New York, ville hermaphrodite

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

vue-aerienne-de-new-york_grande

Deux visions de New York, présentée comme ville étant à la fois mâle et femelle, qui se rejoignent, l’une racontée par le journaliste et écrivain Denis Jeambar, l’autre par un agronome reconverti dans la production de vins biodynamiques, Christophe Beau.

°°°

Extrait du livre Portraits crachés de de Denis Jeambar – Edit. Flammarion, 2011

Capture d’écran 2015-10-29 à 10.51.46     Quand on aime, paraît-il, on ne compte pas. Je ne compte plus mes voyages à New-York. Tous se mélangent car chaque arrivée est une première fois. Bien des villes m’ont étonné ou ébloui, aucune n’a réussi à ne jamais me lasser. Sauf New York.
     Plus que tout autre, New York est unique. C’est un mirage jailli des eaux et voué à y sombrer. Venise du Nouveau Monde, soupirante comme la cité des Doges, fragile dans son gigantisme, sortie tout droit de l’imagination créative des hommes comme un défi à la raison. Ville phallus et ville utérus, féminine et masculine à la fois, elle est en même temps une matrice accueillante et une saillie jaillissante. Ville bisexuée, elle est naturellement, par son ambiguïté, faite pour les artistes. On ne créé que dans l’équivoque. Les certitudes étouffent la déraison. Il faut de l’interlope et du clean, du glauque et de l’ordre, du solide et du fragile, du dur et du mou, de l’alcool et de l’eau, du sexe et de l’abstinence, du désir et du dégoût, du soleil et de la tempête, du confortable et du sordide, du meurtre et de l’ordre, de la drogue et de l’hôpital. Plus que toute autre ville, New York se nourrit de ces contraires à tous les coins de ses rues et avenues. Angles droits qui, dans ce damier, vous ouvrent un nouvel horizon. Comme des pages qu’on tourne. Paris, par goût de l’harmonie, enchaîne les perspectives avec ses immeubles à pans coupés. New York, par esprit de rupture, les brise pour toujours vous prendre par surprise. Paris procède par séduction, New York a choisi le viol.

     J’ai beaucoup voyagé, fait deux tours du monde, arpenté une multitude de villes et de capitales, mais New York est, définitivement, ma destination finale quand j’imagine vivre ailleurs. Paris est une cité étrange qui suscite chez moi un fond d’hostilité viscérale. Cette ville est arrogante et, par jalousie de Rome, sans doute, elle se veut éternelle. comme l’a si justement écrit Jacques Roubaud dans Le Grand Incendie de Londres, ses pluies sont pourtant sales, ses hivers médiocres et ses chaleurs débilitantes. L’indifférence est la règle de vie de ses habitants. Dans le métro, sur le trottoirs ou dans les magasins, ils se pressent et s’étouffent dans une incivilité galopante et un mépris abyssal du voisin. On ne flâne guère à Paris, on participe à un gymkhana. On ne s’y pose pas à la terrasse d’un café, on se met en exposition, lunettes noires sur le nez pour créer un sentiment d’importance. On n’y travaille pas, on y est en compétition. Les petits bonheur y sont rares : pour un soleil levant sur le pont des Arts, combien de désagréments quotidiens ! Cette ville dont l’identité se fige est un musée quand New York, consciente de sa fragilité, est une cellule prolifique. Paris ne retient plus les artistes, New York les accueille. Paris est monarchique, New York est démocratique. Paris porte un bonnet de nuit et son périphérique est devenu une ceinture de chasteté, New York est un sexe ouvert, une chatte brillante et chatoyante. Hudson et East river sont ces deux cuisses, le bas Manhattan son vagin. Central Park son mont de Vénus et Midtown le gland de son clitoris. Quand on y arrive par paquebot, glissant lentement vers les eaux de son port, on ne peut que bander. Les immigrants sont tous entrés dans New York en jouissant.

Denis Jeambar

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Extrait de l’essai de Christophe Beau Regard sur New York… ou l’anatomie d’une ville – (Biodynamis – n°66 été 2009)

Capture d’écran 2015-10-29 à 10.41.50 Capture d’écran 2015-10-29 à 10.42.05

Anatomie phallique

c-beau     De quoi s’agit-il ? New York a une anatomie phallique. Regardez-moi ces deux schémas côte à côte (ci-dessus) ; cela vaut tous les discours ou presque, et je ne triche pas. Alors en avant, il m’a fallu deux jours pour sillonner cette anatomie ; la décrypter, la relier, l’associer, la disséquer, la vivre ; du dessous, de long en large, du dessus (je suis même (re) monté à l’Empire State Building…), et même par avion (qui par chance m’a fait la grâce de survoler l’ensemble comme pour parfaire mon « étude »). Mais clairement, Manhattan «phallique» pénètre le gynécée Brooklynien… Et puis, j’ai osé des questionnements timides à une géographe, à un écologue,…, et à des Mesdames et Messieurs tout le Monde. J’ai écumé les rayons « New York » des grandes librairies. Que se passe-t-il dans ce quartier ? Quelles ethnies s’y sont succédé ? Et les immigrations successives ? Quels sont les sous-sols de NY ? Je me suis mis à poser des questions pour explorer cette interpénétration féminin/masculin de New-York. Mon envol de pensées new-yorkaises n’a alors plus cessé. Une fois admise cette anatomie féconde de phallus manhatannien accouplé au vagin brooklynien, il est bien entendu vite remarquable que le lieu d’accostage des premiers migrants (et les implantations indiennes de tout temps…) s’est fait par l’extrémité sud de la presqu’île, le prépuce, le bout du gland ; de là même où, en quelque sorte, la semence et la vie jaillissent. Point stratégique de l’Upper Bay, entre le fleuve Hudson à gauche (qui sépare Manhattan du New Jersey) et l’East river à droite (qui sépare Manhattan de Brooklyn), le tout à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, protégé de la pleine mer, du rivage atlantique… pas bien pacifique. Et puis, cette presqu’île relativement vallonnée (Manah (île) Atin (collines) en Algonquian) fut un lieu de ressources naturelles inépuisables; en bois, en pierre, en eau. Si Brooklyn se trouve sur des moraines tendres, Manhattan est, quant à lui, sur un socle granitique. À l’exception sans doute de certaines parties du sud (proche du « gland »), également sur moraines où justement est bâti le «village», seule partie sans gratte ciel. Ailleurs, sur du solide donc, organe masculin, sur lequel la ville verticale, peuplée de phallus de granit, puis de béton, d’acier ou de verre (silice), a germé en même pas deux siècles. Phallus horizontal donc, sur lequel a poussé une forêt de phallus verticaux, remplaçant ces forêts primaires dont les arbres majestueux de Central Park restent le plus beau témoignage. La verticalité est maximale entre les 35ème et 50ème rue ; c’est-à-dire justement au niveau anatomique du renflement maximal du gland. Les rues inférieures qui descendent vers le sud ont une verticalité décroissante, à mesure que l’on se dirige vers Wall Street… et les deux ex-tours du World Trade Center. Est-il opportun de dire que les deux tours disparues, qui seront bientôt remplacées par un projet mémorial, étaient une avant-proue à la verticalité fière et finalement curieuse par rapport à cette cohérence (retrouvée…) de l’anatomie de Manhattan ? Plus au nord, c’est-à-dire lorsque l’on va vers Central Park (très vaste et fameux lieu boisé, tout rectangulaire, et qui occupe le tiers médian de la partie nord de la presqu’île), les verticalités redeviennent modérées, pour s’évanouir peu à peu en lisière du Bronx. Et puis faut-il rajouter l’étonnante constatation (fournie par une géographe de l’Université de New York), que la projection cartographique est, semble-t-il, disproportionnée, enflée, pour Manhattan, par rapport aux quatre autres boroughs de New York (les cinq quartiers au total donc, avec Manhattan), pour des raisons sans doute de densité urbanistique et donc de lisibilité ? Tout comme dans nos planisphères, l’Europe et les USA sont également « enflés » par rapport à l’Afrique ou l’Inde par exemple. En bref, le phallus Manhattan est membré (sa forme) ; est bandé (sa constitution dure, granitique). Manhattan, man at an, est éminemment masculin et fécond. Peut-on même oser dire que, vu d’avion, la noria des bateaux qui sillonnent l’Upper Bay, bras de mer qui baigne le prépuce de la presqu’île, paraisse autant de spermatozoïdes vibrionnant et se dirigeant vers l’île de Staten. Et reste à comprendre ce que pourrait évoquer à cet endroit si proche le petit îlot sur lequel se dresse la statue de la liberté. Je laisse cela à l’ap- préciation des lecteurs… 

Domination masculine

     Et les quatre autres quartiers de New York ? Le Bronx d’abord : très composite, très polymorphe, la diversité incarnée : une vraie  » bourse  » d’expérimentation sociale et économique ! N’en disons pas plus sur l’évocation… Reste Brooklyn (étymologiquement « au bord du fossé ») et qui est constitué en réalité de deux boroughs, à savoir le Queens (reine) et le Kings (roi), X et Y à la fois donc… Brooklyn est la diversité également, mais Brooklyn est surtout, par opposition, un lieu d’horizontalité étonnante : nappes urbaines de deux ou trois étages à une dizaine d’étages maximum, et avec un tissu urbain moins systématiquement quadrillé que l’est Manhattan. Des nervures irriguant le tissu urbain, plus en souplesse, plus organique que mécanique. Une anatomie urbaine, en définitive, beaucoup plus féminine. La population de Brooklyn est la plus importante de New York, dix millions d’habitants au total, alors que Manhattan, comme Paris intra-muros, ne compte que deux millions d’habitants tout au plus. En clair, Brooklyn, de fait cinquième ville des USA, n’est qu’un « borough » de New York, sous la domination « masculine » de Manhattan qui anciennement se superposait avec New York. Continuons sur la lancée. Si Brooklyn est plutôt résidentielle, pour des populations laborieuses, Manhattan est évidemment une zone de bureaux par excellence, un centre d’affaires et de finances. De fait, Brooklyn, c’est le travail, et Manhattan c’est le capital ! Une illustration grandeur nature des rapports travail/capital apparaîtrait donc caricaturalement sous nos yeux ! Et si dans Brooklyn, les lieux de spiritualité traditionnelle sont apparents (synagogues et églises en tous genres), ceux-ci sont tout à fait enfouis sous la verticalité bâtissière de la presqu’île, comme inondée sous les lieux saints du matérialisme historique. Le « fil » de cette anatomie urbaine doit-il être tiré sans cesse jusqu’à se perdre dans un déterminisme excessif ? Non, sans doute pas. D’ailleurs, si l’on zoome dans un sens ou dans l’autre les contours de cette fameuse carte de New York, tout cela devient de moins en moins évocateur. Pourtant, est-ce un hasard si celle-ci fut ainsi délimitée ? Il est tentant de poursuivre chacun à sa manière. Exemple ; comment se fait-il que Queens était une zone de pâturage et de production laitière au XIXème siècle, alors que Manhattan était zone de production forestière : féminin-masculin… il serait étonnant de voir ce que nous ferait découvrir New York si l’on continuait de « tirer le fil ». Et pourquoi pas sur Paris, anatomie sans doute plus féminine ? Sans oublier ce qui est plus commun dans nos regards géographiques, de caractériser les anatomies continentales, ou les contours des nations.

Christophe Beau

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

article lié :

  • Le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline, c’est   ICI  (où l’on constate que le fait que NY soit une ville « raide », donc pas  horizontale, donc pas féminine, donc pas « baisable » a beaucoup fait rire Céline…)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s