La redéfinition du concept de désir par René Girard


René Girard

    L’une des idées maîtresses sur lesquelles est bâtie l’oeuvre de René Girard apparaît dans son premier livre paru en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque, essai de littérature comparée entre les œuvres de cinq romanciers, Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust. Dans cet ouvrage, l’auteur fait la constatation que bien que vivant dans des sociétés différentes à des époques différentes, les auteurs de ces romans se rejoignaient dans la conception qu’ils avaient d’un désir sous-tendu par l’imitation : l’homme est incapable de désirer par lui seul, il faut que l’objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers peut être extérieur à l’action romanesque comme les héros des romans de chevalerie pour Don Quichotte ou des romans d’amour pour Emma Bovary. Il est le plus souvent intérieur à l’action romanesque : l’être qui génère leurs désirs aux héros des romans de Stendhal, de Flaubert, de Proust ou de Dostoïevski devient lui-même un personnage du livre. Ainsi, le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : la relation est triangulaire. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle, qui est recherché. Entre le héros et son médiateur se nouent alors des rapports complexes d’admiration, d’envie, de jalousie et de haine.

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Don Quichotte sombre dans la folie à la lecture des livres de chevalerie par son identification à ses héros. Gravure de Gustave Doré


Qu’est-ce que le désir ?

      L’homme fixe-t-il de manière autonome son désir sur un objet qui posséderait ainsi de manière intrinsèque une valeur susceptible de polariser ce désir où bien est-il attiré par cet objet parce que celui ci est déjà possédé ou susceptible de l’être par un Autre à qui nous avons donné de manière consciente ou inconsciente le statut de modèle ? De là naîtraient les sentiments tels que l’envie et la jalousie, liés au désir. Les techniques publicitaires jouent pleinement sur ce référencement à l‘Autre, possesseur d’un objet dont nous n’éprouvions pas jusqu’alors le besoin et ne connaissions parfois pas même l’existence. Nous sommes envieux du prestige que confère à l’Autre, la possession de l’objet. Dans cette hypothèse, nous tirerions plus de satisfaction au fait que l’Autre soit privé d’objet que dans notre possession de cet objet. Le mécanisme du désir humain ne serait donc par fondé sur les relations découlant du binôme SUJET – OBJET mais sur un celles générées par le schéma triangulaire : SUJET – MODELE (ou MEDIATEUR) – OBJET.  Ce désir triangulaire (appelé aussi « désir métaphysique ») est désir « selon l’autre », c’est-à-dire désir d’être l’autre en possédant ce qu’il possède.

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      René Girard appuie sa réflexion sur l’analyse des grandes œuvres romanesques (Cervantès, Stendhal, Proust et Dostoïevski). Etre envieux d’un modèle, c’est admettre, même inconsciemment, qu’il nous est supérieur; c’est reconnaître notre insuffisance d’Être. Cette antériorité du Modèle sera niée par le sujet car la reconnaître serait par là même accepter son infériorité. Ainsi, même s’il n’en éprouve pas une conscience claire, le sujet envieux du Modèle est quelqu’un qui se méprise profondément. Reconnaître la supériorité du Modèle, son prestige au sein de la société par la qualité de son « Être », c’est reconnaître que cette supériorité est fondée et inaccessible. Mieux vaut vaut mettre cette supériorité sur le compte d’un ou des objets que le Modèle possède et à qui l’on confère la source de cette supériorité. Ainsi le désir qu’a le sujet pour l’Objet n’est rien d’autre que le désir qu’il a du prestige qu’il prête à celui qui possède l’Objet (ou qui s’apprête à désirer en même temps que lui l’Objet).

Georgle Clooney dans la célèbre pub Nespresso

George Clooney dans la célèbre pub Nespresso

« c’est parce qu’elle montre que les Jones possèdent X que la publicité donne aux Smith l’envie de l’acquérir et, d’ailleurs, il n’y a pas besoin de publicité pour cela, les Smith sont assez torturés par l’envie qu’ils éprouvent pour les Jones pour découvrir tout seuls ce que ces derniers possèdent. »  – J.-P. Dupuy dans l’Enfer des Choses (Seuil)

Maurice Roney (Philippe), Alain Delon (Tom) et Marie Laforêt (Marge)

Le triangle du désir mimétique au cinéma : Maurice Roney (Philippe), Alain Delon (Tom) et Marie Laforêt (Marge) dans Plein Soleil


L’illusion romantique

     Cette théorie du désir postule que tout désir est une imitation (mimésis) du désir de l’autre. Elle prend le contre-pied de ce que René Girard appelle l’«illusion romantique», selon laquelle le désir que tel Sujet a pour tel Objet serait singulier, unique, inimitable. Le sujet entretient en effet l’illusion  que son « propre » désir est suscité par l’objet de son désir (une belle femme, un objet rare); mais en réalité son désir est suscité par un modèle (présent ou absent) que le sujet admire et finit souvent par jalouser. Contrairement à une idée reçue, nous ne savons donc pas ce que nous désirons, nous ne savons donc pas sur quel objet (quelle femme, qu’elle nourriture, quel territoire) porter notre désir. Ce n’est qu’après coup, rétrospectivement, que nous donnons un sens à notre choix en le faisant passer pour un choix délibéré (« je t’ai choisi(e) entre mille »), alors qu’il n’en est rien.

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Que disent les sciences du cerveau à ce sujet ?

« Notre troisième cerveau » de Jean-Michel Oughourlian
    L’exemple est un classique des situations qui se nouent dans le cas du triangle amoureux : Prenons le cas d’un homme qui a perdu avec le temps tout intérêt pour son épouse. Si un étranger survient et en fait l’objet de son désir, l’intérêt du mari pour son épouse renaît soudainement. Nous ne désirons rien tant que ce que désire l’autre. Pour le meilleur et pour le pire et dès la naissance : notre psyché elle-même est une copie de celle de nos parents ! La découverte des neurones miroirs impose une relecture complète de la psychologie et de la psychiatrie. La particularité de ces neurones tient au fait qu’ils déchargent des potentiels d’action pendant que l’individu exécute un mouvement (c’est le cas pour la plupart des neurones du cortex moteur et prémoteur) mais aussi lorsqu’il est immobile et voit (ou même entend) une action similaire effectuée par un autre individu, voire seulement quand il pense que ce dernier va effectuer cette action. Les neurones miroirs sont donc définis par deux propriétés :

  • leur caractère « miroir » : le fait qu’ils réagissent aussi bien aux actions de soi qu’à celles d’autrui.
  • leur sélectivité : chaque neurone ne répond qu’à un seul type d’action, mais ne répond pas (ou peu) quand il s’agit d’un autre geste. Par exemple, un neurone sensible à un mouvement préhension de la main ne réagira pas si l’individu effectue un autre geste (comme une extension des doigts) ou si cet autre geste est effectué par un autre individu.

   Ainsi l’étude du cerveau montre que les mêmes zones sont activées si je fais une action ou si je la regarde faire par un autre. Cette altérité nous constitue. Elle peut être vécue comme un apprentissage par imitation du modèle, ou comme une rivalité, ou comme un obstacle à la réalisation du désir que l’autre m’a suggéré. Modèle, rival ou obstacle sont les trois visages de l’autre. Chacun d’eux peut engendrer une personnalité « normale », ou névrotique, ou psychotique.
   Pour Jean-Michel Oughourlian cette approche jette les bases d’une nouvelle psychologie et une nouvelle psychiatrie et impose une nouvelle gestion de l’altérité, fondée sur la « dialectique des trois cerveaux » : le premier, le cerveau cognitif, le second, le cerveau émotionnel, et le troisième, ou « cerveau mimétique« , qui est donc celui de l’altérité, de l’empathie, de l’amour comme de la haine. 


sites et articles liés :
Apport de la Théorie mimétique à la psychopathologie (thèse d’état par Ludovic Mavabeo) : http://www.rene-girard.fr/offres/file_inline_src/57/57_A_15800_1.pdf

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Louise Elisabeth Vigée Lebrun (1755-1842) - détail

Louise Elisabeth Vigée Lebrun (1755-1842) – autoportrait de 1782 – détail

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Louise Elisabeth Vigée Lebrun (1755-1842) – autoportrait, 1782

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       Née en 1755 à Paris, Elisabeth Vigée est la fille de Louis Vigée, pastelliste, et de Jeanne Maissin, coiffeuse. Dés l’enfance elle manifeste des dons hors du commun pour le dessin et la peinture. Elle suivra les leçons des peintres Gabriel Briard et Joseph Vernet, recevra des conseils de Jean-Baptiste Greuze et s’exerce à l’art du portrait. c’est en 1770, à l’âge de 15 ans, qu’elle décide de devenir peintre professionnelle. A partir de 1775, elle fréquente le peintre et marchand d’art Jean-Baptiste Pierre Le Brun qu’elle épousera en 1776 et est admise aux séances publiques de l’Académie. Ayant commencé à travailler pour la famille royale avec une série de portraits du comte de Provence, frère du roi et futur Louis XVIII, elle est admise auprès de la reine Marie-Antoinette dont elle fait le portrait et grâce à laquelle elle sera admise à l’Académie Royale de peinture et sculpture en 1783 à l’âge de 28 ans. Royaliste, elle doit s’exiler durant la période révolutionnaire et parcourt alors l’Europe (Rome, Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg) en peignant le portraits de la haute aristocratie. Elle rentrera en France en 1802 sous l’Empire mais ne retrouvera pas la place qui était la sienne sous la royauté et reprendra un moment sa vie errante en Angleterre et en Suisse. Elle meurt en 1842 à Paris à l’âge de 87 ans laissant derrière elle une œuvre considérable de  660 portraits et 200 paysages. Elle aura eu le temps avant sa mort d’écrire ses mémoires qu’elle publie en 1835 sous le nom Souvenirs et qui connaîtront un grand succès et constituent un témoignage précieux sur les événements et les personnages qui ont marqués son époque.

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Tam o’Shanter, un poème plein d’humour du poète écossais Robert Burns (1759-1796) illustré par le peintre Alexander Goudie (1933-2004)

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Robert Burns (1759-1796)

Robert Burns (1759-1796)

      Robert Burns, également appelé Robbie Burns, Scotland’s favourite son (fils préféré de l’Écosse), et également the Bard of Ayrshire (le barde de l’Ayrshire) ou tout simplement, the Bard) était un poète écossais Né à Alloway, South Ayrshire (Écosse) le 25 janvier 1759 fils d’un jardinier et paysan. Destiné au travail de la terre, il ne ne reçut qu’une instruction élémentaire. Il se partage dès l’adolescence entre le travail de la terre et la poèsie. La médiocrité des rendements le plonge dans une gêne dont il ne sortira jamais vraiment et le pousse à publier son premier recueil en 1786. Le succès immédiat, donne lieu à deux rééditions en 1787 et en 1793, qui le consacrent poète national et lui ouvrent les portes de la haute société d’Edimbourg, ville où il s’était installé en 1786. Il y sera d’ailleurs surnommé par les milieux intellectuels et bourgeois le « poète-paysan ». Ce statut ambigu n’alla pas sans un sentiment de malaise chez le poète, dont certains poèmes portent l’empreinte. Grâce à l’éditeur James Johnson, il fera publier entre 1787 et 1803 ‘The Scots Musical Museum’, plus de cent-cinquante chansons populaires écossaises d’origines diverses qu’il a adaptées et retravaillées. Entre 1793 et 1818 furent édités dans la Thomson’s Collection les 6 volumes de A Select Collection Of Scottish Airs for the Voice‘, 114 autres chansons populaires. Inspirés de la vie à la campagne, de la nature et de la culture populaire,mais aussi nourris de nombreuses références à la poésie classique et contemporaine, ses écrits et sa poésie font preuve d’une grande sensibilité et vont contribuer à l’éclosion du romantisme anglo-saxon.  Il est le plus connu des poètes écossais qui écrivirent en scots. Il utilisait le dialecte scots de son Carrick natal bien que la plus grande partie de son œuvre soit en anglais et en light scots, un dialecte plus accessible à un public non-écossais. Il réintroduisit également dans la langue d’anciennes formes françaises, provençales et italiennes importées autrefois par la cour de Marie Stuart. Ses écrits  politiques était plus généralement écrits en anglais. Il combattit véhémentement l’Eglise calviniste et l’aristocratie écossaise. En 1786, il publie ‘Poems, Chiefly in the Scottish Dialect‘, son premier recueil de poèmes en écossais. Le succès de l’ouvrage et la mort de sa fiancée Mary Campbell le dissuade d’émigrer à la Jamaïque, comme il projetait de le faire. Il part pour Edimbourg. Le 26 août 1787, il est adoubé chevalier à la tour de Clackmannan par Lady Catherine Bruce, vieille dame de 91 ans et descendante de Robert Bruce. De retour à Mauchline (South Ayrshire), en 1788, il épouse une fille du pays, Jean Armour avec qui il aura neuf enfants et emménage en juin dans une ferme à Ellisland, près de Dumfries. C’est là qu’il écrira les chansons destinées au ‘Scots Musical Museum’ ainsi que son dernier grand poème, Tam o’Shanter, en 1790, qui reste son oeuvre la plus connue. En 1791, Après des expériences malheureuses dans l’agriculture et aussi pour ménager son cœur malade, il occupe un emploi à Dumfries dans l’administration des impôts. C’est à cette époque qu’il   s’enthousiasme pour la Révolution française mais sera forcé de se rétracter en 1793. C’est à ce poste qu’il finira sa vie. Considéré comme le plus grand auteur en langue écossaise, il inspira la production de littérature dialectale dans d’autres pays d’Europe.
     Après sa mort, en 1796, il devint source d’inspiration aussi bien pour les fondateurs du libéralisme que du socialisme. Icône de la culture de l’Écosse et de la diaspora écossaise, sa vie et son œuvre sont devenus l’objet d’un véritable culte au cours des XIXe et XXe siècle et son influence a longtemps marqué la littérature écossaise. Le 25 janvier de chaque année est une fête en Ecosse, c’est le Burn’s Day. Ce soir là, on fête l’anniversaire du poète. le banquet est ponctué de récitations, dont celle de To a Haggis, ode au plat national écossais, composée par Burns. Au moment de servir le haggis, le serveur déclame le poème composé par Burns. Les soirées du 25 Janvier sont souvent ponctuées de nombreux toasts au whisky et de chants accompagnés à la cornemuse.
     Si Robert Burns est considéré comme un héros national, c’est que sans lui l’Ecosse aurait sans doute perdu une grande partie de son identité culturelle. Son poème (et chant) Auld Lang Syne est souvent entonné dans le monde anglophone lors de Hogmanay (le dernier jour de l’année) et Scots Wha Hae servit longtemps d’hymne national officieux du pays. Les autres poèmes et chansons de Burns qui restent les plus connues dans le monde d’aujourd’hui, sont notamment A Red, Red Rose, A Man’s A Man for A’ That, To a Louse, To a Mouse, The Battle of Sherramuir, Tam o’ Shanter et Ae Fond Kiss. Plusieurs de ses poèmes ont été mis en musique, entre autres par le compositeur allemand Robert Schumann. Jonathan E. Spilman a mis en musique en 1837 Sweet Afton, poème de 1791, sous le titre Flow Gently Sweet Afton. Le compositeur estonien Arvo Pärt a mis en musique My Heart’s in the Highlands (2000).

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––– le poème Tam o’ Shanter et les illustrations d’Alexander Goudie ––––––––––––––––––––––––––––

    Édité en 1791, Tam o’ Shanter est un merveilleux poème épique du poète écossais Robert Burns (1759-1796). Il est écrit dans un mélange d’anglais et d’écossais et raconte de manière humoristique et vivante l’histoire de Tam o’ Shanter, un homme resté trop longtemps au pub qui, sur le chemin du retour, est témoin de scènes fantastiques. Burns en profite pour croquer le portraits de plusieurs personnages pittoresques de la vieille ville d’Ayr à la fin du 18ème siècle : Tam lui-même bien sût, Johnnie Souter, son ami le plus proche qui est maréchal ferrand, la Jeannne, ses compagnons de beuverie, et aussi sa femme Kate qui l’accable de conseils et de réprimandes et enfin sa jument Maggie

    Il existe différents types de couvre-chefs, qui diffèrent selon les régions. L’un d’entre eux se nomme le tam o’shanter nommé ainsi  d’après le personnage Tam o’Shanter du poème éponyme de Burns. Il est en laine, et muni d’un pompon, appelé toorie, en son centre. Son plus long périmètre est environ deux fois supérieur au tour de tête.

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Une copie d’une annonce pour Tam o’Shanter tabac à pipe
(Reproduit de Burns Chronique de 1932)

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    La traduction française du texte original qui suit a été effectuée par M. Jean Claude Crapoulet. Les illustrations qui l’accompagnent on été peintes par le peintre figuratif écossais Alexander Goudie (1933-2004) qui avait été fasciné par ce grand poème narratif de Burns qui avait captivé son imagination depuis l’enfance, comme «un conte gothique, parsemé images vives et impressionnant » et sur le thème duquel il avait réalisé un cycle d’illustrations durant de nombreuses années qui s’était achevé en 1996. Au total 54 illustrations ont été produites qui sont dans leur intégralité aujourd’hui exposées à Rozelle House, près de la maison de Burns à Alloway, Ayrshire. Les illustrations présentées ci-après sont pour la plupart tirées d’un ouvrage publié en 2011 par les éditions Birlinn à Edimbourg.

    Pour l’anecdote on notera que son traitement de la masse noire dans la Auld Kirk, qui contient, comme son ami le chanteur Kenneth MacKellar l’a noté, «plus d’un soupçon de sexe spectral », a conduit un ministre de l’Église libre Wee à protester contre le blasphème de l’image. Les techniques utilisées par le peintre pour certaines illustrations semblent avoir été inspirées par l’énergie qui s’exhale du poème original. 

Tam Burns édi. Birlinn

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texte original et la version française par Monsieur Jean Claude Crapoulet

Robert Burns - Tom o'Shanter (2)

°°°Alexander Goudie - illustartion du poème Tom o'Shanter de Robert Burns - 1

Alexander Goudie – illustration du poème Tom o’Shanter de Robert Burns – 1

But pleasures are like poppies spread,                        Les plaisirs, comme les coquelicots dans les prés,
You seize the flower, its bloom is shed                         Se fanent si vous les cueillez;
Or like the snow falls in the river,                                 Ou comme un blanc flocon qui tombe dans un ru
a moment white – then melts for ever;                         Blanc un instant, puis pour toujours fondu
or like the borealis race,                                                 ou le chatoiement boréal merveilleux
that flit ere you van point their place;                         Qui fuit dés qu’on y veut poser les yeux
Or like the rainbow’s lovely form                                  Ou comme la forme gracieuse de l’arc-en-ciel
Evanishing amid the storm –                                         évanescente dans l’orage

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Nae man can tether time nor ride;                               Nul ne peut arrêter la marée ou le temps
That hour, o’ night’s bleach arch the keystone,         Triste moment, clé de voûte de l’arche de la nuit.
That dreary hour he mounts his beast in;              Morne moment, où Tam enfourcha son cheval et partit. 
And sic a night he taks the road in,                              Jamais pêcheur ne fut par les chemins
As ne’er poor sinner was abroad in.                            Par une nuit pareille à celle-là.

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Alexander Goudie - illustration du poème Tom o'Shanter de Robert Burns - 3

Weel mounted on his grey mare, Meg,                    Bien installé sur Meg, sa jument grise
A better never lifted leg,                                             La meilleure jument qui ait jamais trotté,
Tam skelpit on thro’ dub and mire,                          Tam avançait dans les flaques et la mouise,
Despising wind, and rain, and fire;                           Méprisant pluie, tonnerre et vent;
Whiles holding fast his guide blue bonnet;             Tantôt tenant d’une main son bleu bonnet,
Whiles crooning o’er some auld Scots sonnet;       Tantôt de son pays chantant d’ancien sonnets.
Whiles glowering round wi’ prudent cares,            Tantôt jetant autour des regards redoutables,
Kirk-Alloway was deawing nigh,                              Afin de n’être pas surpris par quelque diable.
Where ghosts and houlets nightly cry                     L’église d’Alloway n’était plus très loin, où l’on entend,
                                                                                         La nuit, pleurer spectres et chats-huants.

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Alexander Goudie - illustration du poème Tom o'Shanter de Robert Burns - 4

By this time he was cross the ford,                            Tam, à ce moment avait déjà franchi le gué,
Whare, in the shaw, the chapman smoor’d;            Où le colporteur, dans la neige, s’était étouffé;
And past the birks and meikle stand,                        Il avait passé les bouleaux, et l’endroit, près des trois cailloux,
Where drunken Charlie brak’s neck-bane;               Où Charlie, ivre mort, s’était rompu le cou;
And thro’ the whins, and by the cairn,                      Il avait traversé les joncs et le tas de pierres entassées,
And near the thorn, aboon the well,
Where Hunters fans the murder’d bairn;                 Où les chasseurs avaient trouvé l’enfant assassiné;
And near the thorn, boon the well,
Where Mungo’s mother hang’d herself’.                   Où la mère de Mungo s’était pendue, une nuit.
Before him Doon pours all the floods;                       Devant lui, le Doon en crue, roulait des eaux toubillonnantes.
The lightnings flash from pole to pole;                      L’orage redoublait de rage dans les branches;
Near and more near the thunders roll;                     Les éclairs encerclaient le monde,
When, glimmering thro’ the groaning trees,             Le tonnerre se rapprochait de plus en plus,                                                                                                                             lorsque, à travers les arbres gémissants, étincelante,
Kirk-Alloway seem’d in a bleeze;                                Parut l’église d’Alloway, illuminée, brillante.
Thro’ ilka bore the beams were glancing;                Par calque trou, des rayons de lumière s’agitaient,
And loud resounded mirth and dancing. –               Des bruits de réjouissance et de dance résonnaient.

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Alexander Goudie - illustration du poème Tom o'Shanter de Robert Burns - 5

Tam Burns

And, Wow ! Tam saw an unco sight !                     Et alors, Tam vit un spectacle étrange !
Warlocks and Witchers in a dance :                       Des sorcières et des démons menant la dance,
Nae cotillon, Bent new frae frae France,                Pas un de ces cotillons à la mode de France,
But hornpipes, jigs, strathspeys, and reels,           Mais gigues, et strathspeys, et ronde,
Put life and mettle in their heels.                             Avec des cornemuses pour faire frapper les talons.
A winnock-bunker in the east,                                  Dans un coin de fenêtre, à l’Est,
There sat auld Nick, in shape o’ beast.                    Satan lui-même était assis, changé en bête.

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Tam Burns 02

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Robert Burns - Tom o'Shanter (3)

Tam Burns 3

Tam Burns 3 1Tam 7 Burns

But Tam kent what was what fu’ brawl :                 Mais Tam savait ce qu’il faisait parfaitement,
There was as ae winsome wench and waulie          Dans le lot s’agitait une belle charmante
That night enlisted in the core,                                  Qui, ce soir -là, dansait la sarabande.
Lang after ken’d on Carrick shore;                           On s’en souvint longtemps sur le abords du Carrick !
(For mony a beast to dead the shot,                          (Elle causa la mort de bien des animaux,
And perish’d mony a bonie boat,                               Envoya par le fond beaucoup de bons bateaux,
And shook baith melkie corn and bear,                   Pourrit les champs de blés et le récolte d’orge,
And kept the country-side in fear)                            Et fit que le pays, longtemps, eut la peur à la gorge.)

Till first ae caper, syne another                                 Enfin, n’y tenant plus, devant une dernière cabriole
Tam tint his reason a thegither,                                Tam perdit ses esprits, sa raison deviant folle,
And roars out, « Weel done, Cutty-sark ! »              Il s’écria : « Bravo, Courte-chemise ! »

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Robert Burns - Tom o'Shanter (1)

°°°Tam Burns 7Tam Burns 8

And scarcely had he Maggie rallied,                    A peine Tam avait-il la bride reprise,
When out the hellish legion sailed.                      Que la horde démoniaque se ruait dehors l’église,
As bees buzz out wi’ angry fyke,                           Comme s’élève en grondant les guêpes en colère,
When plundering herds assail there bike;          Quand quelqu’un s’attaque à leur nid,
As open pussie’s mortal foes,                                Comme l’ennemi mortel du chat soudain bondit,
When, pop ! she starts before their nose,           Quand celui-ci démarre en trombe sous ses pieds,
As eager runs the market-crowd,                         Comme la foule du marché s’élance de bon cœur 
When « catch the thiefl » resounds aloud;          Dés qu’on entend crie « Au voleur ! »
So Maggie runs, the witches follow,                    Ainsi courut Maggie et les sorcières,
Wy mony an eldritch skreich and hollow.          Hurlant horriblement, lui couraient au derrière.

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Tam Burns 9Tam Burns 10Tam Burns 11°°°

Robert Burns - Tom o'Shanter (4)

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Ah Tam ! Ah Tam ! Thou’ll get thy fairin        Ah, Tam ! Ah, Tam ! Tu l’avais bien cherché !
In Hell, they’ll toast thee  like a herrin !         En Enfer, comme un hareng, tu vas être fumé !
In vain thy Kate awaits thy comin !                Kate attendra pour rien près de la cheminée !
Kate soon will be a woefu’ woman !                Kate sera bientôt une veuve éplorée !
Now, do thy speedy-utmost, Meg,                    Allez ! Vas-y ! Cours, Meg ! Fais de ton mieux !
And Win the key-stone o’ the bridge;               Il faut aller au pont, la pierre du milieu !
There, at them thou thy talle may toss,          A mi-pont tu pourras leur faire un signe insolent de la queue,
A running stream they dare na cross.             Car les démons ne peuvent passer l’eau qui coule.
But ere the key-stone she could make,            Mais avant que du pont elle ait atteint la voûte,
The fient a tall she had to shake,                      Il lui fallut la bouger cette queue, et de façon très leste,
For Nannie, far before the rest,                        Car Nancy, qui avait distancé de loin, le reste,
Hard upon noble Maggie’s mettle !                  La talonnait de très près.
Ae spring brought off her master hale,           Elle se jeta sur Tam avec fureur,
But left behind her ain gray tall,                      Mais ne connaissait pas, de Meg, le noble cœur !
The carlin claught her by the ramp,                D’un grand bond, elle emporta son maître en zone sûre
And left poor Maggie scarce a stump.            Mais laissa derrière elle sa queue grise…

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Tam Burns 13

Tam Burns 16

Tam Burns 17

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Sturm und Drang : Gottfried August Bürger, la ballade de Lenore (1773)

Lénore. Les morts vont vite - Ary Scheffer - début XIXe siècle

 Oh! comme à droite, à gauche s’envolaient à leur passage les prés, les bois et les campagnes. Et comme à gauche, à droite, s’envolaient les villages, les bourgs et les villes. — « A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille Hurra! les morts vont vite….. A-t-elle peur des morts ? — Ah ! laisse donc les morts en paix.
     ― » Tiens ! tiens ! vois-tu s’agiter, auprès de ces potences, des fantômes aériens, que la lune argente et rend visibles ? Ils dansent autour de la roue. Çà ! coquins, approchez ; qu’on me suive et qu’on danse le bal des noces….. Nous allons au banquet joyeux. »

pour la suite, c’est ICI

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poésie et illustrateurs du romantisme allemand : Der Erlköning de Goethe (le roi des aulnes), 1782

Erlkoenig, illustration de Albert Sterner, vers 1910

Le terme allemand de Erlkönig « le roi des aulnes » serait une erreur de traduction remontant au XVIIIe siècle du danois Ellerkonge ou Elverkonge « le roi des Elfes ». Dans les légendes et les littératures scandinaves et germaniques, il existe une créature féminine séduisante mais maléfique, la Ellerkongens datter « la fille du roi des Elfes » ou ellerkone « femelle elfe » dotée d’une beauté remarquable mais qui entraîne les humains vers le mal et la mort. Cette créature n’est en fait qu’une variante de l’archétype européen commun de la Sirène ou de la fée. Certains rattachent cette créature à l’ancienne déesse grecque de la mort Alphito (la déesse blanche) et même à Lilith , la divinité d’origine assyro-babylonienne sortie des eaux, qui aurait été la première femme d’Adam et serait devenue par la suite un démon.

pour la suite, c’est ICI

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meraviglia

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Sesshu - paysage japonais, 1495

Sesshu – paysage japonais, 1495

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la plus vieille ancienne caricature antireligieuse connue en Occident

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     Dés l’apparition du christianisme, celui-ci est l’objet d’attaques de la part des religions qu’il cherche à évincer. Ces attaques sont menées sous forme littéraire, dessinée ou théâtrale, souvent sarcastique, voire satirique. Au IIe siècle, Tertullien, un écrivain de la ville de Carthage située en Afrique du Nord converti au catholicisme se plaint du fait que le dieu des chrétiens était représenté par les adversaires païens de la nouvelle religion comme un dieu-âne vêtu d’une toge, porteur d’oreilles d’âne avec un pied en sabot et tenant un livre à la main.
     Les archéologues ont effectivement retrouvé à Rome un graffiti antique des premiers temps du christianisme représentant un personnage crucifié muni d’une tête d’âne et devant lequel s’affaire un croyant avec cette inscription : « Alexamène adore Dieu ». Pouvait on alors reprocher aux adeptes des religions païennes polythéistes dont les croyances étaient menacées par l’arrivée d’un Dieu unique qui ne souffrait aucune concurrence de manifester par la dérision leur opposition à cette prétention ?

Rome - Alexamène adore Dieu

La plus ancienne caricature : Jésus-Âne  en Croix, conservée au Musée Kircher à Rome. Découverte sur le Palatin à Rome en 1857, cette caricature tracée au stylet sur le plâtre d’une maison, date du temps des persécutions. Elle représente un personnage à tête d’âne, attaché à la croix, et une autre personne dans l’attitude en usage parmi les païens pour exprimer l’adoration, avec cette inscription : « Alexamène adore son Dieu ». Ce graphite a dû être tracé par quelqu’un qui voulait tourner en ridicule une connaissance accusé d’être chrétien.

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Romantisme : dites le avec des fleurs – Retour à Gustave Roud et détour par Wilhelm Müller et Franz Schubert…

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Washington (Pentagone) - Manifestation en 1967 contre la Guerre du Vietnam - photographe Marc Riboud

Washington (Pentagone) – Manifestation en 1967 contre la Guerre du Vietnam – photographe Marc Riboud

     Le drame de Charlie Hebdo m’a saisi en pleine lecture de Gustave Roud (1897-1976), cet écrivain et poète vaudois qui n’est guère sorti durant toute sa vie de la ferme familiale où après la mort de ses parents  il vivait solitaire en compagnie de sa sœur dans le petit village de Carrouge dominant Lausanne et à partir de laquelle il sillonnait inlassablement les chemins de la région du Haut-Jorat qu’il aimait tant et qu’il a décrit admirablement dans nombre de ses écrits. Pour m’évader un peu de cette atmosphère déprimante et alors que le froid et la neige venaient de nouveau de faire leur apparition, je me suis un moment replongé dans la lecture de cet écrivain. Que penserait-il de cet événement, lui qui avait vécu comme dans un cocon dans la Suisse rurale, homogène et paisible des années d’avant et après guerre et qui s’intéressait surtout aux paysages, aux plantes, aux travaux des champs et aux hommes, vigoureux et fiers, qui les travaillaient ?

    L’ouvrage que j’ai parcouru est un petit recueil de 110 pages qui s’intitule Les Fleurs et les saisons et qui rassemble des textes épars de l’écrivain-poète écrits autour des années 1935 et 1942  et qui a fait l’objet d’une double édition en 1991 et 2003 par les éditions La Dogana à Genève. Quelques photographies prises par l’auteur accompagnent le texte.

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Campanule des Alpes

    Je vous livre le premier texte du recueil  intitulé Langage des fleurs dans lequel l’auteur, en introduction de son ouvrage, nous livre une véritable profession du foi concernant son rapport à la Nature. Pour Gustave Roud les plantes, les fleurs nous parlent… Elles s’expriment, s’adressent à nous par un langage mystérieux et secret que seule la poésie est capable de transcrire et de pouvoir répondre. Séparé des hommes par son homosexualité non assumée qu’il appelait pudiquement sa différence, Gustave Roud, pour compenser ses frustrations, reconstituait la société dont il était privé, avec les éléments du paysage au milieu duquel il vivait : collines, bosquets, arbres, fleurs étaient devenus pour lui des entités dotées d’une certaine forme de vie et d’esprit avec lesquels il pouvait dialoguer et à qui il prêtait des formes et des sentiments humains. Lors de ses longues promenades solitaires, sa sensibilité exacerbée faisait qu’il était constamment à leur écoute et ressentait profondément dans tout son être la présence de ces esprits. Cette forme d’animisme anthropomorphique transparait dans toute son œuvre et nous a donné des pages sublimes dans lesquelles sa communion de nature romantique avec la Nature – au sens où l’entendaient les romantiques allemands qu’il connaissait bien – s’exprime de manière bouleversante. Le plateau du Jorat se trouve à cheval sur la ligne de crête qui correspond à la ligne de partage des eaux entre le bassins fluviaux du Rhin au nord et du Rhône au sud. Ligne de partage des eaux qui est en même temps ligne de partage entre les mondes germanique et latin. On peut considérer à ce titre que l’œuvre littéraire et poétique de Gustave Roud, par la nature des thèmes abordés et la sensibilité exacerbée qui en émane, effectue la synthèse entre les deux cultures.

Gustave Roud (1897-1976)

Gustave Roud (1897-1976)

     Quel chœur de cuivres, ces pavots de juin où pose un instant mon regard au-dessus du feuillet, au-dessous d’une prairie sournoisement sapée par la faucheuse et deux chevaux de soie ! Et le vent chasse avec des bonds de chien berger tout un troupeau d’odeurs. Je puis toucher une rose, lire hors du verre bleu, dans cette molle mêlée de pétales désunis, le mystérieux langage des formes. Couleurs, parfums, présence formelle, qui ne les sait entendre ? Qui résiste à ce désir humain de leur suggérer un sens, d’en faire la figure et l’écho d’une passion, d’une pensée ? Nous vivons – quelques-uns vivent – depuis toujours de ces « correspondances ». Mais c’est d’un autre langage des fleurs que j’aimerais parler, un langage direct, sans « comme », sans la docilité du symbole, un appel soudain tout proche, déchirant, désespéré comme s’il savait déjà qu’aucune réponse ne peut lui être donnée.
     Je revois ce petit bosquet au flanc d’une colline desséchée jusqu’à son cœur de roc par une suite de soleils sans merci. Les fenaisons étaient finies ou presque : la terre sous l’herbe rase dure au pieds comme une dalle de ciment. Sur les collines de l’horizon, une chaîne de nuages bruns et roses… Quelle vacance du corps et de l’âme au cœur de ce désert ! Quel morne sentier pas à pas suivi vers cette tache de feuillage où l’ombre tiède, on le devine, ne dispensera nul repos ! Voici les premières branches, et sitôt écartées des poings et des genoux, la saisissante surprise d’une présence. C’est quelqu’un qui est debout sur la frange du sentier, quelqu’un qui attend, qui appelle, qui implore, tourné vers la trouée de jour où le paysage se liquéfie dans la fournaise. C’est une très haute campanule des bois couverte de cloches et de feuilles à demi flétries, la suppliante au nom de cette forêt qui halète de soif, tout près de périr elle-même, guetteur d’un impossible orage, véhément porte-parole au seuil du bois torturé.
    Porte-parole… J’ai choisi l’appel de cette campanule solitaire comme un cheminement vers quelque chose de plus mystérieux encore. Cet appel avait un objet tout de suite discernable, et si de tout un peuple végétal une plante seule parlait, c’est, avec la sienne, al souffrance de toutes qu’elle s’efforçait de traduire. On pouvait lui répondre, caresser les corolles de cette main même qu’on pose au front des fiévreux… Mais que répondre à l’appel d’autres fleurs ?
      Au chemin presque chaque matin suivi, mal éveillé de sa rosée et de son ombre fleur-de-lin derrière la tendre muraille de coudriers, de viornes, d’églantines, j’ai vu tout le long de mai les bancs de myosotis, immobiles entre le ruban de poussière et la paroi de feuilles, m’implorer d’un regard vague et poignant peu à peu vaincu par l’herbe grandissante. Toute arrivée humaine dans un jardin d’aube, par exemple, ne peut être qu’une intrusion et rompt aussitôt mille colloques de fleurs, mais là-haut c’était une atmosphère d’attente indubitable où je pénétrais, attente toujours déçue, puisque ma maladresse d’homme ne trouvait pas la parole attendue, et ne la trouvera sans doute jamais.
     « Eloignement infini du monde des fleurs », dit Novalis, en traduisant avec une netteté, une brièveté singulières une certitude que nous avons tous entrevu. Mais Novalis lui-même, bien avant Baudelaire, ne trouve-t-il point entre cet univers lointain et le nôtre mille précieuses correspondances ? Et cet autre langage des fleurs que nous essayons de faire pressentir, cette imploration timide, cet appel qui est aussi une plainte, s’il exige parfois pour être entendu certaine circonstances définies, une solitude assez profonde, une vacance quasi totale de l’esprit – en un mot : que l’on n’en fasse qu’à son cœur (et ce cœur n’est pas heureux) – je ne puis le croire imaginaire . Pourquoi le myosotis ne serait-il pas la fleur qui « dit son nom » à Rimbaud, au détour du sentier ? Ce nom, ce « ne m’oubliez pas », c’est lui qui l’a dicté aux hommes, depuis des siècles, depuis qu’on a pu lire confusément sa prière à chaque printemps recommencé.
    Il est difficile de parler de ces découvertes liées à des états de l’être exceptionnels et surtout fugaces, plus difficile encore de les rendre contagieuses. seul le poème, allusivement, y parviendrait, ou mieux encore un groupe de poèmes assez vaste pour qu’un climat poétique ait le temps de naître et de rayonner. Ces poèmes existent. Si la poésie souffrait d’être traduite, avec quelle joie nous tenterions de transcrire ici les lieds de la Belle Meunière, ceux du moins où parait le thème des fleurs – si tragiquement lié au thème de l’amour triomphant et bafoué, puis à celui e la mort ! Comme Schubert, dont la musique a rendu ses vers célèbres, Wilhelm Müller est capable de tout. Il est aussi de ceux qui n’en font qu’à leur cœur, et le cœur ne se tait point au long de ses chansons.

Les Fleurs et les saisons – Edit. La Dogana, 2003 – Langage des fleurs, p. 11 à 15.

myosotis alpestris - myosotis des alpes

myosotis des Alpes

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     Le poète Wilhelm Müller auquel fait allusion Gustave Roud à la fin de son texte est un un poète allemand auteur de nombreux textes à l’époque romantique. Il est surtout connu pour ses textes utilisés par Franz Schubert pour la composition de ses lieder (La Belle Meunière, Voyage d’hiver). Schubert a découvert « La Belle Meunière » en 1823, à l’âge de 26 ans, 5 ans avant sa mort. Il est si enthousiasmé par cette œuvre que l’année même de sa découverte, il choisit 20 des poèmes parmi le cycle de 25 écrit par Müller et les met en musique.
    Ces poèmes racontent l’histoire d’un jeune meunier qui, ayant terminé son apprentissage, quitte son maître et s’en va chercher sa première place. En descendant le cours d’un ruisseau, il arrive à un moulin et la fille du meunier, « Die schöne Müllerin », retient tout de suite son attention… Par chance, le meunier lui donne du travail auprès de cette aimable figure, et voila notre jeune homme tombant amoureux de la jeune fille. Après les incertitudes et les angoisses propres à l’amoureux, la belle meunière cède à ses avances, mais le bonheur sera de courte durée : un chasseur passant par là va attirer le regard de la jeune fille fille volage qui s’éprendra de lui et abandonnera notre apprenti meunier en proie à la jalousie et à la colère. Malgré cette trahison, le jeune homme ne parviendra pas à la haïre et lui pardonnera comprenant que l’amour éternel est impossible. Désespéré, le meunier va se promener le long le ruisseau devenu son fidèle ami et seul ami et confident.

    On comprend, au récit de cette histoire, pourquoi elle a autant séduit Gustave Roud qui y retrouvait les signes de sa propre désespérance et de la consolation que la Nature lui apportait. L’auteur connaissait les romantiques allemands et maîtrisait parfaitement la langue allemande pour avoir réalisé une traduction par ailleurs remarquée de Novalis. Bien que Roud déclare dans son texte que la poésie de Müller est « intraduisible » nous présentons ci-après la traduction française de trois des lieds mis en musique par Schubert dans lesquels il est question de fleurs. Nous ignorons le le nom du traducteur.

Wilhelm Müller et Schubert

Wilhelm Müller (1794-1827) et Franz Schubert (1797-1828)

Die schöne Müllerin

8-Morgengruss  (Bonjour du matin)

Bonjour, belle meunière !
Eh ! Pourquoi tourne-tu la tête,
Est-ce mon bonjour qui te fâche ?
Est-ce mon regard qui te trouble ?
Alors, faut-il que je m’en aille ?
Ô laisse-moi regarder ta fenêtre
De loin, rien que de loin,
Pour voir tes cheveux blonds
A la porte, comme une étoile du matin
Fleurs engourdies par la rosée,
Que craigniez-vous du soleil ?
La nuit a été si douce que vous en pleuriez ?
Levez le voile de vos rêves
Et offrez-vous, rieuses, au matin divin.
L’alouette grisolle là-haut,
Et du fond du coeur jaillissent souffrance et peine

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8-Morgengruss

Guten Morgen, schöne Müllerin!
Wo steckst du gleich das Köpfchen hin,
Als wär dir was geschehen?
Verdrießt dich denn mein Gruß so Schwer?
Verstört dich denn mein Blick so sehr?
So muß ich wieder gehen.

O laß mich nur von ferne stehn,
Nach deinem lieben Fenster sehn,
Von Ferne, ganz von ferne!
Du blondes Köpfchen, komm hervor!
Hervor aus eurem runden Tor,
Ihr blauen Morgensterne!

Ihr schlummertrunknen Äugelein,
Ihr taubetrübten Blümelein,
Was scheuet ihr die Sonne?
Hat es die Nacht so gut gemeint,
Daß ihr euch schließt und bückt und weint
Nach ihrer stillen Wonne?

Nun schüttelt ab der Träume Flor
Und hebt euch und Frisch und frei empor
In Gottes hellen Morgen!
Die Lerche wirbelt in der Luft,
Und aus dem tiefen Herzen ruft
Die Liebe Leid und Sorgen.

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Morgengruß de Schubert’s (Die schöne Müllerin) – Bariton : Olaf Bär, piano : Geoffrey Parsons, 1986.
Ce lied est celui que je préfère parmi ceux de la série composée par Schubert. J’ai choisi l’interprétation du baryton allemand Olaf Bär que je préfère à celle de Dietrich Fisher-Dieskau.

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9- Des Müllers Blumen (Les fleurs du meunier)

Fleurettes aux yeux bleus et brillants
Au bord du ruisseau cher au meunier.
Vous brillez comme les yeux de ma bien-aimée.
Juste sous sa fenêtre, je vous planterai.
Dans le calme de la nuit, vous l’appellerez
Et dans son rêve, vous lui chuchoterez :
«Ne m’oublie pas, ne m’oublie pas !»
Et au matin, quand elle ouvrira la fenêtre,
Jetez-lui un regard amoureux.
La rosée dans vos yeux sera mes larmes.

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10- Tränenregen  (Pluie de larmes)

Assis tous les deux au bord du ruisseau,
Nous contemplons ses eaux vives.
La lune s’est levée,et après elle les étoiles
Dans le miroir d’argent, je ne vois ni lune ni étoiles
Mais seulement son image et ses yeux.
Elle lève la tête et regarde les fleurs bleues
Le ciel tout entier sombre dans le ruisseau
Et m’appelle dans sa profondeur :
«Ami, ami, suis-moi !»
Alors mes larmes perlent, et rident le miroir.
Elle dit : «Il va pleuvoir ! Adieu ! Je rentre à la maison.»

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Pour la liberté d’expression, relayons Charlie Hebdo…

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Une de Charlie Hebdo

La Une du nouveau Charlie Hebdo

     Troisième jour que le dernier Charlie Hebdo est en vente et toujours impossible à acheter. Les exemplaires livrés s’arrachent dés les premières minutes de la livraison. Hier, j’avais un rendez-vous à 8 h du matin et me suis trouvé en m’y rendant à 7 h 30 devant un bureau de tabac vendeur de journaux et bien même à cette heure matinale celui-ci venait d’être totalement dévalisé ! Il faudra donc encore patienter pour le découvrir… Idem pour le numéro spécial du Courrier International consacré à l’affaire. L’attente est telle que le nouveau Charlie Hebdo sera finalement imprimé à 7 millions d’exemplaires avec livraison étalée sur plusieurs journées. Du jamais vu ! le journal ne tirait avant cela qu’à 30.000 exemplaires. Ces cons voulaient « tuer » Charlie Hebdo, ils n’auront réussi qu’à remplacer une diffusion discrétionnaire par une diffusion massive et planétaire… L’inverse du résultat escompté.

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