Autres cultures : les tribus de la vallée de l’Omo ou « Avant le stade du miroir » – photographe Hans Silvester

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 « A la bonne distance, ils regardent droit dans l’objectif, dégagent ce qu’ils sont, sans poser, comme ces photos de mes aïeux. »

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    L’Omo est une rivière longue de 760 km qui prend sa source en Ethiopie, au sud-ouest de la capitale Addis-Abeba et qui après s’être frayé un chemin tortueux à travers le plateau éthiopien pénètre au Kenya à proximité de la frontière avec le Soudan pour se jeter par l’intermédiaire d’un delta dans le lac Turkana, vaste mer intérieure de 7.500 km2 qui marque l’extrême nord de la Vallée du grand rift et qui est classé au patrimoine mondial de l’humanité.  Les tonalités vertes de ce lac dues aux algues et sa richesse halieutique lui ont aussi valu le surnom de “mer de Jade” ou encore “Anam Kaalakol” qui signifie “la mer aux nombreux poissons”. C’est en bordure de ce lac qu’ont été trouvés en 1967 et en 2009 des fossiles et des traces d’Homo habilis (1,44 millions d’années) et d’Homo erectus (1,55 millions d’années), ce qui confère à cette région le titre de « Berceau de l’humanité ». Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que cette région reculée a pu être explorée. 80 ethnies vivent sur ce territoire : Dorzé, Konso, Mursis, Turkana, Nyangatom, Dassanetch, Surmas, Bume, Galeba, Karos, Tsemï, Hamers, Hamar, Arboré, Dassanechs, Bérber, Bana, Bodis, Tsemaï… Longtemps isolées du reste du monde, les peuples de l’Omo n’ont Jamais été raflés par les marchands d’esclaves, ni colonisés, ni christianisés, ni islamisés; considérés comme primitifs par le gouvernement d’Addis-Abeba ils vivent de l’élevage du bétail et ont gardé leurs coutumes et leurs modes de vie ancestraux.

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Basse vallée de l’Omo

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Lac Turkana au Kenya

      Les photos des maquillages et peintures extraordinaires réalisées sur eux-même par les ethnies qui habitent ces lieux présentées dans cet article sont du photographe Hans Silvester qui retourne régulièrement sur les rives de la rivière Omo pour réaliser des reportages. Il convient de signaler qu’un projet de barrage hydroélectrique gigantesque du nom de Gibe III prévu en Ethiopie sur le cours de la rivière Omo et fiancé par la Chine risque d’avoir des conséquences désastreuses pour les centaines de milliers de personnes qui vivent sur ses rivages et qui devront quitter leur terre. D’une hauteur de 240 m, il sera le plus élevé du continent africain et risquait d’assécher le lac Turkana, situé en territoire kenyan dans lequel il se jette. Un accord a été passé en 2013 pour la gestion des eaux entre l’Ethiopie et le Kenya.

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VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

La peinture sur soi par Jean-Paul Mari

    Ils ont le génie de la peinture sur soi. Leur corps de deux mètres de haut est une immense toile. Noire ? Non. Bronze noir, avec des reflets rouges qui renvoient la lumière. A leurs pieds, le fleuve de l’Omo, à cheval sur un triangle Ethiopie-Soudan-Kenya,la grande vallée du Rift qui se sépare lentement de l’Afrique, une région volcanique qui fournit une immense palette de pigments, ocre rouge, kaolin blanc, vert cuivré, jaune lumineux ou gris de cendres. La force de leur art tient en trois mots : les doigts, la vitesse et la liberté. Ils dessinent mains ouvertes, du bout des ongles, parfois avec un bout de bois, un roseau, une tige écrasée. Des gestes vifs, rapides, spontanés, au-delà de l’enfance, ce mouvement essentiel que recherchent les grands maîtres contemporains quand ils ont beaucoup appris et tentent de tout oublier. Seulement le désir de se décorer, de séduire, d’être beau, un jeu et un plaisir permanent. Il leur suffit de plonger les doigts dans la glaise et, en deux minutes, sur la poitrine, les seins, le pubis, les jambes, ne naît rien moins qu’un Miro, un Picasso, un Pollock, un Tàpies, un Klee… On reste pantois. Surtout quand, dans un grand rire, le guerrier ou l’adolescente immole aussitôt son chef d’œuvre en plongeant dans l’eau du fleuve. C’est un art libre, éphémère et gratuit. De l’âge de huit ans jusqu’à la quarantaine, les membres d’une dizaine de tribus, – Hammer ou Karo – se peignent le corps et les cheveux, d’un rien, d’une poignée de terre, d’un mélange de beurre liquide et d’ocre, de la poussière de bouse de leurs vaches à longues cornes ou des cendres anthracite de leur feu de camp. Une feuille d’arbuste, des plumes de roseau blanc, une grappe de baies jaunes, un bout de calebasse brisée, tout devient art et parure. Les hommes marchent nus, les femmes jamais, le sexe couvert d’une ceinture de perles de plomb, ni puritains, ni libertins. Ils saignent leurs vaches, en boivent le lait et le sang cru et marchent en poussant leurs bêtes, parfois jusqu’à soixante kilomètres par jour. En sautant les frontières, lance ou Kalachnikov sur l’épaule, une peau de chèvre comme litière, sur un réseau de sentiers à travers une Terra Incognita vaste comme deux fois la Belgique…C’est là, au bord d’une piste, qu’Hans Silvester les a croisés : « Un choc profond… » dit le photographe, « D’où sortaient-ils ? Aussi beaux, avec cette capacité à inventer l’art contemporain ? » Lui est venu en Afrique en quête de reportage et d’un amour ancien, « Lucy » femme ancêtre de six millions d’années, découverte près du lac Turkar, le pays des origines. Où vont toutes ces pistes devant lui ? Bouleversé, Hans Silvester abandonne aussitôt son 4X4 et son projet et s’enfonce dans les terres à la recherche des tribus et leurs tableaux vivants… »  – Jean Paul Mari. La peinture sur soi, novembre 2006.

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VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

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VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

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Avant le stade du miroir… par Hans Silvester

     L’absence de miroirs, objet inconnu jusque récemment  de  ces tribus, contribue sans doute à cette absolue liberté des peintures  Sans miroir ni même son équivalent naturel – l’eau est toujours trouble dans la vallée – comment se voir autrement qu’à travers la réaction de l’autre? Le reflet, l’image narcissique au sens mythique du terme, n’existe pas. L’image de soi – mais peut-on ici parler d’image de soi ? – se construit exclusivement  à travers le regard de l’autre. Et, d’une certaine manière aussi, à travers l’objectif du photographe. Cette situation ne force-t-elle pas à inventer quelque chose d’un peu fou, d’un peu extrême, pour que l’autre réagisse, alors que le miroir n’est jamais que le miroir ? Pour cette même raison, ces peintures corporelles ne sauraient se pratiquer seul. Leur exécution rend la présence d’une seconde personne indispensable, au moins pour le visage et pour le dos. Mais souvent, ils sont cinq, dix, au bord de l’eau. Ces peintures s’apparentent à des jeux de groupe….
    Au-delà de cet aspect ludique, ces jeunes peintres portent un regard fier sur leur pratique. Ils ont conscience de faire quelque chose d’important, leur expression en témoigne. Quand ils se peignent les uns les autres, ils demeurent très sérieux. Leur attitude fait songer par certains côtés au théâtre nô japonais. Le nô possède cette absence d’expression visible, manifeste. Qu’on ne s’y trompe pas, ces peintures corporelles mursi ou surma n’ont rien de clownesque. Il ne s’agit pas ici d’un travestissement, comme dans la tradition carnavalesque, jouant d’une inversion des apparences et des rôles, mais bien de l’expression d’un savoir-faire, d’une forme d’art indispensable et nécessaire. Le fait d’ail­leurs d’effacer dans l’eau de la rivière une peinture dont le résul­tat n’est pas conforme au désir initial et de recommencer, le confirme : la notion de réussite ou d’échec existe, et donne toute sa valeur à cette tradition héritée des parents. C’est un élément de culture et comme tel, l’acte de se peindre et de se décorer est important, presque religieux, en dépit de son caractère éphémère et apparemment anecdotique. »…   Hans Silvester

 En rapport avec l’absence de miroir qui prive les jeunes peintres de la possibilité de contempler leur propre image, Jean-Paul Mari cite une anecdote vécu par Hans Silvester :

     Avec lui, Mulu, professeur de géographie au chômage devenu son guide et ami lui suggère d’amener un cuisinier : « Le déclic a eu lieu quand nous avons pu griller des chèvres et les partager avec les hommes de la tribu » dit Hans Silvester. Le sang, la viande, le feu… Inutile de parler pendant ces longs banquets silencieux. Le lendemain Hans Silvester peut approcher son objectif à un mètre cinquante du grain de peau d’une toile de maître : « A la bonne distance, ils regardent droit dans l’objectif, dégagent ce qu’ils sont, sans poser, comme ces photos de mes aïeux. » Un jour, une femme Karo l’a embrassé, il a touché la soie de sa peau et les hommes n’ont rien dit : adopté. Mais depuis son retour, il a peur. Chez les Hammer, la tribu voisine, des visiteurs ont cru bon d’offrir des miroirs de poche. Et ces créateurs noirs, qui ne se voyaient que dans le regard des autres, ont soudain commencé à perdre leur magie.

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––– le photographe et le reporter  ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Hans Silvester

Hans Silvester est un photographe allemand né en 1938. Grand voyageur à travers le monde, il s’est intéressé très tôt à la nature et aux animaux, en particulier en Camargue où il s’est établi. A partir des années 80, il  s’intéresse aux problèmes d’environnement et photographie les parcs naturels d’Europe et l’Amazonie, dénonçant les ravages de la déforestation, publie un long reportage sur la rivière Calavon sous le titre « la rivière assassinée », s’intéresse à l’exploitation de la forêt en Amérique du Nord. Dans les années 90. Il fait ensuite plusieurs voyages au Rajasthan pour en ramener un témoignage sur la vie des femmes du désert indien. C’est en 2006 qu’il  termine un travail de plusieurs années sur les peuples de la vallée de l’Omo. Il est membre de l’agence Rapho depuis 1965.

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Jean-Paul Mari

Jean-Paul Mari est journaliste. Né à Alger en 1950, il entreprend tout d’abord des études de psychologie, est un temps kinésithérapeute avant de devenir animateur de radio aux Antilles Britanniques puis grand-reporter. Il a publié des centaines de reportages dans le monde entier, écrit plusieurs ouvrages et réalisé des documentaires. Les extraits de ses textes présentés ici proviennent de l’aarticle qu’il a consacré à Hans Silvester : « La peinture sur soi ».

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Technique et motivation

    Si l’on excepte les cendres dont les bergers s’enduisent parfois le corps pour se protéger du soleil et des mouches, nombreuses à proximité des troupeaux, on serait pourtant en peine de trouver des occasions spécifiques, qu’elles soient utilitaires, festives ou rituelles, à la création de peintures corporelles, même chez les adultes. On se peint comme ça, par hasard, un jour, ou le lendemain…
     La seule trace d’une signification rituelle qu’il m’ait été donné d’observer fut au lendemain d’un orage incroyable, illuminant la nuit d’éclairs. Après ce déluge, qui avait emporté tentes, cabanes, arbres, tout le monde au village arborait trois traits de couleur verte sur le front, tracés succinctement avec trois doigts. Ces signes étaient, aux dires des interprètes, une manière de conjurer le mauvais dieu de l’orage, d’apaiser sa puissance nuisible. Mais le lien semble bien ténu entre peintures corporelles et divinités, même si les tribus se montrent peu loquaces sur ces questions et, en l’occurrence ici, d’une pauvreté expressive – trois simples traits. Toute pratique codée rend il est vrai beaucoup moins libre…
     S’il fallait absolument trouver une référence à ces peintures corporelles, c’est dans l’expression d’un certain mimétisme avec la nature, avec les animaux. L’un va se peindre le visage en s’inspirant manifestement du faciès d’un singe, tel autre tacheter son torse à la manière d’un pelage animal, un autre encore donne à ses jambes l’aspect de pneumatophores, ces racines aériennes. Ce sont des choses observées qu’ils reproduisent, forts de leur proximité avec la nature. Est-ce là l’esprit du chasseur qui pointe, rompu à l’art du camouflage, ou celui du guerrier, capable de se fondre dans la nature face à l’ennemi ? Serait-ce simplement un hom­mage inconscient à la Terre-Mère ?…
    Si l’on demande à ces adolescents le sens d’un dessin vrai­ment magnifique, exceptionnel, qui à nos yeux évoque l’art contemporain, ils n’ont pas de réponse. Ils trouvent ça beau, se réjouissent de l’avoir fait et plus encore qu’on l’apprécie, mais pourquoi, comment ont-ils eu cette idée, les explications font défaut. On aimerait en savoir un peu plus, rationalité oblige, mais ils n’expliquent rien, rient et nous renvoient, par leur silence, à notre propre abîme, à notre culture et à ses interrogations.
    Leur manière de peindre est en revanche pour nous plus bavarde, plus éloquente. Une bonne part de la séduction de ces peintures vient du geste. Ces peintures corporelles se font tou­jours dans l’urgence, le mouvement. Jamais une peinture ne prend plus d’une minute à réaliser. Cette vitesse est un facteur certainement essentiel de notre perception sensible. Un même travail réalisé méticuleusement, avec application, n’aurait pas cet aspect moderne si flatteur pour l’œil. En outre, ces pigments dilués sèchent très vite sur la peau, sous l’effet de la chaleur. Il faut donc intervenir rapidement pour conserver au dessin sa brillance, tracer sans discontinuer les lignes, faute de quoi le résultat est décevant. Les peintres modernes, Picasso, Matisse et d’autres, ont retrouvé, au terme d’un long cheminement, ce geste-là, proche de l’enfance. Celui-là même qu’utilisent ces peuples africains, un geste sans réflexion, sans entrave, un geste commandé par le naturel, l’éphémère et plus encore peut-être par la brièveté : savoir s’arrêter au bon moment. Tout comme les jeunes enfants dessinent une chose, s’interrompent, prennent une autre feuille, dessinent autre chose, et recommencent. Plus âgés, l’emprise de la finition a fait son œuvre. Il faut des tuiles sur la maison, une cheminée, des oiseaux dans le ciel, des nua­ges, et tout un tas de choses. Ils ont un mal fou à arrêter le des­sin. Et plus ils insistent, plus le résultat prend la forme d’un bric-à-brac, d’un inventaire maniaque…  – Hans Sivester.

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Et quelques dernières photos, en vrac…

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Matinale à la Miro : le ciel d’Annecy sur les Dents de Lanfon et La Tournette

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Matinale : Embrouillami de nuages dans le ciel d’Annecy sur les Dents de Lanfon et La Tournette à la façon de Miro – Dimanche 7 septembre à 7h 30 – photo Enki

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Et pour finir, un petit poème de circonstance de Fernando Pessoa, Toujours je me réveille…

Toujours je me réveille avant le point du jour,
et j’écris lourd de ce sommeil que j’ai perdu.
Puis dans cette torpeur où le froid gagne l’âme,
je guette l’aurore, tant de fois déjà vue.
                  
Je la fixe sans attention, gris-vert
qui se bleuit du chant des coqs.
Quel mal à ne pas dormir ? Nous perdons
ce que la mort nous donne en avant-goût.
                  
Ô printemps apaisé, aurore,
enseigne à ma torpeur où le froid gagne l’âme,
ce qui en mon âme livide la colore
de ce qui va se passer dans le jour.

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A propos du poème d’Eluard, « Man Ray » (1935)…

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Paravent des Yeux fertiles inspiré par Man Ray par le poème d'Eluard, 1935

Paravent des Yeux fertiles inspiré par Man Ray par le poème d’Eluard, 1935

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L’orage d’une robe qui s’abat
Puis un corps simple sans nuages
Ainsi venez me dire tous vos charmes
Vous qui avez eu votre part de bonheur
Et qui pleurez souvent le sort sinistre de celui qui vous a rendue si heureuse
Vous qui n’avez pas eu envie de raisonner
Vous qui n’avez pas su faire un homme
Sans en aimer un autre

Dans les espaces de marées d’un corps qui se dévêt
A la mamelle du crépuscule ressemblant
L’œil fait la chaîne sur les dunes négligées
Où les fontaines tiennent dans leurs griffes des mains nues
Vestiges du front nu joues pâles sous les cils de l’horizon
Une larme fuse fiancée au passé
Savoir que la lumière fut fertile
Des hirondelles enfantines prennent la terre pour le ciel

La chambre noire où tous les cailloux du froid sont à vif
Ne dis pas que tu n’as pas peur
Ton regard est à la hauteur de mon épaule
Tu es trop belle pour prêcher la chasteté

Dans la chambre noire où le blé même
Naît de la gourmandise

Reste immobile
Et tu es seule.

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Dali, Gala, Eluard et Nush en 1931

Dali, Gala, Eluard et Nush en 1931

    L’atelier de Man Ray voyait défiler nombre de jolies femmes que le photographe dénudait pour les photographier et les mettait parfois dans son lit. Les surréalistes et leurs compagnes étaient des habitués de l’atelier et participaient souvent à ses travaux. On ignore quelle pourrait être précisément la femme à laquelle le poème fait allusion dans son poème. Ce pourrait être aussi bien Gala le premier grand amour d‘Eluard qu’il avait épousé en 1917 en et qui l’avait quitté en 1929 pour Salvator Dali après avoir été un moment la maîtresse de Max Ernst, ou bien Nush, sa seconde femme qu’il avait rencontré en 1929 et qu’il épousera en 1934. Quelques vers du poème pourraient néanmoins donner une indication :

Dans les espaces de marées d’un corps qui se dévêt
A la mamelle du crépuscule ressemblant
L’œil fait la chaîne sur les dunes négligées
Où les fontaines tiennent dans leurs griffes des mains nues
Vestiges du front nu joues pâles sous les cils de l’horizon
Une larme fuse fiancée au passé
Savoir que la lumière fut fertile

   Ces vers font en effet penser au montage photographique réalisé en 1925 par Man Ray sur un frottage de Max Ernst qui présente, dans une ambiance crépusculaire, les yeux et une partie du visage de Gala se superposant à un horizon de dunes et à la surface plane d’une mer au repos. L’universitaire Jean-Charles Gateau, spécialiste de poésie contemporaine, émet l’hypothèse que les hirondelles du poème pourraient évoquer les sourcils de Gala et l’expression « L’œil fait la chaîne » s’interpréter comme « forge la chaîne qui m’enchaîne ». Cette deuxième strophe du poème serait alors une référence nostalgique à la période de la vie d’Eluard antérieure à 1929.

montage réalisé par Man Ray sur un frottage de Max Ernst - les yeux de Gala, 1925

    

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Fernando Pessoa (1888-1935), écrivain portugais génial : une vie dans les nuages…

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Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne, vers 1927

Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne, vers 1927

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      J’ai relu dernièrement le beau texte que l’écrivain portugais Pessoa a écrit sur les nuages dans son livre Le livre de l’intranquillité. En fait, je formule mal mon introduction; dans cet extrait, Pessoa, alias Soarès, l’un de ses double, n’a pas écrit « sur les nuages » mais sur sa rencontre, le télescopage de son être le plus profond avec les nuages…
     Au-dessus des rues de Lisbonne que parcourt Pessoa-Soarès les nuées nuageuses venues de l’Atlantique, ces sempiternelles nuées nuageuses qui défilent dans le ciel de manière inexorable engagées qu’elle sont dans la réalisation de leur cycle cosmique, au point que l’on ne leur prête plus aucune attention, pèsent sur les habitants, même quand ceux-ci ne les regardent pas : « Nuages… J’ai conscience du ciel aujourd’hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt ». En s’obscurcissant, les nuages ont soudainement manifestés leur présence, pris une importance considérable et se sont révélés porteurs d’une sourde menace : « Nuages… Ils sont aujourd’hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l’un des grands dangers qui menacent mon destin ». Le ciel nous surplombe, nous domine et en général on a tendance à l’oublier, engagés comme on l’est dans la réalisation de nos tâches terrestres. Ce n’est que quand nous faisons une pause dans l’exécution de ces tâches que nous pouvons lever les yeux au ciel et suivre la course et la métamorphose des nuages, déchiffrer la carte du ciel dans le scintillement des étoiles ou être fascinés par la face blafarde de la lune. Pessoa-Soarès, lui, déclare n’être jamais parvenu à s’engager pleinement dans les actions et les pensées liées à la réalité du monde terrestre, lui qui s’est toujours trouvé en état de fuite dans les domaines du rêve : « Je ne suis rien. / Je ne serai jamais rien. / Je ne peux vouloir être rien. / Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. » (dans Fragments d’un voyage immobile) et encore : « Je veux être celui que j’ai voulu être, et que je ne suis pas. Si je cédais, je me détruirais. Je veux être une oeuvre d’art, dans mon âme tout au moins, puisque je ne peux l’être dans mon corps »). Son corps est soumis comme les autres hommes à l’action de la gravité terrestre mais son âme, ses pensées, trop légères et volatiles, soumises à une force inverse de nature centripète, comme aspirées irrésistiblement par le vide du ciel, ont trop souvent tendance, chez lui, à rompre le lien ténu qui les relie au corps. L’âme, livrée alors à elle-même, attirée par la lumière des astres, s’échappe et divague alors dans l’espace trop grand pour elle et finit par s’y perdre :  « je m’en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nombreux, et je me sens libre, porté par une splendeur ailée dont je sens la vibration frémir dans mon corps tout entier. » et encore : « Quand est-ce que je m’éveillerai d’être réveillé ? / Je ne sais pas. Le soleil brille, haut, / Impossible à fixer. / Les étoiles clignotent, froides, / Impossible à raconter. » (poème Magnificat).

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      Cette vision de la pensée en quête d’absolu, portée par un attelage ailé vers les hautes sphères de l’Univers, rappelle l’attelage ailé des âmes attirées par l’immortalité décrit par Platon (Phèdre). Mais dans le récit exposé par Platon, l’attelage est composé de deux coursiers: si le premier est beau et de race excellente, l’autre en est tout le contraire et empêche l’âme d’atteindre le royaume des dieux et de devenir immortelle. Ne reste alors à l’âme malchanceuse, rabaissée, et qui a perdu ses ailes, que la succession du vécu d’une série de vies de durée limitée sur la terre, vies parfois illuminées du souvenir ébloui de la magnificence divine entrevue de loin durant un court moment lors de sa folle équipée…  Pour Pessoa-Soarès, en quête d’absolu et qui multiplie pour cela ses folles chevauchées dans les domaines du rêve et de l’imagination, le ciel est ses nuages symbolisent l’espace empli de pièges à traverser pour accéder au but espéré;  sa pensée se heurte alors aux formations nuageuses, entités changeantes et imprécises qui peuvent être lourdes de menaces. A leur contact, son être tout entier semble se dématérialiser, à ne se réduire qu’à un moment dans un processus de maturation inaccompli, c’est à dire presque rien, et être ainsi fait de la même absence de matière que les nuages : « J’existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage ». Le monde s’est évaporé, est devenu une nullité, une illusion, une image  inconsistante comme peut l’être un nuage : « Nuages… Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd’hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n’existe pas ; lambeaux indescriptibles de l’ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ». Cette incertitude, cette incapacité à agir sur une réalité qui se dérobe provoque de l’angoisse : « Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux ! ». Les pensées tournent en rond dans la prison de l’être et sont confrontées de manière récurrente à elles-mêmes, provoquant l’exaspération  : « Je suis saturé de tout, et du tout de tout. » A l’image de la prison de l’âme se substitue alors l’image de l’hôpital, c’est-à-dire de la folie ou de la maladie, un hôpital sans murs où la matière des nuages serait la même que celle des tas de cotons utilisés pour les soins. La dernière phrase du texte lève toute équivoque : le narrateur est l’égal des nuages, inconsistant, balloté entre des forces contraires incontrôlables, a mi-chemin de la réalité et de la fiction, sans pouvoir distinguer entre celles-ci, engagé dans une errance permanente : « Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d’un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l’obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l’intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel. Nuages… Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. » L’attelage platonicien s’est disloqué et ses restes flottent en perdition au milieu des nuées nuageuses. 

Enki signature °°°

le 5 septembre 2014

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Fernando Pessoa (1888-1935)

le texte :

Nuages…
     J’ai conscience du ciel aujourd’hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt – vivant comme je le fais à la ville, et non dans la nature qui l’inclut.
Nuages…
     Ils sont aujourd’hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l’un des grands dangers qui menacent mon destin.
Nuages…
     Ils viennent du large vers le château Saint-Georges, de l’Occident vers l’Orient, dans un désordre tumultueux et nu, teinté parfois de blanc, en s’effilochant pour je ne sais quelle avant-garde ; d’autres plus lents sont presque noirs, lorsque le vent bien audible tarde à les disperser ; noirs enfin d’un blanc sale lorsque, comme désireux de rester là, ils noircissent de leur passage plus que de leur ombre le faux espace que les rues prisonnières entrouvrent entre les rangées étroites des maisons.
Nuages…
     J’existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage.
Nuages…
     Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux !
Nuages…
     Ils passent encore, certains sont énormes, et comme les maisons ne permettent pas de voir s’ils sont moins grands qu’il semble, on dirait qu’ils vont s’emparer du ciel tout entier, d’autres sont d’une taille incertaine, il s’agit peut-être de deux nuages réunis, ou d’un seul qui va se séparer en deux – ils n’ont plus de signification, là-haut dans le ciel las ; choses puissantes, balles irrégulières de quelque jeu absurde, toutes amassées d’un seul côté, esseulées et froides
Nuages…
     Je m’interroge et m’ignore moi-même. Je n’ai rien fait d’utile, ne ferai jamais rien que je puisse justifier. Ce que je n’ai pas perdu de ma vie à interpréter confusément des choses inexistantes, je l’ai gâché à faire des vers en prose, dédiés à des sensations intransmissibles, grâces auxquelles je fais mien l’univers caché. Je suis saturé de moi-même, objectivement, subjectivement. Je suis saturé de tout, et du tout de tout.
Nuages…
     Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd’hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n’existe pas ; lambeaux indescriptibles de l’ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ; boules de coton sale d’un hôpital dépourvu de murs.
Nuages…
    Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d’un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l’obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l’intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel.
Nuages…
    Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, trad : François Laye, P.77-78.
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nuages

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article lié :

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Quand les âmes vagabondent ou l’attelage ailé de Platon (Phèdre) 
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Dwie-Judha-Satria-chariot-allegory

    Supposons donc que l’âme ressemble aux forces combinées d’un attelage ailé et d’un cocher. Tous les chevaux et les cochers des dieux sont bons et de bonne race ; ceux des autres êtres sont formés d’un mélange. Chez nous d’abord, le chef de l’attelage dirige deux chevaux ; en outre, si l’un des coursiers est beau, bon et de race excellente, l’autre, par sa nature et par son origine, est le contraire du premier. Nécessairement donc la conduite de notre attelage est difficile et pénible. Mais pour quelle raison, un être vivant est-il donc désigné, tantôt comme mortel, tantôt comme immortel : c’est ce qu’il faut essayer d’expliquer. Tout ce qui est âme prend soin de tout ce qui est sans âme, fait le tour du ciel tout entier et se manifeste tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt les espaces célestes et gouverne le monde tout entier. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide.

Pour la suite, c’est  ICI.

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Fernando Pessoa : Eloge de la lecture

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Fernando Pessoa (1888-1935)

Fernando Pessoa (1888-1935)

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     « Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi cet être dispersé. Et ce que je lis, au lieu d’être un vêtement que je porte , que je distingue à peine, et qui parfois me pèse, devient la vaste clarté du monde extérieur, tout entière admirable, le soleil qui nous voit tous, la lune qui parsème d’ombres le sol paisible, les grands espaces qui débouchent sur la mer, la masse noire des arbres qui balancent leurs cimes vertes, tout là haut, la quiétude figée des bassins dans les jardins, les chemins couverts qui descendent, sous les tonnelles de la vigne, et les pentes brèves des vallées.
      Je lis comme si j’abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n’ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol – de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l’ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard.
     Je lis comme si je passais. et c’est chez les classiques, chez les clames, chez ceux qui, s’ils souffrent point ne le disent – c’est chez eux que je me sens voyageur sacré, que je suis oint pèlerin, contemplateur sans raison d’un monde sans but, Prince du Grand Exil qui a fait, en partant au dernier mendiant l’aumône ultime de sa désolation. »  
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(Fernando Pessoa – Le Livre de l’Intranquillité – Ed. Christian Bourgois).
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