Peter Behrens (1868-1940), pionnier de l’architecture moderne et du design – (I) 1885-1907 : années de formation

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Peter Behrens (1868-1940) - portrait par Max Liebermann, 1923

Peter Behrens (1868-1940) – portrait par Max Liebermann, 1923

    Peter Behrens, né le 14 avril 1868 à Hambourg et mort le 27 février 1940 à Berlin était un artiste visionnaire qui réunissait les talents les plus divers. Tout à la fois architecte, peintre, graveur, designer et typographe. Il passait allègrement d’une discipline à l’autre : de la peinture à l’architecture en passant par la conception graphique et le dessin d’appareils ménagers ou de meubles et la création de polices d’écriture. Il contribué de manière importante au développement de l’Architecture moderne en Allemagne et a été le premier designer industriel en étant l’ inventeur du design d’entreprise (Corporate Design) par son travail au sein de l’entreprise AEG avant la Première Guerre Mondiale. Cofondateur de la Deutscher Werkbund, il a participé à tous les mouvements d’avant-garde dans les domaines de l’art, de l’artisanat et de la production industrielle.

Peter Behrens (1868-1940) - portrait par Max Liebermann

°°°

–––– période 1885-1899 : le Jugendstil et la Sécession de Munich –––––––––––––––––––––––––––––––––

jungend, Munich    Après avoir étudié la peinture à l’Académie préscolaire de Karlsruhe et suivi les cours de l’École des beaux-arts à Hambourg, Behrens part à Munich en 1890 où il travaille comme peintre et artiste graphique, il y rejoint le mouvement Jugendstil , une variante munichoise du modern style, et produit alors des gravures sur bois, des illustrations en couleurs, des dessins pour les métiers du livre et des objets selon le style en vogue produit par ce mouvement. En avril 1892, plus de 100 artistes créent la Sécession de Munich (Verein bildender Künstler Münchens e. V. Secession), parmi eux figure Peter Behrens en compagnie de Franz von Stuck, Max Liebermann et Lovis Corinth. Il s’agissait pour tous ces artistes de rejeter l’historicisme, le style officiel «du temps de la fondation» ( Gründerzeitstil) qui s’était développé au cours de la fondation du second empire (Reich) en 1871 qu’on estimait alors lourd, trop baroque et démodé. Le moment était venu de trouver un nouveau style. et créer du neuf. La Sécession de Munich poursuivra son activité jusqu’à sa dissolution par les nazis en 1938, durant leur « purification culturelle ».  Un peu plus tard, en pleine période de la renaissance des Arts and Crafts en Allemagne, Behrens uni ses forces avec Hermann Obrist, Août Endell, Bruno Paul, Richard Riemerschmid et Bernhard Pankok pour fonder en 1898, toujours à Munich, les Ateliers réunis pour l’art dans l’artisanat (Vereinigte Werkstätten für Kunst und Handwerk) afin de produire des objets utilitaires façonnés à la main, mouvement qui exercera une influence considérable sur al suite du design germanique. Tous ces mouvements étaient fédérés autour de la revue Jugend créé en 1896 par l’éditeur munichois Georg Hirth. 

Peter Behrens - Der Kuss, 1898

Peter Behrens – Der Kuss, 1898

°°°

–––– période 1899-1907 : la colonie de la Mathildenhöhe à Darmstadt ––––––––––––––––––––––––––––

Mathildenhöhe à Darmstadt

Mathildenhöhe à Darmstadt

Mathildenhöhe : le credo de Joseph maria Olbrich :
« Nous devons construire une ville, une ville complète ! Quelque chose de plus petit ne servirait à rien ! Le gouvernement devrait nous donner […] un champ, et il nous appartient de créer un monde. Construire une seule maison ne signifierait rien. Comment pourrait-elle être belle si une maison laide est construite à ses côtés ? À quoi serviraient trois, cinq, voire dix belles maisons […] si les fauteuils qui sont placés à l’intérieur sont laids ou les plaques ne sont pas beaux ? Non – il nous faut un grand champ, un vaste domaine vide ; et nous pourrons montrer ce que nous pouvons faire. De la conception générale jusqu’au dernier détail, tout sera régi par le même esprit, les rues et les jardins, les palais et les maisons, les tables et les fauteuils , les lampes et les cuillères exprimeront tous la même sensibilité, et au milieu de tout cela, comme un temple dans une rainure sacré, sera bâti une maison de travail, l’atelier de deux artistes et un atelier d’artisans […] » (Joseph Maria Olbrich, cité dans: Hermann Bahr, ». Ein Dokument deutscher Kunst « , dans Bildung Essais , Leipzig 1900, p. 45 .) 

    Au cours du XIXe siècle, l’art décoratif était devenu une branche économique importante en Allemagne. Le Grand-Duc de la Hesse Ernst Ludwig, petit-fils de la reine Victoria, avait passé beaucoup de temps en Angleterre où il avait apprécié les écrits de Morris et Ruskin et l’essor des Arts and Crafts. Dans son Nouveau Palais érigé à Darmstadt, il avait d’ailleurs engagé deux artistes de ce mouvement pour décorer des chambres. Son projet était de profiter de la vogue de l’art décoratif pour développer l’industrie régionale et en même temps de faire de Darmstadt un centre culturel important. C’est ainsi qu’en automne 1899, il réunit sept artistes reconnus dans les domaines de l’architecture, de l’art décoratif, de la sculpture et de la peinture et fonda une colonie d’artistes sur la Mathildenhöhe (colline de Mathilde), un parc situé non loin du centre ville. Peter Behrens et l’autrichien Joseph Maria Olbrich, cofondateur de la Sécession viennoise, figuraient parmi ces artistes. la colonie devint un champ d’expérimentation sensationnel en matière d’innovations artistiques, à travers lesquelles les jeunes artistes s’efforçaient de concrétiser leur idéal de fusion entre l’art et la vie. Leur intention était de révolutionner l’architecture et la décoration d’intérieur afin de créer une nouvelle culture qui serait l’expression de la vie moderne Les efforts du Grand-Duc étaient secondés à Darmstadt par l’éditeur-mécène Alexander Koch dont les revues d’art Innendekoration (La décoration intérieure) et Deutsche Kunst und Dekoration (L’art et la décoration allemands) devinrent des porte-voix importants du nouveau style. La première exposition de la colonie d’artistes avait lieu en 1901 sur la Mathildenhöhe. Les membres de la colonie, dont Peter Behrens, avaient construit un bâtiment d’exposition et neuf maisons du style Art Nouveau et du Jugenstil allemand, entièrement meublées et décorées afin de donner l’exemple comment construire et habiter de façon moderne. Les sept artistes invités ont reçu une bourse de 7 ans. Cet exposition était un grand succès international même si ici et là on critiquait certaines formes trop bizarres. Ainsi Darmstadt, avec Nancy, Paris, Vienne et Glasgow, était devenu un centre de l’Art Nouveau européen, et trois autres expositions en 1904, 1908 et 1914 faisant sensation avaient lieu. En 1902, le duc de Saxe-Weimar s’inspirera de la démarche du Grand-Duc de la Hesse en invitant Henry Van de Velde à ouvrir une Ecole des arts.

Casa_behrens_alzado

la maison de Behrens à Mathildenhöhe

°°°

Peter Behrens - chaise, vers 1902

mobilier de la maison Berhens à Mathildenhöhe et objets conçus par Behrens

°°°

–––– période 1903-1907 : enseignement à Dusseldorf, premières commandes en architecture  ––––

    En 1902, Berhens commençait à se sentir à l’étroit à Mathildenhöhe où l’architecte Olbrich monopolisait la conception de la plupart des constructions principales et des dissensions étaient apparues entre les artistes de la colonie. Le poste de directeur de la Kunstgewerbeschule (école des arts appliqués) de Dusseldorf était vacant, Bahrens y postula. C’est grâce à l’architecte Hermann Muthesius, fonctionnaire d’état qui rentrait d’un séjour à Londres où il avait été attaché culturel, qu’il obtint le poste. Mathesius voulait réformer les écoles d’art et de design allemandes en s’inspirant de ce qu’il avait appris en Angleterre. A peine installé à Dusseldorf, Behrens effectua en juin 1902 un voyage d’étude en Angleterre et en Ecosse qui lui fit une grande impression : « Ce voyage m’a permis d’approfondir et de renforcer mes notions sur la culture moderne, que j’honorerai jusqu’à la fin de mes jours » (lettre à Muthesius du 9 août).
   Behrens s’entourera à Dusseldorf de jeunes artistes et architectes de talents engagés dans le courant moderniste qui exercèrent une influence notable sur son propre travail. C’est le cas notamment de Rudolf Bosselt, sculpteur de la colonie de Darmstadt, Fritz Ehmcke, graphiste berlinois, Max Benirschke, décorateur d’intérieur viennois, Joseph Bruckmüller, peintre viennois et surtout J.L. M. Lauweriks, architecte hollandais qui exercera une grande influence sur sa pratique architecturale. Sous sa direction des réformes fondamentales changeront le visage de cette école. 

Réalisations architecturales entre 1904 et 1907

. 1904 : Garten und Kunstausstellung à Düsseldorf et restaurant Jungbrunnen
. été 1904 : séjour en Italie, à Rome et Pompéi pour étudier les antiquités.
. 1905 : lieu de conférence pour le Folkwang musuem  à Hagen en Westphalie
. 1905 : salon et mobilier de la maison Schede sur la Ruhr près de Hagen.
. 1905 : salle de lecture de la bibliothèque de Düsseldorf
. 1905 : bâtiments de la Nordwestdeutsche Kunstausstellung (exposition d’art du nord-ouest de l’Allemagne) à    Oldenburg.
. 1905 : chambre à coucher et salon pour exposition organisée par les magasins Wertheim à Berlin
. 1905 : aménagement de l’exposition de peintures Deutsche Jahrhundertausstellung du Musée national de            Berlin.
. 1905-1906 : maison Obenhauer à St-Johann-Saarbrücken
. 1906 : salle de concerts de l’exposition Deutsche Kunstgewerbeausstellung de Dresde
. 1906 : salle de concerts La Tonhaus pour l’exposition artistique du parc floral de Cologne.
. 1906-1907 : crématoire de Delstern en Prusse
. 1906-1907 : atelier pour la société Josef Klein à Hagen
. 1906 : projets non réalisés d’un temple protestant à Hagen et des grands magasins Warenhaus Leonard Tietz    à  Düsseldorf.
. fin 1906-1907 : salle d’Exposition Internationale de l’Art de Mennheim.

°°°

Peter Behrens, Crematorium in Hagen-Delstern, Germany

Peter Behrens, fenêtre du crématorium de Hagen-Delstern, Germany

Crédit photographique : livre d’Alan Windsor « Peter Behrens, architecte et designer » – Pierre Mardaga, Editeur à Bruxelles, 1981

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

la création du monde dans Le Paradis perdu de John Milton (1667) – Traduction de Chateaubriand

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

John Milton (1608-1674)John Milton (1608-1674)

Cet extrait est tiré du Livre VII, intitulé ARGUMENT. Dans ce chapitre, l’ange Raphaël, à la demande d’Adam, raconte les raisons quo ont prévalues pour la création d’un nouveau Monde par Dieu. C’est après avoir expulsé du Ciel Satan et ses anges que sa décision est prise; il sera peuplé de nouvelles créatures. Le Tout-Puissant déléguera à son Fils, l’œuvre de la création qui durera six jours

    (…). Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la Toute-Puissance, couronné des rayons de la Majesté divine : la sagesse et l’amour immense, et tout son PERE brillait en LUI. Autour de son char se répondaient nombre de chérubins, séraphins,  potentats, trônes, vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un Esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute sa largeur, ses portes éternelles, tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de Gloire dans son puissant VERBE et dans son ESPRIT, qui venait créer de nouveaux mondes.
     Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable Abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

     – Silence, vous vagues troubles ! et toi, Abîme, paix, dit le VERBE qui fait tout; cessez vos discordes !

     Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des chérubins, pleins de la Gloire Paternelle, il entra dans le CHAOS et dans le monde qui n’était pas né; car le CHAOS entendit sa voix : le cortège des anges le suivaient dans une procession brillante, pour voir la Création et les merveilles de sa puissance. Alors, il arrête les Roues ardentes, et prend en main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de DIEU, pour tracer la circonférence de cet Univers et de toutes les choses crées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :

     – Jusque là étends-toi, jusque là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô Monde !

°°°

William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    Ainsi Dieu créa le Ciel, ainsi il créa la Terre, matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme ; mais sur le calme des eaux l’esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide ; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets : la Terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.

    – Que la lumière soit !  dit Dieu :

    Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le Soleil n’était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
    Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère : il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les choeurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres ; jour de naissance du Ciel et de la Terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses oeuvres : ils le chantèrent Créateur, quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

   Dieu dit derechef :

   – Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.

    Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de pour que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de Ciel. Ainsi du soir et du matin, le choeur chanta le second jour.
    La Terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux ; elle n’apparaissait pas : sur toute la surface de la Terre le plein océan s’étendait, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la Terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.

    Dieu dit alors :

    – Que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse.

    Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues ; leurs têtes montent dans le Ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière qui se forme en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées) s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les neuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

    Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées, il l’appela mer ; il vit que cela était bon, et dit :

    – Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.

    A peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue) poussa une herbe tendre, qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure ; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein, suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes ; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts, les vallées et les fontaines de touffes de bois, les fleuves de bordures le long de leur cours. La Terre à présent parut un Ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
   Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour.

    Le Tout-Puissant parla encore :

    – Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du Ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit ; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux : comme je l’ordonne, leur office, dans le firmament du Ciel, sera de donner la lumière à la terre !  Et cela fut fait ainsi.

    Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du Ciel pour illuminer la Terre, et pour régler le jour et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.
    Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le Ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée ; il la transplanta, et la plaça dans l’orbe du Soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que si loin de l’oeil humain on ne les voie que diminués D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du Ciel : le pâle crépuscule et les Pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
    Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la Lune était suspendue : miroir du Soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit ; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des Cieux ; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient, pour la première fois, leurs luminaires radieux, qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

    Et Dieu dit :

   – Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du Ciel. 

   Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment, chacun selon leurs espèces ; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce : et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant :

   – Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières ; que les oiseaux se multiplient sur la terre.

    Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons, qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue, leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou, se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or ; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme ; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’Océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans, et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
    Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’oeuf qui, bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus : bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
    Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air ; d’autres, plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes, qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.
   De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
   D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duvéteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames ; souvent il quitte l’humide élément, et, s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes, le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

    Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin, au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :

    – Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce !

    La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte se leva la bête fauve, là où elle se tient d’ordinaire dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, s’élevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. A peine Béhémot, le plus gros des fils de la Terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.
    A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d’ailes, agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
    D’abord l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand coeur ! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs) ; d’une énorme étendue quelquefois, il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible et qu’il obéisse à ton appel.
    Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil souriait charmante ; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n’était pas encore accompli.

    Il y manquait le chef-d’oeuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le Ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le coeur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent ?), distinctement à son Fils parla de la sorte :

    – Faisons à présent l’Homme à notre image et à notre ressemblance ; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.

Traduction de Chateaubriand, 1836

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pour la totalité du texte de l’ouvrage traduit par Chateaubriant, c’est ICI ou  ICI.

Pour la version originale anglaise, c’est ICI

Articles liés sur la toile

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

52 % des animaux sauvages ont disparu depuis 1970 – poème Quand….

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

L’Indice Planète Vivante ® (IPV), établi en mesurant plus de 10 000 populations représentatives de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens et de poissons, a décliné de quelque 52 % depuis 1970. (Rapport Planète Vivante 2014)

rhinoceros-dr

°°°

Quand…

Quand le dernier Rhinocéros sera abattu
pour que le tycoon puisse épancher son foutre
dans le ventre d’une putain.
Quand le dernier ourang-outang sera en cage
dans un zoo d’Atlanta ou de Berlin.
Quand le dernier ours blanc sera mort noyé
après la fonte de sa banquise.
Quand toute la vie sauvage se réduira
à des échantillons d’ADN conservés
dans des silos réfrigérés protégés
pour préserver la bonne conscience.
Quand les bêtes ne seront plus que des images.
Quand tous les arbres de la dernière forêt primaire
auront été remplacés par des palmiers à huiles,
alignés et plantés au cordeau.
Quand, dans le monde, la dernière courbe
aura été redressée et mise au pas.
il ne restera plus alors comme courbes
que les lignes de tes jambes,
la chute de tes reins, les rondeurs de tes seins
Il ne restera plus comme sauvagerie
que toi et moi quand nous faisons l’amour.
Et quand même cela aura disparu,
alors il ne restera plus rien.

Enki signature °°

le 9 octobre 2014

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

logo WWF

Le Rapport Planète Vivante 2014

Cette nouvelle édition du Rapport Planète Vivante ® ne conviendra pas aux âmes sensibles : la première conclusion qui s’impose, en effet, c’est que l’Indice Planète Vivante ® (IPV), établi en mesurant plus de 10 000 populations représentatives de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens et de poissons, a décliné de quelque 52 % depuis 1970.
Autrement dit, en moins de deux générations, la taille des populations des espèces sauvages a fondu de moitié. Or, les différentes formes du vivant sont à la fois la matrice des écosystèmes permettant la vie sur Terre, et le baromètre de ce que nous faisons subir à notre planète, notre unique demeure. Et en nous désintéressant de leur sort, nous courons à notre propre perte.
Ce que nous faisons, c’est dilapider les dons offerts par la nature comme si nous avions plus d’une Terre à notre disposition. En prélevant dans nos écosystèmes et nos processus naturels davantage que ce qu’ils peuvent régénérer eux-mêmes, c’est notre avenir que nous hypothéquons.
Conservation de la nature et développement durable sont pourtant indissociables : à travers eux, il ne s’agit pas uniquement de préserver la biodiversité et les milieux, mais rien de moins que préserver l’avenir de l’humanité, c’est-à-dire notre bien-être, notre économie, notre sécurité alimentaire, notre stabilité sociale, en un mot, notre survie.
Dans un monde où la pauvreté est une réalité pour tant d’individus, la protection de la nature pourrait passer pour un luxe. C’est pourtant le contraire : pour les plus modestes de la planète, c’est un moyen de survie. Mais le plus important, c’est que nous sommes tous dans cette situation : où que nous vivions sur le globe, nous avons tous besoin d’aliments nutritifs, d’eau douce, et d’air pur.
La situation est si préoccupante qu’il semble difficile d’envisager l’avenir avec optimisme. Difficile, certes, mais pas impossible, parce que c’est en nous-mêmes, qui sommes à l’origine du problème, que nous pouvons trouver la solution. À présent, notre obligation est de faire en sorte que la génération à venir saisisse l’occasion que nous avons laissé passer jusqu’ici et referme ce chapitre destructeur de notre histoire, pour bâtir des lendemains où les êtres humains vivent et prospèrent en harmonie avec la nature.
Oui, nous sommes tous reliés les uns aux autres, et, ensemble, nous pouvons imaginer et adopter les solutions qui sauvegarderont l’avenir de notre seule et unique planète.

Marco Lambertini
Directeur général
WWF International

°°°

Rapport Planète Vivante 2014°°°

°°°

pour télécharger le rapport, c’est ICI

°°°

°°°

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Deux contes noirs de Jan Neruda, poète tchèque injustement méconnu : Vampire et les trois lys.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jan Neruda (1834-1891)

Jan Neruda (1834-1891)

    Jan Neruda est né à Prague en 1834 dans une famille très pauvre. Après ses études de lettres,  il se consacre au journalisme et à la littérature et se trouve bientôt le leader de la jeunesse littéraire; il fonde et dirige plusieurs revues et publie, en 1858, l’almanach intitulé Mai, en l’honneur du grand précurseur Mácha. Son premier recueil de vers Fleurs de cimetière, mélange assez curieux de romantisme et d’ironie, n’obtient pas le succès escompté. Une partie de ces poèmes se retrouveront dans son second recueil Le livre de vers avec quelques poèmes consacrées à la mémoire de sa mère qui venait de disparaître.
    Entré à la rédaction du Národní Listy, il devint bientôt un chroniqueur de premier ordre : il a créé ce genre dans la littérature tchèque. Il signa près de 2.300 causeries, réunies plus tard en volumes : voyage, politique, littérature, théâtre, arts et jusqu’aux questions de la vie quotidienne, il savait traiter toute chose avec esprit et humour. C’est à cette époque qu’il fit ses voyages à Paris (1863) et en Orient (1870), décrits dans ses brillantes causeries : Tableaux de l’étranger et Petits voyages. Observateur très pénétrant, il vint à la nouvelle réaliste et donna ses Arabesques, ses Terrassiers qui sont un petit chef-d’oeuvre de réalisme, et surtout, ses Contes de Malá Strana, puisés dans ses souvenirs de jeunesse et évoquant avec humour la vie de ce pittoresque quartier de Malá Strana où il avait passé son enfance, et les moeurs des petites gens qui l’habitent. Leur portrait n’est guère flatteur : les personnages qui peuplent ces contes sont le plus souvent mesquins, âpres au gain, préoccupés uniquement de leurs petits intérêts, prompts à médire les uns des autres, pleins d’une méchanceté toute à leur mesure, à la fois enflée et étriquée. Aucune grandeur d’âme ici, aucun sentiment généreux, aucune élévation, mais une foule de rancunes jetées perpétuellement les unes contres les autres.
    Après un intervalle de onze ans, il revient à la poésie par les Chants Cosmiques (1878), livre où une profonde réflexion philosophique s’exprime sous forme de petites pièces souvent humoristiques, sur le thème du ciel étoilé. Les Ballades et Romances, composées presque exclusivement sur des sujets tchèques, sont la pureté d’inspiration et la fraîcheur des légendes franciscaines des Fioretti. Les Simples motifs, petit livre de poésie lyrique très personnelle, sont une confession touchante, très noble dans son austère sobriété et sous laquelle on sent frémir la douleur humaine du poète dont la vie se consumait solitaire. Son dernier livre, Les Chants du Vendredi Saint, la Bible du patriotisme belliqueux, du nationalisme épuré, constitue le testament du poète.
     Curieusement, cette figure majeure de la littérature tchèque reste assez largement méconnue en France. Jan Neruda est surtout connu chez nous pour avoir prêté son nom de plume au célèbre poète chilien Pablo Neruda.   (tiré de Wikipedia)

°°°

Pierre Hebert - Toujours et Jamais

Pierre Hébert – Toujours et Jamais

Le Vampire (contes de Malà Strana)

    Le petit bateau à vapeur qui fait journellement le service d’aller et retour entre Constantinople et les îles… nous ayant transportés sur la rive de Prinkipo on y prit terre.
    La société ne se composait que de quelques personnes : Une famille polonaise, le père, la mère, la fille et le fiancé, puis nous deux. Je dois pourtant avouer, pour n’oublier personne, la présence d’un septième voyageur. Sur le pont de bois, jeté au-dessus de la Corne d’or de Stamboul, un Grec, jeune encore, s’était joint à nous ; à en juger par un carton qui portait sous son bras, c’était un peintre. De longues boucles noires tombaient plus bas que ses épaules, sa figure était pâle et l’œil sombre s’enfonçait dans l’orbite. De prime abord, cet homme m’intéressa ; il était si serviable et sa connaissance des endroits que nous visitions semblait très profonde. Puis il me sembla bavard, par trop loquace et après dix minutes d’entretien je me lassai de sa compagnie. Cette déconvenue me fit trouver d’autant plus agréable la famille polonaise. Les parents étaient de bonnes gens sincères ; le fiancé jeune, élégant, avait les manières d’un homme du monde. Ils allaient à Prinkipo pour y passer les mois d’été ; la jeune fille, quelque peu souffrante, ayant besoin pour se remettre de se baigner dans cet air du Midi.
     La jolie et pâle enfant relevait peut-être d’une grave maladie, ou bien elle en portait le germe en elle. Elle s’appuyait sur le bras de son fiancé, se reposait souvent à ses côtés, et alors une petite toux sèche interrompait plusieurs fois leurs aimables chuchotements. Toutes les fois qu’elle toussait, son compagnon s’arrêtait de marcher, plein de prévenances et d’attention. Il la contemplait alors avec une pitié pleine de tendresse et la jeune fille de relever les yeux vers lui, comme pour dire : « Tu vois bien que ce n’est rien, je suis heureuse ! » Et naïfs, ils allaient croyant au bonheur et à la guérison.
      D’après les recommandations du Grec, qui se sépara aussitôt de nous sur le Môle, la famille descendit dans un hôtel tenu par un Français. Sans occuper une situation trop élevée, cette maison offrait une vue des plus ravissantes et, installée à l’européenne, était pourvue de tous les conforts modernes.
       Nous déjeunâmes de concert, et quand plus tard la chaleur de midi fut un peu tombée, tout le monde gravit en prenant et son temps et ses aises, la pente de la montagne jusqu’à un bosquet de pins d’où l’on pouvait jouir du panorama. À peine avions-nous découvert une place convenable et nous étions nous installés, que le Grec fit son apparition de nouveau. Il salua légèrement, explora un moment le terrain et s’assit alors également, à quelques pas. Il ouvrit son carton et commença à dessiner.
     ― « Je crois qu’il ne s’adosse au rocher que pour nous empêcher de suivre son dessin ».
       ― « Nous n’avons donc pas besoin de le regarder », dit le jeune Polonais, « ce qui se déroule à nos yeux ne nous suffit-il donc pas ? » Et après un moment il ajouta : « Il me semble qu’il nous dessine aussi, comme ornement de son paysage. ― À son aise ! »
      Et en effet, nous avions assez à voir. Il n’existe sûrement par toute la terre pas un petit endroit plus beau et plus heureux que Prinkipo. Irène, la martyre politique, contemporaine de Charlemagne y passa un mois « en exil » ― … Vivre ici un mois entier, tout le reste de mon existence serait illuminé de ce souvenir. Je ne saurais donc oublier l’unique journée que j’ai consacrée à cette excursion.
       L’air était si pur, la brise si douce, l’atmosphère si parfumé, que l’œil glissait d’un horizon à l’autre comme se balançant sur du duvet. À droite, à côté de la mer, s’élevaient les montagnes brunes d’Asie à gauche, bien loin, bleuissait la rive escarpée d’Europe. L’île avoisinante de Schalki, une des neufs de l’archipel des Princes, se dressait avec ses forêts de cyprès comme un songe lugubre. De plus, pour ajouter à ce sinistre aspect, on la couronne d’un bâtiment considérable ― un asile pour les aliénés.
        L’eau de la mer de Marmara n’ondulait que légèrement et, semblable à une opale gigantesque et brillante, affectait toutes les couleurs. Dans le lointain, l’onde était blanche comme du lait, un peu plus près elle semblait rosâtre entre les deux îles, elle brillait comme une orange d’or et dans le fond au-dessous de nous, c’était le bleu des saphirs. Elle restait seule avec sa beauté séductrice ; nulle part, on n’apercevait un navire de haut bord ; seuls, le long de la rive de l’île, voguaient de côté et d’autre deux bateaux portant pavillon anglais ; l’un était un petit vapeur, grand comme une cabane de garde, l’autre avait un équipage de douze hommes et comme leurs rames s’élevaient régulièrement, on en voyait couler et jaillir de l’eau, argent embrasé. Des dauphins confiants se pressaient entre les bateaux et volaient décrivant des courbes au-dessus des flots. Dans le ciel bleu, des aigles gigantesques passaient d’un vol tranquille d’une partie du monde à l’autre.
       Toute la pente de la montagne sous nous était couverte de roses en fleurs et l’air embaumait, saturé de leur parfum. Des arcades du café au bord de la mer on entendait venir une musique atténuée par l’éloignement et portant au rêve.
    L’impression était saisissante. Nos voix restaient muettes et tout notre être s’abandonnait à ce tableau ravissant… La jeune Polonaise était étendue sur le gazon et sa tête reposait sur la poitrine du bien-aimé. L’ovale pâle de sa tendre petite figure prit une légère coloration, et de ses yeux bleus jaillirent soudain des larmes. Le fiancé comprit son émotion, et se penchant vers elle but ses larmes l’une après l’autre. La mère regardait et il lui arriva ce qui était survenu à sa fille ; et moi, qui regardais aussi, je sentais mon âme déborder.
      ― « Ici le cœur et l’esprit doivent se remettre », murmura la jeune fille.
     ― « Quel beau pays ! ― Je n’ai pas d’ennemis, Dieu le sait, ― mais si j’en avais, ici je leur pardonnerais sûrement », dit le père d’une voix tremblante.
       Et de nouveau le silence se fît. Tous éprouvaient un sentiment d’une douceur indicible. Chacun sentait en soi comme un monde de bonheur et aurait souhaité en faire part à l’univers entier. En proie aux mêmes sensations, dominé par les mûmes sentiments, on n’osait d’un mot rompre cette paix.
       C’est à peine si nous nous aperçûmes qu’au bout d’une heure à peu près, le Grec se leva, ferma son carton, et nous ayant adressé un court salut, disparut de nouveau d’un pas léger. Nous restâmes absorbés dans notre contemplation muette.
       Enfin, après plusieurs heures, quand l’horizon prit déjà la couleur violette, si ravissante dans le Midi, des couchers de soleil, la mère exhorta au départ. Nous descendîmes lentement vers l’hôtel, lentement, mais d’un pas élastique, comme des enfants sans soucis. À l’hôtel, nous nous assîmes à l’air, protégés par une marquise. À peine y étions-nous installés, qu’on entendit sous le berceau retentir le bruit d’une dispute et d’injures échangées. Notre Grec se disputait avec l’hôte ; nous écoutâmes pour nous divertir.
       La conversation ne dura pas longtemps. « Si je n’avais point d’autres clients ici que des gens de la sorte ! gronda l’hôte en matière de conclusion, et il monta l’escalier allant à nous.
      ― « Quel est ce monsieur ? je vous prie, demanda le jeune Polonais, lorsque l’hôte se fut avancé tout près de notre table, comment se nomme t-il ? ― « Eh ! qui diable voulez-vous qui sache comment se nomme cet individu », continua de murmurer l’hôte, et il regarda mécontent au-dessus de la terrasse, « pour nous c’est le vampire ».
       ― « Un peintre ― n’est-ce pas ?
      ― « Vampire vous dis-je. Propre métier ! Il ne peint que des cadavres. Aussitôt que quelqu’un meurt à Constantinople ou dans les environs, cet individu a déjà fini le portrait du défunt le jour même. Il sent la mort et la peint d’avance sans jamais se tromper, le vautour ! »
     La vieille Polonaise poussa un cri d’effroi : dans ses bras sa fille venait de tomber évanouie, blanche comme un linge. Déjà son fiancé avait sauté au bas des escaliers : il saisit d’une main le Grec à la gorge et tendit l’autre vers le carton.
       Nous le suivîmes en hâte. Les deux hommes roulaient déjà dans le sable. Du carton entr’ouvert, les feuilles de papier à dessin s’étaient échappées et sur l’une d’elles se trouvait retracée d’une manière frappante, la tête de la jeune Polonaise, les yeux fermés, une couronne de myrtes autour du front.

Jan Naruda – Traduction de P. Patrys (1888)

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Aux trois lys

Dans ce conte, qui les dénonce avec résignation, sont exposées la sensualité et le goût de vivre, qui ne consentent qu’à s’interrompront un court instant pour saluer la mort d’une mère. D’une mère, précisément, de celle qui a donné la vie et le goût de vivre ou qui, peut-être – l’histoire ne le dit pas – en a donné la honte, et le désir de l’oublier (J. Làtal, 1998 – Tiré de « Patrimoine littéraire européen publié par J.-C. Polet)

quadrille

    Cette nuit-là, j’ai déliré, je crois. Toutes mes fibres vibraient, mon sang bouillonnait.
   C’était une nuit d’été, chaude, sombre. Les jours précédents, on étouffait dans l’air tassé en lourds ballots de nuages chargés de sulfure. Vers le soir, les nuages galopaient sous le fouet des rafales; soudain l’orage mugit, l’averse crépita, la tempête et les trombes se déchaînèrent pour faire rage jusque tard dans al nuit. A l’auberge « Aux trois lys », située à proximité de la Porte de Strahov, j’occupais une table sous l’une des tonnelles en bois. C’était à l »époque une modeste guinguette qui ne pouvait guère compter sur une clientèle très nombreuse, sinon le dimanche; alors, dans une sorte de salon, de jeunes cadets et caporaux passaient leur temps à danser le quadrille au son d’un piano. Ce jour-là, c’était justement dimanche. J’étais assis sous une tonnelle, auprès d’une porte vitrée qui donnait sur le salon du restaurant; j’y étais seul. De terribles grondements de tonnerre se suivirent coup sur coup, au-dessus de ma tête l’averse battait les tuiles, l’eau ruisselait en éclaboussant le sol, mais à l’intérieur, le piano ne s’arrêtait que pour reprendre aussitôt sa musique métallique. par moments, je tournais la tête vers la porte vitrée pour regarder les couples qui tournoyaient en riant; puis, mon regard plongeait de nouveau dans le sombre jardin. Lorsqu’un éclair plus fort lacéra le ciel, je pus voir au bout de la rangée de tonnelles, des monceaux d’ossements couleur de craie. C’est qu’à l’emplacement du jardin se trouvait autrefois un petit cimetière; quelques jours auparavant, on avait exhumé pour les transporter ailleurs des restes de squelettes enterrés près du mur.
     J’avais peine à tenir en place sur mon siège. A tout moment, je me levais pour gagner la porte du salon, toute grande ouverte. Je voulais voir les couples de plus près. Une jeune fille attira ma curiosité, une beauté d’environ dix-huit ans. Taille élancée, galbes chauds, cheveux bruns, légèrement coupés à la nuque, mais flottants librement, visage lisse aux traits réguliers, regard d’une clarté surprenante – une véritable déesse ! Ce qui m’excitait le plus, c’était cette lumière dans son regard. Transparent comme une eau profonde, impénétrable comme une surface mystérieuse, un regard qui vous remémore immédiatement ce vers ancien : « Plutôt le feu se rassasie de bûches et la mer d’ondes, que d’hommes une femme aux beaux yeux clairs. »
     Elle dansait sans arrêt. Pourtant, elle avait bien remarqué qu’elle attirait mon regard. Lorsqu’elle passait devant la porte où je me tenais, elle m’observait avec insistance; lorsque la danse l’emporta à travers la salle, je vis, je sentis qu’à chaque pirouette, ses yeux m’accrochaient. Il ne me semblait pas l’avoir entendue adresser la parole à qui que ce fût.
     Je retournais à mon poste d’observation. La jeune fille se trouvait au dernier rang des danseurs, mais nos yeux se rencontrèrent immédiatement. La quadrille touchait à sa fin; les accords du cinquième tour venaient de s’éteindre; soudain, une autre jeune fille pénétra dans la salle, en courant, tout essoufflée et trempée jusqu’aux os. Elle se fraya un chemin jusqu’à ma danseuse aux beaux yeux. La musique attaqua le sixième tour. Pendant que se formait la première chaîne, la nouvelle venue chuchota quelque chose à la fille au regard clair, celle-ci fit un léger signe de la tête sans proférer un seul mot. Le sixième tour, mené par un freluquet de cadet d’une souplesse extraordinaire, fut plus long que d’habitude. Quand il fut fini, la fille aux beaux yeux jeta un coup d’œil en direction de l’issue vers le jardin, puis se dirigea vers la sortie. Je vis qu’elle mettait un pan de son manteau sur sa tête, puis disparut.
     Je regagnai ma place sous la tonnelle. L’orage reprit de plus belle, comme si, jusqu’à présent, son vacarme n’avait été qu’un faible prélude; le vent mugit, le tonnerre frappa avec une force redoublée. J’écoutais avec saisissement cet orchestre des éléments déchaînés, sans cesser de penser à la jeune fille, à ses yeux d’une clarté merveilleuse. De toute façon, sortir pour rentrer aurait été une folie.
     Un petit quart d’heure passa, je levai de nouveau les yeux vers la porte du salon. La fille aux beaux yeux y était déjà. Elle arrangeait sa robe mouillée, secouait ses cheveux, une camarade plus âgée l’assistait.
     « Pourquoi es-tu rentrée par un temps pareil ? », lui demanda-t-elle.
     « Ma sœur est venue me chercher. » Ce ne fut qu’alors qu’il me fut permis d’entendre pour la première fois le son de sa voix. Elle était douce, soyeuse, mais pourtant sonnait fort.
     « Quelque chose serait-il arrivé chez toi ? »
     « Ma mère vient de mourir. »
     Je frissonnai.
     La fille aux beaux yeux se retourna, un vide s’était fait autour d’elle, elle entra dedans.    Elle vint auprès de moi, son regard m’enveloppa, je sentis sa main toucher la mienne qui tremblait… Je la saisis, cette main, elle était si tendre.
     Muet, j’attirai la fille toujours plus loin sous les arcades des tonnelles, elle se laissant faire. La tempête atteignait son apogée. Le vent galopait comme un torrent, le ciel et la terre n’étaient qu’un seul mugissement, des coups de tonnerre roulaient au-dessus de nos têtes, c’était comme si les morts s’étaient mis à hurler du fond de leurs tombeaux.
Elle se colla à moi. Je sentis sa robe mouillée contre ma poitrine, la souplesse de son corps, sa chaude respiration – comme si je devais boire jusqu’à la dernière goutte son âme scélérate !

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pablo Neruda, poème d’amour

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Cote de la Terre de Feu - photo jonalsberghe°°°

Inclinado en las tardes tiro mis tristes redes                Incliné sur les soirs je jette un filet triste
a tus ojos oceánicos.                                                         sur tes yeux d’océan.

Allí se estira y arde en la más alta voguera                  Là, brûle écartelée sur le plus haut bûcher,
mi soledad que da vueltas los brazos como un            ma solitude aux bras battants comme un noyé.    náufrago.
Hago rojas señales sobre tus dojos ausentes               Tes yeux absents, j’y fais des marques rouges
que olean como el mar a la orilla de un faro.              ils ondoient comme la mer au pied d’un phare.

Sólo guardas tinieblas, hembra distante y mía,            Ma femelle distante, agrippée aux ténèbres,
de tu mirada emerge a veces la costa del espanto.       de ton regard surgit la côte de l’effroi.

Inclinado en las tardes echo mis tristes redes              Incliné sur les soirs je jette un filet triste
a ese mar que sacude tus ojos oceánicos.                      sur la mer qui secoue tes grands yeux d’océan.

Los pájaros nocturnos picotean las primeras              Les oiseaux de la nuit picorent les étoiles       estrellas
que centellean como mi alma cuando te amo.             qui scintillent comme mon âme quand je t’aime.

Galopa la noche en su yegua sombría                            Et la nuit galopant sur sa sombre jument
desparramando espigas azules sobre el campo.          éparpille au hasard l’épi bleu sur les champs

°°°

    Pablo Neruda, 1924 (Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée)

°°°

Pablo Neruda Ricardo Reyes (1904-1973)

Pablo Neruda Ricardo Reyes (1904-1973)

    Voila à quoi ressemblait Pablo Neruda en 1924 lorsqu’il a écrit ce poème qui fait partie d’un recueil intitulé Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée (Veinte poemas de amor y una canción desesperada). De son vrai nom Ricardo Eliecer Neftalí Reyes Basoalto, il est le le fils d’un cheminot et d’une institutrice qui meurt deux mois après sa naissance. Le futur poète passe son enfance à Temuco, en Auracanie, près d’une vaste forêt. Il a à peine vingt ans quand il écrit ce poème et poursuit alors des études à l’Institut pédagogique de Santiago pour devenir professeur de français. Son pseudonyme a été choisi en hommage au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891). Une année plus tôt, en 1923, il avait déjà écrit un premier livre Crépusculaire (Crepusculario). « Très tôt reconnu, il abandonne ses études pour se consacrer à la littérature, avec un penchant marqué pour l’avant-garde de l’époque, André Breton et ses précurseurs  » voyants  » : William Blake, Rimbaud, Lautréamont. Ne bénéficiant pas des revenus qui lui permettraient, comme tout littérateur qui se respecte, de vivre en rentier, il entre dans la « carrière », comme on dit encore à cette époque où la langue internationale est le français, où Neruda excelle. » (L’Humanité, 25 septembre 2003)

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Eté indien au bord du lac d’Annecy et sur le Semnoz – photos Enki

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Acer palmatum Linearilobum - photo Enki  - IMG_5639

Acer palmatum Linearilobum

Acer palmatum - photo Enki - IMG_5643

Acer palmatum

Cerisier pleureur du Japon - photo Enki - IMG_5647

Cerisier pleureur du Japon

Cerisier pleureur du Japon - photo Enki - IMG_5648

Cerisier pleureur du Japon

Acer dissectum atropurpureum - IMG_5651

Acer dissectum atropurpureum

Liquidambar - IMG_5654

Liquidambar

vieille grange - IMG_5659

vieille grange à Sévrier

Vue sur le lac d'Annecy, les Dents de Lanfon et La Tournette - IMG_5657

Vue sur le lac d’Annecy, les Dents de Lanfon et La Tournette

Vue sur la chaîne des Aravis et le massif du Mont-Blanc - IMG_5668

Vue sur la chaîne des Aravis et le massif du Mont-Blanc

Sur le plateau du Semnoz - IMG_5711

Sur le plateau du Semnoz

Sur le plateau du Semnoz - Capture d’écran 2014-11-08 à 21.14.22

Sur le plateau du Semnoz

Vue panoramique de l'un des sommets du Semnoz - Capture d’écran 2014-11-08 à 21.15.29

Vue panoramique à partir de l’un des sommets du Semnoz

Vue panoramique sur le plateau du Semnoz - IMG_5667

Vue panoramique sur le plateau du Semnoz

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Christina’s World

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Christina's world in Manhattan

Christina’s world in Manhattan – photo Enki recomposée d’un panneau publicitaire du MoMA (Museum of Modern Art) installé au pied d’un gratte-ciel de Manhattan prise le 13 avril 2009.

DSC_0532 2

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

À propos de portes et de fenêtres en peinture chez Vermeer, Caspar Friedrich et Andrew Wyeth (I)

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Andrew Wyeth - Wind from the Sea, 1947

Andrew Wyeth – Wind from the Sea, 1947

    Parmi les tableaux que j’admire le plus chez Andrew Wyeth figurent deux tableaux qui mettent en scène ou ont à voir avec une jeune femme du nom de Christina Olson qui habitait dans le Maine une maison voisine de la maison de vacance occupée par le peintre et sa famille. Il s’agit de son tableau le plus connu, « Christina’s world« , qui représente une jeune fille rampant au milieu d’une prairie en direction d’une demeure qui semble inaccessible peint en 1948 et du tableau « Wind from the sea«  peint une année avant le précédent, en 1947, qui montre, vu de l’intérieur d’une pièce, un rideau léger et transparent soulevé par le vent devant une fenêtre ouverte. Je ne sais pour quelle raison, mais ce dernier tableau m’a toujours fasciné… Dans un article précédent consacré à une maison contemporaine au Japon où est présentée une photographie mettant en scène le flottement d’un rideau transparent sous le vent , j’avais déjà fait référence à ce tableau (c’est ICI). Lors de mon dernier séjour à Washington, en octobre 2014, j’ai eu la chance de pouvoir le contempler à la National Gallery où il était présenté dans une exposition temporaire consacrée à Wyeth sur le thème de la fenêtre.

zzz Christinas World Andrew Wyeth large image

Andrew Wyeth – Christina’s World, 1948

    La fenêtre qui a servi de modèle premier à la peinture de Wyeth était celle d’une pièce délabrée située au 3ème étage de la maison que Christina Olson occupait avec son frère Alvaro. C’est la maison grise qui apparaît dans le lointain sur le tableau « Christina’s world« . Christina était paralysée des deux jambes ce qui explique la position de son corps dans ce tableau. Wyeth admirait beaucoup l’énergie et le courage de cette femme d’origine suédoise qu’il surnommait « la Reine de Suède »
    Christina qui était née en 1893 avait connu une enfance difficile car ses jambes ne pouvaient la porter au point que sa mère avait du coudre à ses vêtements des genouillères de protection. Ce n’est qu’à l’âge de 26 ans qu’un examen passé à l’hôpital de Boston avait conclu que son état était du à une atteinte de poliomyélite. Après la mort de ses parents, elle avait continué à habiter la maison familiale en compagnie de son frère Alvaro. Face à l’aggravation de son état, Christina avait toujours refusé d’utiliser un fauteuil roulant et se déplaçait sur le sol par reptation en utilisant uniquement la force de ses bras. Elle utilisait ce moyen de déplacement avec une grande dextérité pour évoluer dans sa maison, son jardin mais aussi dans la prairie environnantes aux hautes herbes. Wyeth l’a peint à plusieurs reprise ainsi que son frère Alvaro.

Andrew Wyeth - Christina Olson, 1947

Andrew Wyeth – Christina Olson, 1947

     Dans le tableau ci-dessus peint la même année que le tableau « Wind from the sea«  en 1947, Wyeth la représente assise sur le seuil, le regard tourné vers l’océan, indifférente à tous ce qui l’entoure. L’image est presque monochrome peinte avec une palette de couleurs aux tons pierreux. L’angle du rayonnement solaire semble montrer que l’on se trouve à mi-journée et la lumière éclatante venue du ciel semble se briser sur le seuil de pierre, le bois de la porte, et la blancheur de marbre du visage empreint de gravité et de dignité de Christina et de ses bras nus. L’intérieur de la pièce semble plongé dans l’obscurité et contraste violemment avec la luminosité de l’environnement extérieur. On constate une certaine parenté avec le tableau « Wind from the sea«  : même élimination du volume intérieur que l’on imagine plongé dans l’obscurité, même encadrement massif sévère de l’ouverture, même luminosité de l’espace extérieur, même développement de cet espace extérieur vers les lointains, surface de l’océan et lignes d’arbres explicite pour « Wind of the sea » et suggéré dans l’autre tableau par la direction du regard de Christina qui semble se perdre dans les lointains. Même « entre-deux » suggéré entre l’extérieur et l’intérieur de la maison où les deux espaces extérieur et intérieur s’interpénètrent et se mêlent dans une certaine confusion et indétermination. Dans le tableau « Christina Olson », cet « entre-deux » est matérialisé par Christina assise sur le seuil de la porte d’entrée et le battant de porte ouvert avec les interpénétrations d’effets d’ombres et de lumière, dans le tableau « Wind of the sea » par le rideau de dentelle lumineux qui pénètre sous l’effet du vent à l’intérieur du volume obscur. 

Andrew Wyeth - Wind from the Sea, 1947

   Que sont les fenêtres et les portes ? Ce sont des lieux de liaison, de relation et de passage entre deux espaces, l’un espace clos et fermé, à priori plongé dans la pénombre ou l’obscurité, sauf si c’est un espace vitré qui laisse entrer la lumière naturelle, et l’espace extérieur infini. La fenêtre permet l’entrée de la lumière naturelle et de l’air dans l’espace intérieur et la vue dans les deux sens, de l’intérieur vers l’extérieur et l’inverse. La porte permet de plus le passage. Lumière, vision, renouvellement d’air, passage, voilà les quatre fonctions principales des fenêtres et des portes et c’est à partir de ces fonctions que ce sont bâtis les thèmes littéraires et artistiques attachés à leurs représentations.

°°°

Il est intéressant de comparer la manière avec laquelle Andrew Wyeth traite 

Johannes Vermeer – Jeune femme lisant une lettre à la lumière d’une fenêtre, vers 1631 (Google Art Project)

    Le tableau présenté ci-dessus « Jeune femme lisant une lettre à la lumière d’une fenêtre » peint par Vermeer aux alentours de 1631 est un bon exemple de l’utilisation de la fenêtre dans un but unique d’éclairage pour mettre en valeur un espace intérieur où une scène qui s’y passe. Le but du tableau est de nous présenter l’intérieur d’une demeure de riches hollandais du XVIIe siècle en exposant de nombreux tissus et objets de valeur et une scène de genre, la lecture d’une lettre que l’on imagine d’amour. La symbolique des objets et des fruits présentés est une allusion claire à l’état psychique qui est celui de la jeune femme au moment où elle lit cette lettre. La symbolique serait encore plus allusive si le tableau représentant un Cupidon sur le mur blanc du fond et découvert par radiographie n’avait pas été supprimé par Vermeer. L’angle de vision a été calculé pour que l’extérieur ne soit pas visible, la jeune femme a son esprit tout entier tourné vers sa lettre et la fenêtre n’a dans ce tableau qu’une seule fonction : mettre en valeur par la technique du clair obscur les objets et le personnage.

   J’ai trouvé une excellente interprétation de ce tableau de Vermeer dans un article du blog « tentatives » (c’est ICI) dans lequel l’auteur écrit à ce sujet : « Mouvement de profil, gauche à droite, droite à gauche, vers dehors, vers le bas, va-et-vient, flux et reflux inscrit dans l’immobilité de la femme. Elle est attente, appétit, désir vivant. La géométrie n’existe pas, ou n’est pas volontaire, le drapé du rideau sort vainqueur du combat avec les rectangles. Reste en haut la tringle du rideau doré, on pourrait croire qu’elle limite le plafond, mais non, elle l’accompagne en laissant exister un au-dessus. Même mince, cette bande étroite dit qu’il y a quelque chose de plus que le peintre n’a pas encore posé,  quelque chose de trop grand pour entrer dans sa toile, quelque chose derrière la fenêtre, derrière le mur, quelqu’un viendra s’asseoir sur cette chaise, prendra un fruit dans la corbeille ou l’aura mis, pas de limite du temps ou de l’espace, la femme englobe tout, toute sa vie à elle et celle de celui qui écrit, et la vie tout autour qui bouge, mouvement complexe qui s’enroule, chemine du rideau rouge au saladier penché, monte sur le drap doré, repart vers la fenêtre, suit la diagonale du regard vers la lettre, ou revient, et recommence. Tableau qui raconte la surface de l’eau, déjà riche de ronds, de traces, de témoignages, et nous offre de passer dessous, il y a tant de choses qui s’y déplacent, dessous, que certaines d’entre elles ne nous seront pas inconnues. Voir le mouvement du monde dont nous faisons partie, spectateurs pour l’instant, mais nous aussi, nous lirons une lettre, ou l’avons lue, et nous avons participé au flux, ou le ferons, nous serons au milieu du mouvement du drap, pris comme elle dans le courant d’air chaud de la fenêtre restée ouverte. »

°°°

Caspar David Fiedrich - femme à la fenêtre 1822 - Caroline Friedrich dans l'atelier de Dresde sur lo'elbe

Caspar Friedrich – Femme à la fenêtre, 1822

« Le romantisme, c’est donner au commun un sens élevé, à l’ordinaire, un sens de mystère, au connu, la dignité de l’inconnu, au fini, l’apparence de l’infini.  »   Novalis

« Ferme l’œil de toncorps afin de voir d’abord ton tableau avec l’œil de ton esprit. Fais ensuite apparaître au jour ce que tu as vu dans l’obscurité, de sorte que cela agisse enretour sur d’autres de l’extérieur vers l’intérieur » 
« L’artiste ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit devant lui, mais ce qu’il voit en lui. »  Friedrich

    Dans le tableau ci-dessus peint en 1822, le peintre romantique allemand Caspar Friedrich a sans doute représenté sa jeune épouse, Caroline Bommer, regardant les rives de l’Elbe bordées de peupliers avec ses bateaux amarrés d’une fenêtre de son atelier de Dresde, An der Elbe, 33; dans lequel il a déménagé deux années plus tôt en 1820. Contrairement au tableau de Vermeer « Jeune femme lisant une lettre à la lumière d’une fenêtre », il ne s’agit pas ici de présenter la magnificence d’un intérieur bourgeois ou une scène s »y déroulant dans un but de représentation sociale. L’espace intérieur de l’atelier est représenté mais à titre de décor, de manière austère et monacale, sans aucun meuble ni décoration. Les seuls objets présents, deux flacons posés sur le rebord de l’appui de la fenêtre, le sont pour montrer que l’on se trouve bien dans l’atelier du peintre, il s’agit en effet de flacons d’huile et de siccatif. Selon les concepts romantiques de l’époque, l’espace intérieur symbolise le monde profane, l’obscurité dans laquelle est plongée l’existence terrestre, le monde intérieur lorsqu’il n’est pas tourné et éclairé par la lumière divine. La présence divine, elle est là, présente à l’extérieur et se manifeste par une lumière éblouissante qui contraste avec l’obscurité de la pièce. Elle se manifeste également par un signe, le signe de la croix formé par la croisée de la fenêtre haute qui symbolise la souffrance du Christ. On pourrait aller encore plus loin dans le maniement des symboles et interpréter la présence des navires et l’évocation du fleuve comme des signes de l’écoulement du temps et du passage de la vie à la mort avec la promesse de l’accession à la vie éternelle. Les peupliers eux-mêmes, si l’on se réfère à la mythologie grecque, sont eux-aussi liés à la métamorphose et à la mort.

   La jeune femme est représentée de dos, en contemplation du paysage que le spectateur du tableau ne voit que très partiellement. C’est un exemple de la technique de la « Rückenfigur » (figure de dos) qu’a bien expliqué l’historien de l’art américain Josef Leo Koerner lorsqu’après avoir cité le peintre Carus, ami de Friederich : « Une figure solitaire, perdue dans la contemplation d’un paysage silencieux, incitera le spectateur du tableau à se mettre, par la pensée, à la place de cette figure. » il écrit : « Le fait que son regard soit caché rehausse notre sensation de la directionnalité de la vision, elle nous rappelle où nous sommes placés, et que nous-mêmes sommes aveugles à ce qui se situe derrière nous». La présence d »un personnage représenté de dos, devant la fenêtre, au centre du tableau induit dans la perception de celui-ci quatre effets : un effet « relai » qui attire l’œil du spectateur au centre du tableau, un effet « poteau » en cachant la vue sur le paysage, un effet d’ « empathie » dans la mesure où le spectateur a tendance, occupant dans l’espace la même position que le personnage, à s’identifier à lui et à s’impliquer dans la perception du paysage, enfin un effet « vecteur d’imagination », le spectateur, ignorant le contenu du paysage caché par le personnage ayant tendance à l’imaginer : « la fenêtre constitue un point focal qui ouvre le regard vers des perspectives infinies, illimitées. Le spectacle que contemple le sujet est pour lui une occasion de se laisser aller à divaguer, de se perdre dans l’horizon. Tandis que son corps reste fixé au-dedans, sa pensée peut s’échapper. la ligne de fuite du tableau entre en résonance avec la possible échappatoire qui s’offre au rêveur. » (Andrea Del Lungo, La fenêtre : Sémiologie et histoire de la représentation littéraire)
    Friedrich était coutumier de la technique de la « Rückenfigur » qu’il a utilisé de nombreuses fois dans son œuvre (Promeneur au-dessus de la mer de brume, vers 1818, Femme dans le soleil du matin, etc…). Voilà ce que Marcel Brion écrit dans son essai « La peinture romantique » paru en 1967 sur cette propension du peindre à représenter le personnages de dos : « Ce sont (ces tableaux), exceptionnellement, des « intérieurs », non des paysages, mais les personnages qui s’y trouvent, tournent toujours le dos au spectateur, regardent au dehors, cherchent des yeux les lointains. Ce qu’il pourrait y avoir de rassurant à voir une femme ou une jeune fille accoudées à une fenêtre, contemplant à travers des feuillages l’ascension du croisant de lune, ou l’homme en manteau – qui est Friedrich, ou moi, spectateur… –, écoutant les cloches du couvent qui dispersent dans l’espace le vol ému des oiseaux, s’efface lorsque nous nous rappelons que jamais, ou presque jamais, un personnage de Friedrich nous fait face. Ce personnage, qu’il soit dans son intérieur ou dans un paysage, nous ne le voyons que de dos. Ou bien il est assis sur un rocher et il observe al mer, ou bien il s’arrête au milieu d’un pont pour voir couler le fleuve, ou bien il s’en va vers le plus profond de la forêt, ou bien, comme la femme du Matin, elle accueille la lumière de l’aube, les bras étendus, … où qu’il soit il n’appartient jamais tout à fait à ce monde-ci. Attiré par les voix lointaines dont il écoute l’appel, il est à peine posé dans notre en-deçà; même lorsque sa place physiquement est de ce côté-ci, son imagination, sa nostalgie, son désir d’infini ont franchi l’imperceptible frontière entre l’ici-bas et l’au-delà. Son âme flotte déjà dans le monde de ses rêves et de ses pressentiments, afin de rejoindre cette patrie du cœur, cette maison du Père, comme disait Novalis. Sur cette terre, dans cette nature, si puissamment qu’il l’aime même et qu’il s’attache à elle étroitement, l(homme n’est qu’un voyageur. »

   A quoi pense la jeune femme qui nous tourne le dos face à cette fenêtre ? La diversité des opinions exprimées sur le sujet montre la pertinence de la technique de la Rückenfigur. Certains, en se basant sur la symbolique des éléments du paysage et les malheurs qui ont marqués la jeunesse du peintre y postulent une réflexion sur la mort, d’autres, projetant leur propre angoisse d’être enfermés dans cette pièce austère et sombre, des rêves d’évasion, d’autres, fascinés par la tâche de lumière qui illumine la nuque de la jeune femme qui occupe le centre du tableau y voit le signe d’une libido refoulée. Bref tout et son contraire. Mais Friedrich, en peignant le tableau, savait-il lui-même quelles étaient les pensées de son épouse et voulait seulement le savoir ? Ne voulait-il pas montrer seulement l’attitude de contemplation qui permet à la Nature et au paysage, expression du divin, d’influencer en retour notre pensée et nous rapprocher de Dieu ?

    Dans le même article du blog « Tentatives » cité précédemment pour le tableau de Vermeer (c’est ICI), l’auteur me semble tout aussi perspicace pour l’interprétation du tableau de Friedrich : « La femme de dos nous ignore. Nous n’aurons pas accès à ce qui la traverse. On suppose qu’il ne s’agit pas de pensées de voyages, de fuites, ou de départs, car ce qui apparaît dehors est trop géométrique pour évoquer une évasion. Croix dans la vitre ou triangles des cordages en attente de voiles, c’est un voyage intellectuel qui s’amorce, introspection. Peut-être douloureuse, sombre ? Non, plutôt sage, sereine, statique, et même la légère inclinaison vers la gauche accentue ce côté volontaire. Elle veut savoir comprendre. Elle veut trouver une voix, l’ordonnancement du monde. Elle souhaite une pleine maîtrise d’elle-même, et des réponses, et notre interaction ne l’intéresse pas. Religieux, peut-être, ce mouvement interne (ceci accentué par la croix sur le ciel, la parfaite verticale du mât qu’elle voudrait copier, élévation). À quoi servirions-nous ? Nous ne sommes que pollueurs, fadaises, excentricités, sources de désordres, elle le sent, elle le sait, et c’est bien pour cela qu’elle nous tourne le dos. Admirons sa ténacité, ou regrettons son éloignement, la fenêtre n’a pas d’importance, les passants, derrière elle, devant elle, sont aussi transparents que la vitre. »

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un passage d’Ulysse de James Joyce où il est question d’ivrognes et d’un Irish Red Setter dog

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Trois générations de Joyces, Joyce avec Giogio et Stephen jounat avec Schiap, le chien, cadreau de Scxhiaparelli, Paris, 1938

James Joyce avec son fils Giorgio, la femme  de celui-ci, Helen Fleischmann et son petit-fils Stephen jouant avec Schiap, le chien, offert par la styliste Elsa Schiaparelli, dans le jardin de la villa de Giorgio à Paris en 1938 – cliché Gisèle Freund

« L’ennui c’est que le public va demander et trouver une morale dans mon livre, ou pire il le prendra pour une chose sérieuse, et sur mon honneur de gentleman, il n’y a pas un seul mot sérieux dedans. »       James Joyce

 °°°

James Joyce - Ulysse     L’extrait qui suit est tiré du chapitre XII intitulé Les Cyclopes du roman Ulysse de James Joyce paru partiellement dans un premier temps sous forme de  feuilleton de 1918 à 1920 dans le magazine américain Little Review et s’attira à cette occasion les foudres de la « New York Societry for the Suppression of Vice » qui en fit interdire la publication pour cause d’obscénité jusqu’en 1931. Sa première publication aura finalement lieu en 1922 à Paris. Le roman relate une journée ordinaire dans la ville de Dublin de deux personnages, Leopold Bloom, un juif irlandais, et Stephen Dedalus. Il est divisé en dix-huit chapitres ou épisodes, chacun d’eux correspondant à des situations décrites dans l’Odyssée d’Homère et vécues par Ulysse. A la plupart de ces épisodes sont également attachés une couleur, un organe du corps humain, un art et un symbole. De plus Joyce s’ingénie à inventer, pour chacun des épisodes, une construction et un style littéraire spécifique, ceci de manière très libre en s’affranchissant des règles du langage et de la véracité des faits évoqués, la narration qui en découle apparaît comme l’expression du flux de pensée des personnages présenté tel qu’il se présente, de manière brute et.  Dans l’extrait choisi qui appartient au chapitre XII faisant référence à l’épisode du Cyclope Poliphème de l’Odyssée qui a emprisonné dans une grotte Ulysse et ses hommes, il est 17 h et Bloom a rendez-vous dans une taverne avec un homme qui n’est pas encore arrivé, Martin Cunningham. Survient un personnage bourru surnommé dans le livre Le Citoyen qui s’avère être un nationaliste irlandais irascible et xénophobe accompagné d’un chien tout aussi bourru que lui répondant au nom de Garryowen. Le ton monte entre Bloom et le Citoyen et la scène se termine par la poursuite de Bloom par le citoyen ulcéré qui lance son chien sur lui… 

Dans ce chapitre, les scènes décrites font référence aux thèmes structurants suivants :

lieu :  une taverne du nom de Donohoe’s dans Little Green street qui représente l’antre du Cyclope.
Moment : 17 heures (l’ensemble du roman se déroule dans une période comprise entre 8 h du matin et 3 heures du matin)
Organe : les muscles qui représentent la force brutale et la violence.
Couleur : le vert, symbole de l’Irlande et du nationalisme irlandais.
Science, Art :  chirurgie, politique.
Technique utilisée : gigantisme, exagération, surenchère. Par le choix de la taverne où sont rassemblés une assemblée d’ivrognes de Dublin, vulgaires, grossiers, pleins de préjugés et violents qui s’expriment librement sans la censure de la morale, de la raison et des règles du langage, Joyce s’attaque au comportement excessif et porté à la surenchère qui était celui des nationalistes irlandais de l’époque et  jette les bases d’un nouveau style littéraire, celui de la fusion entre le verbe et la chair.
Symbole : nation, état, religion, idéalisme, Sinn Fein, fanatisme, collectivité, violence
Sens : Terreur et atteinte à l’individu. Les excès d’une idéologie totalitaire et des comportements stéréotypés et conditionnés par les préjugés s’attaquent au fondement même de l’individu, à savoir ses différences (Bloom d’origine juive).
Personnages évoqués : Prométhée, Polyphème le Cyclope représenté par le Citoyen, ce nationaliste irlandais excessif et violent, Ulysse représenté par Bloom qui comme Ulysse qui dévoila sa véritable identité au Cyclope au moment de fuir sa prison dévoile au citoyen sa judéité. 

°°°

Polyphene

Extrait du chapitre XII – le Cyclope – traduction de Jacques Aubert – collection folio (Gallimard)

 James Joyce    A propos de la nouvelle Irlande il devrait commencer par se payer un nouveau chien. Cet animal galeux et boufferont qui passe son temps à renifler et à éternuer partout dans tous les coins et qui gratte ses croûtes et le voilà qui va tourner autour de Bob Doran qui régalait Alf d’un demi et qui se met  à le lécher pour essayer d’obtenir quelque chose. Et ça manque pas. Bob Doran se met à faire le con avec lui :
     – Donne la patte ! Donne la papatte,, chienchien ! Mon bon chien. Donne la patte, là, c’est bien ! Donne la papatte !
     Et merde ! Foutre de patte qu’il voulait patoche et Alf qui essayait de l’empêcher de dégringoler de ce foutu tabouret sur ce foutu clébard et l’autre qui n’arrêtait pas de radoter sur le dressage par la douceur, un chien de race, un chien bien intelligent : je t’en foutrais, moi. Le voilà qui se met à gratter les vieilles miettes de biscuits dans le fond de la boîte de chez Jacob qu’il avait demandé à Terry d’apporter. Putain il a gobé tout ça comme une vieille paire de bottes et il  tirait un bout de langue long d’un mètre pour en redemander. C’est tout juste s’il n’a pas bouffé la boîte et le reste, ce sacré goulupatte de bâtard.

     Talking about new Ireland he ought to go and get a new dog so he ought. Mangy ravenous brute sniffing and sneezing all round the place and scratching his scabs. And round he goes to Bob Doran that was standing Alf a half one sucking up for what he could get. So of course Bob Doran starts doing the bloody fool with him:
    —Give us the paw! Give the paw, doggy! Good old doggy! Give the paw here! Give us the paw!
     Arrah, bloody end to the paw he’d paw and Alf trying to keep him from tumbling off the bloody stool atop of the bloody old dog and he talking all kinds of drivel about training by kindness and thoroughbred dog and intelligent dog: give you the bloody pip. Then he starts scraping a few bits of old biscuit out of the bottom of a Jacobs’ tin he told Terry to bring. Gob, he golloped it down like old boots and his tongue hanging out of him a yard long for more. Near ate the tin and all, hungry bloody mongrel.

                              (…)
     Alors et ainsi de suite, comme je disais, le vieux chien quand il voit que la boîte elle est vide il se met à renifler la souris autour de Joe et de moi. Je te le dresserais, moi, par la douceur, si c’était mon chien. Lui donnerais un de ces bons coups de pieds bien placés de temps en temps, là où ça le rendrait pas aveugle.
     – La trouille qu’il te morde ? fait le citoyen en ricanant.
     – Non, je fais. Mais il pourrait prendre ma jambe pour un réverbère.
     – Qu’est-ce qui t’arrive, Garry ? il lui fait.
      Et il se met à le tirer à l’agacer et à lui parler en irlandais et le vieux tueur à gronder et à faire sa partie comme dans un duo d’opéra. Un concert pareil j’avais jamais entendu qu’ils faisaient tous les deux. Quelqu’un qui aurait rien de mieux à faire il devrait écrire une lettre pro bono publico aux journaux pour qu’on oblige à mettre une muselière à un chien de sa race. Grondant, grognant et ses yeux injectés de sang tellement il avait le gosier sec et l’hydrophobe qui lui dégoulinait de la gueule.

     So howandever, as I was saying, the old dog seeing the tin was empty starts mousing around by Joe and me. I’d train him by kindness, so I would, if he was my dog. Give him a rousing fine kick now and again where it wouldn’t blind him.
     —Afraid he’ll bite you? says the citizen, jeering.
     —No, says I. But he might take my leg for a lamppost.
So he calls the old dog over.
     —What’s on you, Garry? says he.
     Then he starts hauling and mauling and talking to him in Irish and the old towser growling, letting on to answer, like a duet in the opera. Such growling you never heard as they let off between them. Someone that has nothing better to do ought to write a letter pro bono publico to the papers about the muzzling order for a dog the like of that. Growling and grousing and his eye all bloodshot from the drouth is in it and the hydrophobia dropping out of his jaws.

irish red setter

irish red setter

     Tous ceux qu’intéresse la transmission de la culture humaine aux animaux inférieurs (et il sont légion) se doivent de ne pas ignorer les extraordinaires manifestations de cynanthropie du célèbre setter irlandais chien-loup à poil rouge anciennement connu sous le sobriquet de Garryowen et récemment rebaptisé par tout un cercle d’amis et de connaissances Owen Garry. Ces manifestations, résultats d’années de dressage par la douceur et d’un régime soigneusement étudié, comprennent entre autres démonstrations, la déclamation poétique. Celui qui est actuellement notre plus grand spécialiste de phonétique (nous ne dirons pas son nom, même sous la torture !) n’a pas ménagé ses efforts et ses recherches pour gloser et comparer les vers déclamés et leur a trouvé une ressemblance frappante (c’est nous qui le soulignons) avec les poèmes de nos anciens bardes celtes. Nous ne parlons pas tant ici de ces délicieuses romances qu’un auteur qui se dissimule derrière le charmant pseudonyme de Douce Petite Branche a rendues familières au monde des amateurs de livres mais bien plutôt (ainsi que le souligne un  intervenant déconadologue dans une discussion passionnante publiée dans un journal du soir) de la note plus âpre et plus personnelle que l’on trouve dans les effusions  satiriques d’un Raftery ou d’un Donald MacConsidine pour ne rien dire d’un poète lyrique encore plus moderne qui retient en ce moment l’attention du public. Nous joignons ci-dessous un exemple, transposé en anglais par un éminent universitaire dont nous ne pouvons dévoiler l’identité  pour le moment, mais nous sommes sûrs que nos lecteurs verront dans les références topographiques plus qu’une simple  indication. La prosodie de l’original canin, qui n’est pas sans rappeler la difficulté des règles allitérations et isosyllabiques de l’engin gallois, est infiniment plus complexe mais nous pensons que nos lecteurs seront da’ccord pour trouver que l’esprit du texte a été bien rendu. Peut-être faudrait-il ajouter que lies effets se trouvent notablement accrus si l’on récite les vers d’OIwen relativement lentement et indistinctement afin de suggérer une rancune contenue.

Que la malédiction soit sur toi
Barney Kierman, qu’elle soit sur toi sept fois
Etre sans loi qui me mets aux abois
sans une gorgée d’eau pour me donner la foi
tant et si bien que j’en ai mal au foie
Qu’après Lowry je ferai n’importe quoi
L’ami Lowry du musichall le roi
Afin qu’il me recueille sous son toit.

    Alors il a dit à Terry d’apporter de l’eau pour le chien et il l’a lapée bon Dieu, on aurait pu l’entendre un kilomètre à la ronde. Et Joe lui demandé au citoyen s’il revoulait quelque chose.
     – Je remettrais bien ça, a chara, mon bon, pour me prouver qu’il n’y a pas de mal.
     Bon Dieu il n’est pas aussi couillon qu’il en a l’air. Se culant d’un pub à l’autre, à toi l’honneur, avec le cabot du vieux Giltrap et s’en mettant plein le cornet aux frais des contribuables et des grands électeurs. La fête pour l’homme et la bête.

     All those who are interested in the spread of human culture among the lower animals (and their name is legion) should make a point of not missing the really marvellous exhibition of cynanthropy given by the famous old Irish red setter wolfdog formerly known by the sobriquet of Garryowen and recently rechristened by his large circle of friends and acquaintances Owen Garry. The exhibition, which is the result of years of training by kindness and a carefully thoughtout dietary system, comprises, among other achievements, the recitation of verse. Our greatest living phonetic expert (wild horses shall not drag it from us!) has left no stone unturned in his efforts to delucidate and compare the verse recited and has found it bears a striking resemblance (the italics are ours) to the ranns of ancient Celtic bards. We are not speaking so much of those delightful lovesongs with which the writer who conceals his identity under the graceful pseudonym of the Little Sweet Branch has familiarised the bookloving world but rather (as a contributor D. O. C. points out in an interesting communication published by an evening contemporary) of the harsher and more personal note which is found in the satirical effusions of the famous Raftery and of Donal MacConsidine to say nothing of a more modern lyrist at present very much in the public eye. We subjoin a specimen which has been rendered into English by an eminent scholar whose name for the moment we are not at liberty to disclose though we believe that our readers will find the topical allusion rather more than an indication. The metrical system of the canine original, which recalls the intricate alliterative and isosyllabic rules of the Welsh englyn, is infinitely more complicated but we believe our readers will agree that the spirit has been well caught. Perhaps it should be added that the effect is greatly increased if Owen’s verse be spoken somewhat slowly and indistinctly in a tone suggestive of suppressed rancour.

The curse of my curses
Seven days every day
And seven dry Thursdays
On you, Barney Kiernan,
Has no sup of water
To cool my courage,
And my guts red roaring
After Lowry’s lights.

    So he told Terry to bring some water for the dog and, gob, you could hear him lapping it up a mile off. And Joe asked him would he have another.
    —I will, says he, a chara, to show there’s no ill feeling.
Gob, he’s not as green as he’s cabbagelooking. Arsing around from one pub to another, leaving it to your own honour, with old Giltrap’s dog and getting fed up by the ratepayers and corporators. Entertainment for man and beast. 

     (…)

     – Les étrangers, s’exclame le citoyen. C’est notre faute. Nous les avons laissé entrer. Nous les avons fait venir. La jeune femme adultère et son amant ont fait venir chez nous les pilleurs saxons.
     – Jugement provisoire, dit J.J.
Et Bloom fait celui qui s’intéresse passionnément à des riens, une toile d’araignée dans le recoin derrière le tonneau, et le citoyen qui lui tire une de ces tronches avec le vieux clef à ses pieds qui regarde partout qui il pourrait bien mordre et quand.

    —The strangers, says the citizen. Our own fault. We let them come in. We brought them in. The adulteress and her paramour brought the Saxon robbers here.
     —Decree nisi, says J. J.
   And Bloom letting on to be awfully deeply interested in nothing, a spider’s web in the corner behind the barrel, and the citizen scowling after him and the old dog at his feet looking up to know who to bite and when.

    (…)

Quand Bloom provoque le Citoyen en déclarant que Jésus était juif…

    – Mendelssohn était juif et Karl Marx et Mercadante et Spinoza. Et le sauveur était juif et son père était juif. Votre Dieu.
     – Il n’avait pas de père, dit Martin. Ça suffit maintenant. En avant.
     – Le Dieu de qui ? demande le citoyen.
     – OK, son oncle était juif, alors il dit. Votre Dieu était juif. Le Christ était juif comme moi.
     Putain, le citoyen a fait un de ces plongeons dans sa boutique.
     – Bon dieu, il fait, je lui éclaterai la tête à ce putain de juif pour prononcer le saint nom. Bon dieu je le crucifierai, il verra. Passe-moi la boîte à biscuits là.
     – Arête ! Arrête ! fait Joe.
   Un rassemblement nombreux et sympathique d’amis et de relations venus de la métropole et du Grand Dublin s’était donné rendez-vous par milliers pour dire adieu à Nagyasàgos tram Lipoti Virag, ancien collaborateur de MM. Alexander Thom, imprimeurs de Sa Majesté, à l’occasion de son départ pour les lointaine contrées de Szàzharminczbrojùgulyàs-Dugulàs (Prairie du Murmure des Eaux). La cérémonie qui se déroula avec beaucoup d’éclat fut empreinte de la plus touchante cordialité. Le rouleau enluminé d’un antique parchemin irlandais, œuvre d’artistes irlandais, fut offert au distingué phénoménologue au nom d’une partie importante de l’assemblée et fut accompagné d’un présent, une cassette d’argent ouvragée avec goût dans le vieux style ornemental celtique, œuvre qui est tout à l’honneur de ses exécuteurs. MM Jacob abus Jacob. L’invité d’honneur reçut une ovation chaleureuse et bon nombre des assistants furent visiblement émus quand l’orchestre distingué des cornemuses irlandaises fit entendre les célèbres accents de Reviens à Erin, immédiatement suivis par La Marche de Rakoczy. Des barils de goudrons et d’autres feux de joie furent allumés le long des côtes des quatre mers sur les sommets des collines de Howth, de Three Rock Mountain, de la Sugarloaf, du Bray Head, des Monts Mourne, des Galtees, des pitons de d’Ox, de Donegal et de Sperrin, des Nagles et des Bographs, des collines du Connemara, des M’Gillicuddy’s reeks, du mont Aughty, du mont Bernagh et du mont Bloom. Au milieu des acclamations qui ébranlaient la voûte céleste, et auxquelles répondaient en écho les acclamations d’un important rassemblement de partisans sur les crêtes lointaines de Cambrie et de Calédonie, le gigantesque bateau de plaisance quitta lentement la rive, salué par un dernier tribut floral offert par les représentantes du beau sexe présentes en grand nombre, tandis que, comme il descendait la rivière, escorté par une flottille de barges, les drapeaux du Ballast Office et de la Douane furent abaissés en signe d’adieu comme le furent tous ceux de la station électrique de la pigeon House et du phare de Poolbeg. Visszontlàtàsra, kedvés baràtom ! Visszontlàtàsra ! Loin des yeux mais près du cœur.

And says he:
     —Mendelssohn was a jew and Karl Marx and Mercadante and Spinoza. And the Saviour was a jew and his father was a jew. Your God.
     —He had no father, says Martin. That’ll do now. Drive ahead.
     —Whose God? says the citizen.
   —Well, his uncle was a jew, says he. Your God was a jew. Christ was a jew like me.
Gob, the citizen made a plunge back into the shop.
   —By Jesus, says he, I’ll brain that bloody jewman for using the holy name.
By Jesus, I’ll crucify him so I will. Give us that biscuitbox here.
     —Stop! Stop! says Joe.
     A large and appreciative gathering of friends and acquaintances from the metropolis and greater Dublin assembled in their thousands to bid farewell to Nagyasagos uram Lipoti Virag, late of Messrs Alexander Thom’s, printers to His Majesty, on the occasion of his departure for the distant clime of Szazharminczbrojugulyas-Dugulas (Meadow of Murmuring Waters). The ceremony which went off with great éclat was characterised by the most affecting cordiality. An illuminated scroll of ancient Irish vellum, the work of Irish artists, was presented to the distinguished phenomenologist on behalf of a large section of the community and was accompanied by the gift of a silver casket, tastefully executed in the style of ancient Celtic ornament, a work which reflects every credit on the makers, Messrs Jacob agus Jacob. The departing guest was the recipient of a hearty ovation, many of those who were present being visibly moved when the select orchestra of Irish pipes struck up the wellknown strains of Come back to Erin, followed immediately by Rakoczsy’s March. Tarbarrels and bonfires were lighted along the coastline of the four seas on the summits of the Hill of Howth, Three Rock Mountain, Sugarloaf, Bray Head, the mountains of Mourne, the Galtees, the Ox and Donegal and Sperrin peaks, the Nagles and the Bograghs, the Connemara hills, the reeks of M Gillicuddy, Slieve Aughty, Slieve Bernagh and Slieve Bloom. Amid cheers that rent the welkin, responded to by answering cheers from a big muster of henchmen on the distant Cambrian and Caledonian hills, the mastodontic pleasureship slowly moved away saluted by a final floral tribute from the representatives of the fair sex who were present in large numbers while, as it proceeded down the river, escorted by a flotilla of barges, the flags of the Ballast office and Custom House were dipped in salute as were also those of the electrical power station at the Pigeonhouse and the Poolbeg Light. Visszontlátásra, kedves baráton! Visszontlátásra! Gone but not forgotten.

(…)

acteurs rejouant une scène de «Ulysse», le 16 juin 2000 à Dublin, à l'occasion du «Bloomsday». photo REUTERS/Ferran Paredes

acteurs rejouant une scène de «Ulysse», le 16 juin 2000 à Dublin, à l’occasion du «Bloomsday». photo REUTERS/Ferran Paredes.
     « Bloomsday » est une fête irlandaise qui se tient chaque 16 juin (à Dublin notamment) et qui a pour objet de célébrer la vie de l’écrivain James Joyce. Ce n’est donc pas la date de décès de Joyce qui est célébrée le jour du Bloomsday, mais bien la date du jour pendant lequel se déroulent les événements fictifs relatés dans Ulysse. Les admirateurs de James Joyce se vêtent des habits du début du XXe siècle, et parcourent la ville en citant des passages de l’œuvre.

 (…)

  Putain, même le diable n’aurait pas pu l’empêcher de saisir la boîte en fer-blanc et de sortir avec le petit Alf cramponné à son coude et de crier comme un cochon qu’on égorge, c’était mieux que mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theatre.
     – Où est-ce qu’il est que je l’étripe !
     Ned et J.J. étaient pliés en deux de rire.
     – Tonnerre, je dis, je vais arriver juste avant la fin de la messe.
     mais coup de chance, le cocher avait tourné la tête du canasson dans l’autre direction et en route.
     – Attendez, citoyen, fait Joe. Pas çà.
     Putain, il a allongé le bras, pris de l’élan et clan, à toute volée. C’est une bénédiction qu’il avait le soleil dans l’œil sinon il l’aurait étendu. Putain c’est tout juste s’il l’a pas envoyé bouler dans le comté de Longford. Le canasson il a eu une de ces peurs et le vieux bâtard qui courait après la voiture à un train d’enfer et toute la populace qui criait et riait et la vieille boîtes en fer-blanc qui dégringolait la rue en tintinnabulant.
     Les effets de la catastrophes furent instantanés et terrifiants. L’observatoire de Dunsink enregistra onze oscillations en tout, toutes d’intensité cinq sur l’échelle de Mercalli, et pareille secousse sismique ne s’était pas produite dans notre île depuis le tremblement de terre de 1534, l’année de la rébellion de Thomas le Soyeux. L’épicentre semble en avoir été cette partie de la métropole qui constitue la circonscription de Inn’s Quay et la paroisse de Saint Michan sur une surface de quarante et une âcres, deux vergées et une perche ou cinq mètres carrés. Toutes les résidences aristocratiques situées dans le voisinage du Palais de justice furent détruites et ce noble édifice lui-même, où d’importants débats juridiques se déroulaient au moment de la catastrophe, n’est plus à proprement parler qu’un tas de ruines  sous lesquelles il est à craindre  que tous les occupants n’est été enterrés vivants. Selon les témoins oculaires, il apparaît que les ondes sismiques  furent accompagnées par une violente perturbation atmosphérique à caractère cyclonique. Un article de chapellerie qu’on a reconnu depuis pour avoir appartenu au très estimé greffier de la couronne et de la justice de paix, M. George Fottrell, et un parapluie de soie à manche d’or où étaient gravés les initiales, l’écusson, les armes et l’adresse de l’érudit et vénérable président des assises trimestrielles sir Frederick Falkiner, président du tribunal correctionnel de Dublin, ont été découverts pare les équipes de secours dans des endroits reculés de l’île, respectivement le premier sur la troisième crête basaltique de la chaussée des géants, le second enlisé d’un pied trois pouces dans la grève sablonneuse de la baie d’Holeopen près du vieux cap de Kinsale. D’autres témoins oculaires assurent qu’ils ont aperçu une énorme boule incandescente qui trouait l’atmosphère à une vitesse terrifiante selon une trajectoire sud-ouest-ouest. Un feu d’artifice de messages de condoléances et de sympathie arriva de tous les points des différents continents et le souverain pontife dans sa grande bonté a daigné ordonné qu’une misa pro defunctis extraordinaire soit célébrées simultanément par les desservants de toutes les églises cathédrales de tous les diocèses épiscopaux relevant de l’autorité spirituelle du Saint-Siège, à l’intention des âmes de ces fidèles défunts qui, d’une façon si soudaine, ont été enlevés à notre affection. Le travail de sauvetage, l’enlèvement des débris, restes humains etc. ont été confiés à MM. Michael Meade et fils, 159 Great Brunswick street, et à MM T.C. Martin, 77, 78, 79 et 80 North Wall, secondés par les officiers et soldats d’infanterie légère du régiment du Duc de Cornouailles sous le haut commandement de Son Altesse Royale, contre-amiral, le très honorable sir Hercule Hannibal Habeas Corpus Anderson, Chevalier de l’ordre de la Jarretière, chevalier de l’ordre de Saint Patrick, chevalier de l’ordre du Chardon, conseiller privé, commandeur de l’ordre du Bain, député, juge de paix, diplômé de la faculté de médecine, décoré de l’Ordre pour Services distingués, chevalier de Sodome, maître des Chasses, membre de l’Académie Royale d’Irlande, licencié en droit, docteur en musicologie, administrateur des Bonnes œuvres, membre du Trinity College de Dublin, membre de l’Université Royale d’Irlande, membre du Collège Royal de Médecine d’Irlande et membre du Collège Royal de Chirurgie d’Irlande.
     Vous n’avez jamais vu une chose pareille de toute votre vie bordel,. Putain, si il y avait eu ce billet de loterie sur le coin de la poire il se serait rappelé la coupe d’or un bout de temps mais putain le citoyen il aurait été coffré pour coups et violences et Joe pour complicité active. Le cocher lui a sauvé la vie en foutant le camps comme un dieu il a fait pour Moïse. Hein ? Ah, bon dieu c’est sûr. Et l’autre il a continué à lâcher toute une bordée d’injures.
     – Je l’ai tué, il fait, oui ou merde ?
     Et il crie à son sale clebs :
     – Mords-le, Garry ! Mords-le mon chien !
     La dernière chose qu’on a vue c’est la foutue carriole qui tournait le coin avec dedans cette vieille tête de mouton qui gesticulait et le sale cabot qui courait après toutes oreilles dehors, il n’était pas loin le con de l’étriper et de le détripailler. Cent contre cinq ! Bon dieu il en a eu pour son argent je vous dis que ça.
     Or voici qu’une grande lumière descendit sur eux et ils virent le char où Il se terni debout qui montait aux cieux. Et ils Le virent dans le char, revêtu de la gloire de cette lumière, et il devint brillant comme le soleil, beau comme la lune et si terrible que dans leur crainte ils n’osaient plus lever les yeux vers Lui. Et une voix qui venait du ciel appela : Elie ! Elie ! Et ils répondirent dans un grand cri : Abba ! Adonai ! Et voici qu’ils Le virent, Lui, Lui en personne, ben Bloom Elie, au milieu d’une nuée d’anges, monter en gloire vers la lumière à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus du pub Donohoe, little Green street, comme par un bon coup de pelle.

    Gob, the devil wouldn’t stop him till he got hold of the bloody tin anyhow and out with him and little Alf hanging on to his elbow and he shouting like a stuck pig, as good as any bloody play in the Queen’s royal theatre :
    —Where is he till I murder him?
     And Ned and J. J. paralysed with the laughing.
    —Bloody wars, says I, I’ll be in for the last gospel.
     But as luck would have it the jarvey got the nag’s head round the other way and off with him.
    —Hold on, citizen, says Joe. Stop!
     Begob he drew his hand and made a swipe and let fly. Mercy of God the sun was in his eyes or he’d have left him for dead. Gob, he near sent it into the county Longford. The bloody nag took fright and the old mongrel after the car like bloody hell and all the populace shouting and laughing and the old tinbox clattering along the street.
     The catastrophe was terrific and instantaneous in its effect. The observatory of Dunsink registered in all eleven shocks, all of the fifth grade of Mercalli’s scale, and there is no record extant of a similar seismic disturbance in our island since the earthquake of 1534, the year of the rebellion of Silken Thomas. The epicentre appears to have been that part of the metropolis which constitutes the Inn’s Quay ward and parish of Saint Michan covering a surface of fortyone acres, two roods and one square pole or perch. All the lordly residences in the vicinity of the palace of justice were demolished and that noble edifice itself, in which at the time of the catastrophe important legal debates were in progress, is literally a mass of ruins beneath which it is to be feared all the occupants have been buried alive. From the reports of eyewitnesses it transpires that the seismic waves were accompanied by a violent atmospheric perturbation of cyclonic character. An article of headgear since ascertained to belong to the much respected clerk of the crown and peace Mr George Fottrell and a silk umbrella with gold handle with the engraved initials, crest, coat of arms and house number of the erudite and worshipful chairman of quarter sessions sir Frederick Falkiner, recorder of Dublin, have been discovered by search parties in remote parts of the island respectively, the former on the third basaltic ridge of the giant’s causeway, the latter embedded to the extent of one foot three inches in the sandy beach of Holeopen bay near the old head of Kinsale. Other eyewitnesses depose that they observed an incandescent object of enormous proportions hurtling through the atmosphere at a terrifying velocity in a trajectory directed southwest by west. Messages of condolence and sympathy are being hourly received from all parts of the different continents and the sovereign pontiff has been graciously pleased to decree that a special missa pro defunctis shall be celebrated simultaneously by the ordinaries of each and every cathedral church of all the episcopal dioceses subject to the spiritual authority of the Holy See in suffrage of the souls of those faithful departed who have been so unexpectedly called away from our midst. The work of salvage, removal of débris, human remains etc has been entrusted to Messrs Michael Meade and Son, 159 Great Brunswick street, and Messrs T. and C. Martin, 77, 78, 79 and 80 North Wall, assisted by the men and officers of the Duke of Cornwall’s light infantry under the general supervision of H. R. H., rear admiral, the right honourable sir Hercules Hannibal Habeas Corpus Anderson, K. G., K. P., K. T., P. C., K. C. B., M. P, J. P., M. B., D. S. O., S. O. D., M. F. H., M. R. I. A., B. L., Mus. Doc., P. L. G., F. T. C. D., F. R. U. I., F. R. C. P. I. and F. R. C. S. I.
     You never saw the like of it in all your born puff. Gob, if he got that lottery ticket on the side of his poll he’d remember the gold cup, he would so, but begob the citizen would have been lagged for assault and battery and Joe for aiding and abetting. The jarvey saved his life by furious driving as sure as God made Moses. What? O, Jesus, he did. And he let a volley of oaths after him.
      —Did I kill him, says he, or what?
      And he shouting to the bloody dog:
      —After him, Garry! After him, boy!
     And the last we saw was the bloody car rounding the corner and old sheepsface on it gesticulating and the bloody mongrel after it with his lugs back for all he was bloody well worth to tear him limb from limb. Hundred to five! Jesus, he took the value of it out of him, I promise you.
     When, lo, there came about them all a great brightness and they beheld the chariot wherein He stood ascend to heaven. And they beheld Him in the chariot, clothed upon in the glory of the brightness, having raiment as of the sun, fair as the moon and terrible that for awe they durst not look upon Him. And there came a voice out of heaven, calling: Elijah! Elijah! And He answered with a main cry: Abba! Adonai! And they beheld Him even Him, ben Bloom Elijah, amid clouds of angels ascend to the glory of the brightness at an angle of fortyfive degrees over Donohoe’s in Little Green street like a shot off a shovel.

°°°

Marylin Monroe plongée dans la lecture d'Ulysse de James Joyce

Marylin Monroe plongée dans la lecture d’Ulysse de James Joyce.

Apparemment, Marylin a réussi ce que je n’ai jamais pu faire, terminer la lecture de cet énorme pavé de 1.157 pages et juste au moment où le photographe la figeait pour la postérité.

 

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Etudes et sites consacrés à Ulysse de James Joyce :

      • Ulysse de James Joyce par Michel Chassaing (67 pages) : c’est ICI ou encore  ICI.
      • Joyce, de nouveau par Philippe Sollers : c’est ICI
      • Non, « Ulysse » de Joyce n’est ni long ni ennuyeux par Pierre Ancery : c’est ICI

Ulysse par Guillaume Gallienne

      • émission de France Inter du 9 juillet 2012 sur Ulysse de James Joyce, présenté par Philippe Sollers – lecture  Guillaume Galliennne,    49 minutes d’écoute, c’est ICI :  http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=0   – Une partie du texte du chapitre XII d’où sont tiré les extraits présentés ci-dessus est lue par Guillaume Gallienne à la 24ème minute 39 secondes de l’enregistrement.
      • émission de France Inter du 6 juillet 2012 sur l’Ulysse d’Homère  – lecture d’extraits du texte par Guillaume Galliennne,    52 minutes d’écoute, c’est ICI : http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=0

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Quelques vues de New York

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Manhattan et l'East River vus de Greenpoint - photo Enki, le 25/10/2014

Manhattan et l’East River vus de Greenpoint – photo Enki, le 25/10/2014

°°°

Pot-pourri – Dans les rues de New-York : bruit, fureur, éclectisme et énergie… photos Enki

°°°