Les procès faits aux animaux au Moyen-Âge

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la Truie de Falaise - fête médiévale à La Ferté-Macé

     En 1385, un fait divers affreux a endeuillé la ville de La Ferté-Macé : une truie a dévoré, dans le bourg, un enfant de la ville, le nourrisson du maçon Souvet (ou Janet)… L’animal a été interpellé, jugé et condamné à subir la loi du talion. Pour que le spectacle de son supplice puisse servir de leçon, on invita les paysans à y assister avec leurs cochons… Bien que s’étant passé à La Ferté-Macé, cette histoire a traversé les siècles sous la dénomination erronée de «Truie de Falaise» simplement parce qu’alors la ville dépendait de la juridiction de Falaise. Une fête médiévale a lieu chaque année à La Ferté-macé pour commémorer cet évènement.      Le texte qui suit et qui relate cette histoire est extrait du chapitre « L’historien face à l’animal : l’exemple du Moyen Âge » écrit par l’historien Michel Pastoureau en contribution à l’ouvrage « Qui sont les animaux » publié sous la direction de Jean Birnbaum (collection folioessais chez Gallimard, 2010)

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L’historien face à l’animal : l’exemple du Moyen Âge par Michel Pastoureau (Extraits)

     (…) Il faut souligner aussi combien la culture médiévale chrétienne est curieuse de l’animal et comment s’expriment à son sujet deux courants de pensée et de sensibilité contradictoires. D’une part il faut lui opposer le plus nettement possible l’homme qui a été créé à l’image de Dieu, et la créature animale, soumise et imparfaite, sinon impure. mais de l’autre, il existe chez quelques auteurs chrétiens le sentiment, plus ou moins diffus, d’une véritable communauté des êtres vivants et d’une parenté – pas seulement biologique – entre l’homme et l’animal. (…) Cette (seconde) attitude, dont l’exemple le plus célèbre se trouve chez François d’Assise, tient son origine dans plusieurs versets de saint Paul, particulièrement dans un passage de l’Epître aux Romains : « La créature elle aussi sera libérée de la servitude et entrera librement dans la gloire des enfants de Dieu » (Rm. 8. 21).      (…) Certaines questions nous font aujourd’hui sourire : est-il licite de faire travailler les animaux le dimanche ? faut-il leur imposer des jours de jeûne ? vont-ils en enfer ou au paradis ? Nous avons tord. Ces questions, ces curiosités, ces interrogations que le Moyen-Âge occidental se pose à propos de l’animal, soulignent au contraire comment le christianisme a été pour l’animal l’occasion d’une remarquable promotion. L’antiquité biblique et gréco-romaine le négligeait ou le méprisait; le Moyen Âge chrétien le place au devant de la scène.     Dans ce piège de l’anachronisme sont également tombés la plupart des auteurs s’étant intéressés aux procès intentés aux animaux entre XIIIe et XVIIe siècle. Ils ont projetés dans le passé, sans précaution aucune, nos sensibilités et nos systèmes de valeurs d’aujourd’hui. Ce faisant, ils ont abandonné l’étude de ces procès à la « petite histoire », souvent à des  publications destinées à un public friand d’anecdotes tournant en dérision les mœurs et des croyances des sociétés anciennes. Attitude parfaitement anachronique, qui montre que l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire, mais attitude que l’on retrouve encore, hélas ! chez quelques historiens.     A vrai dire, travailler sur un tel sujet n’est pas un exercice aisé. Les compte rendus de ces procès sont souvent réduits à l’état de miettes, dispersées dans différents fonds d’archives. Plusieurs juristes des XVIe et XVIIe siècles ont heureusement quelque peu défriché le terrain : s’interrogeant sur la légitimité et sur l’efficacité de tels procès, ils ont constitués des recueils de jurisprudence qui, malgré leur caractère lacunaire, peuvent servir de point de départ à nos enquêtes. Quelques affairera sont exceptionnellement bien documentées.

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La truie de Falaise en Normandie
      Dans cette petite ville, au début de l’années 1386, une truie, âgée d’environ trois ans, revêtue de vêtements d’homme, fut traînée par une jument depuis la place du château jusqu’au faubourg de Guilbray, où l’on avait installé un échafaud sur le champ de foire. Là, devant une foule hétérogène composée du vicomte de Falaise – c’est-à-dire le juge royal – et de ses gens, d’habitants de la ville, de paysans venus de la campagne alentour et d’un grand nombre de cochons, le bourreau mutila la truie en lui coupant le groin et lui tailladant la cuisse. Puis après l’avoir affublée d’une sorte de masque à figure humaine, il la pendit par les jarrets arrière à une fourche de bois et l’abandonna dans cette position jusqu’à ce que la mort survienne. Ce qui arriva rapidement. Mais le spectacle ne prit pas fin pour autant. La jument fut rappelée et le cadavre de la truie, après un simulacre d’étranglement, fut attaché sur une claie afin que le rituel infamant du traînage put recommencer. Finalement, après plusieurs tours de place, les restes plus ou moins disloqués de l’animal furent placés sur un bûcher et brûlés. Nous ignorons ce que l’on fit de des cendres, mais nous savons que, à la demande du vicomte de Falaise, une grande peinture murale fut exécutée dans l’église de la sainte-Trinité afin de conserver la mémoire de cet évènement. On pouvait l’y voir encore en 1820. Voilà comment l’abbé Langevin, la décrivit ainsi dans ses Recherches historiques sur Falaise (Supplément, 1826, p. 12) : « Ce trait singulier, dit-il, est peint à fresque sur le mur occidental de l’aile ou croisée méridionale de l’église Sainte-Trinité de Falaise. L’enfant précité et son frère sont représentés sur ce mur, proche l’escalier du clocher, couchés côte à côte, dans un berceau. Puis vers le milieu de ce mur, sont peints la potence, la truie habillée sous la forme humaine, que le bourreau pend, en présence du vicomte à cheval, un plumet à son chapeau, le poing sur le côté, regardant cette exécution. »

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arton531-db8c6-1    Ce sont souvent des documents comptable qui, dans les archives judiciaires, mettent le chercheur sur la piste de tels procès. Car, en attendant d’être jugé, l’animal est emprisonné; il faut donc le nourrir, payer son geôlier, éventuellement le propriétaire du local. Cela peut durer une à trois semaines. De même, il faut payer le bourreau, ses assistants et les charpentiers qui ont installé l’échafaud. Toutes ces sommes sont soigneusement consignées.  Pour la truie de Falaise, par exemple, nous savons par une quittance que le bourreau de la ville reçut dix sous pour s’acheter une paire de gants neufs. Et nous savons bien d’autres choses encore : les noms de tous les protagonistes , notamment celui du vicomte, Regnaud Rigault, qui ordonna la sentence et présida l’exécution. C’est lui qui eut l’étonnante idée d’inviter les paysans à venir y assister accompagnés de leur pourceaux afin que le spectacle de la truie suppliciée «leur serve de leçon». Cette truie fait renversé un enfant d’environ trois mois laissé sans surveillance dans son berceau. Elle avait commencé à lui manger le visage et le bras (d’où les mutilations qu’on lui fit subir aux mêmes endroits) «qu’il en mourust». Le procès dura neuf jours. L’animal fut défendu par un procureur. Le vicomte exigea que le supplice ait lieu en présence du propriétaire de l’animal «pour lui faire honte» et du père du nourrisson «pour punition de n’avoir pas fait veiller sur son enfant». De telles dispositions ne sont pas rares dans les procès de ce genre. Le propriétaire de l’animal, notamment, n’est jamais responsable pénalement. Quelquefois on lui demande d’accomplir un pèlerinage, mais en général la perte de son porc ou de son taureau apparaît comme une peine suffisante. Ce n’est pas l’homme qui est coupable mais la bête. Vieille idée que l’on rencontre déjà dans la jurisprudence antique et qui est expressément formulée par la Bible (Ex 21.28).

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    Léon Braquehais dans le blog RdR, La Revue des Ressources relate d’autres méfaits perpétués par la gent animal en Normandie à l’encontre d’enfants et les punitions qui furent alors appliquées aux animaux coupables. Ces exemples ont été tiré de la Normandie littéraire de mars 1892. :

    Au Moyen Âge, dans la plupart des pays, quand une bête causait la mort d’un homme, dit notre savant maître, M. Léopold Delisle, administrateur général de la Bibliothèque Nationale (Etat de l’Agriculture en Normandie au moyen-âge), on avait coutume de lui faire un procès dans toutes les formes, et de la supplicier comme un criminel. M. Delisle ajoute avec raison que les Normands partagèrent cette erreur commune.
D’ailleurs, en parcourant les vieilles chroniques de notre province, nous trouvons encore plusieurs faits à l’appui de cette assertion.

En 1334, on condamna à la peine de mort une truie qui avait mangé un enfant, à Durval ; en 1349, un porc fut amené en prison pour avoir commis un crime semblable, et cette même année, on donna dix sous au bourreau de Louviers et à celui de Pont-de-l’Arche pour ardoir [brûler] deux porcs, qui avaient étranglé deux enfants. (Actes normands de la Chambre des Comptes. 1328-1350).

Le 3 juin 1356, le bourreau de Caen ne reçut que cinq sous « pour ardoir un porc qui avoit estranglé un enfant à Douvre » (Archives nationales).

En 1408, le géôlier des prisons de Pont-de-l’Arche donna quittance de 4 sous 2 deniers pour avoir nourri pendant 24 jours un porc qui avait muldry et tué un petit enfant et qui, en expiation de ce crime fut pendu à un des poteaux de la justice du Vaudreuil (Eure).

Dans ses Essais historiques sur la ville de Caen, l’abbé de la Rue rapporte qu’en 1480, un porc mangea un jeune enfant de la paroisse Saint-Gilles, et que les officiers de l’abbesse de Caen saisirent ce pourceau en demandant sa condamnation devant le sénéchal de l’abbaye ; mais le procureur du roi intervint, attaqua l’abbesse devant le grand bailli ; et soutenant que le délit avait été commis dans le ressort du bailliage, il réclama l’animal pour que son procès lui fut fait par la justice royale. L’abbesse ne gagna, continue l’abbé de la Rue, qu’en prouvant que déjà elle avait fait ardre, sur la place aux Campions, une fille qui avait tué un homme dans la maison même où le porc avait mangé l’enfant.

Enfin, à la date de 1499, on pendit « ung pourceau qui avoit mangé, le visage d’un enfant au bers ; appartenant à Jean Morin, fils de Guillaume Morin, de Fresne, à l’occasion duquel excès de violence le dit enfant estoit allé de vye à trépas. » Le receveur de Fresne-l’Archevêque (Eure) paya 34 sous pour l’exécution de cette sentence (Ch. de Beaurepaire, Etat des campagnes de la Haute-Normandie au moyen-âge, p, 420).

Nos anciennes coutumes, dit Houard (Dict. de Droit normand, l780, t. 1er, p. 72), permettaient de tuer les porcs et les chèvres trouvés en dommage et de se les approprier.

     Au XIIe siècle, nos lois étaient beaucoup moins sévères, puisqu’en 1131, un porc se jeta entre les jambes d’un cheval monté par Philippe, fils de Louis le Gros, causa ainsi la chute mortelle de ce jeune prince, changea par suite l’ordre de succession au trône de France, et n’encourut pour ce méfait aucune punition. Ce dernier fait a été omis par beaucoup d’historiens modernes, qui, vraisemblablement ont craint de souiller leur plume en écrivant le nom de l’animal coupable, mais on le trouve raconté par quelques uns de nos vieux auteurs tels que Jean de Serres et le père Anselme.

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     Plus près de nous, en 1916, la presse américaine relatait qu’une éléphante avait été pendue pour avoir écrasé la tête de son soigneur avec sa patte. Point de procès pour Mary qui n’avait pu bénéficier de circonstances atténuantes malgré le fait que le soigneur lui avait préalablement asséné un violent coup de crochet… Le directeur du cirque orchestra son exécution dans une  macabre mascarade. Elle fut pendue par le cou à une grue et mourut asphyxiée devant plus de 5.000 personnes venues assister au « spectacle »…

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