation normale. Mais il n’est pas d’entreprise plus fausse que de faciliter l’approche d’une beauté quelconque, car elle y perd du coup la moitié de ses vertus. Il y a justement, au chemin de fer de la Jungfrau, une station intermédiaire qui, par un tunnel percé dans la montagne, débouche en pleine face nord de l’Eiger. Pouvez-vous soutenir que les troupeaux de voyageurs qui viennent s’accouder à ce balcon exceptionnel éprouvent quelque chose de comparable aux sentiments d’un grimpeur perdu dans cette même face nord, en compagnie d’un unique camarade? Ni solitude, ni silence. L’angoisse du vide supprimée, aucune tension physique ou morale… Que reste-t-il ? Le paysage ?

   « Quant aux beautés d’une face nord, autant dire qu’ils n’y comprennent rien, et c’est fort naturel. Tirés brusquement d’un tunnel de métropolitain et placés étourdis et clignotants, sans la moindre préparation ni transition, devant l’assemblage de lignes et de couleurs le plus étrange qui soit, ils parcourent d’un oeil indifférent et bientôt lassé les abrupts sauvages où le ciel accroche les guirlandes. Par contre, la vision de Grindelwald et de ses palaces minuscules, tout en bas dans la vallée, a le don d’exciter leur enthousiasme parce que c’est le seul élément du paysage qui leur rappelle quelque chose de familier. Comme par hasard, notez-le bien, c’est le seul qui nous paraisse banal à nous autres, c’est le seul qui ne rapporte rien.

   Et s’il vous plaît, ne parlons pas non plus des bienfaits d’une altitude infligée dans ces conditions. N’importe quel médecin vous dira qu’il n’est pas bon d’être jeté brutalement dans un milieu physique inaccoutumé sans une acclimatation préalable. A supposer que ni le coeur ni les poumons ne s’en trouvent atteints, c’est la cervelle qui reçoit le choc. J’en veux pour preuve cette expression ahurie commune aux foules transvasées à grande altitude et la qualité des réflexions qu’elles échangent à la face des nobles horizons. Suffit.

   Allons donc ! Convenez-en à la fin! Le destin de ces grandes montagnes n’est pas d’être vues par les foules. Elles leur ont été données de loin, comme un rêve bleu flottant au dessus des plaines, et le plus humble d’entre nous peut comprendre ce signe. Mais pour entrer en familiarité avec elles, il faut au préalable franchir une multitude d’obstacles placés là comme atant d’épreuves et dont tous ne sauraient triompher. Le supprimer artificiellement, c’est compre l’ordre naturel des choses ; et rien de bon n’en est jamais sorti. Oui messieurs les entrepreneurs de spectacles naturels, construisez des « Kulm », des routes, des funiculaires ou des téléphériques ; montez les gens en cars, en bennes, en wagons, en ascenseurs, en paniers à salade, en tout ce qu’il vous plaira ; débarquez-les en vrac dans un désert, et collez-les avec des coussins sous les fesses devant le plus eau pays du monde : ils bailleront, messieurs, à raison de trois cent francs l’heure ! Il est vrai que ces trois cents francs iront dans vos poches : tout s’explique.

   Et que vous importe à vous d’avoir saccagé avec vos ferrailles un coin de terre pure, pourvu que l’argent rentre? Mais nous ne nous entendrons jamais. Vous me prenez pour un imbécile, et je vous prends pour des vandales. N’importe, je vous souhaite dévotement toutes sortes de chances. Que le gel fasse péter vos câbles ! Que les avalanches transforment vos guichets en galettes ! Que vos actionnaires boivent tant de bouillons qu’ils s’en lassent et que l’aurore se lève un jour sur un monde sans trafiquants !

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