Regards croisés : trois portraits de femmes albanaises

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Paradoxe

Pjetër Marubi - jeune femme musulmane, 1884

Pjetër Marubi – Albanie : jeune femme musulmane, 1884

Kel Marubi - femme catholique de Shkodra, 1890-1910

Kel Marubi – femme catholique de Shkodra, 1890-1910

    Jusqu’en 1912, l’Albanie faisait partie de l’Empire ottoman mais il faudra attendre le traité de Tirana de 1919 pour que son indépendance soit reconnue sur le plan international. C’est un Italien, Pietro Marubi, partisan de Garibaldi venu trouver refuge en Albanie pour fuir la répression qui a créé en 1858 le premier studio photographique dans la ville historique de Shkodra (Shkodër en albanais) à la frontière du Monténégro où les chrétiens sont nombreux (Rappelons que l’on situe l’invention de la photographie à Paris à peine 19 ans plus tôt, en 1839). Avec le temps, il s’intègre à son nouveau pays, parle l’albanais et son prénom est est albanisé en Pjetër. Son apprenti Kel (qui adoptera en hommage à son maître le nom de Marubi) et plus tard le fils de celui-ci, Gegë, prendront ensuite le relais accumulant sur trois générations près de 120 000 négatifs qui constituent un témoignage précieux sur la société albanaise de l’époque. Durant la période d’occupation ottomane, les chrétiens Albanais étaient fortement imposés, discriminés et les familles nombreuses soumises à l’ « impôt sur le sang » qui les obligeait à remettre un de leurs enfants mâles au Sultan pour servir dans son armée. Pour échapper à ces contraintes, de nombreux chrétiens finirent par se convertir à l’Islam. Aujourd’hui les musulmans sont majoritaires mais beaucoup n’ont aucune pratique religieuse. Voici comment l’écrivain albanais Ismail Kadaré évoque la rencontre de Pjetër Marubi avec la ville et les habitants de Shkodër dans son livre « Albanie, visage des Balkans ».

« Cette rencontre singulière suffit-elle à expliquer le magnétisme secret, à la limite du mystérieux, qui se dégage de ces clichés, ce style, cette grandeur, cette profondeur, cet horizon presque cosmogonique, et surtout ces liens tissés entre la foule des anonymes et les grands de ce monde, les seigneurs et les humbles, l’éternel et l’éphémère ? Tout début connaît l’ivresse, mais l’avènement d’un art entièrement nouveau, dans les conditions déjà évoquées, est un fait bouleversant. Hommes, horizons, ponts, édifices, routes, plaines, nuages par milliers seront « impressionnés ». Les plaques de bromure d’argent fixeront d’innombrables visages, du souverain à la fille des rues, des héros issus des légendes, jusqu’alors invisibles, promis aux fées, porteurs des stigmates divins, au terne petit employé des Postes. Les voilà mis à l’épreuve, en particulier les héros qui n’existaient que par les livres et l’oralité. S’entrouvrit alors le sûr abri de leurs « sarcophages », apparurent en plein jour leurs rides, leur taille rien moins que gigantesque – qu’avait-on imaginé, leurs costumes et leurs armes!! –, qu’avaient-ils de divin ! Pour la première fois, l’ombre de la démythification plana sur leurs têtes. »

     Paradoxalement, dans les deux photos prises par les Marubi présentées ci-dessus, on constate que c’est la femme chrétienne qui est voilée et la femme musulmane qui apparait émancipée. En contrepoint à ces deux photos de femmes de la société traditionnelle albanaise prises à la fin du 19e siècle, voici le superbe portrait pris en 1940 de l’épouse du troisième photographe de la lignée, Gegë Marubi, en vamp hollywoodienne masculinisée. L’Albanie est alors sous protectorat italien.

Gegë Marubi - Femme du photographe, vers 1940

Gegë Marubi – Femme du photographe, vers 1940

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     A lire également :  « Marubi, une dynastie de photographes albanais », livre de Loïc Chauvin et Christian Raby

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