Présents, ils sont absents…

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Présents, ils sont absents…

    C’est le titre du chapitre premier d’un livre du philosophe François Jullien sur le thème de la « philosophie du vivre » (folio essais, Gallimard, 2011, 2015). Ce titre s’applique aux touristes et à tous ceux qui sont physiquement dans un lieu dans lequel ils ont choisi d’être parce qu’ils le valorisent ou bien que la société valorise mais qui paradoxalement entretiennent avec ce lieu une relation d’évitement en refusant de reconnaître sa réalité profonde et ses potentialités cachées. Voici ce que François Jullien écrit à ce sujet :

L’évitement du monde
    Cette scène, nous l’avons tous vue, typée, fatale, imperturbablement répétée. Mais suffira-t-il d’en sourire ? Les touristes descendent de l’autocar, repèrent d’un coup d’œil ce qu’ils pourront photographier, le mettre en boîte – c’est fait. puis ils s’exclament, respirent, bavardent entre eux : « que c’est beau ! » « Beau » est posé là comme une étiquette sur un paquet – façon de s’en débarrasser. Ils n’ont plus qu’à remonter à leur place : à rentrer soulagés. Ils ont tout fait, en somme, pour se dispenser d’être présents au paysage, passer, mais avec la meilleure volonté du monde, prudemment à côté. Le soupçonnent-ils seulement ? Pour s’épargner l’existence dramatique d’être là, effectivement, regardant et regardant encore – mais s’agit-il seulement de « regarder » ? Plutôt de se laisser saisir – démunir – par ce sur quoi ils sont tombés et qui soudain les accable sous son miracle et pourrait les tenir en suspens, interminablement;, jusqu’au vertige, sans pouvoir s’arracher.

Egypte - Touristes photographiant les Colosses de Memnon

La photographie comme symptôme de la fuite devant la réalité
     On dira bien sûr que cette photographie est prise pour « garder » (se ressouvenir : on la retrouvera plus tard, etc.). (…) Mais garder, vouloir conserver , c’est déjà se protéger devant ce qui soudain assaille, tel ce coin de paysage, et qui, si je m’arrête tant soit peu devant, au lieu de commencer ainsi à le ranger, sitôt m’ébranle, m’émeut jusqu’à l’intolérable. Et de même : être attentif à bien choisir, à bien cadre, s’est se détourner d’emblée de ce que le moindre coin de paysage possède en lui d’infini. donc d’impossible à contenir, à sélectionner. Prendre une photographie, c’est de mettre à couvert, interposer : sed échanger de ce qui, comme une échancrure, s’entrevoit sur le coup d’irréductible et s’impose enfin là, à vue, sans retenue. Face à quoi on photographie pour fuir, c’est-à-dire s’éviter d’« être là », – da sein – une fois, cette fois, qui est unique, devant cet arbre, devant ce champ. Ou plutôt devant « de l’arbre », « du champ ». on photographiera alors pour remettre de l’usage, rebasculer dans l’entendu, le convenu, et boucher de son mieux par où la panique de la rencontre, du heurt, pourrait pointer : pour ne plus s’exposer à ce péril, effectivement, celui d’être auprès, devant, « pré(s)net », ici et maintenant (ou, quand on photographie des visages, l’effet nous en échappe). La photographie – « photo-souvenir » – est l’instrument apprêté pour ce évitement. Sauf à produire une œuvre d’art – mais celle-ci vise alors l’inverse, en quoi elle est « art » non consommable –, cette « prise » de vue sert de paravent pour amortir ce choc et son désarroi : pour réduire l’intrusion d’un dehors, l’effraction d’un présent; pour rétablir ce glissement continu tel qu’intérieur et extérieur – le « moi » / le « monde » – restent à nouveau chacun de leur côté, sagement, dans leur quant-à-soi respectif, avec un minimum d’étanchéité, sans plus déranger.

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Gérard Manset,  » Comme un Lego « 

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le jardin zen du temple Ryôan-Ji de Kyoto : le regard vu par Italo Calvino dans son roman Palomar
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JP-kyoto-ryoanji

     L’enceinte rectangulaire de sable incolore est bordé sur trois côtés de murs surmontés de tuiles, au-delà desquels verdoient les arbres. Sur le quatrième côté, une estrade aux gradins de bois sur laquelle le public peut passer, s’arrêter et s’asseoir. « Si notre regard intérieur reste absorbé par la vue de ce jardin, explique en japonais et en anglais le prospectus, signé par l’abbé du temple, qui est offert aux visiteurs, nous nous sentirons dépouillés de la relativité de notre moi individuel, tandis que l’intuition du Moi absolu nous remplira d’un étonnement serein, en priaient nos esprits obscurcis. »

pour la suite, c’est ICI

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