2 peintres à la bataille de Fromelles (1915) : Albert Weisberger et Adolph Hitler ou la stupidité des Parques


Les Parques

    Héritières des Moires grecques qui présidaient à la naissance, au déroulement de la vie puis à la mort, les trois Parques étaient, dans la religion ou la mythologie romaine, les divinités maîtresses de la destinée humaine, de la naissance à la mort. Représentées le plus souvent sous la forme de trois fileuses aux visages sévères, accablées de vieillesse, elles mesuraient la vie des hommes et tranchaient le destin. L’une, Nona, fabriquait et tenait le fil des destinées humaines, une autre, Decima, le déroulait et le plaçait sur le fuseau et la troisième, Morta, était chargée de couper le fil qui mesurait la durée de la vie de chaque mortel. Elles étaient le symbole de l’évolution de l’univers, du changement nécessaire qui commande aux rythmes de la vie et qui impose l’existence et la fatalité de la mort.

    Bon… Certes, on conçoit bien que la mort soit inévitable et qu’une Parque ait pour mission de donner le coup de ciseau fatal… Mais expliquez-moi pour quelle raison, puisque ces vieilles pies sont censées connaitre le destin de chaque humain, lorsqu’elles constataient que le fil qu’elles tenaient entre leurs mains était celui d’un humain vertueux, talentueux qui n’apporterait que des choses positives au genre humain, et qu’un autre fil était tout au contraire celui d’un être monstrueux qui n’apporterait que l’injustice, la barbarie et la souffrance, choisissent-elle de faire périr prématurément le premier et prolonger la vie du second lui permettant ainsi de commettre ses atrocités ?

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–––– mai 1915 : 1ère Guerre mondiale, Front de Fromelles près de Lille –––––––––––––––––––––––

     L’armée allemande a été contenue sur une ligne allant de la ville d’Ypres en Belgique à Arras. Les combats vont faire rage durant toute la durée de la guerre sur cette ligne de front. A 12 km de Lille, le village de Fromelles se situe à la limite de la Crête du plateau des Weppes, une éminence de faible altitude qui domine à une altitude de 15 à 20 mètres les deux vallées de la Deûle et de la Lys. Cette éminence est âprement disputée par les combattants. A partir de l’automne 1914 la guerre s’est installée dans les tranchées et le champ de batailles figé. Dans cette guerre de tranchée, l’enjeu ce sont les points hauts. Ainsi la crête d’Aubers et le talus de Fromelles sont occupés par la 1re compagnie du 16e régiment d’infanterie royale de réserve bavarois. Face à cette compagnie, les alliés alignent des combattants de l’Empire Britannique, principalement australiens.

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Le champs de bataille de Fromelles vu des lignes allemandes

     En mai 1915,  le hasard fait que les combattants bavarois comptent dans ses rangs deux peintres : un lieutenant commandant de 37 ans, Albert Weisberger, également graveur et illustrateur, installé à Munich, co-fondateur et premier président, en 1913 du mouvement avant-gardiste Muenchner Neue Secession (la Nouvelle sécession de Munich) et l’un des espoirs de la peinture allemande, le second est un petit caporal autrichien, peintre médiocre, Adolf Hitler qui allait se révéler être l’un des plus grands criminels de l’histoire.

      Eh bien les Parques, au mépris de toute logique, ont voulu que le lieutenant Albert Weisgerber tombe sur le front le 10 mai 1915 et que le caporal Hitler soit sain et sauf. Le contraire aurait fait que le peintre de talent Weisberger aurait poursuivi après la guerre sa brillante carrière et que le monde aurait échappé à la vision de vieilles croutes de peintures indigestes mais surtout aurait fait l’économie de 70 millions de morts, 30 millions de déplacés et d’un volume de destruction incommensurable… Nous n’avons pas de précisions sur les circonstances de la mort de Weisgerber; nous savons simplement que son corps, en Juin de la même année a été transféré à Munich et enterré dans le cimetière du Nord, à Nordfriedhof et que Hitler, contrairement à la légende qu’il s’était ensuite forgé, a poursuivi la guerre, pépère, comme estafette entre le commandement allemand et la ligne de front.

le caporal Hitler (assis à gauche) sur le front du Nord de la France. Dans un article de Valeurs actuelles, l’historienne Claire L’Hoër a décrit la réaliste de la guerre menée par Hitler dans le Nord de la France entre 1914 et 1916, c’est ICI


le peintre illustrateur Albert Weisberger (1878-1915)

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Albert Weisberger – auto-portrait à l’Attersee, 1911

In Flanders fields the poppies grow
Between the crosses, row on row,
That mark our place: and in the sky
The larks still bravely singing fly
Scarce heard amid the guns below.

We are the dead: Short days ago,
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved: and now we lie
In Flanders fields!

Poème composé par John McCrae’s le 3 mai 1915 durant la bataille d’Ypres en Belgique.

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     Albert Weisberger est né en 1878 à Saint-Ingbert, une petite ville de la Sarre, proche de la frontière française. Son père était l’aubergiste et le boulanger de la commune. En 1894, il débute une formation de peintre décorateur à Francfort puis, de 1897 à 1901, étudie à l’académie des arts de Munich ou il aura comme professeurs Gabriel Hacki et plus tard Franz von Stuck. Il se lie d’amitié pendant ces années à Hans Purrmann, Paul Klee, Wassily Kandinsky, Max Slevogt et Karl Arnold. En 1898, il créé le cercle d’artistes Sturmfackel avec son ami Alfred Kubin. Durant la période qui va suivre, il collaborera au magazine Die Jugend pour lequel il réalisera de nombreuses illustrations. Il maintient des liens avec sa ville natale, St. Ingbert où il a créé une série d’images du jardin de la bière. En 1906, il effectue son premier voyage à Paris pour le compte de Die Jungend, fréquente le Café du Dôme où il se confronte aux impressionnistes français, fait la connaissance de Matisse et sera fortement influencé dans ses productions par Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Cézanne, Édouard Manet, ce qui se manifestera clairement par l’évolution de son style de peinture. La même année, il visite l’exposition Hodler à Munich. En 1904 il a fait la connaissance à Munich de Margarete Pohl, artiste peintre et fille de banquiers juifs, qu’il épousera en 1907, année de son second voyage à paris. En 1909, il entreprend un voyage en Italie A partir de 1911, il rencontre enfin le succès lors d’expositions d’art à Munich et à Dresde, Berlin, Cologne et Zurich.

Supra

Weisgerber, Purrmann et Matisse à Munich

   En 1913, Weissgerber est le président fondateur du collectif d’artistes Münchner Neue Secession, qui allie des peintres tels qu’Alexej von Jawlensky, Paul Klee et Alexander KanoldtLa première exposition de la Sécession à l’automne de 1914 alors que l’Allemagne vient de déclarer la guerre début août à la Russie, la France et la Belgique. L’artiste n’a plus que quelques mois de répit avant sa mobilisation et son départ pour le front où il trouvera la mort.

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–––– quelques  illustrations parues dans la revue de Munich, Die Jungend –––––––––––––––––––––

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Albert Weisgerber – revue Jugend, la gazelle, 1904

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Albert Weisgerber – revue Jugend – Sirènes, 1904

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     La revue Jugend, créée en 1896 par l’éditeur munichois Georg Hirth, fédérait tous les mouvements artistique d’avant-garde de Munich et jouissait d’une grande notoriété dans toute l’Europe, elle s’était attirée la collaboration de nombreux artistes, Albert Weisgerber en était l’un des principaux. Il a collaboré activement à la revue de 1903 à 1906.

Autres illustrations réalisées par Weisgerber pour la revue Die Jungend

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–––– Weisgerber peintre ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Albert Weisgerber - Biergarten, 1904

Albert Weisgerber – Biergarten, 1904

Weisgerber - Procession à St Ingbert, 1907

Albert Weisgerber – Procession à St Ingbert, 1907

Weisgerber - Autoportrait, 1908

Albert Weisgerber – Autoportrait, 1908

Weisgerber - promenade dans le jardin anglais, 1910

Albert Weisgerber – promenade dans le jardin anglais, 1910

Albert Weisgerber - Gefesselter Sebastian im Walde, 1910

Albert Weisgerber – Gefesselter Sebastian im Walde, 1910

Albert Weisgerber - Schlafender Knabe im Wald, 1912

Albert Weisgerber – Schlafender Knabe im Wald, 1912

Albert Weisgerber - Absalom, 1912

Albert Weisgerber – Absalom, 1912

Weiblicher - Akt auf rotem Diwan, 1914

Albert Weißgerber – Weiblicher Akt auf rotem Diwan, 1914

Albert Weisgerber - David et Goliath, 1914

Albert Weisgerber – David et Goliath, 1914

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–––– illustration des contes des Frères Grimm ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Weisgerber - illustration du conte Die Fieben Raben des Frères Grimm

Weisgerber – illustration du conte Die Sieben Raben (les sept corbeaux) des Frères Grimm

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D’autres illustrations des contes des Frères Grimm réalisées par Weisgerber

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––– articles et documentation liés ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sur ce blog : 
. Poèsie de l’expressionnisme allemand (I) : de mortelle amertume à l’apocalypse : c’est ICI
. pessimisme, cynisme et ambiguïté : Gottfried Benn, poète expressionniste et dermatologue – c’est ICI
. illustres illustrateurs : Jeanne Mammen, période Weimar (1914-1933) : c’est ICI
Peter Behrens (1868-1940), pionnier de l’architecture moderne et du design – (I) 1885-1907 : les années de formation – c’est ICI


 

Ted Hugues et Sylvia Plath ou quand la poésie se fait tragédie : 2 poèmes croisés

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 Ted Hugues (1930-1998)Ted Hugues (1930-1998)

     Ted Hughes (Edward James Hughes) est considéré comme l’un des plus grands poètes de sa génération. Au Royaume-Uni, il a été Poet Laureate (c’est-à-dire poète officiel de la Reine) de 1984 jusqu’à sa mort en 1998. Il est né en 1930 dans un village du comté anglais du West Yorkshire. cadet d’une fratrie de trois enfants (son frère Gerald est de dix ans son aîné, et sa sœur Olwyn a deux ans de plus que lui). Il passe donc les premières années de sa vie en milieu rural, au milieu des fermes dans un paysage de landes arides balayées par les vents et cela aura une influence capitale sur la tournure de son œuvre. Il a été profondément marqué dans sa petite enfance disant plus tard qu’il ne pouvait : « jamais échapper à l’impression que toute la région [était] en deuil de la Première Guerre mondiale ». En 1937, sa famille déménage à Mexborough (en), petit bourg du Yorkshire, où ses parents s’établissent comme buralistes et marchands de journaux. Cet ancrage dans le prolétariat britannique des années 1930 s’avérera également déterminant. C’est là, à l’âge de onze ans qu’il commence à écrire ses premiers poèmes. Après deux années de service dans la Royal Air Force, il s’inscrit au Pembroke College, à l’Université de Cambridge pour étudier la littérature anglaise mais  se tournera bientôt vers les disciplines de l’anthropologie et de l’archéologie. C’est là qu’il rencontre une jeune poétesse américaine, Sylvia Plath, qu’il épouse en 1956 et dont il aura deux enfants, Frieda et Nicholas mais ils se sépareront six ans plus tard, à l’automne 1962.
     Ces premières œuvres sont très nettement inspirées par la nature et, en particulier, l’innocente sauvagerie des animaux. Plus tard, sa poésie s’ancrera dans le maniement des mythes et dans la tradition des bardes gaéliques. Le premier recueil de Ted Hughes, Hawk in the Rain, publié en 1957, reçoit un accueil critique enthousiaste. Dès 1959, il a obtenu le prestigieux Prix Galbraith, puis le Prix Somerset Maugham en 1960 et le Prix Hawthornden en 1961. Son œuvre la plus remarquable est sans doute Crow (1970). Le recueil Tales from Ovid (1997) contient une sélection de traductions libres de vers tirés des Métamorphoses d’Ovidé. Outre de la poésie, Ted Hughes a écrit des livrets d’opéra (entre autres The Story of Vasco de Gordon Crosse d’après la pièce Histoire de Vasco de Georges Schehadé) et des livres pour enfants, notamment The Iron Man, qui a servi de base à l’opéra rock du même nom réalisé par Pete Townshend, le guitariste leader des Who, ainsi qu’au film d’animation Le Géant de fer (The Iron Giant). L’anthologie définitive de tous ses poèmes, riche de 1333 pages, est parue sous le titre de Collected Poems en 2003.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille Frieda

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille Frieda

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l’archétype du poète maudit

   Ted Hugues  a été référencé à l’archétype du poète maudit par excellence. En 1963, une année après leur séparation qui aurait été causée par des infidélités supposées de Hugues avec Assia Wevill, une jeune femme juive originaire d’Allemagne qui en était à son troisième mariage, Sylvia Plath, après avoir préparé le repas de ses deux enfants calfeutre les ouvertures de sa cuisine et se suicide en plaçant sa tête dans la gazière. Hugues a été mis en cause par certaines féministes et admirateurs de Sylvia Plath pour son rôle supposé dans ce suicide l’accusant notamment d’avoir été un homme égoïste et impitoyable, un amant sauvage et un tyran domestique. Il aurait écrit, à la mort de Plath : « Voilà la fin de ma vie. Le reste est posthume ». Il rompra le silence sur la mort de Sylvia dans Birthday Letters, son dernier ouvrage publié avant sa mort, revenant sous la forme de lettres-poèmes sur des aspects de leur vie commune et sur son comportement de l’époque. L’illustration de la couverture de l’édition originale a été réalisée par la fille du couple, Frieda Hughes.

Ted Hughes, Assia Wevill and Frieda

Ted Hughes, Assia Wevill and Frieda

   Six années après la mort de Sylvia, c’est au tour de sa maîtresse Assia Wevill de se suicider de la même façon, non sans avoir tué la petite fille qu’elle avait eu avec Hugues, Alexandra Tatiana Elise surnommé Shura.
   Enfin, en 2009, ce sera le tour du fils aîné de Hugues et Sylvia, Nicholas, de se suicider à son tour par pendaison à l’issue d’une longue période de dépression à son domicile en Alaska où il exerçait le métier de professeur des sciences de la mer à l’Université de Fairbanks et où il vivait seul.

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Ted Hugues et Sylvia Plath - Photographies par The Times et London Evening Standard

Ted Hugues et Sylvia Plath – Photographies par The Times et London Evening Standard

« Il a déchiré la bande de cheveux roux de sa tête et son ravi avec une telle force que ses boucles d’oreilles en argent sont venus écrêté de ses oreilles. »

25 février 1956: la rencontre de Sylvia Plath et de Ted Hughes  par Maria Popova, blog brain pickings – New York (traduction Enki)

    Le 25 février 1956, Sylvia Plath  entra dans une salle pleine à craquer et a immédiatement repéré ce qu’elle a décrit plus tard dans son journal comme un « une grosse pointure » Elle a demandé à ses compagnons, si quelqu’un connaissait le nom de ce jeune homme mais n’a reçu aucune réponse. La fête battait son plein et les rythmes débridés du jazz, la syncopée insistante du piano, le chant séducteur de sirènes de la trompette, rendait difficile la conversation. Sylvia qui étudiait à Cambridge grâce sur une bourse Fulbright, avait bu toute la nuit : une envoyée mortelle de « red-gold » Whisky Mac dans un pub de la ville avec sa compagnon pour cette nuit, Hamish Stewart. Le puissante cocktail de scotch et le vin au gingembre l’avait privé de ses sensations et donnait l’impression qu’elle pouvait presque marcher dans l’air. En fait, l’alcool avait eu un effet opposé; lorsqu’elle s’était rendue à la fête, elle s’était trouvée elle-même si ivre qu’elle s’était gardée de heurter les arbres .

   (…)  Quand la musique s’est un moment arrêtée, elle vit du coin de l’œil quelqu’un approcher. C’était la même « grosse pointure » , celle tournant autour des femmes qu’elle avait vu plus tôt. Il se présenta comme étant Ted Hughes. Elle s’est alors souvenue des trois poèmes qu’il avait publié dans la St Botolph’s Revue, et dans le but de l’éblouir par sa vivacité d’esprit, elle se mit immédiatement à en réciter quelques extraits. Rétrospectivement, il est ironique de constater que l’un des poèmes déclamés “Law in the Country of the Cats”, traitait de la violence, sentiment irrationnel de l’inimitié et de la rivalité qui peut exister entre les individus souvent, même étrangers.
    Lors de cette première rencontre, l’attraction entre Hughes – qui avait obtenu son diplôme de Cambridge en 1954 et avait un emploi à Londres en tant que lecteur pour la J. Arthur Rank film company – et Plath, a été instantanée. Mais Sylvia a aussi senti quelque chose de plus diffus. « C’est une panthère qui me traque / Un jour, il me tuera…», écrirat-elle dans « Pursuit », un poème qu’elle a composa deux jours plus tard.
     Plath a décrit cette rencontre – aujourd’hui l’une des plus célèbres de toute l’histoire littéraire – dans son journal le lendemain. Souffrant d’une gueule de bois – elle plaisanta en disant qu’elle souffrait peut-être de DTS – elle décrit la tension sexuelle qui qui s’exerçait entre eux. Après qu’elle eut cité quelques lignes de son poème “The Casualty”, Hughes lui avait crié par-dessus la musique, d’une voix qui lui fit penser qu’il pourrait être polonais, « Vous aimez? » et lui avait demandé si elle désirait du Brandy. « Oui, » avait-elle crié en arrière,alors qu’il la conduisait dans une autre pièce. Hughes a alors claqué la porte et commencé à remplir les verres d’eau de vie que Plath a essayé de boire,  mais vainement ne parvenant pas à trouver sa bouche. Presque immédiatement, ils ont commencé à discuter de la critique de Huws sur sa poésie. Hughes a plaisanté en disant que son ami savait que Plath était belle, qu’elle ne pouvait accepter une telle critique, et qu’il ne se serait jamais attaqué à elle si elle avait été une «nulle». Il lui a dit qu’il avait «obligations» dans la chambre d’à côté – en effet, un autre étudiant de Cambridge, nommé Shirley – et qu’il travaillait à Londres et gagner 10 £ par semaine. Puis, soudain, Hughes se pencha vers elle et l’embrassa «violemment en écrasant sa bouche. » Aussitôt fait, il arracha le ruban rouge de ses cheveux avec une telle force que ses boucles d’oreilles en argent furent arrachées de ses oreilles. Ensuite il se baissa pour embrasser son cou, et Plath l’a alors mordu « profondément » sur la joue; lorsque le couple a émergé de la chambre, le sang coulait sur son visage. Au moment où Plath l’avait mordu profondément dans sa chair, elle avait pensé à la bataille à la mort que Hughes avait décrit dans“Law in the Country of the Cats”  et l’admission du criminel: « je l’ai fait, Moi. » Hughes a alors porté les « marques de dents  » sur son visage durant tout le mois suivant, alors qu’il a admis que la rencontre et la femme sont restés marqués sur sa personne  » pour de bon « .

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–––– Ted Hugues et Sylvia Plath : 2 poèmes croisés ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lovesong

Il l’aimait, elle l’aimait
Il suçait de ses baisers tout son passé son futur du moins l’essayait-il
Il n’avait d’appétit que pour elle
Elle le mordait le rongeait le suçait
Elle le voulait intégralement en elle
Bien à l’abri au chaud à jamais pour toujours
Leurs cris voltigeaient petits oiseaux dans les rideaux

Ses yeux à elle n’avaient besoin d’aucune distraction
Elle lui clouait mains poignets coudes avec ses regards
Lui l’agrippait très fort pour que la vie
Ne la sépare pas de l’instant
Il voulait que le futur cesse
Il voulait basculer, bras lui entourant la taille,
Depuis le bord même de l’instant, tomber avec elle au néant,
Dans l’infini ou autre chose qui existât
Elle avait l’étreinte pareille à une immense presse
A l’imprimer en elle
Lui, sourires pareils aux mansardes d’un château de fée
Où le monde réel n’entrait jamais
Elle, sourires comme morsures d’araignée
Qui le paralysaient jusqu’à ce qu’elle ait faim
Ses mots à lui étaient armés d’occupation
Ses rires à elle, tentatives d’assassinat
Lui ses regards, balles et dagues de vengeance
Elle ses regards, fantômes dans les coins avec d’horribles secrets
Lui ses murmures, fouets et bottes militaires,
Elle ses baisers, juristes écrivant sans interruption,
Lui ses caresses, hameçons ultimes du naufragé
Elle ses ruses d’amour, grincements de serrures
Leurs cris à tous les deux se traînaient sur les parquets
Comme animal tirant derrière lui un grand piège

Ses promesses à lui étaient bâillons de chirurgien
Ses promesses à elle lui décalottaient le crâne
Elle en faisait une broche
De ses serments il lui arrachait tous ses muscles à elle
Il lui montrait comment faire un noeud d’amour
De ses serments elle plongeait ses yeux dans le formol
Tout au fond d’un tiroir secret
Leurs hurlements collaient aux murs
Leurs têtes tombaient séparément dans le sommeil comme deux moitiés
D’un melon tranché, mais l’amour ne s’arrête pas facilement

Dans le pêle-mêle de leur sommeil ils s’échangeaient bras et jambes
Leurs cerveaux se prenaient l’un l’autre en otage dans leurs rêves

Au matin chacun arborait le visage de l’autre

Ted Hugues

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Sylvia Plath

Mad Girl’s Love Song

Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort;
J’ouvre les paupières et tout renait.
(Je pense que je t’ai inventé dans ma tête.)

Les étoiles vont valser dans le bleu et le rouge,
Et l’arbitraire noirceur arrive au galop :
Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort; 

J’ai rêvé que tu m’avais ensorcelé pour me conduire dans ton lit
m’enchanter, me sidérer, et m’embrasser jusqu’à me rendre folle
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.)

Dieu tombe du ciel, les feux de l’enfer s’estompent :
partis les séraphins et serviteurs de Satan: 
Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort; 

J’ai cru que tu reviendrais comme tu l’avais dit,
Mais je vieillis et ton nom nom m’échappe.
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.)

J’aurais mieux fait d’aimer un oiseau de tonnerre ;
Au moins, quand le printemps arrive, ils rugissent à nouveau.
J’ai fermé les yeux et tout le monde est tombé mort.
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.) »

Sylvia Plath

traduit par Schuch, le 20/11/2014

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–––– Versions originales anglaises –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Homage to Ted Hughes by Reginald Gray. Held by Bankfield Museum, Yorkshire

Homage to Ted Hughes by Reginald Gray

 Lovesong

He loved her and she loved him
His kisses sucked out her whole past and future or tried to
He had no other appetite
She bit him she gnawed him she sucked
She wanted him complete inside her
Safe and sure forever and ever
Their little cries fluttered into the curtains

Her eyes wanted nothing to get away
Her looks nailed down his hands his wrists his elbows
He gripped her hard so that life
Should not drag her from that moment
He wanted all future to cease
He wanted to topple with his arms round her
Off that moment’s brink and into nothing
Or everlasting or whatever there was

Her embrace was an immense press
To print him into her bones
His smiles were the garrets of a fairy palace
Where the real world would never come
Her smiles were spider bites
So he would lie still till she felt hungry
His words were occupying armies
Her laughs were an assassin’s attempts
His looks were bullets daggers of revenge
His glances were ghosts in the corner with horrible secrets
His whispers were whips and jackboots
Her kisses were lawyers steadily writing
His caresses were the last hooks of a castaway
Her love-tricks were the grinding of locks
And their deep cries crawled over the floors
Like an animal dragging a great trap
His promises were the surgeon’s gag
Her promises took the top off his skull
She would get a brooch made of it
His vows pulled out all her sinews
He showed her how to make a love-knot
Her vows put his eyes in formalin
At the back of her secret drawer
Their screams stuck in the wall

Their heads fell apart into sleep like the two halves
Of a lopped melon, but love is hard to stop

In their entwined sleep they exchanged arms and legs
In their dreams their brains took each other hostage

In the morning they wore each other’s face

Ted Hugues

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Sylvia Plath (1932-1963)

Sylvia Plath (1932-1963)

Mad Girl’s Love Song

« I shut my eyes and all the world drops dead ;
I lift my lids and all is born again.
(I think I made you up inside my head.)

The stars go waltzing out in blue and red ,
And arbitrary blackness gallops in :
I shut my eyes and all the world drops dead.

I dreamed that you bewitched me into bed
And sung me moon-struck, kissed me quite insane.
(I think I made you up inside my head.)

God topples from the sky, hell’s fires fade :
Exit seraphim and Satan’s men:
I shut my eyes and all the world drops dead.

I fancied you’d return the way you said ,
But I grow old and I forget your name.
(I think I made you up inside my head.)

I should have loved a thunderbird instead ;
At least when spring comes they roar back again.
I shut my eyes and all the world drops dead.
(I think I made you up inside my head.) »

                                                      Sylvia Plath

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–––– Pour en savoir plus –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  • une émission canadienne en français consacrée à Sylvia Plath avec des poèmes récités dans leur traduction française : c’est ICI 
  • le poème de Sylvia Plath « Daddy » récité par elle-même : c’est ICI

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Il faut séduire pour mieux détruire – Hubert Félix Thiéfaine : Les Ombres du Soir

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en cas de blocage, appuyer sur le sigle YouTube en bas à droite de la vidéo…

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Paroles de Les Ombres Du Soir

elle dort au milieu des serpents
sous la tonnelle près des marais
les yeux au-delà des diamants
qu’elle a incrustés dans ses plaies
elle dit c’est pas St Augustin
qui joue du violon dans les bois
et Paganini encore moins
ça semble étrange mais je la crois
j’ai rien entendu par ici
depuis des siècles et ma mémoire
au fil des brouillards et des nuits
se perd dans les ombres du soir

là-bas, plus loin coule une rivière
qui nous sert de démarcation
enfin j’veux dire pendant les guerres
quand on a une occupation
les spectres des morts lumineux
se promènent la nuit sous les saules
et ceux qu’oublient de faire un voeux
en perdent soudain leur self contrôle
on les r’trouve collés à la pluie
depuis des siècles et ma mémoire
au fil des brouillards et des nuits
se perd dans les ombres du soir

J’ai vu pas mal de filles tomber
souvent là-bas du haut du pont
et faire semblant de se noyer
en chevauchant leurs illusions
elle, elle me fixe tendrement
elle caresse un aspic et dit
rien vu de tel depuis longtemps
oh non, rien de tel, mon ami
pas vu de telles orgies ici
depuis des siècles et ma mémoire
au fil des brouillards et des nuits
se perd dans les ombres du soir

Au souffle brumeux des vipères
elle me montre du doigt la sphaigne
où tritons, salamandres en guerre
se battent au milieu des châtaignes
tu sais déjà, me murmure-t-elle,
qu’il faut séduire pour mieux détruire
et dans un geste et des bruits d’ailes
elle disparaît dans un sourire
puis elle revient et me poursuit
depuis des siècles et ma mémoire
au fil des brouillards et des nuits
se perd dans les ombres du soir

hm… elle joue avec ses serpents
sous la tonnelle près de marais
mais ses visions ne durent qu’un temps
et le temps lui–même disparaît
les heures se courbent dans l’espace
et tournent autour d’un monde ancien
où les lunes s’estompent et s’effacent
en glissant sur un flux sans fin
d’aucuns en cherchent la sortie
depuis des siècles et ma mémoire
au fil des brouillards et des nuits
se perd dans les ombres du soir

Paroles et musique : H.F. Thiéfaine (album Suppléments de mensonge)

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Peter Behrens (1868-1940), pionnier de l’architecture moderne et du design – (I) 1885-1907 : années de formation

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Peter Behrens (1868-1940) - portrait par Max Liebermann, 1923

Peter Behrens (1868-1940) – portrait par Max Liebermann, 1923

    Peter Behrens, né le 14 avril 1868 à Hambourg et mort le 27 février 1940 à Berlin était un artiste visionnaire qui réunissait les talents les plus divers. Tout à la fois architecte, peintre, graveur, designer et typographe. Il passait allègrement d’une discipline à l’autre : de la peinture à l’architecture en passant par la conception graphique et le dessin d’appareils ménagers ou de meubles et la création de polices d’écriture. Il contribué de manière importante au développement de l’Architecture moderne en Allemagne et a été le premier designer industriel en étant l’ inventeur du design d’entreprise (Corporate Design) par son travail au sein de l’entreprise AEG avant la Première Guerre Mondiale. Cofondateur de la Deutscher Werkbund, il a participé à tous les mouvements d’avant-garde dans les domaines de l’art, de l’artisanat et de la production industrielle.

Peter Behrens (1868-1940) - portrait par Max Liebermann

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–––– période 1885-1899 : le Jugendstil et la Sécession de Munich –––––––––––––––––––––––––––––––––

jungend, Munich    Après avoir étudié la peinture à l’Académie préscolaire de Karlsruhe et suivi les cours de l’École des beaux-arts à Hambourg, Behrens part à Munich en 1890 où il travaille comme peintre et artiste graphique, il y rejoint le mouvement Jugendstil , une variante munichoise du modern style, et produit alors des gravures sur bois, des illustrations en couleurs, des dessins pour les métiers du livre et des objets selon le style en vogue produit par ce mouvement. En avril 1892, plus de 100 artistes créent la Sécession de Munich (Verein bildender Künstler Münchens e. V. Secession), parmi eux figure Peter Behrens en compagnie de Franz von Stuck, Max Liebermann et Lovis Corinth. Il s’agissait pour tous ces artistes de rejeter l’historicisme, le style officiel «du temps de la fondation» ( Gründerzeitstil) qui s’était développé au cours de la fondation du second empire (Reich) en 1871 qu’on estimait alors lourd, trop baroque et démodé. Le moment était venu de trouver un nouveau style. et créer du neuf. La Sécession de Munich poursuivra son activité jusqu’à sa dissolution par les nazis en 1938, durant leur « purification culturelle ».  Un peu plus tard, en pleine période de la renaissance des Arts and Crafts en Allemagne, Behrens uni ses forces avec Hermann Obrist, Août Endell, Bruno Paul, Richard Riemerschmid et Bernhard Pankok pour fonder en 1898, toujours à Munich, les Ateliers réunis pour l’art dans l’artisanat (Vereinigte Werkstätten für Kunst und Handwerk) afin de produire des objets utilitaires façonnés à la main, mouvement qui exercera une influence considérable sur al suite du design germanique. Tous ces mouvements étaient fédérés autour de la revue Jugend créé en 1896 par l’éditeur munichois Georg Hirth. 

Peter Behrens - Der Kuss, 1898

Peter Behrens – Der Kuss, 1898

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–––– période 1899-1907 : la colonie de la Mathildenhöhe à Darmstadt ––––––––––––––––––––––––––––

Mathildenhöhe à Darmstadt

Mathildenhöhe à Darmstadt

Mathildenhöhe : le credo de Joseph maria Olbrich :
« Nous devons construire une ville, une ville complète ! Quelque chose de plus petit ne servirait à rien ! Le gouvernement devrait nous donner […] un champ, et il nous appartient de créer un monde. Construire une seule maison ne signifierait rien. Comment pourrait-elle être belle si une maison laide est construite à ses côtés ? À quoi serviraient trois, cinq, voire dix belles maisons […] si les fauteuils qui sont placés à l’intérieur sont laids ou les plaques ne sont pas beaux ? Non – il nous faut un grand champ, un vaste domaine vide ; et nous pourrons montrer ce que nous pouvons faire. De la conception générale jusqu’au dernier détail, tout sera régi par le même esprit, les rues et les jardins, les palais et les maisons, les tables et les fauteuils , les lampes et les cuillères exprimeront tous la même sensibilité, et au milieu de tout cela, comme un temple dans une rainure sacré, sera bâti une maison de travail, l’atelier de deux artistes et un atelier d’artisans […] » (Joseph Maria Olbrich, cité dans: Hermann Bahr, ». Ein Dokument deutscher Kunst « , dans Bildung Essais , Leipzig 1900, p. 45 .) 

    Au cours du XIXe siècle, l’art décoratif était devenu une branche économique importante en Allemagne. Le Grand-Duc de la Hesse Ernst Ludwig, petit-fils de la reine Victoria, avait passé beaucoup de temps en Angleterre où il avait apprécié les écrits de Morris et Ruskin et l’essor des Arts and Crafts. Dans son Nouveau Palais érigé à Darmstadt, il avait d’ailleurs engagé deux artistes de ce mouvement pour décorer des chambres. Son projet était de profiter de la vogue de l’art décoratif pour développer l’industrie régionale et en même temps de faire de Darmstadt un centre culturel important. C’est ainsi qu’en automne 1899, il réunit sept artistes reconnus dans les domaines de l’architecture, de l’art décoratif, de la sculpture et de la peinture et fonda une colonie d’artistes sur la Mathildenhöhe (colline de Mathilde), un parc situé non loin du centre ville. Peter Behrens et l’autrichien Joseph Maria Olbrich, cofondateur de la Sécession viennoise, figuraient parmi ces artistes. la colonie devint un champ d’expérimentation sensationnel en matière d’innovations artistiques, à travers lesquelles les jeunes artistes s’efforçaient de concrétiser leur idéal de fusion entre l’art et la vie. Leur intention était de révolutionner l’architecture et la décoration d’intérieur afin de créer une nouvelle culture qui serait l’expression de la vie moderne Les efforts du Grand-Duc étaient secondés à Darmstadt par l’éditeur-mécène Alexander Koch dont les revues d’art Innendekoration (La décoration intérieure) et Deutsche Kunst und Dekoration (L’art et la décoration allemands) devinrent des porte-voix importants du nouveau style. La première exposition de la colonie d’artistes avait lieu en 1901 sur la Mathildenhöhe. Les membres de la colonie, dont Peter Behrens, avaient construit un bâtiment d’exposition et neuf maisons du style Art Nouveau et du Jugenstil allemand, entièrement meublées et décorées afin de donner l’exemple comment construire et habiter de façon moderne. Les sept artistes invités ont reçu une bourse de 7 ans. Cet exposition était un grand succès international même si ici et là on critiquait certaines formes trop bizarres. Ainsi Darmstadt, avec Nancy, Paris, Vienne et Glasgow, était devenu un centre de l’Art Nouveau européen, et trois autres expositions en 1904, 1908 et 1914 faisant sensation avaient lieu. En 1902, le duc de Saxe-Weimar s’inspirera de la démarche du Grand-Duc de la Hesse en invitant Henry Van de Velde à ouvrir une Ecole des arts.

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la maison de Behrens à Mathildenhöhe

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Peter Behrens - chaise, vers 1902

mobilier de la maison Berhens à Mathildenhöhe et objets conçus par Behrens

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–––– période 1903-1907 : enseignement à Dusseldorf, premières commandes en architecture  ––––

    En 1902, Berhens commençait à se sentir à l’étroit à Mathildenhöhe où l’architecte Olbrich monopolisait la conception de la plupart des constructions principales et des dissensions étaient apparues entre les artistes de la colonie. Le poste de directeur de la Kunstgewerbeschule (école des arts appliqués) de Dusseldorf était vacant, Bahrens y postula. C’est grâce à l’architecte Hermann Muthesius, fonctionnaire d’état qui rentrait d’un séjour à Londres où il avait été attaché culturel, qu’il obtint le poste. Mathesius voulait réformer les écoles d’art et de design allemandes en s’inspirant de ce qu’il avait appris en Angleterre. A peine installé à Dusseldorf, Behrens effectua en juin 1902 un voyage d’étude en Angleterre et en Ecosse qui lui fit une grande impression : « Ce voyage m’a permis d’approfondir et de renforcer mes notions sur la culture moderne, que j’honorerai jusqu’à la fin de mes jours » (lettre à Muthesius du 9 août).
   Behrens s’entourera à Dusseldorf de jeunes artistes et architectes de talents engagés dans le courant moderniste qui exercèrent une influence notable sur son propre travail. C’est le cas notamment de Rudolf Bosselt, sculpteur de la colonie de Darmstadt, Fritz Ehmcke, graphiste berlinois, Max Benirschke, décorateur d’intérieur viennois, Joseph Bruckmüller, peintre viennois et surtout J.L. M. Lauweriks, architecte hollandais qui exercera une grande influence sur sa pratique architecturale. Sous sa direction des réformes fondamentales changeront le visage de cette école. 

Réalisations architecturales entre 1904 et 1907

. 1904 : Garten und Kunstausstellung à Düsseldorf et restaurant Jungbrunnen
. été 1904 : séjour en Italie, à Rome et Pompéi pour étudier les antiquités.
. 1905 : lieu de conférence pour le Folkwang musuem  à Hagen en Westphalie
. 1905 : salon et mobilier de la maison Schede sur la Ruhr près de Hagen.
. 1905 : salle de lecture de la bibliothèque de Düsseldorf
. 1905 : bâtiments de la Nordwestdeutsche Kunstausstellung (exposition d’art du nord-ouest de l’Allemagne) à    Oldenburg.
. 1905 : chambre à coucher et salon pour exposition organisée par les magasins Wertheim à Berlin
. 1905 : aménagement de l’exposition de peintures Deutsche Jahrhundertausstellung du Musée national de            Berlin.
. 1905-1906 : maison Obenhauer à St-Johann-Saarbrücken
. 1906 : salle de concerts de l’exposition Deutsche Kunstgewerbeausstellung de Dresde
. 1906 : salle de concerts La Tonhaus pour l’exposition artistique du parc floral de Cologne.
. 1906-1907 : crématoire de Delstern en Prusse
. 1906-1907 : atelier pour la société Josef Klein à Hagen
. 1906 : projets non réalisés d’un temple protestant à Hagen et des grands magasins Warenhaus Leonard Tietz    à  Düsseldorf.
. fin 1906-1907 : salle d’Exposition Internationale de l’Art de Mennheim.

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Peter Behrens, Crematorium in Hagen-Delstern, Germany

Peter Behrens, fenêtre du crématorium de Hagen-Delstern, Germany

Crédit photographique : livre d’Alan Windsor « Peter Behrens, architecte et designer » – Pierre Mardaga, Editeur à Bruxelles, 1981

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la création du monde dans Le Paradis perdu de John Milton (1667) – Traduction de Chateaubriand

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John Milton (1608-1674)John Milton (1608-1674)

Cet extrait est tiré du Livre VII, intitulé ARGUMENT. Dans ce chapitre, l’ange Raphaël, à la demande d’Adam, raconte les raisons quo ont prévalues pour la création d’un nouveau Monde par Dieu. C’est après avoir expulsé du Ciel Satan et ses anges que sa décision est prise; il sera peuplé de nouvelles créatures. Le Tout-Puissant déléguera à son Fils, l’œuvre de la création qui durera six jours

    (…). Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la Toute-Puissance, couronné des rayons de la Majesté divine : la sagesse et l’amour immense, et tout son PERE brillait en LUI. Autour de son char se répondaient nombre de chérubins, séraphins,  potentats, trônes, vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un Esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute sa largeur, ses portes éternelles, tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de Gloire dans son puissant VERBE et dans son ESPRIT, qui venait créer de nouveaux mondes.
     Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable Abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

     – Silence, vous vagues troubles ! et toi, Abîme, paix, dit le VERBE qui fait tout; cessez vos discordes !

     Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des chérubins, pleins de la Gloire Paternelle, il entra dans le CHAOS et dans le monde qui n’était pas né; car le CHAOS entendit sa voix : le cortège des anges le suivaient dans une procession brillante, pour voir la Création et les merveilles de sa puissance. Alors, il arrête les Roues ardentes, et prend en main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de DIEU, pour tracer la circonférence de cet Univers et de toutes les choses crées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :

     – Jusque là étends-toi, jusque là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô Monde !

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William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    Ainsi Dieu créa le Ciel, ainsi il créa la Terre, matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme ; mais sur le calme des eaux l’esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide ; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets : la Terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.

    – Que la lumière soit !  dit Dieu :

    Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le Soleil n’était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
    Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère : il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les choeurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres ; jour de naissance du Ciel et de la Terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses oeuvres : ils le chantèrent Créateur, quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

   Dieu dit derechef :

   – Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.

    Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de pour que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de Ciel. Ainsi du soir et du matin, le choeur chanta le second jour.
    La Terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux ; elle n’apparaissait pas : sur toute la surface de la Terre le plein océan s’étendait, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la Terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.

    Dieu dit alors :

    – Que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse.

    Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues ; leurs têtes montent dans le Ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière qui se forme en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées) s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les neuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

    Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées, il l’appela mer ; il vit que cela était bon, et dit :

    – Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.

    A peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue) poussa une herbe tendre, qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure ; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein, suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes ; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts, les vallées et les fontaines de touffes de bois, les fleuves de bordures le long de leur cours. La Terre à présent parut un Ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
   Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour.

    Le Tout-Puissant parla encore :

    – Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du Ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit ; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux : comme je l’ordonne, leur office, dans le firmament du Ciel, sera de donner la lumière à la terre !  Et cela fut fait ainsi.

    Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du Ciel pour illuminer la Terre, et pour régler le jour et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.
    Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le Ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée ; il la transplanta, et la plaça dans l’orbe du Soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que si loin de l’oeil humain on ne les voie que diminués D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du Ciel : le pâle crépuscule et les Pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
    Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la Lune était suspendue : miroir du Soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit ; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des Cieux ; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient, pour la première fois, leurs luminaires radieux, qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

    Et Dieu dit :

   – Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du Ciel. 

   Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment, chacun selon leurs espèces ; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce : et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant :

   – Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières ; que les oiseaux se multiplient sur la terre.

    Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons, qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue, leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou, se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or ; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme ; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’Océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans, et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
    Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’oeuf qui, bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus : bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
    Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air ; d’autres, plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes, qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.
   De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
   D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duvéteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames ; souvent il quitte l’humide élément, et, s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes, le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

    Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin, au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :

    – Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce !

    La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte se leva la bête fauve, là où elle se tient d’ordinaire dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, s’élevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. A peine Béhémot, le plus gros des fils de la Terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.
    A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d’ailes, agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
    D’abord l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand coeur ! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs) ; d’une énorme étendue quelquefois, il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible et qu’il obéisse à ton appel.
    Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil souriait charmante ; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n’était pas encore accompli.

    Il y manquait le chef-d’oeuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le Ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le coeur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent ?), distinctement à son Fils parla de la sorte :

    – Faisons à présent l’Homme à notre image et à notre ressemblance ; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.

Traduction de Chateaubriand, 1836

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Pour la totalité du texte de l’ouvrage traduit par Chateaubriant, c’est ICI ou  ICI.

Pour la version originale anglaise, c’est ICI

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52 % des animaux sauvages ont disparu depuis 1970 – poème Quand….

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L’Indice Planète Vivante ® (IPV), établi en mesurant plus de 10 000 populations représentatives de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens et de poissons, a décliné de quelque 52 % depuis 1970. (Rapport Planète Vivante 2014)

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Quand…

Quand le dernier Rhinocéros sera abattu
pour que le tycoon puisse épancher son foutre
dans le ventre d’une putain.
Quand le dernier ourang-outang sera en cage
dans un zoo d’Atlanta ou de Berlin.
Quand le dernier ours blanc sera mort noyé
après la fonte de sa banquise.
Quand toute la vie sauvage se réduira
à des échantillons d’ADN conservés
dans des silos réfrigérés protégés
pour préserver la bonne conscience.
Quand les bêtes ne seront plus que des images.
Quand tous les arbres de la dernière forêt primaire
auront été remplacés par des palmiers à huiles,
alignés et plantés au cordeau.
Quand, dans le monde, la dernière courbe
aura été redressée et mise au pas.
il ne restera plus alors comme courbes
que les lignes de tes jambes,
la chute de tes reins, les rondeurs de tes seins
Il ne restera plus comme sauvagerie
que toi et moi quand nous faisons l’amour.
Et quand même cela aura disparu,
alors il ne restera plus rien.

Enki signature °°

le 9 octobre 2014

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logo WWF

Le Rapport Planète Vivante 2014

Cette nouvelle édition du Rapport Planète Vivante ® ne conviendra pas aux âmes sensibles : la première conclusion qui s’impose, en effet, c’est que l’Indice Planète Vivante ® (IPV), établi en mesurant plus de 10 000 populations représentatives de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens et de poissons, a décliné de quelque 52 % depuis 1970.
Autrement dit, en moins de deux générations, la taille des populations des espèces sauvages a fondu de moitié. Or, les différentes formes du vivant sont à la fois la matrice des écosystèmes permettant la vie sur Terre, et le baromètre de ce que nous faisons subir à notre planète, notre unique demeure. Et en nous désintéressant de leur sort, nous courons à notre propre perte.
Ce que nous faisons, c’est dilapider les dons offerts par la nature comme si nous avions plus d’une Terre à notre disposition. En prélevant dans nos écosystèmes et nos processus naturels davantage que ce qu’ils peuvent régénérer eux-mêmes, c’est notre avenir que nous hypothéquons.
Conservation de la nature et développement durable sont pourtant indissociables : à travers eux, il ne s’agit pas uniquement de préserver la biodiversité et les milieux, mais rien de moins que préserver l’avenir de l’humanité, c’est-à-dire notre bien-être, notre économie, notre sécurité alimentaire, notre stabilité sociale, en un mot, notre survie.
Dans un monde où la pauvreté est une réalité pour tant d’individus, la protection de la nature pourrait passer pour un luxe. C’est pourtant le contraire : pour les plus modestes de la planète, c’est un moyen de survie. Mais le plus important, c’est que nous sommes tous dans cette situation : où que nous vivions sur le globe, nous avons tous besoin d’aliments nutritifs, d’eau douce, et d’air pur.
La situation est si préoccupante qu’il semble difficile d’envisager l’avenir avec optimisme. Difficile, certes, mais pas impossible, parce que c’est en nous-mêmes, qui sommes à l’origine du problème, que nous pouvons trouver la solution. À présent, notre obligation est de faire en sorte que la génération à venir saisisse l’occasion que nous avons laissé passer jusqu’ici et referme ce chapitre destructeur de notre histoire, pour bâtir des lendemains où les êtres humains vivent et prospèrent en harmonie avec la nature.
Oui, nous sommes tous reliés les uns aux autres, et, ensemble, nous pouvons imaginer et adopter les solutions qui sauvegarderont l’avenir de notre seule et unique planète.

Marco Lambertini
Directeur général
WWF International

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Rapport Planète Vivante 2014°°°

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pour télécharger le rapport, c’est ICI

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Deux contes noirs de Jan Neruda, poète tchèque injustement méconnu : Vampire et les trois lys.

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Jan Neruda (1834-1891)

Jan Neruda (1834-1891)

    Jan Neruda est né à Prague en 1834 dans une famille très pauvre. Après ses études de lettres,  il se consacre au journalisme et à la littérature et se trouve bientôt le leader de la jeunesse littéraire; il fonde et dirige plusieurs revues et publie, en 1858, l’almanach intitulé Mai, en l’honneur du grand précurseur Mácha. Son premier recueil de vers Fleurs de cimetière, mélange assez curieux de romantisme et d’ironie, n’obtient pas le succès escompté. Une partie de ces poèmes se retrouveront dans son second recueil Le livre de vers avec quelques poèmes consacrées à la mémoire de sa mère qui venait de disparaître.
    Entré à la rédaction du Národní Listy, il devint bientôt un chroniqueur de premier ordre : il a créé ce genre dans la littérature tchèque. Il signa près de 2.300 causeries, réunies plus tard en volumes : voyage, politique, littérature, théâtre, arts et jusqu’aux questions de la vie quotidienne, il savait traiter toute chose avec esprit et humour. C’est à cette époque qu’il fit ses voyages à Paris (1863) et en Orient (1870), décrits dans ses brillantes causeries : Tableaux de l’étranger et Petits voyages. Observateur très pénétrant, il vint à la nouvelle réaliste et donna ses Arabesques, ses Terrassiers qui sont un petit chef-d’oeuvre de réalisme, et surtout, ses Contes de Malá Strana, puisés dans ses souvenirs de jeunesse et évoquant avec humour la vie de ce pittoresque quartier de Malá Strana où il avait passé son enfance, et les moeurs des petites gens qui l’habitent. Leur portrait n’est guère flatteur : les personnages qui peuplent ces contes sont le plus souvent mesquins, âpres au gain, préoccupés uniquement de leurs petits intérêts, prompts à médire les uns des autres, pleins d’une méchanceté toute à leur mesure, à la fois enflée et étriquée. Aucune grandeur d’âme ici, aucun sentiment généreux, aucune élévation, mais une foule de rancunes jetées perpétuellement les unes contres les autres.
    Après un intervalle de onze ans, il revient à la poésie par les Chants Cosmiques (1878), livre où une profonde réflexion philosophique s’exprime sous forme de petites pièces souvent humoristiques, sur le thème du ciel étoilé. Les Ballades et Romances, composées presque exclusivement sur des sujets tchèques, sont la pureté d’inspiration et la fraîcheur des légendes franciscaines des Fioretti. Les Simples motifs, petit livre de poésie lyrique très personnelle, sont une confession touchante, très noble dans son austère sobriété et sous laquelle on sent frémir la douleur humaine du poète dont la vie se consumait solitaire. Son dernier livre, Les Chants du Vendredi Saint, la Bible du patriotisme belliqueux, du nationalisme épuré, constitue le testament du poète.
     Curieusement, cette figure majeure de la littérature tchèque reste assez largement méconnue en France. Jan Neruda est surtout connu chez nous pour avoir prêté son nom de plume au célèbre poète chilien Pablo Neruda.   (tiré de Wikipedia)

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Pierre Hebert - Toujours et Jamais

Pierre Hébert – Toujours et Jamais

Le Vampire (contes de Malà Strana)

    Le petit bateau à vapeur qui fait journellement le service d’aller et retour entre Constantinople et les îles… nous ayant transportés sur la rive de Prinkipo on y prit terre.
    La société ne se composait que de quelques personnes : Une famille polonaise, le père, la mère, la fille et le fiancé, puis nous deux. Je dois pourtant avouer, pour n’oublier personne, la présence d’un septième voyageur. Sur le pont de bois, jeté au-dessus de la Corne d’or de Stamboul, un Grec, jeune encore, s’était joint à nous ; à en juger par un carton qui portait sous son bras, c’était un peintre. De longues boucles noires tombaient plus bas que ses épaules, sa figure était pâle et l’œil sombre s’enfonçait dans l’orbite. De prime abord, cet homme m’intéressa ; il était si serviable et sa connaissance des endroits que nous visitions semblait très profonde. Puis il me sembla bavard, par trop loquace et après dix minutes d’entretien je me lassai de sa compagnie. Cette déconvenue me fit trouver d’autant plus agréable la famille polonaise. Les parents étaient de bonnes gens sincères ; le fiancé jeune, élégant, avait les manières d’un homme du monde. Ils allaient à Prinkipo pour y passer les mois d’été ; la jeune fille, quelque peu souffrante, ayant besoin pour se remettre de se baigner dans cet air du Midi.
     La jolie et pâle enfant relevait peut-être d’une grave maladie, ou bien elle en portait le germe en elle. Elle s’appuyait sur le bras de son fiancé, se reposait souvent à ses côtés, et alors une petite toux sèche interrompait plusieurs fois leurs aimables chuchotements. Toutes les fois qu’elle toussait, son compagnon s’arrêtait de marcher, plein de prévenances et d’attention. Il la contemplait alors avec une pitié pleine de tendresse et la jeune fille de relever les yeux vers lui, comme pour dire : « Tu vois bien que ce n’est rien, je suis heureuse ! » Et naïfs, ils allaient croyant au bonheur et à la guérison.
      D’après les recommandations du Grec, qui se sépara aussitôt de nous sur le Môle, la famille descendit dans un hôtel tenu par un Français. Sans occuper une situation trop élevée, cette maison offrait une vue des plus ravissantes et, installée à l’européenne, était pourvue de tous les conforts modernes.
       Nous déjeunâmes de concert, et quand plus tard la chaleur de midi fut un peu tombée, tout le monde gravit en prenant et son temps et ses aises, la pente de la montagne jusqu’à un bosquet de pins d’où l’on pouvait jouir du panorama. À peine avions-nous découvert une place convenable et nous étions nous installés, que le Grec fit son apparition de nouveau. Il salua légèrement, explora un moment le terrain et s’assit alors également, à quelques pas. Il ouvrit son carton et commença à dessiner.
     ― « Je crois qu’il ne s’adosse au rocher que pour nous empêcher de suivre son dessin ».
       ― « Nous n’avons donc pas besoin de le regarder », dit le jeune Polonais, « ce qui se déroule à nos yeux ne nous suffit-il donc pas ? » Et après un moment il ajouta : « Il me semble qu’il nous dessine aussi, comme ornement de son paysage. ― À son aise ! »
      Et en effet, nous avions assez à voir. Il n’existe sûrement par toute la terre pas un petit endroit plus beau et plus heureux que Prinkipo. Irène, la martyre politique, contemporaine de Charlemagne y passa un mois « en exil » ― … Vivre ici un mois entier, tout le reste de mon existence serait illuminé de ce souvenir. Je ne saurais donc oublier l’unique journée que j’ai consacrée à cette excursion.
       L’air était si pur, la brise si douce, l’atmosphère si parfumé, que l’œil glissait d’un horizon à l’autre comme se balançant sur du duvet. À droite, à côté de la mer, s’élevaient les montagnes brunes d’Asie à gauche, bien loin, bleuissait la rive escarpée d’Europe. L’île avoisinante de Schalki, une des neufs de l’archipel des Princes, se dressait avec ses forêts de cyprès comme un songe lugubre. De plus, pour ajouter à ce sinistre aspect, on la couronne d’un bâtiment considérable ― un asile pour les aliénés.
        L’eau de la mer de Marmara n’ondulait que légèrement et, semblable à une opale gigantesque et brillante, affectait toutes les couleurs. Dans le lointain, l’onde était blanche comme du lait, un peu plus près elle semblait rosâtre entre les deux îles, elle brillait comme une orange d’or et dans le fond au-dessous de nous, c’était le bleu des saphirs. Elle restait seule avec sa beauté séductrice ; nulle part, on n’apercevait un navire de haut bord ; seuls, le long de la rive de l’île, voguaient de côté et d’autre deux bateaux portant pavillon anglais ; l’un était un petit vapeur, grand comme une cabane de garde, l’autre avait un équipage de douze hommes et comme leurs rames s’élevaient régulièrement, on en voyait couler et jaillir de l’eau, argent embrasé. Des dauphins confiants se pressaient entre les bateaux et volaient décrivant des courbes au-dessus des flots. Dans le ciel bleu, des aigles gigantesques passaient d’un vol tranquille d’une partie du monde à l’autre.
       Toute la pente de la montagne sous nous était couverte de roses en fleurs et l’air embaumait, saturé de leur parfum. Des arcades du café au bord de la mer on entendait venir une musique atténuée par l’éloignement et portant au rêve.
    L’impression était saisissante. Nos voix restaient muettes et tout notre être s’abandonnait à ce tableau ravissant… La jeune Polonaise était étendue sur le gazon et sa tête reposait sur la poitrine du bien-aimé. L’ovale pâle de sa tendre petite figure prit une légère coloration, et de ses yeux bleus jaillirent soudain des larmes. Le fiancé comprit son émotion, et se penchant vers elle but ses larmes l’une après l’autre. La mère regardait et il lui arriva ce qui était survenu à sa fille ; et moi, qui regardais aussi, je sentais mon âme déborder.
      ― « Ici le cœur et l’esprit doivent se remettre », murmura la jeune fille.
     ― « Quel beau pays ! ― Je n’ai pas d’ennemis, Dieu le sait, ― mais si j’en avais, ici je leur pardonnerais sûrement », dit le père d’une voix tremblante.
       Et de nouveau le silence se fît. Tous éprouvaient un sentiment d’une douceur indicible. Chacun sentait en soi comme un monde de bonheur et aurait souhaité en faire part à l’univers entier. En proie aux mêmes sensations, dominé par les mûmes sentiments, on n’osait d’un mot rompre cette paix.
       C’est à peine si nous nous aperçûmes qu’au bout d’une heure à peu près, le Grec se leva, ferma son carton, et nous ayant adressé un court salut, disparut de nouveau d’un pas léger. Nous restâmes absorbés dans notre contemplation muette.
       Enfin, après plusieurs heures, quand l’horizon prit déjà la couleur violette, si ravissante dans le Midi, des couchers de soleil, la mère exhorta au départ. Nous descendîmes lentement vers l’hôtel, lentement, mais d’un pas élastique, comme des enfants sans soucis. À l’hôtel, nous nous assîmes à l’air, protégés par une marquise. À peine y étions-nous installés, qu’on entendit sous le berceau retentir le bruit d’une dispute et d’injures échangées. Notre Grec se disputait avec l’hôte ; nous écoutâmes pour nous divertir.
       La conversation ne dura pas longtemps. « Si je n’avais point d’autres clients ici que des gens de la sorte ! gronda l’hôte en matière de conclusion, et il monta l’escalier allant à nous.
      ― « Quel est ce monsieur ? je vous prie, demanda le jeune Polonais, lorsque l’hôte se fut avancé tout près de notre table, comment se nomme t-il ? ― « Eh ! qui diable voulez-vous qui sache comment se nomme cet individu », continua de murmurer l’hôte, et il regarda mécontent au-dessus de la terrasse, « pour nous c’est le vampire ».
       ― « Un peintre ― n’est-ce pas ?
      ― « Vampire vous dis-je. Propre métier ! Il ne peint que des cadavres. Aussitôt que quelqu’un meurt à Constantinople ou dans les environs, cet individu a déjà fini le portrait du défunt le jour même. Il sent la mort et la peint d’avance sans jamais se tromper, le vautour ! »
     La vieille Polonaise poussa un cri d’effroi : dans ses bras sa fille venait de tomber évanouie, blanche comme un linge. Déjà son fiancé avait sauté au bas des escaliers : il saisit d’une main le Grec à la gorge et tendit l’autre vers le carton.
       Nous le suivîmes en hâte. Les deux hommes roulaient déjà dans le sable. Du carton entr’ouvert, les feuilles de papier à dessin s’étaient échappées et sur l’une d’elles se trouvait retracée d’une manière frappante, la tête de la jeune Polonaise, les yeux fermés, une couronne de myrtes autour du front.

Jan Naruda – Traduction de P. Patrys (1888)

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Aux trois lys

Dans ce conte, qui les dénonce avec résignation, sont exposées la sensualité et le goût de vivre, qui ne consentent qu’à s’interrompront un court instant pour saluer la mort d’une mère. D’une mère, précisément, de celle qui a donné la vie et le goût de vivre ou qui, peut-être – l’histoire ne le dit pas – en a donné la honte, et le désir de l’oublier (J. Làtal, 1998 – Tiré de « Patrimoine littéraire européen publié par J.-C. Polet)

quadrille

    Cette nuit-là, j’ai déliré, je crois. Toutes mes fibres vibraient, mon sang bouillonnait.
   C’était une nuit d’été, chaude, sombre. Les jours précédents, on étouffait dans l’air tassé en lourds ballots de nuages chargés de sulfure. Vers le soir, les nuages galopaient sous le fouet des rafales; soudain l’orage mugit, l’averse crépita, la tempête et les trombes se déchaînèrent pour faire rage jusque tard dans al nuit. A l’auberge « Aux trois lys », située à proximité de la Porte de Strahov, j’occupais une table sous l’une des tonnelles en bois. C’était à l »époque une modeste guinguette qui ne pouvait guère compter sur une clientèle très nombreuse, sinon le dimanche; alors, dans une sorte de salon, de jeunes cadets et caporaux passaient leur temps à danser le quadrille au son d’un piano. Ce jour-là, c’était justement dimanche. J’étais assis sous une tonnelle, auprès d’une porte vitrée qui donnait sur le salon du restaurant; j’y étais seul. De terribles grondements de tonnerre se suivirent coup sur coup, au-dessus de ma tête l’averse battait les tuiles, l’eau ruisselait en éclaboussant le sol, mais à l’intérieur, le piano ne s’arrêtait que pour reprendre aussitôt sa musique métallique. par moments, je tournais la tête vers la porte vitrée pour regarder les couples qui tournoyaient en riant; puis, mon regard plongeait de nouveau dans le sombre jardin. Lorsqu’un éclair plus fort lacéra le ciel, je pus voir au bout de la rangée de tonnelles, des monceaux d’ossements couleur de craie. C’est qu’à l’emplacement du jardin se trouvait autrefois un petit cimetière; quelques jours auparavant, on avait exhumé pour les transporter ailleurs des restes de squelettes enterrés près du mur.
     J’avais peine à tenir en place sur mon siège. A tout moment, je me levais pour gagner la porte du salon, toute grande ouverte. Je voulais voir les couples de plus près. Une jeune fille attira ma curiosité, une beauté d’environ dix-huit ans. Taille élancée, galbes chauds, cheveux bruns, légèrement coupés à la nuque, mais flottants librement, visage lisse aux traits réguliers, regard d’une clarté surprenante – une véritable déesse ! Ce qui m’excitait le plus, c’était cette lumière dans son regard. Transparent comme une eau profonde, impénétrable comme une surface mystérieuse, un regard qui vous remémore immédiatement ce vers ancien : « Plutôt le feu se rassasie de bûches et la mer d’ondes, que d’hommes une femme aux beaux yeux clairs. »
     Elle dansait sans arrêt. Pourtant, elle avait bien remarqué qu’elle attirait mon regard. Lorsqu’elle passait devant la porte où je me tenais, elle m’observait avec insistance; lorsque la danse l’emporta à travers la salle, je vis, je sentis qu’à chaque pirouette, ses yeux m’accrochaient. Il ne me semblait pas l’avoir entendue adresser la parole à qui que ce fût.
     Je retournais à mon poste d’observation. La jeune fille se trouvait au dernier rang des danseurs, mais nos yeux se rencontrèrent immédiatement. La quadrille touchait à sa fin; les accords du cinquième tour venaient de s’éteindre; soudain, une autre jeune fille pénétra dans la salle, en courant, tout essoufflée et trempée jusqu’aux os. Elle se fraya un chemin jusqu’à ma danseuse aux beaux yeux. La musique attaqua le sixième tour. Pendant que se formait la première chaîne, la nouvelle venue chuchota quelque chose à la fille au regard clair, celle-ci fit un léger signe de la tête sans proférer un seul mot. Le sixième tour, mené par un freluquet de cadet d’une souplesse extraordinaire, fut plus long que d’habitude. Quand il fut fini, la fille aux beaux yeux jeta un coup d’œil en direction de l’issue vers le jardin, puis se dirigea vers la sortie. Je vis qu’elle mettait un pan de son manteau sur sa tête, puis disparut.
     Je regagnai ma place sous la tonnelle. L’orage reprit de plus belle, comme si, jusqu’à présent, son vacarme n’avait été qu’un faible prélude; le vent mugit, le tonnerre frappa avec une force redoublée. J’écoutais avec saisissement cet orchestre des éléments déchaînés, sans cesser de penser à la jeune fille, à ses yeux d’une clarté merveilleuse. De toute façon, sortir pour rentrer aurait été une folie.
     Un petit quart d’heure passa, je levai de nouveau les yeux vers la porte du salon. La fille aux beaux yeux y était déjà. Elle arrangeait sa robe mouillée, secouait ses cheveux, une camarade plus âgée l’assistait.
     « Pourquoi es-tu rentrée par un temps pareil ? », lui demanda-t-elle.
     « Ma sœur est venue me chercher. » Ce ne fut qu’alors qu’il me fut permis d’entendre pour la première fois le son de sa voix. Elle était douce, soyeuse, mais pourtant sonnait fort.
     « Quelque chose serait-il arrivé chez toi ? »
     « Ma mère vient de mourir. »
     Je frissonnai.
     La fille aux beaux yeux se retourna, un vide s’était fait autour d’elle, elle entra dedans.    Elle vint auprès de moi, son regard m’enveloppa, je sentis sa main toucher la mienne qui tremblait… Je la saisis, cette main, elle était si tendre.
     Muet, j’attirai la fille toujours plus loin sous les arcades des tonnelles, elle se laissant faire. La tempête atteignait son apogée. Le vent galopait comme un torrent, le ciel et la terre n’étaient qu’un seul mugissement, des coups de tonnerre roulaient au-dessus de nos têtes, c’était comme si les morts s’étaient mis à hurler du fond de leurs tombeaux.
Elle se colla à moi. Je sentis sa robe mouillée contre ma poitrine, la souplesse de son corps, sa chaude respiration – comme si je devais boire jusqu’à la dernière goutte son âme scélérate !

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