Fernando Pessoa (1888-1935), écrivain portugais génial : une vie dans les nuages…

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Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne, vers 1927

Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne, vers 1927

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      J’ai relu dernièrement le beau texte que l’écrivain portugais Pessoa a écrit sur les nuages dans son livre Le livre de l’intranquillité. En fait, je formule mal mon introduction; dans cet extrait, Pessoa, alias Soarès, l’un de ses double, n’a pas écrit « sur les nuages » mais sur sa rencontre, le télescopage de son être le plus profond avec les nuages…
     Au-dessus des rues de Lisbonne que parcourt Pessoa-Soarès les nuées nuageuses venues de l’Atlantique, ces sempiternelles nuées nuageuses qui défilent dans le ciel de manière inexorable engagées qu’elle sont dans la réalisation de leur cycle cosmique, au point que l’on ne leur prête plus aucune attention, pèsent sur les habitants, même quand ceux-ci ne les regardent pas : « Nuages… J’ai conscience du ciel aujourd’hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt ». En s’obscurcissant, les nuages ont soudainement manifestés leur présence, pris une importance considérable et se sont révélés porteurs d’une sourde menace : « Nuages… Ils sont aujourd’hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l’un des grands dangers qui menacent mon destin ». Le ciel nous surplombe, nous domine et en général on a tendance à l’oublier, engagés comme on l’est dans la réalisation de nos tâches terrestres. Ce n’est que quand nous faisons une pause dans l’exécution de ces tâches que nous pouvons lever les yeux au ciel et suivre la course et la métamorphose des nuages, déchiffrer la carte du ciel dans le scintillement des étoiles ou être fascinés par la face blafarde de la lune. Pessoa-Soarès, lui, déclare n’être jamais parvenu à s’engager pleinement dans les actions et les pensées liées à la réalité du monde terrestre, lui qui s’est toujours trouvé en état de fuite dans les domaines du rêve : « Je ne suis rien. / Je ne serai jamais rien. / Je ne peux vouloir être rien. / Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. » (dans Fragments d’un voyage immobile) et encore : « Je veux être celui que j’ai voulu être, et que je ne suis pas. Si je cédais, je me détruirais. Je veux être une oeuvre d’art, dans mon âme tout au moins, puisque je ne peux l’être dans mon corps »). Son corps est soumis comme les autres hommes à l’action de la gravité terrestre mais son âme, ses pensées, trop légères et volatiles, soumises à une force inverse de nature centripète, comme aspirées irrésistiblement par le vide du ciel, ont trop souvent tendance, chez lui, à rompre le lien ténu qui les relie au corps. L’âme, livrée alors à elle-même, attirée par la lumière des astres, s’échappe et divague alors dans l’espace trop grand pour elle et finit par s’y perdre :  « je m’en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nombreux, et je me sens libre, porté par une splendeur ailée dont je sens la vibration frémir dans mon corps tout entier. » et encore : « Quand est-ce que je m’éveillerai d’être réveillé ? / Je ne sais pas. Le soleil brille, haut, / Impossible à fixer. / Les étoiles clignotent, froides, / Impossible à raconter. » (poème Magnificat).

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      Cette vision de la pensée en quête d’absolu, portée par un attelage ailé vers les hautes sphères de l’Univers, rappelle l’attelage ailé des âmes attirées par l’immortalité décrit par Platon (Phèdre). Mais dans le récit exposé par Platon, l’attelage est composé de deux coursiers: si le premier est beau et de race excellente, l’autre en est tout le contraire et empêche l’âme d’atteindre le royaume des dieux et de devenir immortelle. Ne reste alors à l’âme malchanceuse, rabaissée, et qui a perdu ses ailes, que la succession du vécu d’une série de vies de durée limitée sur la terre, vies parfois illuminées du souvenir ébloui de la magnificence divine entrevue de loin durant un court moment lors de sa folle équipée…  Pour Pessoa-Soarès, en quête d’absolu et qui multiplie pour cela ses folles chevauchées dans les domaines du rêve et de l’imagination, le ciel est ses nuages symbolisent l’espace empli de pièges à traverser pour accéder au but espéré;  sa pensée se heurte alors aux formations nuageuses, entités changeantes et imprécises qui peuvent être lourdes de menaces. A leur contact, son être tout entier semble se dématérialiser, à ne se réduire qu’à un moment dans un processus de maturation inaccompli, c’est à dire presque rien, et être ainsi fait de la même absence de matière que les nuages : « J’existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage ». Le monde s’est évaporé, est devenu une nullité, une illusion, une image  inconsistante comme peut l’être un nuage : « Nuages… Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd’hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n’existe pas ; lambeaux indescriptibles de l’ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ». Cette incertitude, cette incapacité à agir sur une réalité qui se dérobe provoque de l’angoisse : « Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux ! ». Les pensées tournent en rond dans la prison de l’être et sont confrontées de manière récurrente à elles-mêmes, provoquant l’exaspération  : « Je suis saturé de tout, et du tout de tout. » A l’image de la prison de l’âme se substitue alors l’image de l’hôpital, c’est-à-dire de la folie ou de la maladie, un hôpital sans murs où la matière des nuages serait la même que celle des tas de cotons utilisés pour les soins. La dernière phrase du texte lève toute équivoque : le narrateur est l’égal des nuages, inconsistant, balloté entre des forces contraires incontrôlables, a mi-chemin de la réalité et de la fiction, sans pouvoir distinguer entre celles-ci, engagé dans une errance permanente : « Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d’un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l’obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l’intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel. Nuages… Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. » L’attelage platonicien s’est disloqué et ses restes flottent en perdition au milieu des nuées nuageuses. 

Enki signature °°°

le 5 septembre 2014

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Fernando Pessoa (1888-1935)

le texte :

Nuages…
     J’ai conscience du ciel aujourd’hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt – vivant comme je le fais à la ville, et non dans la nature qui l’inclut.
Nuages…
     Ils sont aujourd’hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l’un des grands dangers qui menacent mon destin.
Nuages…
     Ils viennent du large vers le château Saint-Georges, de l’Occident vers l’Orient, dans un désordre tumultueux et nu, teinté parfois de blanc, en s’effilochant pour je ne sais quelle avant-garde ; d’autres plus lents sont presque noirs, lorsque le vent bien audible tarde à les disperser ; noirs enfin d’un blanc sale lorsque, comme désireux de rester là, ils noircissent de leur passage plus que de leur ombre le faux espace que les rues prisonnières entrouvrent entre les rangées étroites des maisons.
Nuages…
     J’existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage.
Nuages…
     Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux !
Nuages…
     Ils passent encore, certains sont énormes, et comme les maisons ne permettent pas de voir s’ils sont moins grands qu’il semble, on dirait qu’ils vont s’emparer du ciel tout entier, d’autres sont d’une taille incertaine, il s’agit peut-être de deux nuages réunis, ou d’un seul qui va se séparer en deux – ils n’ont plus de signification, là-haut dans le ciel las ; choses puissantes, balles irrégulières de quelque jeu absurde, toutes amassées d’un seul côté, esseulées et froides
Nuages…
     Je m’interroge et m’ignore moi-même. Je n’ai rien fait d’utile, ne ferai jamais rien que je puisse justifier. Ce que je n’ai pas perdu de ma vie à interpréter confusément des choses inexistantes, je l’ai gâché à faire des vers en prose, dédiés à des sensations intransmissibles, grâces auxquelles je fais mien l’univers caché. Je suis saturé de moi-même, objectivement, subjectivement. Je suis saturé de tout, et du tout de tout.
Nuages…
     Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd’hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n’existe pas ; lambeaux indescriptibles de l’ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ; boules de coton sale d’un hôpital dépourvu de murs.
Nuages…
    Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d’un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l’obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l’intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel.
Nuages…
    Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, trad : François Laye, P.77-78.
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nuages

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article lié :

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Quand les âmes vagabondent ou l’attelage ailé de Platon (Phèdre) 
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Dwie-Judha-Satria-chariot-allegory

    Supposons donc que l’âme ressemble aux forces combinées d’un attelage ailé et d’un cocher. Tous les chevaux et les cochers des dieux sont bons et de bonne race ; ceux des autres êtres sont formés d’un mélange. Chez nous d’abord, le chef de l’attelage dirige deux chevaux ; en outre, si l’un des coursiers est beau, bon et de race excellente, l’autre, par sa nature et par son origine, est le contraire du premier. Nécessairement donc la conduite de notre attelage est difficile et pénible. Mais pour quelle raison, un être vivant est-il donc désigné, tantôt comme mortel, tantôt comme immortel : c’est ce qu’il faut essayer d’expliquer. Tout ce qui est âme prend soin de tout ce qui est sans âme, fait le tour du ciel tout entier et se manifeste tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt les espaces célestes et gouverne le monde tout entier. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide.

Pour la suite, c’est  ICI.

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Fernando Pessoa : Eloge de la lecture

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Fernando Pessoa (1888-1935)

Fernando Pessoa (1888-1935)

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     « Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi cet être dispersé. Et ce que je lis, au lieu d’être un vêtement que je porte , que je distingue à peine, et qui parfois me pèse, devient la vaste clarté du monde extérieur, tout entière admirable, le soleil qui nous voit tous, la lune qui parsème d’ombres le sol paisible, les grands espaces qui débouchent sur la mer, la masse noire des arbres qui balancent leurs cimes vertes, tout là haut, la quiétude figée des bassins dans les jardins, les chemins couverts qui descendent, sous les tonnelles de la vigne, et les pentes brèves des vallées.
      Je lis comme si j’abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n’ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol – de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l’ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard.
     Je lis comme si je passais. et c’est chez les classiques, chez les clames, chez ceux qui, s’ils souffrent point ne le disent – c’est chez eux que je me sens voyageur sacré, que je suis oint pèlerin, contemplateur sans raison d’un monde sans but, Prince du Grand Exil qui a fait, en partant au dernier mendiant l’aumône ultime de sa désolation. »  
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(Fernando Pessoa – Le Livre de l’Intranquillité – Ed. Christian Bourgois).
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