Robert Walser , Seeland : Récit de voyage (1920)

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Robert Walser vers 1898-1900

Robert Walser (1878-1956), vers 1898-1900

    Après un long séjour en Allemagne et notamment à Berlin ou son frère aîné Karl officiait brillamment comme artiste peintre décorateur de théâtre et où il avait connu un succès littéraire pour ses premières œuvres s’attirant les compliments d’écrivains tels que Hesse, Hofmannsthal, Walter Benjamin, Mann, Zweig et Musil, Robert Walser est finalement revenu vivre durant trois années, de 1913 à 1920, à Bienne en Suisse (Biel en allemand), une petite ville du canton de Berne où il était né et avait passé son enfance, s’installant dans une modeste mansarde de l’hôtel de la Croix-Bleue. On s’explique mal ce retour dans une petite bourgade suisse à l’écart des milieux artistiques et intellectuels de l’époque. Il semble qu’à Berlin où il aura passé sept années de sa vie, il ait souffert de dépression par suite ses difficultés financières et de sa solitude qui résultait de ses difficultés relationnelles  : « Entièrement mort, vide, et sans espoir au cœur ».
    Durant ces trois années passées dans sa ville natale, Walser va ériger en style et modèle de vie, la promenade, sillonnant en marchant le Seeland, la région du lac de Bienne où alternent plaines marécageuses, prairies, coteaux ensoleillés, collines boisées et moyenne montagne. A la manière des artistes romantiques du XVIIIe siècle, il voue à la nature et aux paysages qu’il découvre lors de ses excursions un véritable culte. Plusieurs ouvrages paraitront durant ces années, dont le recueil Seeland qui regroupe six nouvelles rédigées à des moments différents : Une vie de peintre (dans laquelle il décrit son frère Karl), Récit de voyage (qui date de 1920 et d’où sont tirés les extraits de textes qui suivent), Etude d’après nature, La promenade (récit humoristique), Le portrait du père (où sept enfants prononçent l’épitaphe de leur père) et Hans (histoire d’un rêveur impénitent appelé au service militaire). Durant cette période, les revenus de l’écrivain proviennent essentiellement des «feuilletons» qui lui sont commandés par des journaux allemands, activité qu’il qualifie de « commerce de petites proses ».

05-robert-walser-photograph-50watts       En 1921, il se replie à Berne mais va perdre dans cette ville la sérénité joyeuse qu’il avait développé et entretenu à Bienne. Ses relations avec le milieu littéraire se dégradent et il est l’objet de moqueries  : « ici je passe tantôt pour un vieux couillon, tantôt pour un stupide morveux ». En 1925, son roman La Rose est un échec commercial et en 1927 le Berliner Tageblatt, journal qui lui garantissait une rentrée financière régulière espace ses commandes. En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il va poursuivre son activité de « feuilletoniste » jusqu’en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d’Herisau (Appenzell) où il séjournera jusqu’à sa mort tragique le jour de Noël 1956 où on le retrouvera dans la neige, mort d’épuisement.

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Karl Walser, Bildnis des Bruders, 1900

Robert Walser – portrait peint par son frère Walter, 1900

Seeland, Extraits de textes

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Le lac de Bienne avec l’Île Saint-Pierre, chère à Jean-Jacques Rousseau

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Récit de voyage
Edition ZOE Poche, traduction Marion Graf

Extrait 1 (p.47-50)

    A ce que tu m’écris, cher ami, tu as eu le plaisir de te promener par des contrées qui, si elles n’ont pas offensé ton sens de la beauté, ne l’ont qu’à peine satisfait. Pour ma part, je puis te faire savoir qu’un voyage à pied m’a conduit à travers un vert pays de montagnes, le plus beau que l’on puisse imaginer.
     Alors que tu sembles avoir trouvé sur ta route divers châteaux et jardins rococo, j’ai vu sur la mienne aussi bien des rochers que des prés, des friches et des fleurs, aussi bien que de verts alpages que des vaches et des fermes belles et solitaires, aussi bien que des forêts de hêtres et de sapins que des villes ornées de palais.
     Souvent, mon cher, les parois rocheuses brillaient comme des feuilles de papier blanc dans la claire lumière de l’été, encadrées du bleu vif du ciel. Ici ou là, des rocs affleuraient avec grâce dans le vert du pré, ce dont l’œil s’enchantait, je peux te l’assurer; et dans ce grand tableau, dans cette vivante image du monde déployée autour de moi, et à travers laquelle je cheminais en voyageur fervent, ou en fervent paysagiste ambulant, ce n’étaient, semble-t-il, ni les joyaux, ni les raretés, ni les curiosités magnifiques, voire sublimes, qui manquaient.
      (…)
    Il faisait chaud et la marche prolongée était des plus pénible, mais Seigneur, que le monde était beau ! Que voyager à pied est beau, mon très cher.
     Laisse-moi reprendre un peu haleine et me reposer et faire une jolie pause dans ma description, ma peinture, et mon récit.
     Avec leurs couleurs vives et gaies, la terre et le ciel faisaient entendre comme les voix d’un charmant et doux refrain populaire, comme un chant raffiné ou un concert entraînant. Les deux éléments, le solide et le frémissant ou le fluide, étaient aussi inséparables que deux amants qui, tout en s’embrassant le plus étroitement possible, se caressent et s’étreignent avec un plaisir indicible, se fondent l’un dans l’autre, ivres de ravissement, augmentant incontestablement par là leur mutuel enchantement et leur bonheur sans pareil. Le bleu et le vert et le blanc et un or délicat, évanescent, se mariaient en une beauté unique, étaient au fond, et au plein sens du terme, baiser et délice et embrassement. Tu vois que je m’emballe. Pourtant, je me permets de penser que ce serait une honte de voir toute cette beauté, cette bonté, cette pureté et cette grâce, et ne pas en être emballé, exalté et presque éperdus de plaisir.

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Extrait 2 (p.50-58)

    Ah que n’étais-tu avec moi au sommet de la montagne où je parvins après quelques pauses et en rassemblant toute mon énergie. Là-haut, vraiment, c’est magnifique. Le ciel qui courait d’ouest en est avait l’air d’un fleuve ou d’une mer d’azur et de feu. Un vent soufflait, si impertinent, je veux dire si rude, qu’en un instant les mains furent toutes bleues. Splendide, je le dis et le répète, splendide. La vue dont on jouit du haut des corniches desquelles on peut contempler le lointain et la pleine, qui sont d’une beauté stupéfiante. Les montagnes sont sauvages et cependant d’une sérénité royale, et qui est sur un sommet, peut se sentir léger comme une plume, c’est-à-dire, presque instinctivement, dans la peau d’un roi. Pour ma part, je n’avais rien d’un prince ou d’un conquérant, mais je commençais par m’affaler sur le sol herbu comme un pauvre diable exténué, afin de reprendre peu à peu des forces. Un immense nuage atterrit sur la crête des montagnes, paraissant glisser jusqu’à nous à une vitesse fabuleuse et enveloppant brusquement toutes les formes que l’on distinguait encore juste avant, si bien que tout fut plongé dans un noir d’encre et que je me trouvai incapable d’appréhender ce qui m’entourait à plus d’une largeur de main. Mais aussi vite qu’il s’était rembruni, le paysage se rasséréna et s’éclaircit. Tout en bas, au pied de l’à-pic, la plaine s’étendait majestueusement, gracieuse, mais infiniment grande, avec ses rivières, ses bois, collines, champs, lacs et bourgs, dans des teintes légères et lumineuses, comme des jouets d’enfants éparpillés. Le lointain ravissant, palpitant faiblement, moiré de vert, de blanc et de rouge, ressemblait à une grande rose que l’on aurait jeté là. Midi, dans le silence, ressemblait au mitant de la nuit, blanc et mystérieux. Tout les pâturages reposaient, gorgés de rêves et de songes, comme des poèmes dans lesquels il aurait été question de solitude montagnarde, et de près ou de loin, toutes les montagnes faisaient cercle autour de moi, muettes et belles, telles d’augustes personnages issus d’un passé d’épouvante et de légendes. Je t’en prie, imagine la splendeur, le plaisir, et surtout l’air capiteux et glacé de la montagne que l’on respire avec volupté. Imagine un vaste plateau vert, audacieux, qui, en un libre vol plané, bascule merveilleusement dans le vide, et dont la falaise, l’arête et le rebord supérieur évoquent un orage par lequel cet élan prodigieux, ce mélange exquis de douceur et de sauvagerie, auraient été conjurés jadis. Tout cela, en effet, recèle dans l’harmonie des lignes quelque chose de suprêmement élégant, et en même temps, bien sûr, de terrifiant et de démoniaque. On croirait voir la grâce étrangement combinée à la monstruosité.

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Taubenloch gorge in Biel-Bözingen - Bern, Switzerland. Old road west above the gorge

Extrait 3 (p.67-71) 

     Tout ce que je voyais était plongé, immergé dans la gaieté, dans une bonté caressante, dans un je-ne-sais-quoi de doucement, d’aimablement incompréhensible. Les couleurs étaient profondes et humides. Un éclat vespéral et un souffle de beauté reposaient sur toutes choses. Je n’étais presque plus que regard, plus que sensation. Les chemins bien dégagés semblaient rougir délicatement, l’air était transparent et peuplé d’échos de chants qui célébraient le soir. Ici ou là, le crépuscule flottait au-dessus d’arbres sombres et je l’adorais, en étant comme grisé (…).
     Les feux du soir, l’éclat du soleil déclinant et les parfums de fleur emplissaient les jardins et l’herbe embaumait dans l’air humide et doux. Suaves, des voix d’oiseaux s’échappaient des verts bosquets comme pour louer Dieu avec ferveur, comme si quelque part, on eut joué du Mozart. Ces mélodies ressemblaient à une caresse, à une supplication. Je me crus dans une église et je crus devoir prier.
     Tu aurais dû voir les fermes coquettes au milieu des vergers fleuris blancs et touffus. A coup sûr, ce spectacle t’aurait profondément réjoui. Sur le chemin qu’animaient toutes sortes de gracieux personnages, il aurait fallu que tu me voies saluer, par pure exaltation stupide, un vieil homme barbu auquel je ne souhaitai le bonsoir que parce que je voyais qu’il était pauvre, mais content : je lui aurais offert une fortune pour cela. Repu et désaltéré, à ce qu’il me semblait, je ne cherchais toutefois de tous côtés qu’à renouveler mes satisfactions, ne me sentant pas du tout rassasié. Rassasié en même temps qu’insatiable; satisfait au dernier degré, insatisfait, inquiet et pourtant heureux, grave et pourtant gai, avare, et pourtant prodigue, las et pourtant plein d’allant, satisfait et pourtant avide, calme et pourtant curieux, mélancolique et pourtant sarcastique, et le diable sait quoi encore, voilà ce que j’étais. (…)
     Divine, n’est-ce pas, est la richesse du monde. Elle touche à l’immense, au fabuleux. En vérité, nous sommes de pauvres poucets, nous autres humains. (…) Ah, si tu avais vu et vécu, sur les champs, le prés et les collines, sur les maisons et les arbres, ce rayonnement, ce déferlement, cette musique et cette profusion, et comment le soleil, tout en multipliant ses merveilleuses et gigantesques gesticulations, s’apprêtait à dire adieu à sa terre bien-aimée, comme deux amants qui, dans la douleur de la séparation, s’embrasseraient et s’accableraient de caresses.
    Pourquoi l’amour et l’amitié ne peuvent-ils pas être immortels comme le soleil. Pourquoi faut-il que la plénitude des sentiments, le zèle consciencieux, les exercices de l’esprit, les hautes aspirations et la volonté désintéressée soient si vulnérables, et finissent par sombrer dans le tombeau glacé ? Comment est-il possible qu’il en soit ainsi éternellement et à perpétuité ? Comment est-il possible que tous ceux qui préfèrent être gais plutôt que tristes, courageux et confiants plutôt qu’anxieux et timorés, aient à subir tous ces revers oppressants, pénibles, qui le sont souffrir, au lieu de jouir d’une santé et d’une gaieté indéfectibles, au lieu de se régaler et de se délecter d’une jovialité indestructible ?

Erlach - Lac de Bienne

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textes et articles liés :

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meraviglia

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Retour à l’église Santa Felicità à Florence – Fresque la Pieta de Pontorno.

Pontormo - la Déposition (détail), 1526-28

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Pontormo - la Déposition, 1526-28

Pontormo – la Déposition, 1526-28

    La fresque de la Déposition de Pontormo est une représentation d’une des phases finale du cycle de la Passion du Chris décrite dans l’Évangile de Jean qui décrit la descente du corps de Jésus-Christ de la Croix par Joseph et Nicodème pour être remis à sa mère Marie. On a relevé le caractère ambigu de certaines représentations : le Christ est porté par deux jeunes gens androgynes et en dehors de Marie, de Marie-Madeleine et de saint Jean (à droite) vêtu de sa mélote (tunique en poil de chameau qu’il porte dans le désert, rien ne permet d’identifier les autres personnages.

Pontormo - la Déposition, 1526-28

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lac d’Annecy : apothéose de l’été indien… 

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Allons z’enfants de la Patrieieee, le jour de gloire est arrivé…

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Eté indien sur le lac d’Annecy – fin octobre 2015 – photos Enki

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L’arbre qui voulait devenir une flamme…

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Liriodendron tulipiera (tulipier de Virginie appelé aussi arbre aux lis) – photos Enki

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le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline

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SS Normandie, vers 1935-1941

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New York : une ville debout !

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Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit – Extrait

     L’Infanta Combitta roula encore pendant des semaines et des semaines à travers les houles atlantiques de mal de mer en accès et puis un beau soir tout s’est calmé autour de nous. je n’avais plus de délire. Nous mijotions autour de l’ancre. Le lendemain du réveil, nous comprîmes en ouvrant le hublots que nous venions d’arriver à destination. C’était un sacré spectacle !
     Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…
    Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en a déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur des fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
     On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on ne pouvait rigoler nous, du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, le sures de la villes, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au are des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards.

     (…)

The American immigration portal of Ellis Island, New York City, 1933-

     Comme désormais nous n’avions plus personne sous la main pour porter les additions à New York, ils ne firent pas trop de manières au bureau pour me désigner. Mischief, mon patron, me serra la main au départ en me recommandant d’être tout à fait sage et convenable en ville. ce fut le dernier conseil qu’il me donna cet honnête homme et pour autant qu’il m’ait jamais vu il ne me revit jamais. Dès que nous touchâmes au quai, la pluie en trombe se mit à nous gicler dessus et puis à travers mon mince veston et sur mes statistiques aussi qui me fondirent progressivement dans la main. J’en gardai cependant quelques-unes en tampon bien épais dépassant de ma poche, pour avoir tant bien que mal l’air d’un homme d’affaires dans la Cité et je me précipitai rempli de crainte et d’émotion vers d’autres aventures.

Coenties Slip 1938

       En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en était écœurant. Précairement vêtu je me hâtai, transi, vers la fente la plus sombre qu’on puisse repérer dans cette façade géante, espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux. Honte superflue. Je n’avais rien à craindre. Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous, et bien crasseuse au fond, bien humide, remplie de ténèbres, il en cheminait déjà tellement d’autres de gens, des petits et des gros, qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre. Ils remontaient comme moi dans la ville, au boulot sans doute, le nez en bas. C’était les pauvres de partout.

Théâtres de Times Square, Hôtel Astor, immeuble du Times en janvier 1938

     Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.
     C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
      Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
   C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est le beau coeur en Banque du monde d’aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.
C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.
      J’ai eu tout de même le temps d’aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
     Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c’est tout. Ils ne l’avalent pas l’Hostie. Ils se la mettent sur le coeur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d’ombre lisse.
    Tout à coup, ça s’est élargi notre rue comme un crevasse qui finirait dans un étang de lumière. On s’est trouvé là devant un grande flaque de jour glauque coincée entre des monstres et des monstres de maisons.
    Au beau milieu de cette clairière, un pavillon avec un petit air champêtre, et bordé de pelouses malheureuses.
     Je demandai à plusieurs voisins de la foule ce que c’était que ce bâtiment-là, qu’on voyait mais la plupart feignirent de ne pas m’entendre. Ils n’avaient pas de temps à perdre. Un petit jeune, passant tout près, voulut bien tout de même m’avertir que c’était la Mairie, vieux monument de l’époque coloniale ajouta-t-il, tout ce qu’il y avait d’historique… qu’on avait laissé là… Le pourtour de cette oasis tournait au square, avec des bancs, et même qu’on y était assez bien pour la regarder la Mairie, assis. Il n’y avait presque rien à voir d’autre dans le moment où j’arrivais.
      J’attendis une bonne heure à la même place et puis de cette pénombre, de cette foule en route, discontinue, morne, surgit sur les midis, indéniable, une brusque avalanche de femmes absolument belles.
     Quelle découverte ! Quelle Amérique ! Quel ravissement ! Souvenir de Lola ! Son exemple ne m’avait pas trompé ! C’était vrai !
       Je touchais au vif de mon pèlerinage. Et si je n’avais point souffert en même temps des continuels rappels de mon appétit je me serais cru parvenu à l’un de ces moment de surnaturelle révélation esthétique. Les beautés que je découvrais, incessantes, m’eussent avec un peu de confiance et de confort ravi à ma condition trivialement humaine. Il ne me manquait qu’un sandwich en somme pour me croire en plein miracle. Mais comme il me manquait le sandwich !
     Quelles gracieuses souplesses cependant ! Quelles délicatesses incroyables ! Quelles trouvailles d’harmonie ! Périlleuses nuances ! Réussites de tous les dangers ! De toutes les promesses possibles de la figure et du corps parmi tant de blondes ! Ces brunes ! Et ces Titiennes ! Et qu’il y en avait plus qu’il en venait encore ! C’est peut-être, pensais-je, la Grèce qui recommence ? J’arrive au bon moment !
       Elles me parurent d’autant mieux divines ces apparitions, qu’elles ne semblaient point du tout s’apercevoir que j’existais, moi, là, à côté sur ce banc, tout gâteux, baveux d’admiration érotico-mystique de quinine et aussi de faim, faut l’avouer. S’il était possible de sortir de sa peau j’en serais sorti juste à ce moment-là, une fois pour toutes. Rien ne m’y retenait plus.
     Elles pouvaient m’emmener, me sublimer, ces invraisemblables midinettes, elles n’avaient qu’un geste à faire, un mot à dire, et je passais à l’instant même et tout entier dans le monde du Rêve, mais sans doute avaient-elles d’autres missions.
     Une heure, deux heures passèrent ainsi dans la stupéfaction. Je n’espérais plus rien.
     Il y a les boyaux. Vous avez vu à la campagne chez nous jouer le tour au chemineau ? On bourre un vieux porte-monnaie avec les boyaux pourris d’un poulet. Eh bien, un homme, moi je vous le dis, c’est tout comme, en plus gros et mobile, et vorace, et puis dedans, un rêve.
     Fallait songer au sérieux, ne pas entamer tout de suite ma petite réserve de monnaie. J’en avais pas beaucoup de la monnaie. Je n’osais même pas la compter. J’aurais pas pu d’ailleurs, je voyais double. Je les sentais seulement minces, les billets craintifs à travers l’étoffe, tout près dans ma poche avec mes statistiques à la manque.
     Des hommes aussi passaient par là, des jeunes surtout avec des têtes comme en bois rose, des regards secs et monotones, des mâchoires qu’on n’arrivait pas à trouver ordinaires, si larges, si grossières… Enfin, c’est ainsi sans doute que leurs femmes les préfèrent les mâchoires. Les sexes semblaient aller chacun de leur côté dans la rue. Elles les femmes ne regardaient guère que les devantures des magasins, tout accaparées par l’attrait des sacs, des écharpes, des petites choses de soie, exposées, très peu à la fois dans chaque vitrine, mais de façon précise, catégorique. On ne trouvait pas beaucoup de vieux dans cette foule. Peu de couples non plus. Personne n’avait l’air de trouver bizarre que je reste là moi, seul, pendant des heures en station sur ce banc à regarder tout le monde passer. Toutefois, à un moment donné, le policeman du milieu de la chaussée posé comme un encrier se mit à me suspecter d’avoir des drôles de projets. C’était visible.

Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit, 1932.

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Bette Davis (left), Joan Blondell (center), and Ann Dvorak (right) in Mervyn LeRoy’s THREE ON A MATCH (1932). Courtesy Photofest. Playing 8/4.

Bette Davis, Joan Blondell  et Ann Dvorak dans le film de Mervyn Leroy, Une allumette pour trois, 1932 

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Chut…

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Je crois que nous sommes de trop,
Partons vite sur la pointe des pieds…

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Funny haïkus d’Enki (II)

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Ma seigneurie

Longues et fines jambes,
Belle cambrure de rein,
et toutes ses dents,
J’en pince pour elle…

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la femme-fleur

à chaque fleur
son bourdon
butineur

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le cadenas

United States of America
Street letter box padlock
la NSA a t’elle la clé ?

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imperméabilisé

Toutou imperméabilisé
par manipulation génétique
pelage en Gore-Tex garanti

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Pour les autres Funny haïkus d’enki, c’est ICI :    (I)   ,   (III)   ,  (IV)   ,   (V)   ,   (VI)

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