Home, sweet home : Reese House à Long Island de l’architecte Andrew Geller (1957), maison à charpente en A (A-frame)

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Andrew Geller (1924-2011)

Andrew Geller (1924-2011)

     Andrew Geller était un architecte américain qui était également peintre et graphiste. Il est surtout connu pour ses maisons de plage originales qui ont révolutionné l’architecture des résidences secondaires dans les régions côtières de New York, du New Jersey et du Connecticut au cours des années 1950 et 1960. Fils d’émigrés russes arrivés aux Etats-Unis en 1905 et installés à Brooklyn, le jeune Geller avait du interrompre ses études d’architecture pour s’être engagé dans l’armée lors de la seconde Guerre mondiale mais au retour il eut la chance de débuter sa carrière au sein de la prestigieuse agence de design Raymond Loewy and Associates chez qui il avait rêvé de travailler et dans laquelle il s’occupera principalement de la conception de centres commerciaux et de grands magasins à travers les États-Unis et du design des produits qui les accompagnaient.
     C’est en 1957 qu’Elisabeth Reese, la directrice des relations publiques de l’agence, lui demande de réaliser le projet d’une maison de plage sur la petite parcelle qu’elle vient d’acquérir à Saganopack, un village situé dans la région des Hamptons de l’État de New York, une péninsule constituée de villages anciens, de plages et de dunes sur 45 km de cotes. Le budget était serré (5.000 dollars) et la cliente souhaitait une maison facile à vivre demandant peu d’entretien aux lignes simples et épurées. Le coût final sera finalement de 7.000 dollars.

vue aérienne de la cote de saganopack

vue aérienne de la cote de Saganopack dans les Hamptons

     Geller rechercha une solution technique économique pour la structure de la construction. Le parti adopté fut la réalisation d’une construction en ossature bois à  structure porteuse en A, vulgarisée par la suite sous l’appellation de A-frame, dans laquelle les chevrons porteurs des deux pans de toiture descendaient jusqu’au sol et était contreventés par des entraits horizontaux (formant la barre du A). La couverture de la toiture était constituée de bardeaux en red cedar. Le projet, qui dérogeait à l’architecture classique de la région, reçut dans un premier temps l’opposition des services administratifs de l’architecture mais Geller réussit à les convaincre en argumentant que le projet s’inspirait des granges à pommes de terre traditionnelles de la région. Outre son faible coût, la structure en A-frame offrait grâce à son contreventement une bonne résistance aux vents violents venus du large.

Andrew Geller - croquis pour la Reese House à Saganopack,, 1957

Andrew Geller – croquis pour la Reese House  à Saganopack, 1957

Andrew Geller - Reese House, 1957

Andrew Geller – Reese House à Saganopack, 1957

Andrew Geller - Reese House à , 1957

Andrew Geller - Reese House à Saganopack, l'un des murs pignons, 1957

Andrew Geller – Reese House  à Saganopack, l’un des murs pignons, 1957

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Elisabeth Reese pêchant avec David Herrmann     La maison doit beaucoup à la personnalité d’Elisabeth Reese, « Betty », jeune femme sportive de caractère qui souhaitait que sa maison soit un lieu à la fois de méditation et  ouverte sur l’extérieur pour pouvoir bénéficier de la vue et du soleil et qui était ouverte à des solutions techniques et architecturales novatrices et originales qui iraient à l’encontre de l’architecture stéréotypée qui avait alors cours dans les Hamptons. C’est ainsi que la maison apparait surélevée du sol de la plage pour la protéger des inondations, que les terrasses se projettent en avant de la toiture par leur réalisation en porte-à-faux et jouent ainsi le rôle de brise-soleil pour le grandes baies vitrées du séjour, que la cheminée en maçonnerie n’a pas été placée au centre de la construction mais en façade au milieu de baies vitrées avec un conduit de fumée métallique mis en valeur par son décollement du volume de la construction et qu’une chambre est accessible à l’étage à l’aide d’une échelle rétractable mue par un système de poulie et de contrepoids. La maison donnait l’image d’une architecture moderne, fonctionnelle et ludique  qui convenait parfaitement à l’esprit d’une maison de vacance.

Andrew Geller - Reese House à Saganopack en construction, 1957

Andrew Geller – Reese House à Saganopack en construction, 1957. Noter la structure en « A » avec les doubles entraits en position intermédiaire et à la base du A pour le support du plancher.

Andrew Geller - vue intérieure Reese House, 1957

Andrew Geller – vue intérieure Reese House, 1957

le volume du séjour monte sur toute hauteur. A noter le bloc cheminée placé au milieu de la baie vitrée en pignon et la chambre placée en mezzanine au-dessus du séjour sans escalier d’accès, accessible par échelle rétractable.

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    Dans les années qui vont suivre, l’image de la maison, par son originalité, va souvent être référencée par les journaux et les magazine pour leurs reportages et leurs campagnes publicitaires. Elle apparaitra ainsi en mai 1957 dans le New York Times et par la suite dans les magazines Life, Sports illustrated et Esquire. Cela constituera une bonne publicité pour notre architecte qui va voir se multiplier les commandes. Une semaine après la parution de l’article du New York Times, Leonard Frisbie, un courtier de Wall Street après lu l’histoire a immédiatement pris contact avec lui pour lui demander de conçoivoir une maison à Amagansett. En moins de trois ans, entre 1958 et 1961, il réalisera plus de quinze nouvelles maisons.

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    Comme l’écrit  l’historien de l’architecture Alastair Gordon, au premier abord, les petites maisons de plage d’Andrew Geller des années 1950 et 60 peuvent être interprétées comme des caricatures, mais ils étaient le symbole d’un modernisme à la portée de tous. «La plupart de ses clients vivaient dans la boîte d’un appartement de Manhattan, travaillaient dans une autre boîte à Manhattan et ressentaient le besoin d’une nouvelle disposition de l’espace autour d’eux », a écrit Fred Smith dans Sports Illustrated. « Ils veulent tous une superficie maximale pour un investissement minimum. » Geller avait bien saisit l’état d’esprit de ses clients. À bien des égards, leurs besoins étaient les mêmes que les siens. Ils n’étaient pas riches mais étaient ambitieux, ils étaient souvent d’anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, avaient eu des enfants et se considéraient sur le plan politique comme progressistes avec une sensibilité moderne, manifestaient un intérêt pour l’art, et avaient la volonté d’explorer de nouveaux modes de vie. C’était un temps où des milliers d’Américains profitant de la prospérité de l’économie d’après-guerre ont constaté que même avec des revenus modestes, ils pouvaient se permettre d’acquérir une maison de vacances. Les petites capsules de sauvetage de Geller les libéraient des pressions de la ville et les faisaient oublier pour un temps la bombe H et la perspective de l’anéantissement nucléaire. Chacune des maisons de Geller était conçue comme un portrait, un hommage sur mesure rendu à la personnalité de ses propriétaires. Cela pouvait aller jusqu’à prendre parfois une forme littérale absurde : Irwin Hunt qui était fabricant de boîtes de carton, a habité une maison qui ressemblait à une boîte tourné sur le bord. Victor Lynn, un dirigeant de Kodak, a obtenu une boîte avec des fenêtres en forme de lentille. Dans certains cas, les métaphores pourraient être moines heureuses. En lieu et place d’une méthodologie précise qui se serait appuyée sur une analyse formelle, Geller se fondait sur son instinct et improvisait tel un bon surfeur surpris une vague qui réagissait immédiatement. Il puisait son inspiration à partir du site et de la personnalité de ses clients en les écoutant attentivement, était dégagé de tout esprit de système et faisait preuve au contraire d’une grande liberté d’esprit.

    Sa notoriété fit que l’un de ses projet fut adapté pour représenter la « maison américaine typique » lors de l’Exposition nationale américaine à Moscou en 1979.

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Accueil de l’architecture d’Andrew Geller aux Etats-Unis

    Le travail de Geller a été apprécié aux Etats-Unis de manières diverses. Le critique d’architecture Mark Lamster, écrivant pour le Design Observer, décrit les modèles de maison de Geller sur Long Island comme des «maisons peu coûteuses et modestes dont les formes ludiques faisaient rayonner un sentiment d’optimisme dans les années d’après-guerre». Sa Pearlroth House à Westhampton bâti en 1959 qui se composait d’une paire de structure en forme de diamant, qu’il surnommait le « soutien-gorge carré » ou le « double cerf-volant » et qui avait failli être démolie en 2006 a été qualifiée par le New York Times comme une «icône du modernisme.» et par Alastair Gordon comme l’ «un des exemples le plus importants de la conception expérimentales construite durant la période d’après-guerre, non seulement à Long Island mais sur l’ensemble des Etats-Unis. C’est une architecture pleine d’esprit, audacieuse et inventive.»

    Par contre sa conception en 1966 de la Elkin House à Sagaponack, New York, qu’il avait appelé de Picasso allongé a été qualifié dans le New York Times en 2001 de « désordre angulaire ».

Quelques autres réalisations d »Andrew Geller

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Pour en savoir plus

Articles de ce blog liés :

  • Archéologie de l’habitat : de la hutte paléolithique à la charpente en A, c’est   ICI

Sites et articles du Web :

  • l’article très complet de l’historien de l’architecture Alastair Gordon du 26 décembre 2011 sur Andrew Geller : « Architect of Happiness« , 1924-2011, c’est   ICI

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Reginald Marsh et le New York des années 30 : (II) des femmes belles comme des remorqueurs

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Reginald Marsh (1898-1954) – autoportraits, 1933 et 1949

  Reginald Marsh est un peintre américain connu pour ses représentations du New York de la Grande Dépression des années 1920 et 1930 avec ses divertissements populaires tels que les vaudevilles et les scènes burlesques, les clubs de strip-tease, les foules et les badauds, les scènes de plage à Coney Island, les clochard sur le Bowery, les prostituées et les chômeurs. Il rejetait l’artmoderne, le trouvant stérile préférant utiliser le style pictural qu’on appelé depuis réalisme social, et qui avait émergé de la confrontation entre l’art moderne et les mouvements sociaux et politiques nés de la contestation sociale issue de Grande dépression. Contrastant avec le style des peintres régionalistes qui présentaient une vision idéalisée de la nature sauvage et de l’Amérique rurale, les artistes partisans du réalisme social pour la plupart travaillant dans les grandes agglomérations témoignaient de la situation des pauvres en cette période de crise économiques où des millions de travailleurs avaient perdu leur emploi. Beaucoup d’entre eux étaient sympathisants des luttes politiques et syndicales du mouvement ouvrier de l’époque et avait élevé la figure du prolétaire au rang d’idéal héroïque, dans la vie comme dans l’art. Ils s’inspiraient dans leur travail des  œuvres des peintres muralistes mexicains  engagés politiquement comme Diego RiveraJosé Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Au États-Unis, ces artistes ont créé des peintures murales à caractère social mettant en scène des représentations dynamiques de la classe ouvrière. Reginald Marsh était également fasciné par les machines que l’industrialisation rapide de la ville de New York mettait en œuvre, il a ainsi peint de nombreuses locomotives et remorqueurs du port de New York.
     La foule new-yorkaise est également largement représentée dans ses tableaux dans des scènes de rue, de cabarets ou de clubs de danse, de plage (Coney Island). dans la foule les femmes sont particulièrement mises en valeur comme des figures puissantes hautement sexualisées, le plus souvent vêtues de manière courte et provocante. Durant la Grande Dépression, plus de 2 millions de femmes avaient perdu leur emploi et la société des hommes cherchait à les exploiter sexuellement. Les hommes, lorsqu’ils sont représentés sont rarement à leur avantage et s’apparentent à des voyeurs.

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Reginald Marsh - on stage, 1948

Reginald Marsh –  on stage, 1948

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Reginald Marsh - Hudson Bay, 1932

Reginald Marsh – Hudson Bay, 1932

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Reginald Marsh - Pip & Flip, 1932

Pip and Flip étaient un couple de jumelles que l’on disait venir du Yucatan au Mexique (bien que parfois aussi d’Australie). En fait elles étaient nées à New York et leurs vrais noms  étaient Elvira et Jenny Lee Snow. C’est la microcéphalie qui les avait frappées dés leur naissance qui était responsable de leur physique à  « tête d’épingle ». Elles se sont souvent produites dans des spectacles de second ordre  à Coney Island dans durant les années 1930. C’est elles que l’on voit dans le film Freaks produit par MGM en 1933.

Reginald Marsh - Pip & Flip (détail), 1932

Reginald Marsh - chevaux de bois, 1936

Reginald Marsh –  chevaux de bois, 1936

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Reginald Marsh - Marathon de danse de Zeke Youngblood, 1932

Reginald Marsh – Marathon de danse de Zeke Youngblood, 1932

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Reginald Marsh - Coney Island Beach, 1951

Reginald Marsh – Coney Island Beach, 1951

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Reginald Marsh – Figures on the Beach

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articles liés :

  • le New York de la Grande Dépression de Reginald Marsh : (I) remorqueurs & locomotives, travailleurs & chômeurs, c’est  ICI
  • le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline,  c’est  ICI
  • Les représentations du New York des années 20 de Tavik Frantisek Simon, c’est   ICI
  • New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights, c’est   ICI

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été indien : dernières représentations avant relâche…

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Dans le parc de l’Impérial à Annecy, vendredi 30 octobre – photos Enki

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Pour d’autres articles liés à l’été indien :

  • lac d’Annecy : apothéose de l’été indien... c’est   ICI
  • l’arbre qui voulait devenir une flamme…     c’est   ICI
  • Pluie d’or sur le massif des Bauges,   c’est   ICI

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meraviglia

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Adi Holzer - das Einhorn (la Licorne), 1975

Adi Holzer – das Einhorn (la Licorne), 1975

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Funny haïkus d’Enki (III)

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l’arbre fugueur

Ainsi,
il ne pourra plus
s’échapper…

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les spectres

À ceux qui se demandaient
où ils pouvaient bien se cacher
durant tout le jour…

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la licorne

A jamais désespérée
d’avoir égaré sa précieuse parure
et de n’avoir pu la retrouver

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une corde

Pour te sauver
Pour te lier
Pour me pendre

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le rieur

Inconscient et aveugle rieur
au chef déjà piégé
par le triangle ensorceleur

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Pour les autres Funny haïkus d’enki, c’est ICI :    (I)   ,   (II)   ,  (IV)   ,  (V)   ,   (VI)

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Pour se préparer à Halloween…

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extrait du film le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, 2006

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New York, ville hermaphrodite

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Deux visions de New York, présentée comme ville étant à la fois mâle et femelle, qui se rejoignent, l’une racontée par le journaliste et écrivain Denis Jeambar, l’autre par un agronome reconverti dans la production de vins biodynamiques, Christophe Beau.

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Extrait du livre Portraits crachés de de Denis Jeambar – Edit. Flammarion, 2011

Capture d’écran 2015-10-29 à 10.51.46     Quand on aime, paraît-il, on ne compte pas. Je ne compte plus mes voyages à New-York. Tous se mélangent car chaque arrivée est une première fois. Bien des villes m’ont étonné ou ébloui, aucune n’a réussi à ne jamais me lasser. Sauf New York.
     Plus que tout autre, New York est unique. C’est un mirage jailli des eaux et voué à y sombrer. Venise du Nouveau Monde, soupirante comme la cité des Doges, fragile dans son gigantisme, sortie tout droit de l’imagination créative des hommes comme un défi à la raison. Ville phallus et ville utérus, féminine et masculine à la fois, elle est en même temps une matrice accueillante et une saillie jaillissante. Ville bisexuée, elle est naturellement, par son ambiguïté, faite pour les artistes. On ne créé que dans l’équivoque. Les certitudes étouffent la déraison. Il faut de l’interlope et du clean, du glauque et de l’ordre, du solide et du fragile, du dur et du mou, de l’alcool et de l’eau, du sexe et de l’abstinence, du désir et du dégoût, du soleil et de la tempête, du confortable et du sordide, du meurtre et de l’ordre, de la drogue et de l’hôpital. Plus que toute autre ville, New York se nourrit de ces contraires à tous les coins de ses rues et avenues. Angles droits qui, dans ce damier, vous ouvrent un nouvel horizon. Comme des pages qu’on tourne. Paris, par goût de l’harmonie, enchaîne les perspectives avec ses immeubles à pans coupés. New York, par esprit de rupture, les brise pour toujours vous prendre par surprise. Paris procède par séduction, New York a choisi le viol.

     J’ai beaucoup voyagé, fait deux tours du monde, arpenté une multitude de villes et de capitales, mais New York est, définitivement, ma destination finale quand j’imagine vivre ailleurs. Paris est une cité étrange qui suscite chez moi un fond d’hostilité viscérale. Cette ville est arrogante et, par jalousie de Rome, sans doute, elle se veut éternelle. comme l’a si justement écrit Jacques Roubaud dans Le Grand Incendie de Londres, ses pluies sont pourtant sales, ses hivers médiocres et ses chaleurs débilitantes. L’indifférence est la règle de vie de ses habitants. Dans le métro, sur le trottoirs ou dans les magasins, ils se pressent et s’étouffent dans une incivilité galopante et un mépris abyssal du voisin. On ne flâne guère à Paris, on participe à un gymkhana. On ne s’y pose pas à la terrasse d’un café, on se met en exposition, lunettes noires sur le nez pour créer un sentiment d’importance. On n’y travaille pas, on y est en compétition. Les petits bonheur y sont rares : pour un soleil levant sur le pont des Arts, combien de désagréments quotidiens ! Cette ville dont l’identité se fige est un musée quand New York, consciente de sa fragilité, est une cellule prolifique. Paris ne retient plus les artistes, New York les accueille. Paris est monarchique, New York est démocratique. Paris porte un bonnet de nuit et son périphérique est devenu une ceinture de chasteté, New York est un sexe ouvert, une chatte brillante et chatoyante. Hudson et East river sont ces deux cuisses, le bas Manhattan son vagin. Central Park son mont de Vénus et Midtown le gland de son clitoris. Quand on y arrive par paquebot, glissant lentement vers les eaux de son port, on ne peut que bander. Les immigrants sont tous entrés dans New York en jouissant.

Denis Jeambar

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Extrait de l’essai de Christophe Beau Regard sur New York… ou l’anatomie d’une ville – (Biodynamis – n°66 été 2009)

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Anatomie phallique

c-beau     De quoi s’agit-il ? New York a une anatomie phallique. Regardez-moi ces deux schémas côte à côte (ci-dessus) ; cela vaut tous les discours ou presque, et je ne triche pas. Alors en avant, il m’a fallu deux jours pour sillonner cette anatomie ; la décrypter, la relier, l’associer, la disséquer, la vivre ; du dessous, de long en large, du dessus (je suis même (re) monté à l’Empire State Building…), et même par avion (qui par chance m’a fait la grâce de survoler l’ensemble comme pour parfaire mon « étude »). Mais clairement, Manhattan «phallique» pénètre le gynécée Brooklynien… Et puis, j’ai osé des questionnements timides à une géographe, à un écologue,…, et à des Mesdames et Messieurs tout le Monde. J’ai écumé les rayons « New York » des grandes librairies. Que se passe-t-il dans ce quartier ? Quelles ethnies s’y sont succédé ? Et les immigrations successives ? Quels sont les sous-sols de NY ? Je me suis mis à poser des questions pour explorer cette interpénétration féminin/masculin de New-York. Mon envol de pensées new-yorkaises n’a alors plus cessé. Une fois admise cette anatomie féconde de phallus manhatannien accouplé au vagin brooklynien, il est bien entendu vite remarquable que le lieu d’accostage des premiers migrants (et les implantations indiennes de tout temps…) s’est fait par l’extrémité sud de la presqu’île, le prépuce, le bout du gland ; de là même où, en quelque sorte, la semence et la vie jaillissent. Point stratégique de l’Upper Bay, entre le fleuve Hudson à gauche (qui sépare Manhattan du New Jersey) et l’East river à droite (qui sépare Manhattan de Brooklyn), le tout à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, protégé de la pleine mer, du rivage atlantique… pas bien pacifique. Et puis, cette presqu’île relativement vallonnée (Manah (île) Atin (collines) en Algonquian) fut un lieu de ressources naturelles inépuisables; en bois, en pierre, en eau. Si Brooklyn se trouve sur des moraines tendres, Manhattan est, quant à lui, sur un socle granitique. À l’exception sans doute de certaines parties du sud (proche du « gland »), également sur moraines où justement est bâti le «village», seule partie sans gratte ciel. Ailleurs, sur du solide donc, organe masculin, sur lequel la ville verticale, peuplée de phallus de granit, puis de béton, d’acier ou de verre (silice), a germé en même pas deux siècles. Phallus horizontal donc, sur lequel a poussé une forêt de phallus verticaux, remplaçant ces forêts primaires dont les arbres majestueux de Central Park restent le plus beau témoignage. La verticalité est maximale entre les 35ème et 50ème rue ; c’est-à-dire justement au niveau anatomique du renflement maximal du gland. Les rues inférieures qui descendent vers le sud ont une verticalité décroissante, à mesure que l’on se dirige vers Wall Street… et les deux ex-tours du World Trade Center. Est-il opportun de dire que les deux tours disparues, qui seront bientôt remplacées par un projet mémorial, étaient une avant-proue à la verticalité fière et finalement curieuse par rapport à cette cohérence (retrouvée…) de l’anatomie de Manhattan ? Plus au nord, c’est-à-dire lorsque l’on va vers Central Park (très vaste et fameux lieu boisé, tout rectangulaire, et qui occupe le tiers médian de la partie nord de la presqu’île), les verticalités redeviennent modérées, pour s’évanouir peu à peu en lisière du Bronx. Et puis faut-il rajouter l’étonnante constatation (fournie par une géographe de l’Université de New York), que la projection cartographique est, semble-t-il, disproportionnée, enflée, pour Manhattan, par rapport aux quatre autres boroughs de New York (les cinq quartiers au total donc, avec Manhattan), pour des raisons sans doute de densité urbanistique et donc de lisibilité ? Tout comme dans nos planisphères, l’Europe et les USA sont également « enflés » par rapport à l’Afrique ou l’Inde par exemple. En bref, le phallus Manhattan est membré (sa forme) ; est bandé (sa constitution dure, granitique). Manhattan, man at an, est éminemment masculin et fécond. Peut-on même oser dire que, vu d’avion, la noria des bateaux qui sillonnent l’Upper Bay, bras de mer qui baigne le prépuce de la presqu’île, paraisse autant de spermatozoïdes vibrionnant et se dirigeant vers l’île de Staten. Et reste à comprendre ce que pourrait évoquer à cet endroit si proche le petit îlot sur lequel se dresse la statue de la liberté. Je laisse cela à l’ap- préciation des lecteurs… 

Domination masculine

     Et les quatre autres quartiers de New York ? Le Bronx d’abord : très composite, très polymorphe, la diversité incarnée : une vraie  » bourse  » d’expérimentation sociale et économique ! N’en disons pas plus sur l’évocation… Reste Brooklyn (étymologiquement « au bord du fossé ») et qui est constitué en réalité de deux boroughs, à savoir le Queens (reine) et le Kings (roi), X et Y à la fois donc… Brooklyn est la diversité également, mais Brooklyn est surtout, par opposition, un lieu d’horizontalité étonnante : nappes urbaines de deux ou trois étages à une dizaine d’étages maximum, et avec un tissu urbain moins systématiquement quadrillé que l’est Manhattan. Des nervures irriguant le tissu urbain, plus en souplesse, plus organique que mécanique. Une anatomie urbaine, en définitive, beaucoup plus féminine. La population de Brooklyn est la plus importante de New York, dix millions d’habitants au total, alors que Manhattan, comme Paris intra-muros, ne compte que deux millions d’habitants tout au plus. En clair, Brooklyn, de fait cinquième ville des USA, n’est qu’un « borough » de New York, sous la domination « masculine » de Manhattan qui anciennement se superposait avec New York. Continuons sur la lancée. Si Brooklyn est plutôt résidentielle, pour des populations laborieuses, Manhattan est évidemment une zone de bureaux par excellence, un centre d’affaires et de finances. De fait, Brooklyn, c’est le travail, et Manhattan c’est le capital ! Une illustration grandeur nature des rapports travail/capital apparaîtrait donc caricaturalement sous nos yeux ! Et si dans Brooklyn, les lieux de spiritualité traditionnelle sont apparents (synagogues et églises en tous genres), ceux-ci sont tout à fait enfouis sous la verticalité bâtissière de la presqu’île, comme inondée sous les lieux saints du matérialisme historique. Le « fil » de cette anatomie urbaine doit-il être tiré sans cesse jusqu’à se perdre dans un déterminisme excessif ? Non, sans doute pas. D’ailleurs, si l’on zoome dans un sens ou dans l’autre les contours de cette fameuse carte de New York, tout cela devient de moins en moins évocateur. Pourtant, est-ce un hasard si celle-ci fut ainsi délimitée ? Il est tentant de poursuivre chacun à sa manière. Exemple ; comment se fait-il que Queens était une zone de pâturage et de production laitière au XIXème siècle, alors que Manhattan était zone de production forestière : féminin-masculin… il serait étonnant de voir ce que nous ferait découvrir New York si l’on continuait de « tirer le fil ». Et pourquoi pas sur Paris, anatomie sans doute plus féminine ? Sans oublier ce qui est plus commun dans nos regards géographiques, de caractériser les anatomies continentales, ou les contours des nations.

Christophe Beau

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article lié :

  • Le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline, c’est   ICI  (où l’on constate que le fait que NY soit une ville « raide », donc pas  horizontale, donc pas féminine, donc pas « baisable » a beaucoup fait rire Céline…)

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Robert Walser , Seeland : Récit de voyage (1920)

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Robert Walser vers 1898-1900

Robert Walser (1878-1956), vers 1898-1900

    Après un long séjour en Allemagne et notamment à Berlin ou son frère aîné Karl officiait brillamment comme artiste peintre décorateur de théâtre et où il avait connu un succès littéraire pour ses premières œuvres s’attirant les compliments d’écrivains tels que Hesse, Hofmannsthal, Walter Benjamin, Mann, Zweig et Musil, Robert Walser est finalement revenu vivre durant trois années, de 1913 à 1920, à Bienne en Suisse (Biel en allemand), une petite ville du canton de Berne où il était né et avait passé son enfance, s’installant dans une modeste mansarde de l’hôtel de la Croix-Bleue. On s’explique mal ce retour dans une petite bourgade suisse à l’écart des milieux artistiques et intellectuels de l’époque. Il semble qu’à Berlin où il aura passé sept années de sa vie, il ait souffert de dépression par suite ses difficultés financières et de sa solitude qui résultait de ses difficultés relationnelles  : « Entièrement mort, vide, et sans espoir au cœur ».
    Durant ces trois années passées dans sa ville natale, Walser va ériger en style et modèle de vie, la promenade, sillonnant en marchant le Seeland, la région du lac de Bienne où alternent plaines marécageuses, prairies, coteaux ensoleillés, collines boisées et moyenne montagne. A la manière des artistes romantiques du XVIIIe siècle, il voue à la nature et aux paysages qu’il découvre lors de ses excursions un véritable culte. Plusieurs ouvrages paraitront durant ces années, dont le recueil Seeland qui regroupe six nouvelles rédigées à des moments différents : Une vie de peintre (dans laquelle il décrit son frère Karl), Récit de voyage (qui date de 1920 et d’où sont tirés les extraits de textes qui suivent), Etude d’après nature, La promenade (récit humoristique), Le portrait du père (où sept enfants prononçent l’épitaphe de leur père) et Hans (histoire d’un rêveur impénitent appelé au service militaire). Durant cette période, les revenus de l’écrivain proviennent essentiellement des «feuilletons» qui lui sont commandés par des journaux allemands, activité qu’il qualifie de « commerce de petites proses ».

05-robert-walser-photograph-50watts       En 1921, il se replie à Berne mais va perdre dans cette ville la sérénité joyeuse qu’il avait développé et entretenu à Bienne. Ses relations avec le milieu littéraire se dégradent et il est l’objet de moqueries  : « ici je passe tantôt pour un vieux couillon, tantôt pour un stupide morveux ». En 1925, son roman La Rose est un échec commercial et en 1927 le Berliner Tageblatt, journal qui lui garantissait une rentrée financière régulière espace ses commandes. En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il va poursuivre son activité de « feuilletoniste » jusqu’en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d’Herisau (Appenzell) où il séjournera jusqu’à sa mort tragique le jour de Noël 1956 où on le retrouvera dans la neige, mort d’épuisement.

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Karl Walser, Bildnis des Bruders, 1900

Robert Walser – portrait peint par son frère Walter, 1900

Seeland, Extraits de textes

lac de Bienne avec l'île Saint-Pierre

Le lac de Bienne avec l’Île Saint-Pierre, chère à Jean-Jacques Rousseau

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Récit de voyage
Edition ZOE Poche, traduction Marion Graf

Extrait 1 (p.47-50)

    A ce que tu m’écris, cher ami, tu as eu le plaisir de te promener par des contrées qui, si elles n’ont pas offensé ton sens de la beauté, ne l’ont qu’à peine satisfait. Pour ma part, je puis te faire savoir qu’un voyage à pied m’a conduit à travers un vert pays de montagnes, le plus beau que l’on puisse imaginer.
     Alors que tu sembles avoir trouvé sur ta route divers châteaux et jardins rococo, j’ai vu sur la mienne aussi bien des rochers que des prés, des friches et des fleurs, aussi bien que de verts alpages que des vaches et des fermes belles et solitaires, aussi bien que des forêts de hêtres et de sapins que des villes ornées de palais.
     Souvent, mon cher, les parois rocheuses brillaient comme des feuilles de papier blanc dans la claire lumière de l’été, encadrées du bleu vif du ciel. Ici ou là, des rocs affleuraient avec grâce dans le vert du pré, ce dont l’œil s’enchantait, je peux te l’assurer; et dans ce grand tableau, dans cette vivante image du monde déployée autour de moi, et à travers laquelle je cheminais en voyageur fervent, ou en fervent paysagiste ambulant, ce n’étaient, semble-t-il, ni les joyaux, ni les raretés, ni les curiosités magnifiques, voire sublimes, qui manquaient.
      (…)
    Il faisait chaud et la marche prolongée était des plus pénible, mais Seigneur, que le monde était beau ! Que voyager à pied est beau, mon très cher.
     Laisse-moi reprendre un peu haleine et me reposer et faire une jolie pause dans ma description, ma peinture, et mon récit.
     Avec leurs couleurs vives et gaies, la terre et le ciel faisaient entendre comme les voix d’un charmant et doux refrain populaire, comme un chant raffiné ou un concert entraînant. Les deux éléments, le solide et le frémissant ou le fluide, étaient aussi inséparables que deux amants qui, tout en s’embrassant le plus étroitement possible, se caressent et s’étreignent avec un plaisir indicible, se fondent l’un dans l’autre, ivres de ravissement, augmentant incontestablement par là leur mutuel enchantement et leur bonheur sans pareil. Le bleu et le vert et le blanc et un or délicat, évanescent, se mariaient en une beauté unique, étaient au fond, et au plein sens du terme, baiser et délice et embrassement. Tu vois que je m’emballe. Pourtant, je me permets de penser que ce serait une honte de voir toute cette beauté, cette bonté, cette pureté et cette grâce, et ne pas en être emballé, exalté et presque éperdus de plaisir.

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Extrait 2 (p.50-58)

    Ah que n’étais-tu avec moi au sommet de la montagne où je parvins après quelques pauses et en rassemblant toute mon énergie. Là-haut, vraiment, c’est magnifique. Le ciel qui courait d’ouest en est avait l’air d’un fleuve ou d’une mer d’azur et de feu. Un vent soufflait, si impertinent, je veux dire si rude, qu’en un instant les mains furent toutes bleues. Splendide, je le dis et le répète, splendide. La vue dont on jouit du haut des corniches desquelles on peut contempler le lointain et la pleine, qui sont d’une beauté stupéfiante. Les montagnes sont sauvages et cependant d’une sérénité royale, et qui est sur un sommet, peut se sentir léger comme une plume, c’est-à-dire, presque instinctivement, dans la peau d’un roi. Pour ma part, je n’avais rien d’un prince ou d’un conquérant, mais je commençais par m’affaler sur le sol herbu comme un pauvre diable exténué, afin de reprendre peu à peu des forces. Un immense nuage atterrit sur la crête des montagnes, paraissant glisser jusqu’à nous à une vitesse fabuleuse et enveloppant brusquement toutes les formes que l’on distinguait encore juste avant, si bien que tout fut plongé dans un noir d’encre et que je me trouvai incapable d’appréhender ce qui m’entourait à plus d’une largeur de main. Mais aussi vite qu’il s’était rembruni, le paysage se rasséréna et s’éclaircit. Tout en bas, au pied de l’à-pic, la plaine s’étendait majestueusement, gracieuse, mais infiniment grande, avec ses rivières, ses bois, collines, champs, lacs et bourgs, dans des teintes légères et lumineuses, comme des jouets d’enfants éparpillés. Le lointain ravissant, palpitant faiblement, moiré de vert, de blanc et de rouge, ressemblait à une grande rose que l’on aurait jeté là. Midi, dans le silence, ressemblait au mitant de la nuit, blanc et mystérieux. Tout les pâturages reposaient, gorgés de rêves et de songes, comme des poèmes dans lesquels il aurait été question de solitude montagnarde, et de près ou de loin, toutes les montagnes faisaient cercle autour de moi, muettes et belles, telles d’augustes personnages issus d’un passé d’épouvante et de légendes. Je t’en prie, imagine la splendeur, le plaisir, et surtout l’air capiteux et glacé de la montagne que l’on respire avec volupté. Imagine un vaste plateau vert, audacieux, qui, en un libre vol plané, bascule merveilleusement dans le vide, et dont la falaise, l’arête et le rebord supérieur évoquent un orage par lequel cet élan prodigieux, ce mélange exquis de douceur et de sauvagerie, auraient été conjurés jadis. Tout cela, en effet, recèle dans l’harmonie des lignes quelque chose de suprêmement élégant, et en même temps, bien sûr, de terrifiant et de démoniaque. On croirait voir la grâce étrangement combinée à la monstruosité.

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Taubenloch gorge in Biel-Bözingen - Bern, Switzerland. Old road west above the gorge

Extrait 3 (p.67-71) 

     Tout ce que je voyais était plongé, immergé dans la gaieté, dans une bonté caressante, dans un je-ne-sais-quoi de doucement, d’aimablement incompréhensible. Les couleurs étaient profondes et humides. Un éclat vespéral et un souffle de beauté reposaient sur toutes choses. Je n’étais presque plus que regard, plus que sensation. Les chemins bien dégagés semblaient rougir délicatement, l’air était transparent et peuplé d’échos de chants qui célébraient le soir. Ici ou là, le crépuscule flottait au-dessus d’arbres sombres et je l’adorais, en étant comme grisé (…).
     Les feux du soir, l’éclat du soleil déclinant et les parfums de fleur emplissaient les jardins et l’herbe embaumait dans l’air humide et doux. Suaves, des voix d’oiseaux s’échappaient des verts bosquets comme pour louer Dieu avec ferveur, comme si quelque part, on eut joué du Mozart. Ces mélodies ressemblaient à une caresse, à une supplication. Je me crus dans une église et je crus devoir prier.
     Tu aurais dû voir les fermes coquettes au milieu des vergers fleuris blancs et touffus. A coup sûr, ce spectacle t’aurait profondément réjoui. Sur le chemin qu’animaient toutes sortes de gracieux personnages, il aurait fallu que tu me voies saluer, par pure exaltation stupide, un vieil homme barbu auquel je ne souhaitai le bonsoir que parce que je voyais qu’il était pauvre, mais content : je lui aurais offert une fortune pour cela. Repu et désaltéré, à ce qu’il me semblait, je ne cherchais toutefois de tous côtés qu’à renouveler mes satisfactions, ne me sentant pas du tout rassasié. Rassasié en même temps qu’insatiable; satisfait au dernier degré, insatisfait, inquiet et pourtant heureux, grave et pourtant gai, avare, et pourtant prodigue, las et pourtant plein d’allant, satisfait et pourtant avide, calme et pourtant curieux, mélancolique et pourtant sarcastique, et le diable sait quoi encore, voilà ce que j’étais. (…)
     Divine, n’est-ce pas, est la richesse du monde. Elle touche à l’immense, au fabuleux. En vérité, nous sommes de pauvres poucets, nous autres humains. (…) Ah, si tu avais vu et vécu, sur les champs, le prés et les collines, sur les maisons et les arbres, ce rayonnement, ce déferlement, cette musique et cette profusion, et comment le soleil, tout en multipliant ses merveilleuses et gigantesques gesticulations, s’apprêtait à dire adieu à sa terre bien-aimée, comme deux amants qui, dans la douleur de la séparation, s’embrasseraient et s’accableraient de caresses.
    Pourquoi l’amour et l’amitié ne peuvent-ils pas être immortels comme le soleil. Pourquoi faut-il que la plénitude des sentiments, le zèle consciencieux, les exercices de l’esprit, les hautes aspirations et la volonté désintéressée soient si vulnérables, et finissent par sombrer dans le tombeau glacé ? Comment est-il possible qu’il en soit ainsi éternellement et à perpétuité ? Comment est-il possible que tous ceux qui préfèrent être gais plutôt que tristes, courageux et confiants plutôt qu’anxieux et timorés, aient à subir tous ces revers oppressants, pénibles, qui le sont souffrir, au lieu de jouir d’une santé et d’une gaieté indéfectibles, au lieu de se régaler et de se délecter d’une jovialité indestructible ?

Erlach - Lac de Bienne

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  • Robert Walserder Greifensee (1899), c’est   ICI

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meraviglia

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Retour à l’église Santa Felicità à Florence – Fresque la Pieta de Pontorno.

Pontormo - la Déposition (détail), 1526-28

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Pontormo - la Déposition, 1526-28

Pontormo – la Déposition, 1526-28

    La fresque de la Déposition de Pontormo est une représentation d’une des phases finale du cycle de la Passion du Chris décrite dans l’Évangile de Jean qui décrit la descente du corps de Jésus-Christ de la Croix par Joseph et Nicodème pour être remis à sa mère Marie. On a relevé le caractère ambigu de certaines représentations : le Christ est porté par deux jeunes gens androgynes et en dehors de Marie, de Marie-Madeleine et de saint Jean (à droite) vêtu de sa mélote (tunique en poil de chameau qu’il porte dans le désert, rien ne permet d’identifier les autres personnages.

Pontormo - la Déposition, 1526-28

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lac d’Annecy : apothéose de l’été indien… 

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Allons z’enfants de la Patrieieee, le jour de gloire est arrivé…

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Eté indien sur le lac d’Annecy – fin octobre 2015 – photos Enki

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