le jardin comme état d’âme – extrait du roman En Rade de Huysmans (1886)

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Château de Lourps, décor de La Rade

Extrait du roman En rade de Huysmans

     Il demeura ébloui sur le pas de la porte. Devant lui s’étendait une vaste cour bouillonnée par des bulles de pissenlits s’époilant au-dessus de feuilles vertes qui rampaient sur de la caillasse, hérissées de cils durs. À sa droite, un puits surmonté d’une sorte de pagode en tôle terminée en un croissant de fer posé sur une boule ; plus loin, des files de pêchers écartelés le long d’un mur et, au-dessus, l’église dont le profil d’un gris tiède disparaissait, à certaines places, sous la résille vernie d’un lierre, à d’autres, sous le velours jaune souci d’un amas de mousses.
     À gauche et derrière lui, le château, immense, avec une aile d’un étage percée de huit fenêtres, une tour carrée contenant l’escalier, puis, en retour d’équerre, une autre aile, avec les croisées du bas taillées en ogives.
      Et cette bâtisse, cassée par l’âge, tressaillée par les pluies, minée par les bises, élevait sa façade éclairée de croisées à triples croix gondolées de vitres couleur d’eau, coiffée d’un toit en tuiles brunes jaspées de blanc par des fientes, dans un fluide de jour pâle qui blondissait sa peau hâlée de pierres.
      Jacques oubliait la funèbre impression ressentie la veille ; un coup de soleil fardait la vieillesse du château dont les imposantes rides souriaient, comme aurifiées de lumière, dans les murs frottés de rouille par les Y de fer également espacés sur le rugueux épiderme de son crépi.
      Ce silence inanimé, cet abandon qui lui avaient étreint le cœur, la nuit, n’existaient plus ; la vie terminée de ces lieux que dénonçaient des fenêtres sans rideaux ouvrant sur des corridors nus et des chambres vides semblait prête à renaître ; il allait certainement suffire d’aérer les pièces, de réveiller par des éclats de voix la sonorité endormie de ces chambres pour que le château revécût son existence arrêtée depuis des ans.
      Puis, tandis que le jeune homme l’examinait, inspectant la façade, découvrant que l’étage et le toit dataient du siècle dernier, alors que les assises remontaient au temps du moyen âge, un grand bruit le fit se retourner et, levant la tête, il constata que cette tour ronde, entrevue la veille, n’attenait point au château, comme il l’avait cru. Elle était isolée dans une basse-cour et servait de pigeonnier. Il s’approcha, gravit un escalier en ruine, tira le verrou d’une porte et passa le cou.
      Un immense effroi d’ailes s’entre-choquant, éperdues, en haut de la tour, l’étourdit en même temps qu’un vorace fumet d’ammoniaque lui picorait la muqueuse du nez et la frange des yeux. Il recula, entrevit à peine, au travers de ses larmes, l’intérieur de ce pigeonnier, alvéolé comme un dedans de ruche, muni au centre d’une échelle montée sur pivot, et, se retirant, il aperçut une neige de blanc duvet qui tournoyait dans une écharpe de lumière, déroulée d’une lucarne ouverte au sommet de la tour, au ras du sol.
      Tous les oiseaux enfuis du colombier s’étaient réfugiés sur le château et tous battaient de l’aile, s’étiraient, se rengorgeaient, se pouillaient, remuant, au soleil, des dos aux reflets métalliques, des poitrails de vif-argent lustrés de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant, flamme de punch et crème, aurore et cendre.
       Puis une partie des pigeons s’envola, en cercle, autour des hautes cheminées du faîte et, subitement, la guirlande se rompit et ils s’éparpillèrent de nouveau sur la tour dont le toit se fourra d’un bonnet roucoulant de plumes.
       Jacques tourna le dos au château et, en face de lui, au bout de la cour, il vit un jardin fou, une ascension d’arbres, montant en démence, dans le ciel.
       En s’approchant, il reconnut d’anciens parterres taillés en amandes, mais leur forme subsistait à peine. Des plants de buis qui jadis le bordaient, les uns étaient morts et les autres avaient poussé, ainsi que des arbres, et ils semblaient, comme dans les cimetières, ombrager des tombes perdues sous l’herbe. Çà et là, dans ces antiques ovales envahis par les orties et par les ronces, de vieux rosiers apparaissaient, retournés à l’état sauvage ; semant ce fouillis de vert des rougeâtres olives des gratte-cul naissants ; plus loin, des pommes de terre, venues d’on ne sait où, germaient, ainsi que des coquelicots et des trèfles sans doute sautés des champs ; enfin, dans une autre corbeille, des touffes d’absinthe fouettaient des aigrettes d’herbes folles d’une odorante grêle de pastilles d’or.
       Jacques marcha vers une pelouse, mais le gazon était mort, étouffé par les mousses ; les pieds enfonçaient et butaient contre des souches ensevelies et des chicots enterrés depuis des ans ; il tenta de suivre une allée dont le dessin était visible encore ; les arbres, livrés à eux-mêmes, la barricadaient avec leurs branches.
       Ce jardin avait dû autrefois être planté d’arbres à fruits et d’arbres à fleurs ; des noisetiers gros comme des chênes et des sumacs aux petites billes d’un violet noir, poissés tels que des cassis, emmêlaient leurs bras dans les têtes percluses de vieux pommiers, aux troncs écuissés, aux plaies pansées par des lichens ; des buissons de baguenaudes agitaient leurs gousses de taffetas gommé sous des arbres bizarres dont Jacques ignorait le pays et le nom, des arbres pointillés de boules grises, des sortes de muscades molles, d’où sortaient des petits doigts onglés, humides et roses.
        Dans cette bousculade de végétation, dans ces fusées de verdures éclatant, à leur gré, dans tous les sens, les conifères débordaient, des pins, des sapins, des épicéas et des cyprès ; d’aucuns, gigantesques, en forme de toits pagodes, balançant les cloches brunes de leurs pommes, d’autres perlés de petits glands rouges, d’autres encore granités de bleuâtres boutons à côtes, et ils élevaient leurs mâts hérissés d’aiguilles, arrondissaient des troncs énormes, cadranés d’entailles d’où coulaient, pareilles à des gouttes de sucre fondu, des larmes de résine blanche.
        Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles,semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert.
          Il regardait, étonné, ce chaos de plantes et d’arbres. Depuis combien de temps ce jardin était-il laissé à l’abandon ? Çà et là de grands chênes élancés de travers se croisaient et, morts de vieillesse, servaient d’appui aux parasites qui s’enroulaient entre eux, s’embranchaient en de fins réseaux serrés par des boucles, pendaient, tels que des filets aux mailles vertes, remplis d’une rustique pêche de frondaisons ; des cognassiers, des poiriers se feuillaient plus loin, mais leur sève affaiblie était inerte à procréer des fruits. Toutes les fleurs cultivées des parterres étaient mortes ; c’était un inextricable écheveau de racines et de lianes, une invasion de chiendent, un assaut de plantes potagères aux graines portées par le vent, de légumes incomestibles, aux pulpes laineuses, aux chairs déformées et suries par la solitude dans une terre en friche.
        Et un silence qu’interrompaient parfois des cris d’oiseaux effarouchés, des sauts de lapins dérangés et fuyants planait sur ce désordre de nature, sur cette jacquerie des espèces paysannes et des ivraies, enfin maîtresse d’un sol engraissé par le carnage des essences féodales et des fleurs princières.
         Mélancoliquement, il songeait à ce cynique brigandage de la nature si servilement copié par l’homme.
         Quelle jolie chose que les foules végétales et que les peuples ! se dit-il ; il hocha la tête, puis sauta par-dessus les branches basses et ouvrit l’éventail des arbrisseaux qui se replia derrière lui, en refermant la route ; il aboutit à une grille en fer. Somme toute, ce jardin n’était point, ainsi qu’il le paraissait, très vaste, mais ses dépendances commençaient derrière la grille ; une allée seigneuriale, dévisagée par des coupes, descendait à travers bois vers une simple porte de chêne, à claire-voie, communiquant avec le chemin de Longueville.
         Il appuya sur cette grille ; elle s’ébranlait mais ne s’écartait pas ; des mousses tuyautées et craquantes l’obstruaient en bas, tandis que des plantes grimpantes enlaçaient ses barreaux autour desquels des clochettes de liserons encensaient le vent d’un parfum d’amande ; il fit de nouveau volte-face, brassa les taillis d’un vieux berceau dont les branches mortes cassaient, en bondissant, comme des éclats de verre, et il finit par atteindre une brèche creusée dans le mur, sortit et se trouva derrière la grille.
          Alors, il aperçut des traces d’anciens fossés dont quelques-uns avaient encore gardé des lambeaux de gargouilles aux gueules bâillonnées par des pariétaires, aux cols ficelés par les cordons des volubilis et les lanières en spirale des lambrusques, et il tomba sur la lisière d’un bois de marronniers et de chênes. Il s’engagea dans un sentier, mais bientôt le chemin devint impénétrable le lierre dévorait ce bois, couvrait la terre, comblait les excavations, aplanissait les monticules, étouffait les arbres, s’étendait en haut, comme un tamis à larges mailles, en bas comme un champ creux, d’un vert noir, jaspé çà et là par l’herbe aux couleuvres d’aigrettes d’un vermillon vif.
         Une sensation de crépuscule et de froid descendait de ces voûtes épaisses qui blutaient un jour dépouillé d’or et filtraient seulement une lumière violette sur les masses assombries du sol ; une odeur forte, âpre, quelque chose comme la senteur de l’urine des sangliers montait de la terre pourrie de feuilles, bousculée par les taupes, ébranlée par les racines, éboulée par l’eau.
          Cette impression d’humidité qui l’avait glacé, la veille, dès ses premiers pas dans le château, le ressaisit. Il dut s’arrêter, car ses pieds butaient dans des trous, s’empêtraient dans les trappes du lierre.
          Il rebroussa chemin, suivit la lisière du bois et longea les derrières du château qu’il n’avait point vus. Ce côté, privé de soleil, était lugubre. Vu devant, le château demeurait imposant, malgré la misère de sa tenue et le délabrement de sa face au grand jour, sa vieillesse s’animait même, devenait, en quelque sorte, accueillante et douce ; vu de dos, il apparaissait morne et caduc, sordide et sombre.
         Les toits si gais au soleil, avec leur teint basané piqué par le guano de mouches blanches, devenaient dans cette ombre tel qu’un fond oublié de cage, d’une saleté ignoble ; au-dessous d’eux, tout cahotait ; les gouttières chargées de feuilles, gorgées de tuiles, avaient crevé et inondé d’un jus de chique les crépis excoriés par le vent du nord ; les agrafes des tuyaux de descente s’étaient rompues et d’aucuns pendaient retroussés et agitaient en l’air leurs manches vides ; les fenêtres étaient démantibulées, les volets fracturés, recloués à la hâte, bandés par des planches, les persiennes vacillaient, dégarnies de lames, déséquilibrées par des pertes de gonds.
          En bas, un perron fracassé de six marches, creusé en dessous d’une niche ébouriffée d’herbes, accédait à une porte condamnée dont les ais fendus étaient rejoints et comme bouchés par le noir du vestibule fermé, situé derrière.
        En somme les infirmités d’une vieillesse horrible, l’expuition catarrhale des eaux, les couperoses du plâtre, la chassie des fenêtres, les fistules de la pierre, la lèpre des briques, toute une hémorragie d’ordures, s’étaient rués sur ce galetas qui crevait seul à l’abandon, dans la solitude cachée du bois.
     Cet éblouissement de lueurs, cette pluie de soleil qui avait abattu le grand vent d’angoisse dont il était souffleté, la veille, avaient pris fin. Une indicible tristesse lui serrait à nouveau le cœur. Le souvenir de l’affreuse nuit dans cette ruine renaissait, avec la honte, maintenant qu’il faisait clair et que la lucidité du jour se réverbérait quand même dans son esprit, d’avoir été si profondément énervé par cette station dans les ténèbres.
          Et, cependant, il se sentait encore envahi par de singuliers malaises. Cet isolement, ce bois humide, cette lumière qui se décantait violâtre et trouble sous ses voûtes, agissaient comme l’obscurité et le froid du château dont ils rappelaient la mélancolie maladive et sourde.
        Il frissonna et s’exaspéra en même temps au ridicule souvenir de sa lutte dans l’escalier contre un chat-huant. Il tenta de s’analyser, s’avoua qu’il se trouvait dans un état désorbité d’âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés en révolte contre sa raison dont les misérables défaillances s’étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour.
          Cette lutte intime l’accabla. Il se hâta pour s’y soustraire, espérant que ce mal être disparaîtrait dans des lieux moins sombres.
          Il gagna à grands pas une route chinée de raies de soleil, qu’il apercevait au bout du château et des taillis et ses prévisions semblèrent se réaliser dès qu’il eut atteint ce chemin qui séparait les dépendances du château des biens de la commune. Il se sentit allégé ; les talus d’herbe étaient secs ; il s’assit et, d’un coup d’œil, enfila les tours, les vergers, les bois, oublia ses ennuis, imprégné qu’il fut subitement par l’engourdissante tiédeur de ce paysage dont les souterraines effluves lui déglaçaient l’âme.

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Joris Karl Huysmans (1848-1907)

Joris Karl Huysmans (1848-1907)

       Joris-Karl Huysmans de son vrai nom Charles Marie Georges Huysmans est né le 5 février 1848 à Paris, d’un père néerlandais du nom de Godfried Huysmans, lithographe de profession et d’une mère française, Malvina Badin, maîtresse d’école. Il fit toute sa carrière au ministère de l’Intérieur où il entra en 1866. En tant que romancier et critique d’art, il prit une part active à la vie littéraire et artistique française dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu’à sa mort, en 1907. Défenseur du naturalisme à ses débuts, il rompit avec cette école pour explorer les possibilités nouvelles offertes par le symbolisme, et devint le principal représentant de l’esthétique fin de siècle. Dans la dernière partie de sa vie, il se convertit au catholicisme, renoua avec la tradition de la littérature mystique et fut ami de l’abbé Mugnier. Atteint d’un cancer de la mâchoire, il mourut à son domicile parisien le 12 mai 1907, avant d’être inhumé au cimetière du Montparnasse. Par son œuvre de critique d’art, il contribua à promouvoir en France la peinture impressionniste ainsi que le mouvement symboliste, et permit au public de redécouvrir l’œuvre des artistes primitifs. (crédit Wikipedia)
  Michel Houellebecq fait référence à Huymans dans son dernier roman Soumission où la pensée et les romans de l’écrivain maudit apparaissent à plusieurs reprises tout au long de son ouvrage.  

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Le Château de Lourps à Longueville qui a servi de décor aux romans de Huysmans Le Ménage et  La rade

Le Château de Lourps à Longueville qui a servi de décor aux romans de Huysmans Le Ménage et En rade

      Le roman En rade d’où est extrait le texte présenté ci-dessus relate la migration d’un couple parisien à la dérive en raison d’une faillite qui est accueilli par des parents habitant la campagne. Ce couple en proie au déracinement verra ses rapports se dégrader peu à peu. La situation du couple contraste avec celle d’un autre couple de paysans, qui vit de manière simple et naturel, presque animale, en pleine harmonie avec la nature environnante. Ce roman est l’occasion pour Huysmans de donner libre cours à ses obsessions et ses peurs du sexe féminin avec lequel la communication est difficile sinon impossible et qu’il présente comme exagérément et maladivement fécond et dévorateur. Certains épisodes du roman  peuvent apparaître comme autobiographique notamment le décor du château de Lourps, près de Provins qui est décrit dans le texte présenté ci-dessus, dans lequel il avait séjourné entre juillet et septembre 1881 avec sa compagne, Anna Meunier, créature au tempérament maladif et aux nerfs fragiles qui finira sa vie dans une maison de soin. Le couple retourna dans ces lieux en 1885 et en 1886 accompagnés du romancier Léon Bloy et c’est durant ce dernier séjour que Huysmans commença à écrire son roman. Il ne devait par la suite ne plus y revenir craignant à juste titre le courroux des habitants du village de Jutigny qu’il avait dépeint dansons roman comme d’ignobles brutes.

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