le temps m’a tuer

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Le Temps selon Thomas Mann – Extrait de la Montagne magique

Capture d’écran 2015-11-06

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Thomas Mann (1875-1955)    L’extrait qui suit est tiré du roman de Thomas Mann, La Montagne magique (Der Zauberberg) publié en 1924 mais écrit entre 1912 et 1923 après un séjour de deux mois en mai et juin 1912 à dans la station d’altitude de Davos, en Suisse, où il avait rejoint son épouse Katia qui faisait un séjour dans un sanatorium. Il relate une conversation sur le thème du Temps entre le héros du roman, Hans Castorp, un jeune ingénieur venu passer quelques semaines auprès de son cousin, Joachim Ziemssen, qui suit une cure dans la station, et ce dernier. Son cousin doit prendre sa température et maintenir un thermomètre durant 7 minutes dans sa bouche.

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La Montagne Magique de Thomas Mann ( Le Livre de poche Arthème Fayard, 1931 – traduction de Maurice Betz – Extrait du chapitre intitulé Lucidité pp. 94-95 )

     « Mais combien de temps cela dure-t-il ? » demanda Hans Castorp, et il se retourna.
     Joachim leva sept doigts.
     « Mais elles sont certainement passées, les sept minutes. »
     Joachim, de la tête, fit signe que non. Un peu plus tard, il retira le thermomètre de sa bouche, le considéra et dit en même temps :
     « Oui, lorsqu’on surveille le temps, il passe très lentement. J’aime beaucoup la température, quatre fois par jour, parce que, à ce moment, on se rend vraiment compte de ce que c’est en réalité qu’une minute ou même sept minutes, alors que des sept jours d’une semaine, on ne fait ici aucun cas, ce qui est affreux.
     — Tu dis : en réalité. Tu ne peux pas dire : en réalité », répondit Hans Castorp.
     Il était assis, une cuisse sur la balustrade, et le blanc de ses yeux était veiné de rouge.
     « Le temps n’a aucune « réalité ». Lorsqu’il vous paraît long, il est long, et lorsqu’il vous paraît court, il est court, mais de quelle longueur ou de quelle brièveté, c’est ce que personne ne sait. »
     Il n’était pas du tout habitué à philosopher, et cependant il en éprouvait le besoin.
     Joachim répliqua :
     « Comment donc ? Non. Puisque nous le mesurons. Nous avons des montres et des calendriers, et lorsqu’un mois est passé, il est passé pour toi et pour moi, et pour nous tous.
     — Suis-moi un instant, dit Hans Castorp, et il leva l’index à la hauteur de ses yeux troubles. Une minute est donc aussi longue qu’elle te paraît lorsque tu prends ta température ?
     — Une minute est aussi longue… elle dure aussi longtemps que l’aiguille des secondes met de temps à parcourir son cadran.
    — Mais il lui faut des temps très différents… pour notre sentiment. Et en fait, je dis : en fait, répéta Hans Castorp en serrant son index tout contre son nez, au point d’en plier le bout, en fait c’est un mouvement, un mouvement dans l’espace, n’est-ce pas ? Attention, je t’en prie. Nous mesurons donc le temps au moyen de l’espace. c’est par conséquent à peu près la même chose que si nous voulions mesurer l’espace à l’aide du temps, ce qui n’arrive qu’à des gens tout à fait dépourvus d’esprit scientifique. De Hambourg à Davos, il y a vingt heures, — Oui, en chemin de fer. Mais à pied, combien est-ce ? Et en pensée ? Même pas une seconde.
     — Dis donc, reprit Joachim, qu’est-ce qui te prend ? Je crois que tu est devenu bizarre, cher nous.
     — Tais-toi. je suis très lucide, aujourd’hui. Ainsi qu’est-ce-que le temps ? demanda Hans Castorp, et il replia le bout de son nez d’un doigt si violent qu’il devint pâle et exsangue. Veux-tu me dire cela ? L’espace, nous le percevons par nos sens, par la vue et le toucher. Parfait ! Mais quel est celui de nos sens qui perçoit le temps ? Veux-tu me le dire, s’il te plait ? Tu vois, te voilà coincé ! Mais comment pourrions-nous mesurer quelque chose dont nous ne saurions même pas définir un seul caractère ? Nous disons : le temps passe. Bien, qu’il passe donc ! Mais quant à le mesurer, minute ! Pour qu’il fut possible de le mesurer, il faudrait qu’il s’écoulât d’une manière uniforme, et d’où tiens-tu qu’il en soit ainsi ? Pour notre conscience, en tout cas, il n’en est pas ainsi; tout au plus, pour le bon ordre, admettons qu’il le fasse, et nos mesures ne sont donc que des conventions, permets-moi de t’en faire la remarque.

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La Montagne Magique de Thomas Mann ( Le Livre de poche Arthème Fayard, 1931 – traduction de Maurice Betz – Extrait du chapitre VI intitulé Changements pp. 471-474 )

     « Qu’est-ce que le temps ? Un mystère ! Sans réalité propre, il est tout-puissant. Il est une condition du monde phénoménal, un mouvement mêlé et lié à l’existence des corps dans l’espace, et à leur mouvement. Mais n’y aurait-il point de temps s’il n’y avait pas de mouvements ? Point de mouvement s’il n’y avait pas de temps ? Interrogez toujours ! Le temps est-il fonction de l’espace ? Ou est-ce le contraire ? Ou sont-ils identiques l’un à l’autre ? Ne vous lassez pas de questionner ! Le temps est actif, il produit. Que produit-il ? Le changement. « A présent » n’est pas « autrefois », « ici » n’est pas « là-bas  », car entre les deux il y a mouvement. Mais comme le mouvement par lequel on mesure le temps est circulaire, refermé sur lui-même, c’est un mouvement et un changement que l’on pourrait aussi bien qualifier de repos et d’immobilité; car l’ « alors » se répète sans cesse dans l’« à présent », le « là-bas  » dans l’« ici ». Comme, d’autre part, on n’a pu, malgré les efforts les plus désespérés, se représenter un temps fini et un espace limité, on s’est décidé à « penser » le temps et l’espace comme éternels et infinis, apparemment, dans l’espoir d’y réussir, sinon parfaitement, du moins un peu mieux. Mais en postulant ainsi l’éternel et l’infini, n’a-t-on pas logiquement et mathématiquement détruit tout le fini et tout le limité ? Ne l’a-t-on pas relativement réduit à zéro ? Une succession est-elle possible dans l’éternel, et, dans l’infini, une juxtaposition ? Comment mettre d’accord ces hypothèses auxiliaires de l’éternel et de l’infini, avec des concepts comme la distance, le mouvement, le changements, et ne serait-ce que la présence de corps limités dans l’univers ? On peut se le demander.
     (…)
      Il y aurait vraiment six mois que la vallée et les montagnes seraient sous la neige ? Il y en avait même sept ! Le temps passe tandis que nous contons — notre temps à nous, celui que nous consacrons à cette histoire, mais aussi le temps profondément antérieur de Hans Castorg et de ses compagnons de sort, là en haut dans la neige, et il produit des changements.

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