Ted Hugues et Sylvia Plath ou quand la poésie se fait tragédie : 2 poèmes croisés

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 Ted Hugues (1930-1998)Ted Hugues (1930-1998)

     Ted Hughes (Edward James Hughes) est considéré comme l’un des plus grands poètes de sa génération. Au Royaume-Uni, il a été Poet Laureate (c’est-à-dire poète officiel de la Reine) de 1984 jusqu’à sa mort en 1998. Il est né en 1930 dans un village du comté anglais du West Yorkshire. cadet d’une fratrie de trois enfants (son frère Gerald est de dix ans son aîné, et sa sœur Olwyn a deux ans de plus que lui). Il passe donc les premières années de sa vie en milieu rural, au milieu des fermes dans un paysage de landes arides balayées par les vents et cela aura une influence capitale sur la tournure de son œuvre. Il a été profondément marqué dans sa petite enfance disant plus tard qu’il ne pouvait : « jamais échapper à l’impression que toute la région [était] en deuil de la Première Guerre mondiale ». En 1937, sa famille déménage à Mexborough (en), petit bourg du Yorkshire, où ses parents s’établissent comme buralistes et marchands de journaux. Cet ancrage dans le prolétariat britannique des années 1930 s’avérera également déterminant. C’est là, à l’âge de onze ans qu’il commence à écrire ses premiers poèmes. Après deux années de service dans la Royal Air Force, il s’inscrit au Pembroke College, à l’Université de Cambridge pour étudier la littérature anglaise mais  se tournera bientôt vers les disciplines de l’anthropologie et de l’archéologie. C’est là qu’il rencontre une jeune poétesse américaine, Sylvia Plath, qu’il épouse en 1956 et dont il aura deux enfants, Frieda et Nicholas mais ils se sépareront six ans plus tard, à l’automne 1962.
     Ces premières œuvres sont très nettement inspirées par la nature et, en particulier, l’innocente sauvagerie des animaux. Plus tard, sa poésie s’ancrera dans le maniement des mythes et dans la tradition des bardes gaéliques. Le premier recueil de Ted Hughes, Hawk in the Rain, publié en 1957, reçoit un accueil critique enthousiaste. Dès 1959, il a obtenu le prestigieux Prix Galbraith, puis le Prix Somerset Maugham en 1960 et le Prix Hawthornden en 1961. Son œuvre la plus remarquable est sans doute Crow (1970). Le recueil Tales from Ovid (1997) contient une sélection de traductions libres de vers tirés des Métamorphoses d’Ovidé. Outre de la poésie, Ted Hughes a écrit des livrets d’opéra (entre autres The Story of Vasco de Gordon Crosse d’après la pièce Histoire de Vasco de Georges Schehadé) et des livres pour enfants, notamment The Iron Man, qui a servi de base à l’opéra rock du même nom réalisé par Pete Townshend, le guitariste leader des Who, ainsi qu’au film d’animation Le Géant de fer (The Iron Giant). L’anthologie définitive de tous ses poèmes, riche de 1333 pages, est parue sous le titre de Collected Poems en 2003.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille Frieda

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille Frieda

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l’archétype du poète maudit

   Ted Hugues  a été référencé à l’archétype du poète maudit par excellence. En 1963, une année après leur séparation qui aurait été causée par des infidélités supposées de Hugues avec Assia Wevill, une jeune femme juive originaire d’Allemagne qui en était à son troisième mariage, Sylvia Plath, après avoir préparé le repas de ses deux enfants calfeutre les ouvertures de sa cuisine et se suicide en plaçant sa tête dans la gazière. Hugues a été mis en cause par certaines féministes et admirateurs de Sylvia Plath pour son rôle supposé dans ce suicide l’accusant notamment d’avoir été un homme égoïste et impitoyable, un amant sauvage et un tyran domestique. Il aurait écrit, à la mort de Plath : « Voilà la fin de ma vie. Le reste est posthume ». Il rompra le silence sur la mort de Sylvia dans Birthday Letters, son dernier ouvrage publié avant sa mort, revenant sous la forme de lettres-poèmes sur des aspects de leur vie commune et sur son comportement de l’époque. L’illustration de la couverture de l’édition originale a été réalisée par la fille du couple, Frieda Hughes.

Ted Hughes, Assia Wevill and Frieda

Ted Hughes, Assia Wevill and Frieda

   Six années après la mort de Sylvia, c’est au tour de sa maîtresse Assia Wevill de se suicider de la même façon, non sans avoir tué la petite fille qu’elle avait eu avec Hugues, Alexandra Tatiana Elise surnommé Shura.
   Enfin, en 2009, ce sera le tour du fils aîné de Hugues et Sylvia, Nicholas, de se suicider à son tour par pendaison à l’issue d’une longue période de dépression à son domicile en Alaska où il exerçait le métier de professeur des sciences de la mer à l’Université de Fairbanks et où il vivait seul.

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Ted Hugues et Sylvia Plath - Photographies par The Times et London Evening Standard

Ted Hugues et Sylvia Plath – Photographies par The Times et London Evening Standard

« Il a déchiré la bande de cheveux roux de sa tête et son ravi avec une telle force que ses boucles d’oreilles en argent sont venus écrêté de ses oreilles. »

25 février 1956: la rencontre de Sylvia Plath et de Ted Hughes  par Maria Popova, blog brain pickings – New York (traduction Enki)

    Le 25 février 1956, Sylvia Plath  entra dans une salle pleine à craquer et a immédiatement repéré ce qu’elle a décrit plus tard dans son journal comme un « une grosse pointure » Elle a demandé à ses compagnons, si quelqu’un connaissait le nom de ce jeune homme mais n’a reçu aucune réponse. La fête battait son plein et les rythmes débridés du jazz, la syncopée insistante du piano, le chant séducteur de sirènes de la trompette, rendait difficile la conversation. Sylvia qui étudiait à Cambridge grâce sur une bourse Fulbright, avait bu toute la nuit : une envoyée mortelle de « red-gold » Whisky Mac dans un pub de la ville avec sa compagnon pour cette nuit, Hamish Stewart. Le puissante cocktail de scotch et le vin au gingembre l’avait privé de ses sensations et donnait l’impression qu’elle pouvait presque marcher dans l’air. En fait, l’alcool avait eu un effet opposé; lorsqu’elle s’était rendue à la fête, elle s’était trouvée elle-même si ivre qu’elle s’était gardée de heurter les arbres .

   (…)  Quand la musique s’est un moment arrêtée, elle vit du coin de l’œil quelqu’un approcher. C’était la même « grosse pointure » , celle tournant autour des femmes qu’elle avait vu plus tôt. Il se présenta comme étant Ted Hughes. Elle s’est alors souvenue des trois poèmes qu’il avait publié dans la St Botolph’s Revue, et dans le but de l’éblouir par sa vivacité d’esprit, elle se mit immédiatement à en réciter quelques extraits. Rétrospectivement, il est ironique de constater que l’un des poèmes déclamés “Law in the Country of the Cats”, traitait de la violence, sentiment irrationnel de l’inimitié et de la rivalité qui peut exister entre les individus souvent, même étrangers.
    Lors de cette première rencontre, l’attraction entre Hughes – qui avait obtenu son diplôme de Cambridge en 1954 et avait un emploi à Londres en tant que lecteur pour la J. Arthur Rank film company – et Plath, a été instantanée. Mais Sylvia a aussi senti quelque chose de plus diffus. « C’est une panthère qui me traque / Un jour, il me tuera…», écrirat-elle dans « Pursuit », un poème qu’elle a composa deux jours plus tard.
     Plath a décrit cette rencontre – aujourd’hui l’une des plus célèbres de toute l’histoire littéraire – dans son journal le lendemain. Souffrant d’une gueule de bois – elle plaisanta en disant qu’elle souffrait peut-être de DTS – elle décrit la tension sexuelle qui qui s’exerçait entre eux. Après qu’elle eut cité quelques lignes de son poème “The Casualty”, Hughes lui avait crié par-dessus la musique, d’une voix qui lui fit penser qu’il pourrait être polonais, « Vous aimez? » et lui avait demandé si elle désirait du Brandy. « Oui, » avait-elle crié en arrière,alors qu’il la conduisait dans une autre pièce. Hughes a alors claqué la porte et commencé à remplir les verres d’eau de vie que Plath a essayé de boire,  mais vainement ne parvenant pas à trouver sa bouche. Presque immédiatement, ils ont commencé à discuter de la critique de Huws sur sa poésie. Hughes a plaisanté en disant que son ami savait que Plath était belle, qu’elle ne pouvait accepter une telle critique, et qu’il ne se serait jamais attaqué à elle si elle avait été une «nulle». Il lui a dit qu’il avait «obligations» dans la chambre d’à côté – en effet, un autre étudiant de Cambridge, nommé Shirley – et qu’il travaillait à Londres et gagner 10 £ par semaine. Puis, soudain, Hughes se pencha vers elle et l’embrassa «violemment en écrasant sa bouche. » Aussitôt fait, il arracha le ruban rouge de ses cheveux avec une telle force que ses boucles d’oreilles en argent furent arrachées de ses oreilles. Ensuite il se baissa pour embrasser son cou, et Plath l’a alors mordu « profondément » sur la joue; lorsque le couple a émergé de la chambre, le sang coulait sur son visage. Au moment où Plath l’avait mordu profondément dans sa chair, elle avait pensé à la bataille à la mort que Hughes avait décrit dans“Law in the Country of the Cats”  et l’admission du criminel: « je l’ai fait, Moi. » Hughes a alors porté les « marques de dents  » sur son visage durant tout le mois suivant, alors qu’il a admis que la rencontre et la femme sont restés marqués sur sa personne  » pour de bon « .

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–––– Ted Hugues et Sylvia Plath : 2 poèmes croisés ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lovesong

Il l’aimait, elle l’aimait
Il suçait de ses baisers tout son passé son futur du moins l’essayait-il
Il n’avait d’appétit que pour elle
Elle le mordait le rongeait le suçait
Elle le voulait intégralement en elle
Bien à l’abri au chaud à jamais pour toujours
Leurs cris voltigeaient petits oiseaux dans les rideaux

Ses yeux à elle n’avaient besoin d’aucune distraction
Elle lui clouait mains poignets coudes avec ses regards
Lui l’agrippait très fort pour que la vie
Ne la sépare pas de l’instant
Il voulait que le futur cesse
Il voulait basculer, bras lui entourant la taille,
Depuis le bord même de l’instant, tomber avec elle au néant,
Dans l’infini ou autre chose qui existât
Elle avait l’étreinte pareille à une immense presse
A l’imprimer en elle
Lui, sourires pareils aux mansardes d’un château de fée
Où le monde réel n’entrait jamais
Elle, sourires comme morsures d’araignée
Qui le paralysaient jusqu’à ce qu’elle ait faim
Ses mots à lui étaient armés d’occupation
Ses rires à elle, tentatives d’assassinat
Lui ses regards, balles et dagues de vengeance
Elle ses regards, fantômes dans les coins avec d’horribles secrets
Lui ses murmures, fouets et bottes militaires,
Elle ses baisers, juristes écrivant sans interruption,
Lui ses caresses, hameçons ultimes du naufragé
Elle ses ruses d’amour, grincements de serrures
Leurs cris à tous les deux se traînaient sur les parquets
Comme animal tirant derrière lui un grand piège

Ses promesses à lui étaient bâillons de chirurgien
Ses promesses à elle lui décalottaient le crâne
Elle en faisait une broche
De ses serments il lui arrachait tous ses muscles à elle
Il lui montrait comment faire un noeud d’amour
De ses serments elle plongeait ses yeux dans le formol
Tout au fond d’un tiroir secret
Leurs hurlements collaient aux murs
Leurs têtes tombaient séparément dans le sommeil comme deux moitiés
D’un melon tranché, mais l’amour ne s’arrête pas facilement

Dans le pêle-mêle de leur sommeil ils s’échangeaient bras et jambes
Leurs cerveaux se prenaient l’un l’autre en otage dans leurs rêves

Au matin chacun arborait le visage de l’autre

Ted Hugues

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Sylvia Plath

Mad Girl’s Love Song

Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort;
J’ouvre les paupières et tout renait.
(Je pense que je t’ai inventé dans ma tête.)

Les étoiles vont valser dans le bleu et le rouge,
Et l’arbitraire noirceur arrive au galop :
Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort; 

J’ai rêvé que tu m’avais ensorcelé pour me conduire dans ton lit
m’enchanter, me sidérer, et m’embrasser jusqu’à me rendre folle
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.)

Dieu tombe du ciel, les feux de l’enfer s’estompent :
partis les séraphins et serviteurs de Satan: 
Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort; 

J’ai cru que tu reviendrais comme tu l’avais dit,
Mais je vieillis et ton nom nom m’échappe.
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.)

J’aurais mieux fait d’aimer un oiseau de tonnerre ;
Au moins, quand le printemps arrive, ils rugissent à nouveau.
J’ai fermé les yeux et tout le monde est tombé mort.
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.) »

Sylvia Plath

traduit par Schuch, le 20/11/2014

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–––– Versions originales anglaises –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Homage to Ted Hughes by Reginald Gray. Held by Bankfield Museum, Yorkshire

Homage to Ted Hughes by Reginald Gray

 Lovesong

He loved her and she loved him
His kisses sucked out her whole past and future or tried to
He had no other appetite
She bit him she gnawed him she sucked
She wanted him complete inside her
Safe and sure forever and ever
Their little cries fluttered into the curtains

Her eyes wanted nothing to get away
Her looks nailed down his hands his wrists his elbows
He gripped her hard so that life
Should not drag her from that moment
He wanted all future to cease
He wanted to topple with his arms round her
Off that moment’s brink and into nothing
Or everlasting or whatever there was

Her embrace was an immense press
To print him into her bones
His smiles were the garrets of a fairy palace
Where the real world would never come
Her smiles were spider bites
So he would lie still till she felt hungry
His words were occupying armies
Her laughs were an assassin’s attempts
His looks were bullets daggers of revenge
His glances were ghosts in the corner with horrible secrets
His whispers were whips and jackboots
Her kisses were lawyers steadily writing
His caresses were the last hooks of a castaway
Her love-tricks were the grinding of locks
And their deep cries crawled over the floors
Like an animal dragging a great trap
His promises were the surgeon’s gag
Her promises took the top off his skull
She would get a brooch made of it
His vows pulled out all her sinews
He showed her how to make a love-knot
Her vows put his eyes in formalin
At the back of her secret drawer
Their screams stuck in the wall

Their heads fell apart into sleep like the two halves
Of a lopped melon, but love is hard to stop

In their entwined sleep they exchanged arms and legs
In their dreams their brains took each other hostage

In the morning they wore each other’s face

Ted Hugues

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Sylvia Plath (1932-1963)

Sylvia Plath (1932-1963)

Mad Girl’s Love Song

« I shut my eyes and all the world drops dead ;
I lift my lids and all is born again.
(I think I made you up inside my head.)

The stars go waltzing out in blue and red ,
And arbitrary blackness gallops in :
I shut my eyes and all the world drops dead.

I dreamed that you bewitched me into bed
And sung me moon-struck, kissed me quite insane.
(I think I made you up inside my head.)

God topples from the sky, hell’s fires fade :
Exit seraphim and Satan’s men:
I shut my eyes and all the world drops dead.

I fancied you’d return the way you said ,
But I grow old and I forget your name.
(I think I made you up inside my head.)

I should have loved a thunderbird instead ;
At least when spring comes they roar back again.
I shut my eyes and all the world drops dead.
(I think I made you up inside my head.) »

                                                      Sylvia Plath

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–––– Pour en savoir plus –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  • une émission canadienne en français consacrée à Sylvia Plath avec des poèmes récités dans leur traduction française : c’est ICI 
  • le poème de Sylvia Plath « Daddy » récité par elle-même : c’est ICI

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