Fernando Pessoa : Eloge de la lecture

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Fernando Pessoa (1888-1935)

Fernando Pessoa (1888-1935)

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     « Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi cet être dispersé. Et ce que je lis, au lieu d’être un vêtement que je porte , que je distingue à peine, et qui parfois me pèse, devient la vaste clarté du monde extérieur, tout entière admirable, le soleil qui nous voit tous, la lune qui parsème d’ombres le sol paisible, les grands espaces qui débouchent sur la mer, la masse noire des arbres qui balancent leurs cimes vertes, tout là haut, la quiétude figée des bassins dans les jardins, les chemins couverts qui descendent, sous les tonnelles de la vigne, et les pentes brèves des vallées.
      Je lis comme si j’abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n’ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol – de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l’ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard.
     Je lis comme si je passais. et c’est chez les classiques, chez les clames, chez ceux qui, s’ils souffrent point ne le disent – c’est chez eux que je me sens voyageur sacré, que je suis oint pèlerin, contemplateur sans raison d’un monde sans but, Prince du Grand Exil qui a fait, en partant au dernier mendiant l’aumône ultime de sa désolation. »  
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(Fernando Pessoa – Le Livre de l’Intranquillité – Ed. Christian Bourgois).
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