poésie de Maurice Chappaz

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Maurice Chappaz (1916-2009) -photo Philippe Pache

Maurice Chappaz (1916-2009) -photo Philippe Pache

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Comptine de l’apprenti poète

Pleure, pluie douce. Mon mari était un troubadour.

Ma femme était une princesse. Pleure, pluie douce,

aujourd’hui, c’est la fin de nos amours, je l’ai vue repartir comme une petite dame juive balayée par ses péchés ou par les miens. Fous le camp, ma jument malade. Pleure, pluie douce pour la troisième fois.

Le sais-tu le Cantique des Cantiques ?

Bien beau déjà de tenir l’harmonium dans un hameau de cosaques qui crachent, jurent, me marchent sur les pieds. Et manger avec eux pain et fromage. Bien bon déjà de se cogner aux montagnes bleues.

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Comptine des poètes absents

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Revenez, revenez du futur mélancoliques frères, revenez à la pluie quotidienne, revenez vous abriter sous l’auvent, allons prenez de l’embonpoint comme les curés, les passe-crassanes, ne bougez pas au soleil. Laissez flâner la pluie sur l’écorce. Vous êtes toujours loin, vous allez chez les morts, vous parlez aussi à des bonshommes qui ne sont pas encore nés. Mais vous risquez de perdre en route votre sac plein d’âmes. Et de sécher au lieu de mûrir. Envoyez-nous une carte d’Assise ou d’Egypte. Priez je vous le dis toute la nuit. Tuez les mots pour faire naître les images et puis sacrifiez les images pour connaître le sens. Et si votre espace intérieur ne se remplit d’univers revenez, revenez, insensés… à la petite maison et aux bons poiriers.

Maurice Chappaz. Pages choisies II. L’Age d’Homme, Poche suisse, no145.

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Deuxième

La mort dans mon cœur a la verticale de l’alouette. Bienheureuse celle qui a pu joindre l’Amour. Au-dessus de moi une note jubile toute la journée. N’écrirai-je donc pas sur ma porte : mort au monde ?

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«Je voudrais que les baisers remplacent les chants d’oiseaux. Qu’ils pépient dès l’aube sur tes joues, tes paupières. Je voudrais que la nuit remplace le jour, que la prière remplace le travail, que le silence remplace les paroles. Je voudrais que l’éternité remplace cette vie ne serait-ce qu’un instant».

In Tendres campagnes, Editions Fata Morgana.

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Bald Eagle in mid-air flight over Homer Spit Kenai Peninsula Alaska Winter

Capitale du désert Les maquereaux des cimes blanches XXVII

Les oiseaux de proie se partagent le champ de bataille en hommes d’affaires ayant traversé le désert où discutent les nouveaux brins d’herbes. Si j’étais là, j’écouterais le silence. Et il y a des millions d’œufs ainsi que de petits ciels dans les cavernes fraîches. Pourquoi suis-je heureux? Je suis aussi une bête, je suis aussi un paradis. Les files d’hommes entrant à l’usine comme au lasso tentaient de prendre les derniers jeunes gens — eux les hirsutes. Et les ouvriers s’appuyaient aux guichets tels des faucons apprivoisés avec un capuchon qui tombait sur l’œil. C’est alors qu’il y eut la grande crise que je souhaitais : ces catastrophes, ces famines, abondances et errances. Promoteur décidé du ciel bleu, un des rapaces très chevalier du moyen âge sur une borne fontaine dit à un chat    qui flânait dans la ville empoisonnée par le travail : «Ils ont tous crevé sans religion.» Les montagnes à midi sont comme de la boue bleue, de l’air pétri. Moi j’entends les âmes qui tintent. Evangile du désert où pérorent les coquelicots.

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Après il y a un oiseau

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Après il y a un oiseau qui vient toujours taper du bec au bord de la fenêtre et Samuel dit : «J’aurais dû m’enfuir avec eux,» Tous les hommes au bord de la tombe sont partis cet hiver, ils ont longtemps écouté l’horloge, ils ont longtemps léché les cuillerées de miel et le creux des tasses où il est peint une fleur. Puis un grand vent est venu fracassant les branches d’arbres. Ou bien la lumière a baissé dans la chambre mais dehors la neige était éblouissante. Elle a fondu près du lit. On entendait le tic-tac des cœurs.

Comptine de ma vie toujours en retard.

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La mort est devant moi

La mort est devant moi comme un morceau de pain d’épice, la vie m’a tournoyé dans le gosier comme le vin d’un calice. L’une par l’autre j’ai cherché à les expliquer. J’ai trempé le pain dans le vin, je me suis assis, j’ai fumé, j’étais sauvage avec les femmes. Avec les mains, avec l’esprit j’ai tâché de travailler à des œuvres qui respirent. Maintenant je cherche un parfum dans la nuit.

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Le seigneur a créé quelqu’un qui n’existe pas

Que les mensonges qui me constituent fusent hors de mon corps, hors de mon esprit. Je vais cueillir Ta réponse dans ma chambre noire comme une dure étoile, comme une fleur de marécage. Donne-moi de naître une fois à moi-même, selon la vérité. L’immense rien qui est en moi soupire, attend. Toute ma douceur est dans une miette d’ombre.

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