Chateaubriand : les forêts d’Amérique

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François-René de Chateaubriand (1768-1848)

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

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Le Génie du christianisme, I, V, chapitre 12 – Extrait

      Un soir je m’étais égaré dans une grande forêt à quelque distance de la cataracte de Niagara ; bientôt je vis le jour s’éteindre autour de moi, et je goûtai dans toute sa solitude, le beau spectacle d’une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

Herman Herzog -Clair de lune sur les chutes du Niagara, 1872

Herman Herzog -Clair de lune sur les chutes du Niagara, 1872

     Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l’horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l’orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L’astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d’écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d’une ouate éblouissante, si doux à l’oeil, qu’on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n’était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l’autre côté de cette rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement, sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d’ombres flottantes, sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

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Albert Bierstadt – crépuscule en forêt

      La grandeur, l’étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s’exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés, l’imagination cherche à s’étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l’âme se plaît à s’enfoncer dans un Océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire à se trouver seule devant Dieu.

Génie du christianisme, 1802
Première partie, Livre V
Existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature
, ch.12

Deux perspectives de la nature.

Charles Warren Eaton - Moonlit Forest , 1900

Charles Warren Eaton – Moonlit Forest , 1900

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